‹ La culture latine --Chapitre 40 sur 45 · DES RAPPORTS DE L'IDÉE DE PROGRÈS AVEC L'IDÉE DE CULTURE · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS DE L'IDÉE DE PROGRÈS AVEC L'IDÉE DE CULTURE

Comme l'idée de Force, Fidée de Progrès fait partie intégrante de la culture allemande. Fichte s'est exprimé, là-dessus, avec sa coutumière violence: « L'Allemand ne croit pas que Thistoire et l'humanité se développent d'après la loi mystérieuse d'un cycle fermé. Jamais il n'attend le retour du passé et quand celui-ci se reproduit, mot pour mot (comme dit le vieux livre), il se garde, du moins, de trouver un tel résultat admirable... Nous avons appelé caractère étranger cette croyance à Timmobilité de la race, en Topposant aux caractères d'un peuple naturellement vivant et en progrès. Ce caractère étranger, une fois implanté chez les Allemands, s'exprimera en une soumission aveugle à la fatalité, désormais immuable, de leur personnaité. Alors, ils abandonneront tout projet de s'améliorer par la liberté, eux ou les autres. Le trait distinctif du caractère allemand est la croyance à quelque chose de primitif, d'absolu, d'original dans l'homme lui même, à la liberté et au progrès moral infini, au perpétuel progrès de notre race... Quel noble caractère ne désire contribuer, si peu que ce soit, par l'action et par la pensée, à la perfectibilité inflnie et toujours en progrès de sa propre race ? qui ne désire jeter dans

l'idée de progrès et l'idée de culture 303

le temps quelque chose 4'absolument neuf, n'ayant encore jamais existé, et qui restera dans ce temps, et deviendra la source inépuisable de nouvelles créations ?... »

Ces définitions appellent quelques remarques. Premièrement, la notion de progrès se présente chez Fichte sous une forme mystique ou très mystique. Elle annonce et commande une opération proprement divine, savoir, une création. L'homme de progrès est un créateur qui réalise sa haute mission, selon une méthode qui, au début tout au moins, affecte d'être ou de paraître spiritualiste. Fichte écarte, d'un geste sacerdotal, ceux qui considèrent le progrès comme une source de confort.

Deuxièmement, dire que la perfectibilité infinie, telle que la décrit notre philosophe, ne s'oppose pas à la tradition, ce serait rester bien au-dessous delà vérité. Elle est de la tradition en acte, elle s'affirme comme le développement d'une pensée ancienne ou éternelle, et mieux encore, comme la révélation de ce qui est, depuis longtemps déjà, la vie subconsciente d'une race. Que nous voilà bien loin des électeurs éclairés qui considèrent comme irréductible l'antithèse tradition-progrès !

Troisièmement, enfin, l'idée de Fichte, en descendant du ciel philosophique sur la terre, reçut un accueil enthousiaste dans les âmes allemandes; elle prit corps, et c'est pourquoi on peut la juger sur des faits. S'il faut en croire nos maîtres français de l'Académie des sciences *, les Germains ne sont que faiblement représentés parmi les grands inventeurs.

1. Je fais allusion aux statistiques publiées dans le Temps, par MM, Edmond Perrier et Emile Picard.

Mais il est trop visible que, dans l'application des sciences aux arts de la guerre ils conquirent — pour peu de temps, Dieu merci — une infernale maîtrise. Que d'automobiles blindées, que de mitrailleuses, que de biplans, que de monoplans, que d'immenses aéronefs, quels eiïroyables spécimens d'artillerie lourde ! Voilà le Progrès, le Progrès-Dieu, le Progrès, aboutissement des efforts scientifiques d'un siècle qu'avaient cru dominer les idéologues pacifistes et humanitaires. Voulez-vous vous en donner à vous-mêmes une représentation exacte? Eh bien, songez à toutes les horreurs d'un bombardement, celui de Reims, par exemple, ou d'Arras...

En France, l'idée de Progrès ne revêtit point ces formes dures; elle se composa d'éléments scientifiques et d'un minimum de badauderie anticléricale. Qui veut se l'expliquer, doit remonter, d'abord, à l'idée d'évolution.

Mais qu'est-ce que l'évolution dont tout le monde parle *?

Un très petit nombre d'hommes consciencieux le savent avec précision ; efforçons-nous, du moins, de le croire fermement. Pour les autres, le résidu évolu-

1. A l'influence de l'évolution, il faudrait joindre les méfaits combinés de l'esprit encyclopédique et du libre examen. Plus les hommes ont de connaissances, et plus leur est nécessaire l'appui secourable d'une autorité vivante. Comment pourriez-vous contrôler personnellement toutes les notions, plus ou moins scientifiques, qui concoururent à la genèse de vos opinions? En réalité, vous ne pensez que d'après tel maître, tel journaliste, tel auteur. 11 y aurait sérieux avantage à vous avouer le fait, car, sans vous en douter, vous vivez dans un perpétuel mensonge, vous qui vous flattez d'avoir des opinions personnelles. Vous devez tous ou presque tous vos concepts à l'autorité. Or, vous oubliez de contrôler l'authenticité de ses titres, quand vous n'affectez pas d'ignorer son existence.

l'îdée de progrès et l'idée de culture 305

tionniste se ramène à cette maxime, que ce qui est vrai, aujourd'hui, pourrait bien n'être plus vrai demain. Le progrès fait de si merveilleuses choses I D'où ignorance méprisante du passé, et attachement frénétique, non pas à la vérité éternelle, mais aux inventions souvent mystiques de ceux qui passent pour représenter le dernier bateau, ou, si vous voulez, le dernier monoplan. Il n'est sans doute pas de position intellectuelle plus misérable que celle-là. Le prog-ressiste français de 1916 ne sait pas ce que dira demain son baromètre, il n'a aucune sorte de certitude sur les origines des tremblements de terre, il n^a le droit de compter sur aucun recours sérieux contre les maladies, la vieillesse prochaine et la mort foudroyante, il voit la vie se raréfier autour de lui, mais il ne cesse de glorifier la toutepuissance bienfaisante de la science moderne. « Au xxi" siècle, que ne verra-t-on pas ? Qui sait ! qui sait ! » Gomme si nous ne savions pas, déjà, que l'automobile n'a ni embelli nos contrées, ni ennobli la vie humaine, ni fait naître, parmi nous, une race d'hommes supérieurs. On ne voit pas que les chauffeurs soient devenus plus humains, au sens classique et au sens moral du mot, humaniores, c'est-à-dire, plus intelligents et aussi plus doux, plus respectueux des droits de leurs frères, plus courtois, plus appliqués aux œuvres charitables. Il n'en ira pas autrement des aéroplanes. Quelles seront les conséquences politiques, commerciales, militaires et douanières de leur triomphe, nous ne le soupçonnons même pas. Mais ce que l'on peut affirmer avec force, c'est que toutes ces transformations, si vastes et si radicales soient-elles, ne diminueront en rien la valeur du courage, par exemple, pas plus qu'elles n'affaibliront l'idée de patrie ou de famille

Dblfour. Culture. 20

OU de morale religieuse. Le Code de la locomotion aérienne ne supprimera pas le Décalogue.

