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CHAPITRE II

I. — Virgile, ou la Vie romaine ET LA Religion de l'impérialisme.

Aux yeux d'un très grand nombre de nos contemporains, Virgile a le tort grave d'apparaître trop lointain, sur des hauteurs historiques et intellectuelles presque inaccessibles. Virgile, disent-ils, est peut-être plus parfait, plus impeccable, plus grand même que nos poètes contemporains, mais il faut trop d'efforts pour le comprendre, et il ne répond plus à notre besoin d'intimité moderne, à notre goût passionné pour le paysage et le mystère romantiques, à notre inquiétude religieuse, à nos préoccupations sociales et patriotiques, aux exigences de notre sensibilité exacerbée.

Examinons froidement ces griefs.

N'en déplaise à Messieurs les Romantiques, aucun des leurs n'a su rendre aussi bien que Virgile la vie et les larmes des choses, et toute cette nature, enfin, que le XIX' siècle s'était flatté d'avoir découverte. Même, dira quelqu'un, la richesse des couleurs orientales, même le clair-obscur des lakistes, même le tragique des attitudes, ou la vivante plastique du corps humain?

78 LA CULTURE LATLNE

Oui, dans cette forme d'art dont les modernes croyaient avoir fait leur propriété exclusive, Virgile n^'a pas d^'égal. Je veux bien que le Midi, roi des étés, soit éblouissant, mais il n'offre rien d'aussi précis ni d'aussi condensé que le vers célèbre des Bucoliques :

Sole sub ardenti résonant arbusta cicadis,

ou cet autre non moins connu qui est tiré des Géorgiques,

Mitis in apricis coquitur vindemia saxis.

(Sous un soleil ardent, les arbustes retentissent du chant des cigales, — Sur des rochers exposés au soleil mûrit la douce vendange.)

Victor Hugo a développé, en cent cinquante vers, un seul hexamètre de la première églogue ;

Majoresque cadunl altis de montibus umbras.

Aucun effet de nuit romantique n'est comparable à rentrée d'Énée dans Fhorreur infernale :

Ibant obscuri, sola sub nocte, per umbram Parque domos Ditis vacuas et inania régna, Quale per incertam lunam sub luce maligna Est iter in silvis, ubi cœlum condidit umbra...

(Ils allaient enveloppés d'obscurité, dans la seule nuit, à travers l'ombre, parcourant les demeures vides de Pluton et ses vains royaumes ; ainsi, sous la lumière malveillante d'une lune incertaine, on se fraie

un chemin dans la forêt, quand le ciel a disparu dans l'ombre.)

Je sais bien que tel nocturne de Victor Hugo est prodigieux. La rêverie immense de la lune, la chanson de la guitare d^Inspruck, les arbres bleuis par la lune sereine, que de géniales trouvailles! Mais tout cela est infiniment moins tragique, j^allais dire humain et sérieux, que la promenade infernale du héros troyen. Joignez que Virgile aime fleuve et forêts d'un amour désintéressé, voire humble, autant que passionné, et qui contraste singulièrement avec l'orgueilleux égotisme des romantiques.

Flumina amem silvasque inglorius!

Au lieu qu'un Lamartine et un Hugo prennent les Alpes pour piédestal de leur amour et de leur gloire, Virgile soupire après les champs qu'arrose le Sperchius et les sommets du Taygète, que les vierges laconiennes firent retentir de leurs bacchanales, et les vallées glacées de l'Hémus. C'est une piété ardente et sincère qui Tarrête sous les sombres asiles des forêts !

11 n'est rien dans la nature que Virgile n'ait compris, aimé, chanté en des vers rédigés pour l'éternité. Depuis Tairain qui sue ou respire mollement jusqu'aux petits oiseaux encore dépourvus de plumes, et jusqu'aux frêles bourgeons qui osent se confier aux premières brises du printemps, tout vit dans son œuvre, une vie disciplinée et harmonieuse, et cependant libre ! Un seul poète s'est approché de cette haute perfection que Virgile apporta toujours dans sa liturgie champêtre : La Fontaine. Mais que sont les brèves pages de La Fontaine à côté des Bucoliques et surtout des

Géorgiques^ sans parler des chefs-d'œuvre descriptifs qui s'offrent, çà et là, dans l' Enéide !

Virgile porte, avec gravité, ses insignes de prêtre des Muses, il se sent frappé d'un grand amour, et il cherche à atteindre les hautes parties de la nature, avec une si religieuse application, qu'il craint que son sang refroidi par l'âge ne s'arrête autour de son cœur. 11 vit dans l'intimité de Pan, du vieux Silvain et des nymphes-sœurs, il sait comment pleurent les myrtes et les lauriers, il perçoit le silence des champs, des troupeaux et des oiseaux.

Et il ne faudrait pas supposer que cette délicatesse infinie lui interdise les hardiesses tant vantées dont les romantiques coloristes et les réalistes croyaient avoir le monopole. Quand Chateaubriand compare le soleil couchant à une meule de fer rougi, fait-il oublier la rouille obscure qui couvrit la face- éclatante du soleil, au moment où mourut César ? Durant la peste des a"himaux dans la Norique, une toux qui enlève la respiration secoue les porcs malades. Autour de Gallus mourant accourent des rustres divins et humains qui offrent le plus effroyable, et aussi le plus réjouissant, mélange de couleurs qu'on puisse imaginer. Vient le berger ; puis s'avancèrent, d'un pas lourd, les bouviers; Ménalque arriva tout mouillé de la forêt et chargé des glands qu'il venait de cueillir. Ensuite parut Silène, la tête ornée d'une couronne agreste, portant des lis immenses et des arbrisseaux en fleur. Pan, dieu d'Arcadie, avait le visage ensanglanté du jus de Thièble et de vermillon. La deuxième éi^cloffue contient la recette d'une sorte d'ailloli plus que provençal, sicilien :

Thestylis, et rapide fessis messoribus œstu, Allia serpyllumque herbas coii-lundit olentes.

