‹ La culture latine --Chapitre 1 sur 45 · X... Censor · texte numérisé non relu

X... Censor

Imprimatur.

Lugduni, die 18^ febr. 1915

1 Joannes, Episc. Hadr. Aux. Liujd .

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

ÉNONCÉ DE Lk QUESTION

Par la voix de ses universitaires, 1" Allemagne répond : Moi.

M. Eucken a même donné à cette réponse une forme des plus agressives. Un chapitre tout entier de Tun de ses plus intéressants ouvragesX^st consacré à la définition de ces deux mots : culture et civilisation.

Arrivé au terme de sa très docte étude, M. Eucken avoue que les deux mots qu'il s'agissait de définir demeurent imprécis. Je crois bien ! M. Eucken, pour son propre compte, a plutôt embrouillé une question qui n'*est pas simple, mais que d'autres, avant lui, avaient assez bien élucidée. En un certain nombre de brefs alinéas seulement, il se montre clair et décisif, et cet heureux accident lui arrive, chose curieuse, toutes les fois que Torgueil de son nationalisme rationaliste est en jeu. « Il y a, dit-il, entre civilisation

l. Les Grands Courants de la pensée contemporaine, par M. Eucken, ; professeur à Tuniversité diéna. '

et culture la même différence qu'entre degré inférieur et degré supérieur. » Or, notre philosophe vient de démontrer, quelques lignes plus haut, que seuls les Allemands usent, en propriétaires légitimes et souverains, du mot culture [Kultur, Kulturstaat, état cultivé). Anglais et Français, ne sachant parler que de civilisation, se classent eux-mêmes dans un état d'infériorité évidente. Ils sont encore supérieurs aux Patagons, mais combien inférieurs aux Allemands ! Là-dessus, ^î. Eucken établit sa démonstration. « Kultur, qui a pour but dominant l'humanité », se rencontre, pour la première fois, chez Herder. Autour de cet illustre philosophe esthéticien, M. Eucken groupe Kant, Gœthe et Fichte.

N'en déplaise à l'éminent professeur d'Iéna, sa savante histoire du mot culture n'est qu'une forme de mythologie. Dix-huit cents ans environ avant Herder, un Latin nommé Jules César avait inventé la définition que M. Eucken attribue à ses modernes compatriotes : Belgœa cultu et humanitale Promnciœ longissime absunt.

Rendons à César ce qui appartient à César, et non point à Herder, c'est-à-dire, la juxtaposition raisonnée des deux mots : humanité et culture.

La culture d'où M. Eucken chasse les Anglais et les Français n'exclurait-elle pas de ses hautes régions intellectuelles même les catholiques Allemands? Après Fichte, « il range expressément la religion parmi les branches supérieures de la culture », et ailleurs il se sépare, sans les blâmer, de ceux qui luttent pour la culture contre la religion.

Par bonheur, les excommunications que lance M. Eucken ne sont point si redoutables.

Un autre Allemand, M. le Conseiller directeur- professeur Jacob, a révélé, sous une forme un peu différente, les ambitions intellectuelles du pangermanisme contemporain.

Il proclame que non seulement TAUemagne est classique, mais qu^'elle détient, à elle seule, toute doctrine et toute vie classique, et qu'elle est l'unique héritière de la Grèce antique, mère de toute civilisation. Bien entendu, M. le professeur Jacob supprime — on serait tenté d'employer un autre mot — Rome, ritalie et la France.

Sans loi, Ilellade, que serait le monde?

M. Guy Balignac, à qui j'emprunte ce document, prend, une à une, toutes les exagérations de M. le professeur Jacob, et il prouve que leur ensemble cons-. titue une sorte d'attentat à la civilisation et à l'histoire. Nous savions déjà qu'en Allemagne la vente de la camelote est une des sources de la richesse nationale. On nous apprend, maintenant, que de doctes professeurs fabriquent, là-bas, de faux titres à l^héritage intellectuel de la Grèce. Made in Germany.

Voyons sur quoi se fondent leurs prétendus droits de propriété. M. Jacob écrit :

« La puissante Rome, qui vainquit politiquement les Grecs, subit le joug de leur intelligence.» La phrase a un air imposant, et il faut bien reconnaître qu'elle exprime un fait certain. Même elle traduit, approximativement il est vrai, un vers d'Horace qui a la valeur d'un axiome dans Thistoire générale de la civilisation ;

Graecia capta ferum victorem cepit.

Sans doute, mais le vers d'Horace est incomplet, à notre point de vue moderne tout au moins, et la traduction qu'en donne M. le professeur Jacob contient plusieurs allusions et sous-entendus qui sont le contraire de la vérité. Subir un joug implique l'idée d'avilissement. Or, il est certain qu'en s'offrant volontairement à la domination spirituelle de la Grèce, la puissante Rome s'est grandie. Disons mieux : les Romains qui se convertirent à la littérature et à l'esthétique ne s'élevèrent pas seulement au-dessus des petits Grecs de la décadence, ils rivalisèrent, ou peu s'en faut, avec les Hellènes delà grande époque ; ils en devinrent les seuls héritiers légitimes. La Grèce, c'est-à-dire la vivante tradition classique de l'humanité, ne fut plus désormais à Athènes, ni à Syracuse, ni dans les îles de l'Archipel, elle fut toute à Rome où elle se développa et se compléta. Une telle tradition est une vie qui ne peut pas s'éteindre, qu'il n'est permis à personne d'interrompre ou de mutiler. Il plaît aux Allemands de se relier directement au v* siècle grec d'avant Jésus-Christ, comme si Rome, la Renaissance et les siècles classiques français n'existaient pas. Autant vaudrait supprimer, pour cause d'inutilité, les cours moyen et inférieur d'un fleuve.