11 existe donc un ensemble d^indestructibles certitudes intellectuelles et morales qui sont l'indispensable armature de la vie. En les contestant, ou en les négligeant, ou en les soumettant à une perpétuelle revision, nos progressistes se livrent à un travail stérile, | d'où sortira la barbarie. Que la vulgaire notion de progrès trouve sa triomphante réalisation dans l'application des sciences physiques et naturelles, aucun rétrograde ne le nie ', mais partout ailleurs, elle risque de produire des ravages, si on néglige de l'atténuer ou de la combattre radicalement. Mettant sans cesse en cause ce qui est et devrait rester acquis, les progressistes se vouent à d'éternels et inutiles renoncements, à moins qu'ils n'accumulent des ruines.

Quelques exemples rendront, sans doute, cette pen- .^ sée plus claire. i

Le divorce est considéré généralement comme un effet de ce qui a nom : le Progrès. D'une famille qui compte un grand nombre d'enfants, on dit qu'elle est ; patriarcale et arriérée. Celles, au contraire, qui ont un fils unique passent pour marcher avec leur temps.

1. Et encore! « Le laboratoire de rinstitut était pauvre et délabré, lorsque ^L Branly en prit possession. Mais un local plus beau, un outilla,-;e plus complet et plus moderne Teût probablement , orienté vers les expériences à la mode d'alors, qui ne fussent (peutêtre) pas sorties du banal. Réduit à de petits moyens, il a dû se rabattre sur << la vieille physique » et réétudier, reconnaître ce que l'on croyait tout à fait connu et fixé définitivement. Et c'est là que des mondes insoupçonnés se sont révélés. La révélation aurait pu avoir lieu cent ans plus tôt. Ne pouvant pas suivre son temps, il travaillait dans Téterncl ou, pour mieux dire, dans le général et le simple. » (Cette remarque est, sauf erreur, du GniTON, de VAciion française).

l'idée de progrès et l'idée de culture 307

Renoncer à ses convictions catholiques, cela s'appelle sacrifier enfin à la Lumière et au Progrès. Mais ceux qui se libèrent ainsi ne s'en tiennent pas d'ordinaire à cette première opération, car un théiste et un déiste sont presque aussi archaïques de nos jours qu^un simple catholique : ils deviennent panthéistes ou athées.

Un homme d'Etat qui se présenterait au peuple comme probe, austère, doctrinaire, serait proclamé, unanimement, fossile. Tels, Royer-Collard, Guizot, Dufaure.

Dans l'ordre des choses religieuses, il apparaît maintenant, au moins informé, que Messieurs les modernistes— hérétiques très dangereux — furent, tous, les sectateurs ardents du dieu Progrès.

Essayez donc, une fois, de caractériser chacune des nuances politiques que représentent les divers groupes de gauche, depuis le Centre, jadis puissant, jusqu'aux tenants plus ou moins avérés de l'anarchie. La seule notion de progrès vous guidera, sûrement, dans cette opération difticile. Ces Messieurs du Centre gauche n'ont rien tant à cœur que d être de leur temps, de marcher avec leur temps, dans la voie du progrès, naturellement. Mais voici que les hommes de gauche mettent leur point d'honneur à se distinguer du Centre, par un amour plus vif ou plus bruyant dudit progrès. Les radicaux n'ont soif que de réformes, c'est-à-dire, de modifications incessantes et profondes qui doivent anéantir tout le passé de la France. Ils croyaient bien, ceux-là, avoir accaparé, pour toujours, la formule définitive du devenir politique. Déjà, ils en sont réduits à s'affirmer conservateurs et défenseurs de quelque chose, de la fortune, d'abord, d^un minimum d^ordre, d'un certain patriotisme. Les malheureux ! ils sont

progressistes, mais jusqu'à raniimilitarisme exclusivement. Ce « mais » les voue à une prochaine défaite, qu'escomptent les purs socialistes, détenteurs provisoires de la véritable tradition progressiste. On ne s'en tiendra pas là. Les socialistes parlementaires provoquent les quolibets des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes. Ces derniers ne mettent point de mais dans leurs programmes de réformes ; ils veulent, sans réserve, le changement, dût-il ressembler à la destruction pure, ils ne sacrifient le Progrès à rien ni à personne, mais au contraire, ils sacrifient tout, et tous, au dieu insatiable. Ils possèdent bien l'authentique doctrine.

Le Centre gauche a beau dire, et avec raison, hélas ! que le socialisme impie détruit toute notre organisation nationale. Ses lamentations font rire les intéressés et les autres. N'est-ce pas au nom du progrès que le Centre gauche conquit la richesse, le pouvoir, l'influence? C'est au nom du même progrès, que d'autres lui enlevèrent toutes ces choses. C'est au nom du pro- . grès qu'on expulse les congrégations françaises, après \ les avoir dépouillées de leurs biens. Aux partis ex trêmes, il est, vraiment, impossible de refuser les prix ■ de logique et de doctrine.

Pendant ce temps, les perfectionnements du machinisme se poursuivent, pour ainsi dire, uniformément dans tous les pays civilisés, aussi bien dans la semiféodale Allemagne et dans l'Amérique, pays de rois, que dans la France démocratique. Selon qu'il s'applique aux inventions récentes des aérostiers, des ingénieurs, des physiciens et des chimistes, ou aux transformations de la vie politique et sociale en France, le mot progrès exprime, donc, deux choses essentiellement

l'idée de progrès et l'idée de culture 309

distinctes, sinon contraires. Si les ouvriers français ne jouissent pas encore des retraites opulentes qui sont assurées, depuis plusieurs années déjà, aux ouvriers allemands, ils n'ont qu'à s'en prendre au mot fétiche. Au lieu qu'en France, on crie : < Démocratie, réforme, toujours en avant, vers plus de justice ! », on négocie en Allemagne, on calcule, on discipline les esprits, aussi bien que les corps d'états, et Ton fait aboutir rapidement des solutions heureuses.