Oh ! Tadmirable coloriste qu'est Virgile !

Mais chez lui, comme chez tous les maîtres du style, le dessin l'emporte sur la couleur. Il excelle à rendre le relief vivant des choses, et aussi à saisir sur le fait le dramatique des actions humaines. Quel peintre depieta ou quel sculpteur sut-il mettre, dans un groupe, toute rindicible désolation qui éclate dans ces deux vers :

Quum complexa sui corpus miserabile nati Atque deos atque astra vocat crudelia mater.

Pour trouver quelque chose d'analogue dans les littératures, il faut remonter jusqu'à cette Rachel de qui la voix retentissait dans Rama, parce qu'ayant perdu ses fils, elle ne voulait point être consolée. Telle haute maison de patricien aux portiques superbes, vomit, par toutes ses ouvertures, la foule immense de ceux qui viennent saluer le maître, dès le matin. Voilà bien la vie romaine dans sa magnifique intensité. Au livre 111 des Géorgiques, on voit le geste du triste laboureur qui va dételant le second taureau affligé par la mort de son frère, et laissant la charrue fixée dans le sillon inachevé. Les fleuves bouillonnent sous nos yeux, débordent et roulent, emportant, dans leurs tourbillons, les troupeaux avec les étables. Avec quelle majesté se présentent Junon, sœur et femme de Jupiter, et un Marcellus, riche des dépouilles conquises sur l'ennemi, dépassant de la tête les plus célèbres héros! Mais avec quelle grâce vole une Camille !

Cursuque pedum pra?vertere ventes.

Illa vel intacta? se^^etis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas ; Vel mare per médium, fluctu suspensa tumenti Ferret iter, celeres nec tingeret œquore plantas.

Delfour. Culture. 6

N^essayons pas de traduire ces vers trop délicats, souvenons-nous plutôt de La Fontaine, le libre imitateur de Virgile :

Une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas...

Allez dans les climats inconnus aux zéphyrs, Les chauips s'y vêtiront de roses.

A Fart de peindre, Virgile joint une sensibilité unique. Sur quel humain digne de pitié ou d'amour, sur quels êtres animés ou inanimés ne répandit-elle pas ses larmes divines ? Le poète aime, comme il convient d'aimer, la cavale et le héros, la fleur et le chêne, les choses et les hommes, le jour éclatant et la nuit silencieuse, l'enfant qui envoie à sa mère son premier sourire et Toctogénaire de Galèse qui plante, les La-stins et les Troyens, les morts et les vivants, les abeil-f les et les taureaux, les mortels malades et les dieux éternels qui boivent de l'ambroisie dans des coupes d'or.

Bien que se répandant avec aisance sur tout ce qui mérite d'être aimé et pleuré, la sensibilité de Virgile évite soigneusement Tabandon et l'excès, vices assez communs chez les poètes élégiaques. Ayant touché à tout ce qu'il y a de délicat et de vrai dans une douleur, il l'exprime avec force et justesse et élégance, et il sait s'arrêter à temps. Ses élégies sont vraies et saines. En deux vers, il trace le portrait du second Marcellus. Le jeune héros est souverainement beau, d'une beauté distinguée, et il porte des armes brillantes, mais une nuit affreuse environne sa tête d'un nuage lugubre. Et le poète dit les grandeurs naissantes de cette impériale destinée, toutes les légitimes espé-

rances qu'on fondait sur elle. Mais, bien vite, il laisse échapper des cris de douleur : « Malheureux enfant ! si tu pouvais vaincre un âpre destin... Jetez les lis à pleines mains. »

Puisque le mot sublime ne signifle plus rien, tant il fut discrédité en de vaines et trop fréquentes rencontres de mots, disons simplement que Fépisode de Marcellus est humain, vrai, digne de vivre toujours. Après dix-neuf cents ans écoulés, aucune trace de décrépitude n'apparaît dans ces vers, ils donnent une sensation de jeunesse immarcescible et de beauté absolue.

Dans le chef-d'œuvre élégiaque de Victor Hugo, au contraire *, que de mots, que de strophes et même de fragments de pages qui ont déjà vieilli ! Les vanteries du poète, même si elles n'étaient pas un peu prudhommesques, même si elles étaient pleinement justifiées, ne laisseraient pas de paraître un peu choquantes. Ses prières de vieil enfant gâté manquent assez souvent de naturel et inquiètent par leurs tendances révolutionnaires l'orthodoxie et la délicatesse chrétienne. Quelques vers appartiennent à la littérature la plus poncive (Hélas l laissez les pleurs couler de ma paupière, — Ne vous irritez pas 1 fronts que le deuil réclame, — Mortels sujets aux pleurs). L'élégie dans son ensemble s'inspire d'un subjectivisme plutôt vulgaire. Le poète parle si peu de celle qu^il pleure qu'on est obligé de prendre des informations supplémentaires sur la jeune héroïne, mais il s'étend longuement sur ses propres infortunes. Où est le Marcellus virgilien charmant, jeune, promis à la gloire, traînant tous les

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