‹ La culture latine --Chapitre 8 sur 45 · II. — Stendhal · texte numérisé non relu

II. — Stendhal

Stendhal était plus sérieusement Romain que Taine et Chateaubriand. Imaginant un critique de mauvaise foi qui raille ses promenades dans Rome, il lui attribue cette question impertinente : « Quoi, monsieur, un bottier vous a dit cela, en im quart d'heure, et en dix lignes ? — Non, monsieur, lui répond fièrement Stendhal, en six ans et en trente ou quarante heures de bavardage. » 11 est avéré que notre touriste parcourut Rome et sa banlieue dans tous les sens, en toute saison, à toutes les heures, du plein jour, à l'aurore et au crépuscule. 11 a contemplé le panorama de la Ville éternelle, de la terrasse du Pincio et du sommet de la coupole de Saint-Pierre, du Janicule et du plus haut gradin du Colisée, du Cœlius et de TAventin, et, pendant qu'il remplissait aussi consciencieusement, sa fonction de voyageur, il avait soin de ne pas s'abandonner à sa mauvaise humeur antilatine comme Taine, ou à sa géniale fatuité comme Chateaubriand. 11 regardait et il écoutait : « Que de matinées heureuses j'ai passées au Colisée, perdu dans quelque coin de ces ruines immenses ! Des étages supérieurs on voit en bas, dans l'arène, les galériens du Pape

» On n*a point VU Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses faubourgs, mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de l'Orient, les autres à des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes Romaines pauvres et belles qui vont acheter des fruits ou puiser de l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des Papes. />

Cette profusion d'images opulentes a quelque chose en soi d'éblouissant et de séduisant. Elle n'est pas d'un goût très pur. On comprend, toutefois, qu'elle ait provoqué un vif et durable enthousiasme chez des générations gâtées par le romantisme. Rien n'est plus agréable que de visiter des ruines au soleil couchant ou au clair de lune, en se donnant l'illusion qu'on remplit une fonction intellectuelle ou tout au moins esthétique. Longtemps encore, les auteurs de guides et les maîtres d'hôtel, les romantiques et les agences, les pèlerins de la beauté et les* archéologues, maintiendront au très haut degré où elle est montée la popularité romaine de Chateaubriand. Mais que la réaction sera terrible pour ce Lucain en prose ! Qui cherche, à Rome, non pas de vains décors, mais des sources toujours jaillissantes de vie, ne peut que se détourner de ce poétique et génial rhéteur. Entre les deux battants de la porte de bronze ou devant l'obélisque ou même sous le triangle de la façade de Saint-Pierre, le croyant se récite à lui-même l'admirable prière qu'est le psaume cxx' (hébreu) :

Nos pieds s'arrêtent

Sous tes portiques, Jérusalem !

Jérusalem, tu es bâtie

Comme une ville dont les parties sont liées ensemble.

C'est là que montent les tribus, les tribus du Seig-neur,

Selon la loi d'Israël,

Pour louer le nom du Seif^neur,

Car là sont les trônes pour la Justice,

Les trônes de la maison de David.

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