I. — Taine et Chateaubriand
Depuis bientôt un demi-siècle, c'est Taine qui fournit des sensations originales et des pensées profondes aux Français, et sans doute aussi aux étrangers, qui voyagent en Italie. 11 avait lui-même trop lu, il était trop Tesclave de Gœthe, de Stendhal qu'il s'imagine réfuter, de Bjron et de Shelley, il était encore trop pasteur protestant (en 1864), pour qu'on pût attendre raisonnablement de lui des impressions personnelles.
Au Golisée, d'abord. Notre philosophe découvre des ruelles infectes pavoisées de linge sale, des bâtisses suintantes, noirâtres, bref, de la saleté italienne. Passons. Dans le Girque, toutefois, il se sent brusquement secoué. « Gela est grand, on n'imagine rien de plus grand... On se dit que c'était là un cirque (!), qu'il y
avait sur les gradins cent sept mille spectateurs, que tout cela criait, menaçait à la fois. » Aux pierres du Colisée, à leur histoire, aux millions de spectateurs qu^elles portèrent, Taine accorde exactement dix-huit lignes. Après cela, il maudit les Romains, tous les Romains en cinq pages. « Cela fait haïr les Romains ; personne n'a plus abusé de l'homme, etc., etc. » Jusqu\à un demi-bourgeois de 1864 qui horripile iVl. Hippolyte Taine, ancien élève de l'Ecole normale supérieure. « Ce demi-bourgeois en habit bleu s'est approché au milieu du silence, a ôté son chapeau, replié son parapluie vert et, avec une dévotion tendre, a baisé trois ou quatre fois de suite, à baisers pressés, le bois de la croix. On gagne, par baiser, deux cents jours d'indulgence. »
Et Ton soufPre pour Taine de voir qu'il confond ainsi avec les Romains de la décadence, faux enfants de l'Italie, les Romains de la grande époque, comme Scipion, et qu'au surplus il apporte, sous les arcades du Colisée, Pesprit de M. Homais.
Suivons-le jusqu'à Saint-Pierre. « Au bout d'une longue rue, Saint-Pierre se découvre. Nulle beauté plus solide et plus saine que celle de cette grande place ; notre Louvre, la place de la Concorde ne sont en comparaison que des décorations d'opéra. »
Ce rationnel enthousiasme ne se soutient pas : « La façade (de Saint-Pierre) écrase le dôme, c'est celle d'un hôtel de ville empathique... » Hôtel de ville ? c'est bien cela, et comme il nous est facile de rappeler à l'ombre de Taine que l'hôtel de ville, à Rome, s'appelle le Capitole :
Capitolii immobile saxum.
Tel doit être, en effet, le Capitole de la grande Cité catholique, c'est-à-dire de l'Univers. Vous le iu-ez emphatique, vous affirmez qu'on a compliqué les formes, multiplié les colonnes, prodigué les statues entassé les pierres, en sorte que la beauté a disparu sous 1 encombrement. Il est facile de contrôler toutes ces fougueuses assertions. Les grandes colonnes du premier plan, les seules qui frappent quand on embrasse Saint-Pierre d\in coup d œil d'ensemble, sont exactement huit ou douze, selon que vous ne comptez •pas ou que vous comptez les quatres pilastres. Il n'y a là, semble-t-il, rien d'excessif. D'autant que cette partie inférieure de la façade de Saint-Pierre s^harmonise merveilleusement avec les deux célèbres colonnades que Taine consent à admirer.
Même exagération quand il parle des statues. Je ne puis pas les compter aussi aisément que les grandes colonnes, mais elles ne m'apparaissent point trop nombreuses. Permis à Taine et à d'autres de soutenir qu'ds n'aiment pas les statues au sommet d'une façade, mais si le principe est admis, et je crois qu'on peut l'admettre, il faut bien cependant Vaire une place convenable à ce classique motif de décoration.
Tame se plaint enfin qu'on ait entassé des pierres. A quoi rime cette plainte? Est-il vraiment possible de construire un aussi colossal monument sans entasser des pierres ?
