‹ La culture latine --Chapitre 10 sur 45 · IV. — Un pèlerin du Cœlius : M. Bellaigue · texte numérisé non relu

IV. — Un pèlerin du Cœlius : M. Bellaigue

Pour prendre une ville, les assiégeants commencent par s'attaquer à un de ses forts. Pour comprendre Rome, essayons de concentrer toute notre puissance d'attention sur une seule de ses collines. Avec Taide de M. Bellaigue, un Romain de France, montons, humbles pèlerins, au Cœlius. Le moment viendra de visiter les autres collines.

Oh l les pures visions romaines qui se déroulent sous nos yeux ! Sans emphase comme sans respect humain, ^L Bellaigue se recueille, admire, contemple et chante ; il chante, en l'honneur du Cœlius, de sa lumière, de son architecture, de sa jeune verdure et de ses gloires, un hymne grégorien.

Une seule pensée m'inquiète, tandis que je lis cet admirable récit de pèlerinage. Quelques-unes de ses beautés les plus délicates échapperont, je le crains, aux lecteurs qui n'auront pas présent à leur mémoire le

règne du grand Pape. M. Bellaigue écrit : « Une chapelle voisine renferme la table antique où le pontife aimait à rassembler douze pauvres et à les servir. Un jour, un treizième convive, un ange y vint s'asseoir. L^ange a disparu, mais des pauvres sont encore là, couchés parmi les herbes. » Allusions délicates, mais trop succinctes, au Triclinium pauperiim. Pourquoi M. Bellaigue ne reproduirait-il pas le simple récit de Jean Diacre? « Or, il arriva une fois que treize convives se trouvèrent réunis. Grégoire entrant dans la salle s^en aperçut et en fît l'observation au sacellaire, celui-ci fit le tour de la table, compta les hôtes et n'en trouva que douze. Il recommença encore son inspection, et, se croyant sûr de n'avoir pas laissé dépasser le nombre sacramentel, il revint à Grégoire et lui dit : « Père y> saint, il n'y a que douze convives ; j'ai exécuté ponc- » tuellement vos ordres. » — Le treizième, que Grégoire voyait très distinctement, n'était pas visible pour le sacellaire. Le Pape considérait attentivement cet étranger qui changeait d'aspect sous ses yeux, apparaissant tantôt sous la forme d'un adolescent, tantôt sous celle d'un vieillard à barbe blanche et à l'air vénérable. Le repas s'acheva, servi comme à l'ordinaire par le pontife ; mais quand les hôtes se levèrent et prirent congé, Grégoire retint l'inconnu par la main, le fît passer dans son appartement et l'adjura de lui dire son nom, « Pourquoi m'interroger ainsi ? répondit l'inconnu. » Mon nom est un mystère. Rappelez cependant vos » souvenirs, et vous pourrez me reconnaître. Je suis » ce naufragé qui vint un jour vous trouver dans votre » cellule, au monastère de Ciivus Scaiiri. "Vous écri- » viez à votre table, vous me fîtes Taumône, me don- » nant douze pièces de m.onnaie et l'écuelle d'argent

» dans laquelle la bienheureuse Sylvie, votre mère, vous » envoyait vos portions de lé<^uines cuits à l'eau... »

Après le Gœlius, TAventin. Ici encore, M. Bellaigue sait voir, mais il écoute aussi, et il analyse les touchantes vêpres bénédictines qu'il a entendues. Nous sommes maintenant à Saint-Pierre.

« Comme il glissait, comme il se répandait é^al et doux, le chant grégorien, le plain-chant, sur les surfaces planes et les marbres polis... La noble basilique de Saint-Pierre a vu s'accomplir une de ces étonnantes conciliations, une de ces harmonies grandioses que Rome seule a le don de réaliser. Sous les formes, et comme sous les espèces d'une musique et d'une architecture qui diffèrent l'une de l'autre au point de sembler d'abord contraires et peut-être incompatibles, deux âges, deux âmes du christianisme, plutôt que de s'opposer, se sont fondues. Loin d'écraser les simples mélodies ou de les engloutir, on eût dit que le dôme splendide s'ouvrait au-dessus d'elles, pour les attirer plus haut et pour les couronner.