Ainsi, question d'outillage mise à part, le mot fétiche ne répond, le plus souvent, qu'à de désolantes réalités politiques, sociales et morales. Le Progrès, c'est le mal.

Pourquoi ?

Parce qu'il favorise Tignorance du passé qui est presque du crétinisme, et qui, en tout cas, tend à devenir du crétinisme, parce qu'il introduit, dans la plupart des intelligences, un ensemble incohérent d'opinions vagues et superficielles ou fausses, en d'autres termes, parce qu'il annihile toutes les richesses intellectuelles accumulées sur notre vieux sol occidental par les ancêtres.

Les néo-barbares s'imaginent, ou, tout au moins, ils pensent et agissent, comme s'ils s'imaginaient que les architectes du xx° siècle « font mieux » que le temple de Philae ou le Parthénon, ou la Sainte-Chapelle. Ils s'obstinent à ne point souffrir de toute cette laideur moderne qui envahit Paris et sa banlieue. Se trouvet-il un seul militaire, même en Angleterre, même en Allemagne, pour supposer qu'on puisse aisément surpasser la stratégie de Napoléon? Beethoven est aux musiciens ce que Napoléon est aux professeurs de stratégie ; jusqu'à preuve historique du contraire, tous le tiennent

pour un génie unique, et s'il était permis d'employer une expression nietzschéenne, pour insurmontable. Il est bien certain encore qu'aucun pionnier ne saurait rivaliser avec Christophe Colomb. Ceux-là même qui découvriront le pôle Nord et le pôle Sud n'atteindront jamais à la gloire du grand Génois. Une remarque ^ analogue s'applique aux astronomes du xvi" siècle. En | politique, il n'est rien d'aussi profond, d'aussi bien 3 conçu, d'aussi vaste, d'aussi grand, ni d'aussi beau que la réalisation de la grande paix romaine. A côté des Romains, Anglo-Saxons et Allemands ne sont que des écoliers, et ils l'avouent implicitement lorsqu'ils emploient un mot latin pour synthétiser leurs ambi- : tions : ils disent gauchement, impérialisme, un peu comme les généraux barbares s'affublaient de la pourpre romaine.

Si, dans des sciences qu'on pourrait appeler modernes, et qui sont faites de renouvellement incessant et d'améliorations, voire d'inventions quotidiennes, le passé commande à ce point le présent, que dire des formes de la vie intellectuelle qui sont la pure tradition de l'humanité, savoir de la théologie, de la philosophie, de la littérature ? Les hommes n'entendirent jamais rien de comparable au Décalogue et au Sermon sur la montaçpie. Justement, le progrès laïque, même : en 1916, consiste à trouver une morale qui n'ait rien de commun avec les deux documents divins, une morale sans Dieu. Quoi de plus misérable que toutes ces tentatives? S'inspirer de la notion de progrès dans la^ recherche des principes qui condamnent efficacement le vol, l'homicide et l'impureté, est de la démence pure.

Grâce à Dieu, même dans les milieux le plus folle-

l'idée de progrès et l'idée de culture 311

ment modernes, la morale, qu'on l'observe ou qu^'on l'outrage, a, malgré tout, un peu plus d'importance sociale que la locomotion, fût elle aérienne ou sousmarine. Elle règle toute vie, ou la console, ou la châtie par ses infaillibles sanctions. Qui oserait prétendre que ce qui s'appelle communément le progrès, remplit, en morale, une fonction à la fois importante et bienfaisante ?

Le sentiment religieux appelle des observations analogues. Protestants libéraux et modernistes catholiques se flattent, bruyamment, des découvertes merveilleuses, prodigieuses, qu'ils auraient faites, en ces dernières années, dans le domaine de la vie mystique. De même que Copernic avait transformé l'astronomie, de même qu'Emmanuel Kant prétend avoir renouvelé, radicalement, la métaphysique, de même, nos modernistes ne cessent de vanter les mystères inexprimables de leurs récentes inventions religieuses. Ils vont à Dieu de toiàte leur âme, ils font grand état de la subconscience, ils vivent leur pensée, ils ajoutent à la religion chrétienne le clair de lune et l'impératif catégorique, Carlyle et Renan, le moi et la communion avec Sirius, la théologie de M. Auguste Sabatier et l'hagiographie de M. Fogazzaro. Pathos, pose et niaiserie. Depuis qu'ils impriment (et Dieu sait si cette occupation leur est chère), Messieurs les modernistes n'ont pas su éditer une seule, je dis bien, une seule prière convenable. C'est presque une mauvaise action de comparer à ces malsaines inepties, les divines prières de la liturgie catholique. Par centaines et par milliers, elles s'offrent à la piété des croyants, depuis les plus anciens psaumes jusqu'à l'admirable invocation de Madame Elisabeth ; elles s'offrent chastes,

riches de sentiment et de pensées génératrices de résignation ou de force, simplement belles, capables soit de toucher le cœur des ignorants, soit de forcer Tadmiration des plus hautes intelligences. Dans une page magnifique, Veuillot a expliqué le genre de commotion profonde qu'il éprouva, étant encore libre penseur, lorsqu'il entendit, pour la première fois, ces simples mots, prélude de la prière du soir, en famille : « Mettons-nous en la présence de Dieu, et adorons-le. » Il est à remarquer que toutes ces prières ont trente ou vingt, ou tout au moins cinq ou six siècles d'existence bienfaisante et féconde. Le progrès, ici, fait assez pauvre figure.

Il demeure tout aussi étranger aux destinées heureuses ou malheureuses de la littérature. Il ne se trouve sans doute aucun critique, de nos jours, pour égaler nos pauvres immortels de 1916, les Lavedan, les Richepin, aux grands maîtres du xvii* siècle. — Mais il y a plus ; ces grands maîtres eux-mêmes ne s'élevèrent jamais à la hauteur des Latins et des Grecs. Corneille et Racine, tout en ayant peut-être autant de génie que Virgile et Horace, ne disposent que d'un vers très inférieur aux mètres savants que créèrent les Grecs et que s'approprièrent les Latins. Tel vers de Virgile est quelque chose de parfait, d'incomparablement beau, d'unique en un sens ; il est plus durable ^ que l'airain ou que les monuments de marbre, et, bien qu'il souffre des irréparables outrages du temps, il acquiert, à chaque siècle, de nouvelles beautés.