Remarquez, je vous prie, que, n'ayant aucune compétence architecturale, je n'entreprends pas Téloge îsthétique de la fameuse façade. Je constate seulement {ue Taine l'a condamnée pour des motifs absurdes.
A l'intérieur de la basilique, il se laisse aller encore i la mauvaise humeur «... Grandiose et théâtral. Cela
Delfour. Culture. a
est puissant, mais cela est emphatique. Il n'y a pas de sensation franche (comme à la cathédrale de Strasbourg), franche et simpl-e qui aboutisse à cette église. C'est une combinaison comme notre Louvre. On s'est dit : Faisons la plus magnifique et la plus imposante décoration qu'il se pourra. Bramante a pris les voûtes du palais de Constantin, Michel-Ange le dôme du Panthéon, et de ces deux idées païennes agrandies Tune par l'autre, ils ont tiré un temple chrétien. »
Taine oublie sans doute que la basilique païenne a donné naissance à l'église chrétienne. Qu'est-ce que cela prouve contre cette dernière ? 11 nous suffît que Saint-Pierre donne une impression une et forte du catholicisme. Or, que peut-on imaginer de plus majestueux, de plus hautement spirituel, de plus universel, de plus saint ^, que cette coupole unique où une lumière surnaturelle se joue si pure, avant de descendre là-bas^ jusqu'aux petits humains perdus dans l'immensité* du vaisseau? La triple unité du catholicisme, souffrant, militant et triomphant, s'affirme, ici, avec tous les carac tèresdu divin. L'église qui repose sur de si puissantes assises terrestres s'incorpore le ciel si admirablement représenté par la coupole, en même temps que, de ses bras tendus, elle semble enserrer le monde. Dogme et apostolat. Si Taine voulait, par surcroît, du mystère et le souvenir du sang des martyrs, il n'avait qu'à descendre dans la crypte ou à regarder les lampes rouges révéler leur lumière, le soir, tandis que, là-haut, se meurent les dernières clartés du jour.
Xotre voyageur-critique se scandalise de toute cette
1. Au sens original du mot, c'est-à-dire : de plus éloigné de la terre.
magnificence architecturale. « Trop de marbres, dit-il, trop de bronzes, trop de dorures et de sculptures, trop d'ornements, trop de caissons et de médaillons. » Au contraire, cette pensée plaît à ma foi catholique que la réelle magnificence de l'église semble converger tout entière vers le tombeau d'un humble pcclieur de Galilée. « Les colonnes du Bernin ont je ne sais quoi de trop tourmenté. » C'est possible, mais de droites colonnes rempliraient-elles bien, ici, leur normale fonction ? 11 est bon que la vie immense de Saint-Pierre participe des montagnes dont les lignes, en se mêlant, chantent à Dieu un hymne ininterrompu, et de celle de Tencens qui s'élève en spirales vers les cieux.
La grandiose campagne romaine elle-même ne trouve pas grâce devant la sévérité de notre censeur. Il la décrit deux fois, non sans quelque sécheresse d'ailleurs, et il conclut par une sorte d'anathème : « Je ne puis m'ôter de l'esprit que c'est ici le tombeau de Rome et de toutes les nations qu'elle a détruites ; Italiens, Carthaginois, Gaulois, Espagnols, Grecs, Asiatiques, peuples barbares et cités" savantes, toute Tantiquité pêle-mêle, ils sont venus s'enterrer sous la cité monstrueuse qui les a dévorés et qui en est morte ; chaque ondulation verte est comme la fosse d'une nation distincte. »
Admirable vue historique qui est, d'ailleurs, dans /a Cité de Dieu. Mais Taine ne la formule pas avec une suffisante sérénité. Il laisse simplement échapper de son cœur le cri de colère de l'Angio-Saxon qui voit les murs de la haute Rome à travers la philosophie de Macaulay et l'esthétique de Shakespeare. A-t-il oublié les chants divins de Virgile en l'honneur de la plus belle des choses ? Je ne sais, mais il ne cite aucun
cri d'amour du grand poète latin, et il se surprend à regretter les docks de Londres.
