‹ La Culture française en RussieChapitre 431 sur 518 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

L'enseignement de notre langue dans les gymnases de filles, de garçons; ses

résultats.

Les efforts pour obtenir plus; les autodidactes; Y Alliance française en Russie. Les

nouveaux règlements et les femmes professeurs. Nos Universités et les Russes. Leur afflux depuis quelques années : ce qu'ils

attendent de nous.

Ici encore, il faut commencer par rappeler l'appauvrissement de la classe qui avait eu longtemps le monopole de notre culture. Dans les années soixante, on s'en aperçoit peu — l'argent du rachat des serfs coule encore — mais plus tard les familles deviennent rares qui peuvent s'offrir le luxe, pendant des années, d'un gouverneur ou d'une gouvernante française, devenus d'ailleurs plus chers maintenant que notre politique fait un peu moins d'exilés1. D'autre part, la littérature est hostile à nos influences ; tandis que Herzen n'admet, pour des jeunes filles, en fait d'écrivains français, que Beaumarchais, l'abbé Prévost et George Sand2, Dostoievski s'indigne contre sa nièce, qui veut donner une gouvernante française à sa fille. Qu'importe la prononciation correcte du français, puisque bientôt on ne le parlera plus en Russie? et quant au reste, « que pourrait-elle enseigner, cette Française, à votre Varia? Des saletés, sans doute3 ».

Jadis on passait outre à ces sottises ; on s'y arrête maintenant,

1. Des congréganistes peuvent difficilement se placer en Russie.

2. Antiquité russe, 1886, LU, p. 164, souvenirs de Tatiana Passek.

3. Jd., 1885, XL VII, p. 142. Lettre de Dostoievski du 1/13 janvier 1868.

parce qu'on est moins aisé; que le français est effectivement d'une obligation moins stricte; qu'on dispose enfin, pour les filles comme pour les garçons, de gymnases où le français occupe, dans les programmes, une place variable selon les ministres, mais toujours importante. Le tout est de savoir comment ces programmes sont appliqués.

Du côté des filles, il faut distinguer les Instituts pour la noblesse et les simples gymnases. Les élèves des premiers en sortent avec la pratique courante de la langue1, et leurs fautes n'apparaissent guère que sur le papier : les élèves des seconds sont infiniment plus faibles. « A la fin de ses études, raconte une ancienne maîtresse 2, notre jeunesse n'a pas connaissance des grands auteurs étrangers; elle estropie les noms, même de Victor Hugo et de Molière, prend Shakespeare pour un Allemand, et n'a plus qu'une idée, ne plus ouvrir un livre étranger. » La même observatrice ajoute pourtant qu'elle a rencontré telle ancienne élève, jadis nulle, qui, à coups de dictionnaire, lisait les Vrais riches de Coppée. Il n'est pas rare, en effet, qu'à vingt-cinq ans, grâce à nos romans, les jeunes filles soient plus fortes en français qu'à leur sortie du gymnase.

Du côté des garçons — et toujours réserve faite des influences de famille — les résultats sont encore moindres. L'élève du lycée Alexandre — le lycée dont est sorti Pouchkine — peut encore parler, ou à peu près ; l'élève d'un gymnase en est incapable, presque toujours, et comme il aura par la suite moins de loisirs et probablement moins de curiosité d'esprit que sa sœur ou sa cousine, il y a peu d'espoir que de luimême il reprenne un livre français. Il est vrai qu'à l'Université, s'il est étudiant, il trouvera un « lecteur », c'est-à-dire un professeur de français; mais à en juger sur des Mémoires parus

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