Excudent alii spirantia mollius i^m...

Impiaque œternam timuerunt sœcula noctein...

L^IDÉE DE PROGRÈS ET l'iDÉE DE CULTURE 313

Où trouver des vers à ce point tînis, aussi denses et aussi purs ? Où trouver, surtout, une forme d'art aussi impeccable et aussi haute? Quant au fond même des œuvres littéraires, il ne varie pas, le moins du monde, depuis des siècles ^ C'est dans ce sens que le mot de La Bruyère est vrai, moyennant quelques légères modifications : « Tout est dit », et cependant, Ton ne vient jamais trop tard, mais à la condition qu'on sente agir, sur chacune des molécules de son être, la force enveloppante du passé. Des poètes, des penseurs, des conducteurs de peuple surgiront, à coup sûr, qui exerceront ou paraîtront exercer sur les peuples une influence décisive. Egaleront-ils les grands maîtres de Tantiquité ou du xvir siècle ? Ceci, c'est une autre affaire. Les chances sont très faibles ou nulles, pour que les conditions sociales, esthétiques et linguistiques d'où naquit le génie d'un Démosthène ou d'un Bossuet se trouvent, une fois de plus, réunies. L'apparition d'un autre Shakespeare est du domaine

1. Une récente comédie traduit assez bien, à l'intention de tous nos progressistes contemporains, la salomonienne formule rajeunie par La Bruyère :

« Lucien. — Car, en vérité, c'est incroyable, nous vivons à une époque de prodigieux progrès. La science a tout transformé, tout perfectionné, sauf pour une seule chose.

Georges. — Oui... laquelle?

Lucien. — La vie sentimentale; c'est un fait, il n'y a pas de progrès de ce côté.

Georges. —Il n'y en a pas, c'est inqualifiable.

Lucien. — Songes-y, mon vieux, si la guerre de Troie avait lieu de nos jours, la cité du vieux Priam serait bombardée à la mélinite, des sous-marins bloqueraient la côte, le fameux cheval de bois aurait quarante chevaux, Ulysse serait correspondant militaire du New York Herald, tout serait changé enfin, tout, sauf l'état d'âme des trois héros de l'aventure. Après trois mille ans, ils se retrou- Ycraient exactement les mêmes : Ménélas, Paris, Hélène. »

de rhypothèse la plus fantaisiste, mais elle n'a rien d'impossible. On ne peut que difficilement se représenter la résurrection d'une langue, d'une culture, d'une métrique, telles qu'on les admire dans les œuvres d'un Virgile, ou même d'un Racine.

La loi qui préside à la naissance des grands génies littéraires — si tant est qu'elle existe — n'a certainement rien de commun avec la loi du progrès.

Mêmes probabilités, sinon même certitude, en philosophie. Osons écarter, sans hésitation, les Renouvier, les Auguste Sabatier, les Fouillée, les Boutroux, les Bergson, et les quelques Danois ou Américains que la mode nous oblige à citer ou à lire. Quelques-uns de ces écrivains philosophiques se donnent comme de simples disciples de Kant ; d'autres croient le compléter, voire le contredire ou le combattre, mais c'est là une pure illusion de spécialiste. Disciples dociles ou prétendus contradicteurs font œuvre uniquement kantienne ; ils n'ont pas d'existence propre, et s'ils intéressent, en quelque manière, leurs lecteurs, c'est comme scoliastes d'Emmanuel, disciple de Hume. La vérité est qu'il y a d'un côté Kant, et de l'autre, saint Thomas, appuyé sur Aristote. Même si le criticisme était vrai dans son ensemble, la logique des progressistes du xx° siècle recevrait de terribles nasardes. Car enfin, Kant, qui appartient à l'histoire, domine de très haut l'innombrable troupeau de ses successeurs ; il est le passé, un passé que modernistes et progressistes ne pourront jamais annihiler, ni même sensiblement amoindrir. Du point de vue antiscolastique, les directions générales du maître ont toutes les chances du monde d'être longtemps nécessaires. A quoi donc peut bien se réduire la fonction de progrès dans les

l'idée de progrès et l'idée de culture 31o

milieux philosophiques, dits avancés? A peu de chose, assurément. Il est même douteux qu'ils aient assez de vigueur intellectuelle ou morale pour maintenir longtemps, à un niveau élevé, les études philosophiques. Le pragmatisme, le hideux pragmatisme est là, qui menace de détruire toute culture désintéressée.

Mais que de la vérité philosophique, presque totale et en grande partie définitive, saint Thomas soit le plus riche et le plus sûr dépositaire, nous le savons par l'Eglise, et il ne dépend que de notre bonne volonté de le savoir par nous-mêmes.

Le progrès prend sa revanche, dit-on, dans les divers ordres de l'activité intellectuelle qui se rattachent plus ou moins directement à l'érudition, en histoire, par exemple, en archéologie, en exégèse et en sociologie. Il faut rendre cette justice aux spécialistes du xix'^ siècle, qu'ils n'hésitèrent pas à se proclamer eux-mêmes savants, très savants. Le grand public les crut sur parole, et il eut raison. Cependant, il y aurait quelque danger à dire et à laisser dire que le xix® siècle fut le siècle, par excellence, de la grande érudition. Aucun de ses savants n'est comparable à Du Gange ou à Mabillon ; c'est un fait. D'ailleurs, si elle n'était infectée du préjugé progressiste, la réelle érudition du xix' et du xx** siècle témoignerait avec force contre Fidée de progrès. L'histoire, par exemple, tend principalement à ce résultat de faire comprendre, aux moins instruits, l'énorme importance du passé, je ne dis pas, en soi, c'est trop évident, mais dans la vie du présent. Les morts pensent, souffrent, parlent, luttent, sont vaincus ou triomphent en nous, par nous, le plus souvent, mais, quelquefois, sans nous ou malgré nous, hélas !

Quant à la théologie, ai-je besoin de dire jusqu'à

316 LA CULTURE LATIÎSE

quel point elle est un dépôt, un dépôt dont la garde implique, d'ailleurs, une vigilance constante, un perpétuel souci de l'avenir, un incessant travail d'adaptation à des formes de vie nouvelles.