Dans toutes les autres pages du Voyage en Italie qui se. rapportent à la ville de Rome, on ne trouve que des analyses esthétiques. Avec la hâte d'un touriste londonien, Taine parcourt les musées et quelques églises. Ces études sont intéressantes, et peut-être ontelles, aux yeux des peintres et des critiques d'art, une grande valeur. Mais il faut bien leur dire que la philosophie de l'histoire qui leur sert de substratum est fort pauvre. Gomme il n'avait voulu connaître que les Romains de la décadence, Taine s'hypnotise sur les vices du XVI' siècle. Ce lui est une joie de cueillir un certain nombre d'anecdotes effroyables qui justifient une fois de plus, à ses yeux, sa fameuse définition de Thomme : un animal lubrique et féroce. Jamais il n'évoque le souvenir d'un Grégoire VU ou d'un Laurent martyr; il traverse l'église de la Minerve sans s'arrêter devant le tombeau de Fra Angelico. Quelle est cette autre tombe sur laquelle on avait écrit: Sta, viator ; heroem calcas...? Taine n'a pas le temps de s'arrêter et, frondeur ironique ou maussade, il foule une poussière héroïque et sainte.
Quand Dieu apparut à Moïse sur l'Horeb, il lui dit : « N'approchez pas d'ici ; ôtez les souliers de vos pieds, parce que le lieu où vous êtes est une terre sainte. » Sur les sept collines de Rome, Dieu a parlé pendant dix-neuf siècles. Pour marcher sur cette terre dix-neuf fois sainte, Taine a eu soin de ne pas quitter sa chaussure londonienne. Au lieu de s'agenouiller dans les églises et devant le Pape, il a pris une attitude d'observateur narquois, il a raillé, critiqué, et c'est pourquoi Jl n'a rien vu. Les pages romaines du Voyage en
Italie sont un monument d'inintelligence religieuse.
A défaut des conseils de Moïse qu'il avait peut-être un peu oubliés, Taine avait, du moins, présentes à l'esprit, les classiques paroles de Pline le Jeune : « On vous envoie dans la Grèce où la politesse, les lettres, Tagriculture même, ont pris naissance. Respectez les dieux, leurs fondateurs, la présence de ces dieux ; respectez Tancienne gloire de cette nation, et la vieillesse sacrée dans les villes, comme elle est vénérable dans les hommes ; faites honneur à leurs antiquités, à leurs exploits fameux... »
Taine n'a pu supporter ni Todeur du macaroni italien, ni la vue du linge sale ou propre étalé aux fenêtres, ni la croix de bois qui régnait encore dans le Cotisée. Regrettant le confort anglais, il s^est considéré comme le représentant d'une civilisation supérieure égaré parmi les barbares. C'était lui, le barbare. Il serait bien forcé de le reconnaître s'il revenait dans la Rome de 1916. Certes, on a exaucé ses vœux et réalisé son idéal d'archéologue français, de politicien anglo-saxon et de voyageur cosmopolite. Rome est aujourd'hui une ville aussi confortable que toutes les grandes villes d'Europe, elle a ses tramways électriques, son tunnel (sous le Quirinal), sa via Nazionale, ses journaux à cinq centimes, ses théâtres à l'instar de Paris, son système moderne d'entretien de voirie que dirigea longtemps un Anglo-juif. Le progrès, avec toute sa laideur et toute sa médiocrité, rèsfoe sur la Ville éternelle. On ne voit pas un costume italien dans Rome; hommes et femmes s'habillent comme à Paris.