> Alors, entendre et voir fut une merveilleuse occasion de penser. Alors, les sons et les formes donnèrent à chacun de nous, avec une force, une acuité sans pareilles, Tidée, le sentiment, presque la sensation de ce fait extraordinaire, la tradition et la continuité de rÉglise. L'ordre des temps chrétiens se développa tout entier, et quand, au moment de disparaître, le Pape laissa tomber, sur des milliers de fronts inclinés, sa bénédiction dernière, il apparut vraiment comme le pontife, Pontifex^ Celui qui, sur des siècles d'art sacré, venait de jeter un pont mystérieux. »

Les mêmes pensées grégoriennes accompagnent M. Camille Bellaigue dans toutes ses promenades ro-

maines, à Saint-Anselme, à la Tour des Miroirs (Torre de' Specchi), à la Sixtine. Ici, un chant de moines grave, simple et doux ; là, une procession éclatante de nobles moniales ; ailleurs, une succession de symphonies esthétiques, où la musique, la peinture, la philosophie et rhistoire chantent tour à tour, ou en même temps, les gloires de l'Eglise romaine.

Qui ne connaît la Sixtine ? M. Bellaigue en décrit, avec amour, les murs enchantés, puis il raconte méthodiquement les fêtes musicales qu'ils entendirent.

Rien de plus piquant que ce rapide parallèle entre la peinture et la musique. Imagine-t-on un auditoire plus beau que celui des Sibylles et des Prophètes ! Gomment l'harmonie de leurs mouvements se combinait-elle avec l'harmonie des voix que les papes musiciens avaient réunies dans le sanctuaire? M. Bellaigue lui-même ne sait pas Texprimer. Il note seulement que, dans ce cadre unique, parurent des papes qui s'appelaient Sixte IV (Francesco délia Rovere), le véritable fondateur de la maîtrise pontificale, Jules II, le protecteur de Michel-Ange, Alexandre VI, Tami d'Ascanio Sforza. Il nous fait assister à ces matines glaciales de Noël, où Jules II parut, enveloppé de son grand manteau de soie cramoisie fourré d'hermine, à cause du froid.

La première ressemblance que M. Bellaigue dé couvre entre les peintures et la musique vaticanes, c'est leur humanité, au sens littéraire du mot (humaniores lilterse... humani nil a me alienum piito). Les murs de la Sixtine sont une sorte d'hosanna éternel en l'honneur de la figure humaine ou du corps humain . Le seul Michel-Ange a su rendre à Dieu le corps si complaisamment façonné par Dieu même, et replacer

J'homme nu et beau, comme au jour de sa naissance, sous le regard et la bénédiction du Sauveur.

A cette humanité, si j'ose dire, intense et pure de la peinture de Michel-Ange correspond, aussi exactement que possible, la spiritualité de la musique palestrinienne. « Par les lignes et les contours, par le profil et le relief, par l'ordonnance et la symétrie de ses membres, la mélodie est, de toutes les créatures sonores, la plus capable de ressembler à la créature humaine ; una canzone aura plutôt qu'un accord, non seulement une voix, mais presque un visage, un corps même comme nous. Et ce corps peut manifester, traduire Tàme... » G^est ainsi que M. Bellaigue remonte aux sources un peu oubliées du spiritualisme catholique et classique. Pour avoir voulu faire d'un homme un ange, voire un Dieu, le romantisme l'avait transformé en bête. On peut dire que depuis bientôt deux siècles, le vaste univers opprime, écrase et anéantit Pâme ;

Son être d'où rien ne surnage S'engloutit dans le gouffre bleu; Il fait ce sublime naufrage En murmurant sans cesse : Dieu.

Il appartient à la philosophie scolastique et à Part classique de rendre à l'homme, animal raisonnable et racheté du sang d'un Dieu, sa dignité première, puis de le situer dans l'histoire générale du monde entre deux infinis.

L'homme I l'homme ! Spiritualisme et classicisme de Part palestrinien s'affirment dans la chapelle Sixtine par Pexclusion absolue des instruments d'accom-

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pagne ment de musique ! On n'y entendit jamais que la musique des voix.