Telle qu'elle est diffuse dans les livres, les revues, les journaux, et partant dans Topinion générale des Français du xx^ siècle, la philosophie de progrès n'entre que pour une faible, très faible part, dans tout ce qui constitue la véritable culture d'un être humain. 11 ne faut même pas tolérer qu'elle règne, sans contrôle, parmi les ouvriers attachés à un outil, et parmi les bourgeois strictement voués à l'application des sciences physiques. Qui nous dira, par exemple, dans quelle mesure les grands soyeux et leurs modestes collaborateurs, les canuts, doivent leur incontestable supériorité industrielle à la tradition lyonnaise ?

Toute idée de progrès serait -elle donc fallacieuse ? Nullement. Auguste Comte a écrit : « Le progrès est le développement de Tordre», c'est-à-dire, aussi, pourvu que je comprenne bien, de la justice. Qui n'accepterait une aussi belle définition ? L'Eglise elle-même aime le vrai progrès, puisqu'elle invite tous les jours ses fidèles à chanter des cantiques nouveaux. Non contente de lavoir défini par la plume de ses Pères, elle le réalise, sans cesse, dans l'explication plus complète de ses dogmes, dans les inventions ingénieuses de la charité ou dans les formes inédites de l'héroïsme religieux. Elle ne recule pas devant les problèmes sociaux que posent les conditions présentes du monde du travail. Mais dans la vie de l'Eglise, et dans la vie générale de l'humanité, le vrai progrès consiste, justement, à ajouter aux capitaux religieux ou intellectuels, ou matériels, accumidés par les précédentes généra-

l'idée de progrès et l'idée de culture 317

lions. Il présuppose donc Tintelligence et Tamour passionné du passé, le goût de ce qui est durable, et la crainte vive de s'attacher à ce qui est éphémère, le respect profond des ancêtres et l'intime communion avec leur pensée, puisqu'il s'agit de continuer leurs œuvres.

Le progrès, au sens vulgaire du mot, n'est pas seulement un ensemble de concepts ; il a pris depuis cent ans une forme historique connue. Le xix' siècle se dénomma lui-même le siècle du progrès. Y a-t-il obligation de penser qu'il fut, plus que les précédents, le siècle des penseurs, des saints, des héros, des chefsd'œuvre littéraires et artistiques, qu'il vit régner la paix sociale et triompher, avec la justice, toutes les vertus morales qui font les peuples forts et heureux? En particulier, il faut se demander si le progrès et la diffusion des lumières rendirent notre France plus puissante qu'elle n'était. Hélas ! les conclusions des enquêtes sommaires ou approfondies qui furent faites en ces derniers temps ne laissent aucune place au doute.

Gardons-nous, toutefois, d'écarter, avec des sentiments de pur et simple mépris ce mot progrès. Faisons plutôt le départ des divers éléments dont il couvre, fort mal, la violente contradiction.

D'un côté, la vile synthèse de concepts anarchiques, décorée de substantifs flamboyants, comme siècle de lumières, religion des temps nouveaux, pouvoir illimité des sciences physiques, obscurantisme du passé ; de rautre,tout simplement, étude intensive des sciences*,

1. On place ici les mathématiques, parce que leur concours est nécessaire, mais on ne perd de vue ni leur caractère désintéressé, ni leur haute valeur éducatrice.

et peut-être des langues vivantes, utilisation commerciale, industrielle et militaire des sciences physiques. La première doit être tenue pour pernicieuse. Mais est-ce qu'il peut être question, un seul instant, de négliger ou d'apprécier moins, à leur précise valeur, la mécanique et la chimie, par exemple ? Une de leurs principales raisons d'être est de fournir à la patrie un outil, ou si Ton veut, un instrument de défense et d'attaque. Parfaitement. C'est une superstition de voir dans les prodiges de la locomotion aérienne, une des formes, ou la forme la plus importante de la Religion. Toutes ces merveilleuses machines remplacent très avantageusement les chevaux et les esclaves. Nous les élevons, nous, à la dignité de servantes de la patrie. Il importe seulement de ne pas s'exagérer leur importance'. Dans le théâtre grec, on voit la Force et la Puissance remplir les fonctions d'esclaves auprès de Zeus qui, lui, ébranle le monde par le seul froncement de ses sourcils. A plus forte raison^ le Dieu de vérité que nous adorons, nous chrétiens, subordonne-t-il à l'acte moral l'opération physique, si esthétique, si savante, si utile au genre humain qu'elle puisse être. « Qu'est-ce qui est le plus difficile, demandait Jésus-Christ aux Pharisiens, de dire à un paralytique : Lève-toi et marche, ou bien : Tes péchés te sont remis? » N'en déplaise à Messieurs les chirurgiens qui font pourtant des merveilles, j'allais dire des miracles, leur fonction ne saurait être mise en parallèle avec la fonction sacerdotale. Il est plus beau, plus grand, plus humano-divin d'absoudre les

1, On sait avec quelle désinvolture Junon traita Vulcain, le dieu des ingénieurs.

l'idée de progrès et l'tdée de culture 319

péchés d'un homme, que de remettre en bon état son fémur broyé par un obus.

En maintenant à la seconde place, qui est la sienne, le progrès, j'entends le progrès conçu comme étant le légitime triomphe des sciences physiques, on ne diminue en rien l'ardeur de ceux qui le cultivent, ni Ton ne rabaisse leur dignité. Au contraire : les Allemands ne se sont appliqués, avec la persévérance forcenée que nous savons, au perfectionnement de leur outillage national, que pour faire prévaloir leur triste religion du Surhomme. En d'autres termes, ils ont vu dans le progrès l'acquisition d'un instrument de combat. D'autre part, les Français savent, maintenant, que pour protéger ou assurer dans le monde le règne de la culture latine, ils ne sauraient se passer d'un formidable outillage. Voilà un puissant et nécessaire stimulant dont l'absence transformerait en une sorte d'engourdissement l'admiration, aisément béate, pour les découvertes des savants. Nous l'avons bien vu pour les aéroplanes. A force de célébrer leur rapidité et leur puissance, les Français de 1910-1914 en oublièrent d'observer ce qui se passait dans les hangars de l'Allemagne. Il manquait, à leur enthousiasme pseudo-humanitaire, une patriotique jalousie, génératrice de vigilance. Et c'est là l'un des motifs, tout au moins, pour lesquels leur préparation technique à la guerre de 1914 se révéla insuffisante. Ils crurent ou parurent croire que le Progrès doit dominer, en attendant de les détruire et de les remplacer, les parties supérieures de la vraie civilisation, savoir : la religion, la patrie, la fidélité à s'inspirer de la pensée des ancêtres, les traditions. Croyant l'exalter, ils l'avilirent, ils le privèrent de toute la force qui vient de l'émulation, voire,

de tout contact avec la vie. Le champ des découvertes scientifiques est, en effet, un champ de bataille sans épithète. Ceux-là y triomphent qui ont au cœur un violent amour pour quelque grande cause religieuse ou patriotique.