Pourquoi Taine n'a-t-il pas établi un docte parallèle entre Londres et Rome ? 11 se devait à lui-même de ne pas reculer devant cet exercice, en apparence
si facile. Au moment où il écrivait ses lettres à un ami, Londres atteignait ou était sur le point d'atteindre son apogée, car elle comptait déjà cinq millions d'habitants, au lieu que Rome, pour employer une malheureuse et célèbre expression de notre philosophe, sentait la mort. Eh bien, malgré tout, Rome en ruines écrasait de son incontestable supériorité Londres, colossale et vivante fourmilière. C'est que, sauf dans quelques quartiers aristocratiques où la grande politique des hommes d'Etat anglais a laissé son impériale empreinte, Londres ne peut dépouiller ni sa légendaire laideur, ni son caractère de dépôt. C'est un énorme Aventin. Où sont les innombrables colonnes de marbre qui faisaient de la Rome ancienne le temple de l'Univers et de la Rome des Papes le sanctuaire de la catholicité ? Il n'y eut jamais qu'une capitale du monde, il n'y eut jamais qu'un point sur la terre où un homme pût prononcer convenablement ces paroles : iirbi et orhi, La réalité humaine, quand elle atteint un certain degré d'intensité et de grandeur, devient nécessairement religieuse. Les églises de Rome, bâties avec les marbres des temples, expriment cette réussite qui est unique dans l'histoire du genre humain. Aussi, le monde moderne, si émancipé et si laïcisé soit-il, a toujours la nostalgie des sept collines. C'est à Rome que descend le nouveau César germanique, quand il désire qu'on l'appelle Charlemagne. C'est sur le Capitole, ou en face du Vatican, que l'aspirant dictateur Roosevelt vient affirmer les insolentes ambitions de son impérialisme. C'est à Rome que le président Loubet inaugura lâchement la séparation de YÉ^liseetdesÉidiislRiins. Stat magfii ?îO}7iinisii?nbra... Qui donc songerait à demander une consécration quel-
oonque, collective ou personnelle, à Londres ou à Chicago?
Si Taine n'a pas su ouvrir les yeux sur les beautés de Rome, c'est qu'il subissait l'influence plutôt déprimante de quelques brillants prédécesseurs, en particulier de Chateaubriand.
Il est généralement admis, dans notre monde contemporain, que l'auteur des Martyrs a découvert la campagne romaine. On pourrait contester quelques parties de cette gloire. Cependant, il est bien vrai que la majesté et la mélancolie du Latium ruiné trouvèrent dans Chateaubriand un génial panégyriste. Mais, qu'at-il vu au juste, dans Rome et dans la campagne romaine ?
Eh bien ! il s'est vu surtout lui-même. Un amphithéâtre romain, c'est tout simplement un cadre esthétique pour le tableau rare où l'on voit se reposer ou agir M. le vicomte de Chateaubriand. « Je m'asseyais avec mon fusil au milieu des ruines, je tirais de mon havresac le manuscrit de mon voyage en Amérique; j'en déposais les pages séparées sur l'herbe autour de moi ; je relisais et corrigeais une description de forêt, un passage à^Atala, dans les décombres d'un amphithéâtre romain, me préparant ainsi à conquérir la France. » De l'amphithéâtre lui-même, il n'est pas le moins du monde question.
A Rome (car nous n'étions qu'à Trêves tout à l'heure), M. de Chateaubriand devient le héros des plus merveilleuses aventures : « A midi, je vais errer deux ou trois heures parmi les ruines ^ ou à Saint- Pierre ou au Vatican... Vers onze heures (du soir), je
1. Sans doute Chateaubriand altache-t-il à ce mot « ruines » un sens spécial.
me couche, ou bien je retourne encore dans la campagne, malgré les voleurs et la malaria; qu'y fais-je? Rien, j'écoute le silence et je regarde passer mon ombre, de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune. »
Ça, c'est un exercice de gymnastique tout à fait extraordinaire. Mais croyez-vous que les personnes qui veillaient avec un soin jaloux sur la santé si précieuse de M. le vicomte de Chateaubriand l'eussent laissé ainsi affronter héroïquement les voleurs et la mort ? Si je blasphème, que les dieux et les muses me pardonnent, mais j'ai idée que ce jeu de lune et d'ombre n'a jamais été joué que dans l'imagination féconde de Chateaubriand. Il était peut-être bien midi un quart, quand il trouva devant son encrier cette image magnifique, certes, mais un peu risquée.