A force doiic d'être incomplète^ la brève formule de M. le professeur Jacob se ramène aux proportions d'une calomnie. Servir la Grèce ainsi que le fît Rome, c'est régner, et régner sur toutes les intelligences du monde pendant dix-neuf siècles, savoir : depuis le temps de Sylla jusqu'à la Révolution française. Pourquoi donc les Allemands affectent-ils d'ignorer ces dix-neuf siècles de culture ? Tout simplement parce que la vie classique ou grecque est devenue catholique, puis catholique

et française. Les orgueilleux Teutons ne condescendent point à se reconnaître disciples des Welches. Comme les Romains, ils se mettent directement à l'école des Grecs, en quoi ils ne font pas preuve de bon sens. Comment tous ces mangeurs de choucroute osent-ils se poser en successeurs immédiats des sobres et subtils Athéniens? Le contraste entre les conternporains de Phidias et les sujets de Guillaume II n'est pas seulement énorme, il provoque un rire inextinguible chez tous ceux qui peuvent en concevoir quelque idée.

Réussiraient-ils, d'ailleurs, à établir une réelle continuité entre les Hellènes et eux, que les Allemands de nos jours n'en feraient pas moins œuvre de rétrogrades, car ils mutileraient la tradition humaine et se priveraient de ce qu'elle a de plus délicat et de plus beau. Je veux bien que les Latins n'aient pas atteint à la hauteur esthétique de leurs maîtres, mais certainement ils ajoutent à l'héritage classique d'incalculables richesses psychologiques et morales. Prenons, par exemple, la célèbre ou trop célèbre théorie du Banquet sur l'ascension de l'àme vers le divin par la contemplation de la beauté. Elle témoigne d'une puissance de génie qu'on n'a sans doute pas égalée, depuis. Qui ne connaît, cependant, une page justement célèbre où l'amour, que saint Augustin a purifié et ennobli, parachève l'admirable vision platonicienne ? Le moderne qui écarterait saint Augustin pour entrer en contact direct avec Platon, commettrait un acte de pur vandalisme. 11 se classerait lui-même dans un rang inférieur de la civilisation et de la littérature.

Saint Augustin, en elFet, n'est pas seulement un grand et orthodoxe docteur, il mérite une place de choix parmi les quelques humains privilégiés qui firent

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le plus sensiblement progresser la haute culture. « Il est remarquable, en effet, que précisément à l'heure où l'émigration des peuples allait ensevelir la civilisation sous les ruines du monde romain et où les nations nouvelles devaient se nourrir des traditions du monde ancien, un homme de génie tel qu'Augustin se soit trouvé là pour recueillir, dans une vaste synthèse, rhéritage de la pensée antique dans ce qu'elle a de plus élevé, et surtout les développements de la pensée chrétienne opérés dans les deux derniers siècles, pour rinfuser au monde nouveau comme un ferment salutaire qui, dans ces natures encore grossières mais riches, ferait lever la philosophie religieuse de l'avenir. » (Cf. Boliringer, p. 424.) La mission providentielle d'Augustin apparaît nettement. Harnack va jusqu'à dire que « Texistence misérable de l'empire romain en Occident n'a été prolongée jusque-là, semble-t-il, que pour permettre l'action exercée par Augustin sur l'histoire universelle » [Précis de rhist. des dog., trad. française, p. 255). C'est pour remplir cette immense tâche que la Providence l'a mis en contact avec les trois mondes dont il doit transmettre la pensée : avec le monde romain et latin, au milieu duquel il a vécu, avec le monde oriental que l'étude du manichéisme lui a révélé en partie, avec le monde grec que les platoniciens lui ont manifesté. En philosophie, il a été initié à tout le contenu et à toutes les subtilités des diverses écoles qu'il a parcourues, mais avec indépendance, sans se donner à aucune. En théologie, c'est lui qui initie l'Église latine au grand travail dogmatique accompli en Orient pendant le iv" siècle et au commencement du y'; il en vulgarisa les résultats en leur donnant la forme plus nette et plus précise du génie

QUI DONC HÉRITERA DE LA GRÈCE ET DE ROME? Il

latin... « Toutes les influences du passé, comme toutes les impulsions de son temps, Augustin les fait siennes, les ramasse en lui seul pour en faire quelque chose de grand et de nouveau. Bien qu'enraciné dans un milieu latin, il subit de fortes influences grecques et orientales. Du christianisme primitif et du néo-platonisme, il opère un mélange nouveau dans lequel prédomine, avec son originalité, l'élément chrétien et dont le produit pourra être discuté, mais dominera toute l'histoire du christianisme. » Eucken a raison : comme la nature ne fait point de saut, la vie classique est une continuité. Barbare et indigne qui voudrait l'amputer de vingt-deux ou vingt-trois siècles !

Mieux que ^[. Eucken ou M. Pastor, Droysen avait expliqué la nature des ambitions allemandes dans la question de succession gréco-latine.

La thèse fondamentale de Droysen * se ramène à ceci ; A partir de la bataille de Chéronée (338 av. J.-C. •, la Culture grecque, c'est-à-dire la Culture, n'a plus son centre à Athènes, mais en Macédoine. Démosthène ne représente plus qu'une Grèce décadente vouée à la stérilité. Par contre, Philippe et Alexandre incarnent rhellénisme sous une forme qui doit durer pendant plusieurs siècles et faire rayonner dans le monde l'intelligence grecque. C'est cet hellénisme macédonien qui, selon Droysen, vainquit Rome victorieuse, transforma l'immense Orient, créa l'alexandrinisme, fît l'éducation de la théologie chrétienne et prolongea sa domination jusqu'à la prise de Constantinople.

On a bien compris, je pense, que l'Athènes de Démosthène, c'est le Paris du xviii' et du xix® siècle,

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