Subordonner donc les sciences physiques à la culture classique, ce n'est pas arrêter leur essor, mais bien leur donner une raison d'être et une direction, c'est fortifier, régler, soutenir leur développement.

S'appliquant aux rapports de TÉglise enseignante de France et de l'Université, le mot Concordat répondrait, assez bien, à la réalité des choses. « Mais que diraient les petits-maîtres et les belles marquises? » Les belles marquises de notre siècle démocratique sont les élégantes puissances de pensée et démode intellectuelle qui régissent lopinion. Elles n'admettraient pas que rUniversité traitât l'Église catholique, avec quelque officielle déférence. Les collèges et instituts religieux ont beau se multiplier, vivre et prospérer, la sévère Université les tient, en un sens, pour inexistants. Elle daigne interroger leurs élèves et leur conférer des diplômes, mais elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour transformer en monopole son propre caporalisme. Aucun souci n'apparaît, chez elle, de favoriser la variété pédagogique qui naîtrait de la décentralisation. Elle affecte d'ignorer l'iiglise enseignante, en tant qu'elle forme un corps.

L'iiglise et l'Université collaborant au relèvement moral de la France, ce serait, en effet, trop beau î

L'homme ennemi ne pourrait supporter un tel spectacle, et il dispose, malheureusement, d'une force suffisante pour en arrêter le développement. Donc, il faut renoncer, pour l'instant, à établir une action parallèle

et officielle de la théologie ecclésiastique et de la philosophie d'État.

Tout an plus, pourrait-on demander à Messieurs les universitaires de vouloir bien se montrer un peu moins exigeants et hautains envers le jeune clergé dont ils sont les examinateurs.

Non point qu'ils manquent de bienveillance. On voit bien, au contraire, qu'ils sont ravis de faire la preuve de leur largeur d'esprit devant les ecclésiastiques installés sur les dures sellettes des facultés. La plupart d'entre eux — disons la presque totalité, — en donnant des notes aux candidats qui portent soutane, observent, très consciencieusement^ les règles de la pédagogique justice.

Mais^ combien en connaît-on qui soient capables de se conformer aux principes d'une autre justice bien autrement nécessaire et haute? Combien sont-ils d'universitaires qui sachent dire aux prêtres, leurs justiciables : « Persuadez-vous bien, messieurs les abbés, que nous ne voulons pénétrer, en aucune façon, dans l'intimité de votre vie religieuse. Soyez vous-mêmes. N'allez pas commettre cette demi-félonie de vous faire, moyennant certaine cloison étanche, une sorte de dualité intellectuelle. Pensez loyalement selon l'Eglise, contre la doctrine de l'Université. »

Non, l'heure n'est pas encore venue de rétablir les comités mixtes de 1875, ou quelque chose qui leur ressemble.

Mais, du dehors, il est peut-être possible d'agir vigoureusement, ou du moins, d'essayer d'agir sur l'esprit de Messieurs les universitaires. En tout cas, le devoir s'impose aux patriotes de soumettre à Valma mater quelques très respectueuses doléances. Depuis

soixante ans, au moins, la vénérable corporation trahit la cause latine, qui est aussi la cause française. Encore une fois, je ne mets en doute ni l'honnêteté personnelle, ni le loyalisme patriotique de la majorité des professeurs. Que de braves gens, amis des Muses, et que de bons Français parmi ces fonctionnaires ! Mais ils ne dirigent rien dans la grande Maison où Ton vend toutes sortes de sciences ; ils ne sont que passifs. Les vrais dirigeants ont toujours professé, en secret ou en public, un implicite mépris pour la culture latine. Que leur patriotisme fût sincère, je n'oserais pas le nier sans plus, mais il était, à coup sûr, pénétré de sentiments antifrançais. N'est-ce pas M. Ferdinand Buisson qui qualifia, un jour, de livrée, le dolman de nos officiers ? On peut dire que les maîtres officiels de philosophie ont demandé des principes, une méthode de travail et un esprit à toutes les écoles anciennes ou modernes, à toutes, sauf à la Scolastique, héritière des Grecs etdes Latins. Leurs recherches, d'ailleurs, furent plus bruyantes qu'efficaces. En réahté, depuis Cousin jusqu'à M. Boutroux et à M. Bergson, l'Université subit toujours plus ou moins la tutelle de la philosophie allemande. Singulière façon, on l'avouera, de remplir sa mission nationale.

Il est reconnu que TUniversité ne fait point de théologie. Mais les sous-entendus antithéologiques constituent la base de son enseignement. Au Collège de France, au musée de l'histoire des religions, à la Sorbonne, dans les chaires d'histoire, on s'appuie, sans cesse, sur des doctrines qui sont la négation plus ou moins explicite de la théologie catholique, et donc, française.

En littérature, le mal est aussi profond. Les critiques

attachent une importance et une vertu qu'elles n'^ont pas aux littératures anglo-saxonnes. D'où résultent l'io-norance ou le dédain des peuples modernes latins, et^'une lassitude dans Tétude des maîtres antiques. Par définition, l'histoire est le guide, Tauxiliaire et le stimulant puissant du patriotisme. Les juifs et surtout les protestants d'Université en avaient fait une conspiration permanente contre la vérité et contre la grandeur françaises. Au pays de Fustel de Goulanges, réo-naient, et régnent encore, les malfaisantes théories d'un Gabriel },Ionod. Un abject quatre-vingt-neuvisme masque, aux yeux d'un peuple égaré, quinze siècles de sa propre histoire, qui est peut-être la plus belle continuité de prodiges humains et chrétiens que le monde ait jamais vue.

