I. - HISTORIQUE
La cure de déchloruration, que nous avons proposée il y a trois ans (1) pour combattre l’œdème brightique et les accidents de la rétention chlorurée, est une méthode diététique qui a pour base la restriction des chlorures alimentaires.
Nous l’avons proposée après que l’un de nous eut mis hors de doute, avec Lemierre (2), le rôle du chlorure de sodium dans la pathogénie de l’œdème brightique.
Cette méthode a été rapidement mise à l’épreuve, elle est aujourd’hui d'une application courante.
Le régime hypocbloruré avait déjà été employé par Ch. Richet et Toulouse (3), dans un autre but, celui d’exalter 1 action thérapeutique du bromure de potassium chez les épileptiques; en diminuant le sel de l’alimentation, on augmente
(1) F. Widal et A. Javal, La cure do déchloruration; son action sur 1 œdème, sur 1 hydratation et sur l’albuminurie à certaines périodes dp la néphrite épithéliale (Bull, et rném. de la Soc. méd. des hôn de
1903 p. 733). - La chlorurémie et la cure de déchloruraüôn dfns ïé mal de Bright ( Journal de physiol. et de pathol. gén., 1903, p H07 et 1123).
(2) Widal et Lbiubhhb, Pathogénie de certains œdèmes brighüaues •
Tm. *** {B'“L * mém- *
(3) Ch. Richet et Ed. Toulouse, Effets d'une alimentation pauvre en chlorure sur le traitement de l’épilepsie par le bromure ,i«
(G. B de l’Acacl. des sa., 1899, p. 8%! - lé.
1 épilepsie par eg bromures et l’hypochloruration ( Bull t
Soc. med. des hôp., 1900, p. 10). nem. ae la
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l'appétence des cellules pour le bromure et une certaine quantité de molécules bromurées se substitueraient ainsi dans les cellules aux molécules chlorurées disparues, lis ont donné à cette méthode substitutive le nom de thérapeutique uiétatrophique. ■
La méthode que nous avons préconisée vise la déchloruration et surtout la déshydratation de l’organisme. Sa portée a rapidement dépassé les premières indications. En dehors du mal de Bright, les régimes hypochlorurés ont trouvé rapidement leur application dans les cardiopathies, les ascites, les phlébites, les dermatites suintantes.
Nous laisserons de côté dans le présent volume l’étude de la déchloruration dans les maladies du système nerveux et dans les gastropathies avec hyperchlorhydrie. Nous ne nous occuperons que des maladies hydropigènes et nous prendrons comme type le mal de Bright, affection qui permet de montrer d’une façon saisissante les résultats que l’on peut obtenir du régime déchloruré.
Il est intéressant de montrer tout d’abord la filiation qu’a suivie la question des chlorures avant d’entrer dans le domaine de la pratique.
On sait depuis longtemps (pie dans certaines maladies rénales les chlorures peuvent être retenus. Cette question a été soulevée par Frerichs, Bartels, Fleischner et Von Noorden.
Bohne (1) a donné la preuve de cette rétention au cours de certains cas d’urémie, en établissant exactement le bilan des chlorures par comparaison entre la quantité de sel éliminée et la quantité contenue dans les aliments. Il a montré, de plus, par des analyses que le chlorure de sodium était dans ce cas retenu dans les organes; Achard et Lœper (2) ont ensuite fait des constatations analogues.
Marischler (3) a montré que le chlorure de sodium était retenu surtout dans les néphrites parenchymateuses; ensuite,
(1) Bohne, Ueber die Bedeulung der Rétention von Ghloriden im Organisions für die Entsteliung curamischer und comatoser Zustande [Fortschrille tler Medizin, février 1897, p. 121V
(2) Aciiaud et Loeper, Rétention des chlorures dans les néphrites (Bull, et mém. de la Soc. méd. des hâp., 1902, p. 429).
(3) Marisciileh, Ueber den Einlluss des Chlornatriums auf die Ausscheidung der kranken Niere (Arch. für Vevdauuugskrankheiten , 1901, Bd VII, p. 332).
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Achard et Lœper chez des sujets atteints de néphrite aiguë, Steyrer (1) ainsi que Strauss (2) chez des sujets atteints de néphrite parenchymateuse ont eu des résultats concordants.
Claude et Mauté (3j, d’autre part, ont essayé de classer les néphrites au point de vue du pronostic et des indications thérapeutiques suivant la courbe cryoscopique, et d’après la façon dont les éléments achlorés étaient éliminés après l’épreuve de la chloruration alimentaire; ils avaient cru aune aggravation du pronostic et posé l’indication du régime lacté, en cas de diminution de l’élimination chlorurée.
Les notions récemment acquises sur l’importancedel’action physique exercée par le chlorure de sodium dans les phénomènes biologiques ont permis de reconnaître le rôle capital joué par la rétention de ce sel dans la pathogénie de certains accidents développés au cours des néphrites.
Winter (4), dès 1896, a commencé à montrer le rôle du chlorure de sodium dans le maintien ou le rétablissement de l'isotonie des liquides de l’organisme et les recherches de Ilallion et Carrion (5) ont apporté la preuve expérimentale que les chlorures étaient bien les agents compensateurs des déficits moléculaires.