Et voici la plus belle inspiration de ce merveilleux parallèle esthétique qu*on pourrait appeler ; Méditation dans la Sixtine. Respectueusement, M. Bellaigue interroge les groupes et les héros divins qui vivent sur les murs ou sur la voûte leur vie supérieure. Plusieurs d'entre ces éphèbes divins rient d'un rire sacré ; une mystérieuse allégresse s^'épanouit sur leur visage.

Pour ceux-là, il faut que des chants d'une joie céleste éclatent sous la voûte unique, à tant de titres sacrée. « Nanini leur chantera son motet de Noël: Hodie Chrislusnatus est. Palestrina lui-même communiquera la vie sonore aux paroles du psaume lxxx : Exsultate Deo adjiitori nostro, jubilate Deo Jacob. »

Le Jérémie de Michel-Ange réclame, au contraire, une musique douloureuse, en son nom, et au nom de ceux qui ne veulent plus être consolés. M. Bellaigue choisit à son intention les Selectissimœ Modidationes de Victoria, chefs-d'œuvre tragiques entre tous, créés par la plus profonde pitié pour la plus sainte douleur. Il n'oublie d'ailleurs personne. Sibylles et Prophètes, ceux qui veillent et ceux qui prient, ceux qui prononcent l'anathème et ceux qui disent les béatitudes, ceux qui luttent et ceux qui se reposent, ceux qui versent de grandes larmes et ceux qui rient d'un rire idéal, tous reçoivent en temps voulu une opime offrande musicale.

Les promenades esthétiques de M. Bellaigue s'achèvent sur une trop courte notice biographique consacrée à saint Philippe de Néri. Le fondateur de l'Oratoire aimait la musique, ce qui n'a rien de bien extraordinaire, car il est difficile d'imaginer un saint

qui n'aime pas la musique. Saint Philippe de Néri vécut dans l'intimité de deux grands musiciens, et, comme Socrale s'en allait toujours à la recherche des livres, il assistait avec ferveur à toutes les cérémonies religieuses où étaient chantées les louanges de Dieu. « Quand venait le printemps, un des « exercices » favoris de saint Philippe était la visite aux sept basiliques de Rome. Il conviait à ce pèlerinage ses fidèles — des jeunes gens surtout — par centaines^ quelquefois même par milliers.

■ » A l'aube des matins d'avril^ la pieuse compagnie se rendait d'abord à Saint-Pierre. De la basilique vaticane, on gagnait Saint-Paul hors les murs, puis Saint-Sébastien, où la messe était célébrée. A travers la campagne en fleurs le chemin se faisait gaiement. Bientôt, on cherchait quelque site agréable pour y prendre un peu de repos et de nourriture. C'était le plus souvent le jardin de la délicieuse villa Mattei, où, sur un banc de pierre, se lisent encore ces mots ; « Voici la place où saint Philippe aimait à s'entretenir » avec ses disciples des choses de Dieu. » Ils parlaient, priaient, chantaient ensemble devant un horizon, luimême divin. Au déclin du soleil, les pèlerins reprenaient leur route. Ils rentraient par Saint-Jean-de- Latran, Sainte-Groix-de-Jérusalem, Saint-Laurent hors les murs et Sainte-Marie-Majeure.»

A en croire Shakespeare, les étoiles dans leur marche concordante font entendre une symphonie éternelle que notre âme ne perçoit pas, parce que notre âme est enveloppée dans un corps de boue. L'image, certes, est gracieuse, mais ne nous laissons pas induire en erreur par le prodigieux lyrisme de Shakespeare. Au fond, et quoi qu'en dise M. Camille Flammarion, nous ne

savons rien de ce qui se passe dans les étoiles. Sontelles habitées, et par quelles sortes d'êtres? Que de grandeurs, au contraire, que de beautés, que d'harmonies dans la marche triomphale de Rome, à travers les siècles 1 Et dans la contemplation de ces splendeurs, qui sont des mondes historiques, l'imagination n'a pour ainsi dire point de part, il ne faut que bien comprendre ce qui est.

Créons, ou essayons de créer, en nous, une vision de Rome qui soit grégorienne.

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