Ce qu'il y a de plus caractéristique dans les Mémoires d' outre-tombe, c'est que paysages et ruines n'ont qu'une mission à remplir, celle de se mettre au service de Chateaubriand pour charmer sa vanité, sa mélancolie ou ses amours. Il écrivait, le 8 janvier, à M"^ Récamier: « J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes ; elles liaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades. »
Une affaire bien plus digne de mémoire advint à M. de Chateaubriand : « Une Anglaise que je ne connaissais ni de nom, ni de visage, s'est approchée de moi, m'a regardé entre les deux yeux et m'a dit avec cet accent que vous savez : « Monsieur de Chateau- » briand, vous êtes bien malheureux ! » Etonné de l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire, elle m'a
répondu; « Je veux dire que je vous plains»... Je sais gré à cette bizarre étrangère de ses paroles mystérieuses. » Pour qu'une telle vision de mélancolie et de gloire puisse se produire convenablement, il ne suffît pas d'être romantique et des'ennuver dans cette vallée de larmes, aux environs de 1830 ; il faut avoir écrit le Génie, Atala elles Martf/rs, puis se trouver à Rome, entre le Colisée et Saint-Pierre pour y recevoir, en une soirée d'apothéose, Thommage sentimental de Cosmopolis. Victor Hugo proscrit en sera réduit, vingt-trois ans plus tard, à aller s'asseoir sur le plus haut rocher de Jersey pour s'y offrir à l'admiration de TEurope. Ah ! comme Chateaubriand avait su prendre, à l'heure propice, la meilleure part !
Après s^être tant occupé de lui-même, Chateaubriand daigne enfin jeter les yeux sur Rome, et comme il a du génie, il ne tarde pas à faire une immortelle découverte. Malheureusement, tandis qu'il célèbre, en une prose divine, la beauté triste du Latium, il ne s'oublie pas lui-même. La campagne romaine devient sa campagne romaine. Elle se mue, par conséquent, en un immense sépulcre où aucun symptôme de vie n'apparaît, qu'aucun rayon d'espérance n'éclaire. Rome peut offrir, au milieu des ruines, un abri d'un jour à un vieillard qui se meurt, mais c'est bien là toute la manifestation de vitalité qu'on lui permette. « Le silence, l'abandon et la nuit étaient sur la campagne romaine », ^L de Chateaubriand se hâte d'ajouter: et sur Rome. « L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini, promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome ; il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où ne passait personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix
» On n"a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses faubourgs, mêlées d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos plantés d'arbres et de vignes, de cloîtres où s'élèvent des palmiers et des cyprès, les uns ressemblant à des femmes de FOrient, les autres à des religieuses en deuil. On voit sortir de ces débris de grandes Romaines pauvres et belles qui vont acheter des fruits ou puiser de l'eau aux cascades versées par les aqueducs des empereurs et des Papes. »
Cette profusion d'images opulentes a quelque chose en soi d'éblouissant et de séduisant. Elle n'est pas d'un goût très pur. On comprend, toutefois, qu'elle ait provoqué un vif et durable enthousiasme chez des générations gâtées par le romantisme. Rien n'est plus ao-réable que de visiter des ruines au soleil couchant ou au clair de lune, en se donnant l'illusion qu'on remplit une fonction intellectuelle ou tout au moins esthétique. Longtemps encore, les auteurs de guides et les maîtres d'hôtel, les romantiques et les agences, les pèlerins de la beauté et les"* archéologues, maintiendront au très haut degré où elle est montée la popularité romaine de Chateaubriand. Mais que la réaction sera terrible pour ce Lucain en prose ! Qui cherche, à Rome, non pas de vains décors, mais des sources toujours jaillissantes de vie, ne peut que se détourner de ce poétique et génial rhéteur. Entre les deux battants de la porte de bronze ou devant l'obélisque ou même sous le triangle de la façade de Saint-Pierre, le crovant se récite à lui-même l'admirable prière qu'est le psaume cxx' (hébreu) ;
Nos pieds s'arrêtent
Sous tes portiques, Jérusalem !
GUIDES MODERNES 6i
Jérusalem, tu es bâtie
Comme une ville dont les parties sont liées ensemble.
C'est là que montent les tribus, les tribus du Seig-neur,
Selon la loi d'Israël,
Pour louer le nom du Seip^neur,
Car là sont les trônes pour la Justice,
Les trônes de la maison de David.