Telle est la svnthèse d'accusations que nous avons a formuler contre l'Université, si nous ne voulons pas devenir nous-mêmes ses complices. Nous ne devons pas nous lasser de faire monter notre protestation vers les grands mandarins du haut enseignement et vers les politiciens, leurs protecteurs. Soit médiocrité de doctrine, soit faiblesse de caractère, soit insuffisance de discernement, les bergers qui eurent la conduite des dernières générations françaises furent de mauvais bergers. Quils commencent par reconnaître leurs erreurs ; Ergo erravimus. Qu'ils disent, en déchirant leur toge et leur épitoge : « Nous avons manqué de vigilance patriotique. Nous avons combattu, humilié, frappé d'ostracisme ces cléricaux de France, si prompts à verser leur sang sur les champs de bataille, tandis que nous nous donnions pour maîtres des juifs échappés des ghettos allemands.

» Horreur î nous avons saturé d'érudition et de mau-

-^aise philosophie germanique les jeunes intelligences françaises. »

Et personne ne supposera, sans doute, que le spectacle de ce nécessaire meà-culpâ suffise à notre amourpropre. Il s'agit bien, en effet, de donner des satisfactions à notre amour-propre ! Il s'agit de savoir si, reconnaissant enfin ses erreurs, l'Université veut apporter au relèvement de la France une positive contribution. Certes, on ne lui proposera pas une timide et partielle réforme. Les patriotes auront ce bon sens et ce courage de lui demander qu'elle brûle presque tout ce qu'elle adore, et inversement. Tous leurs desiderata, cependant, peuvent tenir dans une brève formule : Mettre au-dessus de tout, mais surtout au-dessus de l'Allemagne, l'idéal franco-romain et catholique, en d'autres termes, demander des idées, Tart de capter la vie, des formes de sentiments, des motifs de durer et de vaincre, non point à nos voisins et ennemis, mais à nos ancêtres selon la chair et selon Tesprit. Par là même, nous réclamons de sérieux chano-ements dans l'organisation des trois premières sections du baccalauréat, ainsi que dans le programme de la licence es lettres.

De la reconnaissance franche de ces principes, découleront toutes les réformes qu'on attend de TUniversité.

On dira que préconiser ainsi la prééminence latine, c'est imiter servilement l'Allemagne. De même que celle-ci met son moi au-dessus de tout, ainsi les Français qui refuseraient de chercher, ailleurs qu'en euxmêmes, des directions et des modèles de vie, sacrifieraient purement et simplement sur les hauts lieux de l'Individualisme et de l'Orgueil. Le moi français n'est

pas plus intéressant ni plus pur, ni moins haïssable que le moi allemand.

Je réponds que le culte, même exclusif, de la tradition latine n'a rien de commun avec Texaltation systématique de l'égotisme teuton. Pour caractériser leur propre mission, nos pères avaient trouvé ces mots bien profonds : La geste de Dieu par les Francs. Il existe, en effet, une source de vie héroïque qui sort du côté droit du Temple, et traverse toute Thistoire. C'est l'action divine, supérieure infiniment aux humains qui sont ses instruments éphémères. Heureux, les peuples que Dieu choisit pour réaliser cette geste ! Ils sont le sel de la terre. Mais, dans le contrat qui éleva le premier d'entre eux à la dignité de peuple élu, il fut bien stipulé que Dieu retirerait toujours à lui-même toute sa gloire et toute sa puissance. Le peuple élu ne garde ses privilèges qu'aussi longtemps qu'il en reste digne par ses vertus, et particulièrement par la vertu d'humilité. Sa devise s'oppose, aussi radicalement qu'il est possible de l'imaginer, aux formules kantiennes où se complaît l'orgueil allemand. Ainsi les Hébreux, amis de Dieu, avaient pour cri de guerre : « Ceux-ci mettent leur confiance dans le nombre de leurs chars et de leurs cavaliers, mais nous, c'est dans le nom du Seigneur. » Au bas des messages qu'ils envoyaient à la ville et au monde, les Papes apposaient cette signature : « Serviteur des serviteurs de Dieu ». Jeanne disait du Roi des cieux, son maître : « Notre Sire premier servi », et elle n'agissait jamais qu' « en nom Dieu ».

En résumé, l'idéal français, catholique et classique ne se réalise jamais que par un certain anéantissement des personnalités qui le représentent ; « Non pas à nous, Seigneur, mais à votre nom donnez la gloire. >^

Pendant ce temps, l'humanité allemande, en se surpassant ou croyant se surpasser elle-même, change, en quelque sorte, de nature et usurpe, en effet, les fonctions divines. Au contraire, lorsqu'ils s'efforcent de vivre avec une humilité passionnée et exclusive leur idéal catholique et classique, les peuples latins ne risquent, en aucune façon, de pécher contre l'esprit divin.

L'Université daignera-t-elle prendre en considération nos protestations et nos espérances?

G^est au moins douteux.

Les puissants métèques, embusqués dans les bureaux de rinstruction publique ou dans les facultés, ne céderont certainement pas, eux ; ils tiendront toujours pour Kant, et peut-être pour Gœthe. Tout au plus, la violence des événements pourra-t-elle éclairer d'une terrible et bienfaisante lumière les Français de France réduits, en si grand nombre, au rôle de fonctionnaires. Ils comprendront. (Pour ne pas voir que le règne séculaire de la Révolution, en France, est fait de désastres, de ruines et de mort, il faut avoir quelque parti pris.) Ils comprendront, mais oseront-ils protester ouvertement et agir? Il importe donc que nos légitimes plaintes n'aient, pour ainsi dire, point de cesse.

Cette œuvre négative, les catholiques la compléteront, avec Taide de Dieu, par un travail positif bien autrement important, savoir, par l'affirmation persistante, catégorique, voire autoritaire et militante, de leurs certitudes. Car nous possédons, et nous possédons seuls, la vérité qui délivre, et par conséquent, la force.

Comment ?

Il existe une philosophie éternelle, conquête de la sagesse antique et de la sagesse chrétienne, une philosophie lumineuse dont la beauté participe à la fois

du Parthénon et de la Cathédrale, et les maîtres de notre pédagogie nationale livreraient les jeunes intelligences à la barbarie néo-kantienne !

