I. — Réglementations diverses
A côté des approvisionnements de l’État se plaçaient à Rome comme partout ceux des commerçants en grains et nous avons vu que l’État eut quelquefois recours pour ses achats, à leur intermédiaire. Mais la concurrence que leur faisait le service de l’annone les rendait forcément peu nombreux, et leur commerce, qui aurait dù être la principale ressource de Rome pour sa vie quotidienne, en était au contraire la plus incertaine et la plus faible.
Sous la République, quand un marchand vendait son blé cher, la plèbe l’accusait d’être un accapareur, et le mettait à mort: quand il le vendait à bas prix, le Sénat le soupconnait d’aspirer à la royauté, et le faisait assassiner discrètement (1). Aussi le commerce des grains était-il peu recherché, il manquait de sécurité. De bonne heure les négociants s’efforcèrent d'y remédier, en se groupant en sociétés commerciales ; c'était même, disent les Institutes, une des plus fréquentes applications de ces sortes de sociétés. |
A) T. Live, IV, 13, 14.
Socielalem coire solemus aut… aut alicujus negohationis, veluti mancipiorum emendorum vendendorumque, aut olei, vini, frumenti emendi vendendique ({nst. IT, 25).
Sous les premiers empereurs, avant l’organisation définitive desnaviculaires, le commercedes blés fut encouragé par certains privilèges: une loi dispensait les commercants de toutes charges ou fonctions publiques et les assimilait aux citoyens absents pour le service de l'État (1).
D'autres lois protégeaient la liberté de leurs transactions. Il était défendu notamment aux concessionnaires des marchés publics de rien entreprendre soit contre les négociants, soit contre leurs marchandises (2) ; défendu égalementaux magistrats des villes de les contraindre à vendre leurs denrées à vil prix, au-dessous du cours, ou de leur imposer un tarif arbitraire (3).
Mais ces rares mesures de protection demeuraient inefficaces, étouffées qu'elles étaient par mille disposilions vexatoires ou puériles, par les caprices arbitraires des empereurs, leurs lois de maximum et leurs réquisitions de céréales.
C'est ainsi qu'il était interdit aux citoyens de rang illustre ou de grande fortune d’exercer aucun commerce, dans la crainte que le peuple ne pût moins facilement traiter ses affaires avec eux qu'avec de petits commerçants (4); interdit aux agriculteurs de vendre leurs céréales au détail, de peur qu'ils ne vinssent à perdre un temps mieux employé aux travaux des champs (5) ; interdit aux marchands de blé de faire aucune expédition des ports de Carthage et d'Alexandrie avant le départ des flottes des naviculaires ; 1 5, $3, D. L. 6.
PRunic CAVE 60 IR BE STEMIUE 12
interdit aux mêmes marchands de traliquer avec les pays étrangers au delà de certaines limites, à peine de confiscation ou d’exil perpétuel (1) ; de solliciter et d'acquérir aucune »”ulitia, aucune fonction ou distinction honorifique. En revanche ils pouvaient toujours craindre d’êlre ruinés par une taxation arbitraire des prix, ou chassés des marchés comme accapareurs (2), à tel point qu'il fallut une loi spéciale de Valentinien IIT pour leur permettre de rentrer dans Rome, d’où l’hostile défiance de la plèbe les avait expulsés (3).
Un seul empereur, Trajan, sut comprendre que le libre jeu du commerce pouvait davantage pour l'abondance de Rome, que n'avaient jamais fait tous les moyens factices, tout l’attirail vexatoire d'impôts et de réquisitions employé par ses prédécesseurs. Il renonça aux swperindictiones, aux publicæ comparationes et remit aux marchands de blé le soin de compléter le canon frumentaire de chaque année. Il en résulta pour Rome une telle abondance qu'elle put envoyer des secours en Égypte pendant une disette (4).
Mais l’on revint après lui aux anciens errements et le commerce des blés, qui eût pu suffire par lui-même à assurer la subsistance de Rome, végéta jusqu’à la fin de lempire, d’une vie impuissante et précaire.
Quant au peuple, lors de chaque disette, il continua à crier, malgré tout, à l’accaparement : 1l en fil, ce qu'on en a fait de siècle en siècle jusqu'à nous, l’auteur responsable et comme le spectre de toutes les famines.
(1) 1, 4 et 6, C. j. IV, 63.
(2) T. unic: CG. j. XII, 35.
(3) Nov. Valentin, C. th., 43. De pantapolis ad Urbem Revocandis. (4) Pline, Panégyr. Trajan, 29, 31.