• Dans Tordre de la politique religieuse et de la théologie, le bon combat n'est pas moins facile. Cent et quelques années de Révolution ont créé, en France et en Europe, l'anarchie luthérienne, une superstition du progrès, forme laïque du satanisme, la paix armée ou la guerre du xx^ siècJe, bref, l'impossibilité de vivre. Et, par une sorte de bonheur, ces forces infernales ont eu leurs théoriciens, je veux dire les constituants et les conventionnels, élèves plus ou moins conscients de Jurieu, qui rédigèrent les immortels principes. Contre ces principes, l'Eglise a lancé de lumineux anathèmes qui ne sont pas seulement une réfutation et une condamnation, mais qui constituent la plus magnifique des constructions doctrinales. C'est bien ainsi qu'il convient de caractériser, je pense, renseignement théologico-politique des quatre derniers papes. Voilà la Bible de la Culture, de la seule vraie Culture que le monde ait connue. « Partout, en effet, a dit Léon XIII, partout où l'Eglise a pénétré, elle a immédiatement changé la face des choses, et imprégné les mœurs publiques non seulement de vertus inconnues jusqu'alors, mais encore d'une civiVisdition f 21 rbanitate j toute nouvelle. Tous les peuples qui l'ont accueillie se sont distingués par la douceur, l'équité et la gloire des entreprises. » Par exemple, la doulce France.

Dans cette doctrine. Français et catholiques puisent,

quand il leur plaît, la vérité, la beauté, la force, et

aussi la supériorité intellectuelle. Mais, pour ce faire

avec aisance et ampleur, il faut n'être pas Romain à

demi. Nos progressistes chrétiens voudront-ils bien

'comprendre que leur libéralisme et leur modernisme ont fait assez de mal, comme cela, aux âmes religieuses? L'heure est venue de demander à Rome éternelle sa pensée profonde et d'acquérir ses surhumaines énergies, Montaigne dirait simplement de se latiniser. On n'exige pas des ingénieurs, chimistes et autres scientifiques, qu'ils ralentissent leur ardeur au travail. Encore moins est-il souhaité par nous, que les officiers, industriels, négociants et aviateurs se désintéressent de ce qui se passe en Allemagne. Non, rien de tel n'est en cause. Mais les scientifiques sont priés humblement de vouloir bien inscrire en tête de leurs travaux techniques cette devisa, que les Allemands n'ont pas inventée, mais qu'ils ont mise sur les Moniimenta Germaniœ : Sanctus amor Patrle dat animum.

Fichte eut la bonté de nous dire, un jour, quels fruits merveilleux la greffe latine a portés sur le tronc gaulois. « Il lui [le peuple étranger, c'est-à-dire français] faudra transporter sa propre vie, sous son nouvel aspect, dans le cercle imaginatif et poétique où ses ancêtres déroulaient eux-mêmes leur existence (par exemple, habiller ses chevaliers en héros), et réciproquement, mêler les dieux antiques aux nouveaux. »

N'essayons pas de prouver à Fichte que le xvii* siècle français est plus que de la beauté, quil est une force directrice indestructible. Le pauvre All-man le sait trop bien lui-même. Il suffira, peut-être, de lui signaler une bévue dont les proportions colossales n'ont, en effet, rien de classique. Fichte écrit doctement : « Ce peuple [le peuple français] célébrera alors son siècle d'or, et la source de sa poésie sera tarie. Une fois cette langue claire et fixée, le peuple qui la possède perdra toute initiative, et sa philosophie devra

se contenter d'expliquer le dictionnaire des mots : elle sera, comme me le disait un esprit non allemand, la métacritique de la langue. »

Malheureusement pour Fichte, nous connaissons quatre siècles d'or, dont le puissant rayonnement se fît, et se fait encore sentir, au loin, dans l'histoire et dans Tespace. Longtemps après la mort de Périclès, la Grèce captive fît de Rome son heureuse esclave. Du siècle d^ Auguste, le flambeau de la vie est passé aux Pères latins des iv^ et v« siècles, aux philosophes et aux architectes du xiii% à la Renaissance, à la France de Louis XIV. Aujourd'hui encore, nous nous en disputons la propriété.

Un compatriote de Fichte, Gœthe, disait : « L*homme le plus ordinaire devient à Rome quelque chose. On y naît de 7iouveau, et l'on reporte ses regards sur ses anciennes idées. » A plus forte raison, les hommes qui portent, dans leur âme, dix-neuf cents ans de traditions latines.

Une seule question reste donc à se poser : Les Français de nos jours croient-ils vraiment, là, dans la sincérité de leur âme, qu'ils n'ont pas besoin de renaître ?

Gomme l'Eglise dont elle dépend si étroitement, la culture latine unit, en elle, l'antiquité et la jeunesse. On pourrait appliquer à son action bienfaisante ce qui est raconté dans le célèbre Livre du Pasteur. Hermaf explique qu'il a vu une femme âgée vêtue d'une robe^ éclatante, et tenant dans sa main, un livre. 11 apprend que cette femme est l'Église, et que si elle paraît sousj les traits de la vieillesse, « c'est qu'elle a été créée avant tout et que le monde a été fait pour elle ».

Hermas la vit encore sous d'autres aspects; mais,:

cette fois, sous les traits de la jeunesse et avec un visage riant. Cependant, afin de montrer qu'elle était la même, elle avait conservé ses cheveux blancs. Une troisième fois, elle apparut à son disciple ; mais les signes de la vieillesse avaient complètement disparu. Enfin, une quatrième fois, Hermas la vit parée comme une jeune épouse, dans la pompe nuptiale. Cet ensemble plein de grâces marquait l'éternelle jeunesse de l'Église qui n'a ni tache, ni ride, comme dit l'apôtre. La culture gréco-latine ne possède pas ce privilège ; du moins, ne le possède-t-elle pas au même degré. Non seulement elle a des taches et des rides, mais il nous faut aller la chercher parmi les ruines, au Parthénon, au Forum et dans les œuvres de Virgile, où tant de parties caduques témoignent de la corruption païenne. Malgré tout, sous ces ruines, quel puissant jaillissement de jeunesse et de vie 1 Du haut de son rocher, l'Erechthéion fait honte à l'immense vulgarité du monde moderne, et c'est pourquoi les peuples commandés par des ingénieurs en arrivent à comprendre que, s'ils ne veulent pas être toujours des condamnés à la laideur et même à la mort prochaine, ils doivent venir faire des pèlerinages d'expiation autour des colonnes pentéliques, symboles éternels de beauté *. La France sut prendre, un jour, et tenir longtemps la tête du pèlerinage. Et il est d'une évidence aveuglante qu'elle dut ce bonheur et cette gloire à son étroite union avec FLglise romaine.

1. Dans un document célèbre, les industriels de France se plaignirent, un jour, officiellement, de l'insuffisance littéraire de leurs collaborateurs scientifiques.

Page 1