Tbéaulon (6) à émis l’opinion que c’est en raison de la majoration de l'indice de concentration du plasma lymphatique que l’eau dans certains œdèmes était attirée dans les tissus, et Ilallion et Carrion (7) ont, en 1899, réalisé l’œdème pulmonaire, en injectant des solutions hypertoniques de chlorure de sodium dans le sang des animaux.
(1) Steyrer, Hofrneisters Beitrage, 1902, Bd II, Ileft 9.
(2) Strauss, Die Harnkryoskopie in der Diagnostic doppelseitiger Nierenerkrankungen (Zeitschr. für klin. medizin, 1902, Bd XLVII p. 337).
(3) Claude et Mauté, La chlorurie alimentaire expérimentale dans les néphrites [Bull, et mém. de la Soc. méd. des hôp., 1902, p. 424).
(4) Winter, C. R. de l’Acad. des sciences, 11 novembre 1893 p. G96 et Arc h. de physiol., 1896, p. 114, 287, 296, 529.
(5) Hallion et Carrion, Contributions expérimentales à la pathogénie do l’œdème (C. R. de la Soc. de Biol., 1899, p. 156).
(6) Théaulon, Les conditions pathogéniques de l’œdôme et sa physiologie pathogénique, Thèse de Lyon, 1896. ■'
(7) Hallion et Cahiuon, Contributions expérimentales à la patliQgénie de Tœdènie [C. B. de la Soc. de Biol., 1899, p. 156),
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Reichel (1), de son côlé, a constaté que si l’on injecte une solution salée en un point de la peau d’un brightique, la résorption du liquide se fait très lentement.
Chauffard (2) a publié l’observation d’un homme atteint d’ictère infectieux dont l’urine rare ne comprenait presque pas de chlorures. Après des injections salées répétées, ce malade n’éliminait ni plus d’eau urinaire, ni plus de chlorures, mais son poids augmentait chaque fois du poids des liquides intro- ‘ duits et de l’œdème apparu à la face. Cette remarquable observation comportait plusieurs enseignements précieux. Elle montrait qu’en injectant de fortes quantités d’eau salée à un sujet qui n’éliminait pas les chlorures, on n’en améliorait pas l’élimination et que l’on ne faisait qu’enfermer danssonorganisme un excès d’eau salée, comme Achard et Laubry (3) l’ont constaté ensuite chez les pneumoniques. Enfin, cette observation montrait surtout que l’eau salée ainsi retenue avait produit à distance un véritable œdème expérimental de la face.
L’excès de chlorures retenus ne séjourne pas dans le sang, mais passe dans les tissus. En injectant à un animal des solutions de chlorure de sodium ou de sucre, Cohnstein (4) avait constaté que le taux de ces substances atteignait son maximum dans le sang d’abord et dans la lymphe ensuite. Lépine (5) a montré que le glycose injecté dans les veinesd'un animal après ligature des uretères ne déterminait qu’une hyperglycémie passagère et que la proportion du sucre dans le sang revenait rapidement à la normale. Achard et Lœper (6)
(1) Reichel, Zur Frage des OEdcms bei Neplmlis ( Centralblatt für innere Meclizin, octobre 1898, n° 41).
(2) Chauffard, Recherches de physiologie pathologique sur un cas d’ictère infectieux (Sem. méd., 11 août 1900, p. 213).
(3) Achard et Laubry, Injections salines et rétention des chlorures- {Bull, et mém. de la Soc. méd. des hôp ., 1902, p. 373). — Laubry, Étude et interprétation de quelques phénomènes critiques morbides. Thèse de Paris, 1903.
(4) Cohnstein, Wcitcre Beitriige zur Lehrc von der Transsudation und zur Théorie der Lymphbildung ( Arch . f. P/ujsiol. , 1895, Bd LIX, p. 350).
(5) R. Lépine, Relations entre la glycérine et la glycosurie (C. B. de la Soc. de Biol., 1900, p. 1006).
(6) Achard et Loeper, Sur le mécanisme de la composition du sang et ses variations pathologiques [G. B. de la Soc. de Biol.. 1901. p. 382).
Variations comparatives de la composition du sang et des sérosités-
(C. B. de la Soc. de Biol., 1901, p. 645).
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ont fait des observations du même genre, après injection de chlorure de sodium, de ferrocyanure de potassium ou de bleu de méthylène. Ils ont fait de plus des constatations pleines d’intérèl ; ils ont vu, en particulier, que, chez les malades n’éliminant pas le chlorure ingéré, l’excès de sel disparaissait plus vite du sang que des sérosités et, par leurs expériences cliniques, ils ont bien mis en évidence son accumulation dans les tissus.
Achard (t) émit ensuite l'hypothèse, que dans la pathogénie de l’œdème brigh tique, il fallait faire une place, non seulement au chlorure de sodium, mais aussi aux diverses substances dissoutes dans le sang. Cette hypothèse éclectique ne s’est pas vérifiée. Toutes les substances en excès dans le sang ne trouvent pas, en cas de besoin, comme le pensait Achard, une voie de dérivation interne largement ouverte dans l’intimité des tissus. L’urée, en particulier, dont la rétention est si fréquente au cours du mal de Bright, s’accumule avant tout dans le sang en vertu d’un mécanisme spécial que nous avons invoqué et nos recherches ne nous ont pas permis, nous le verrons, de constater une action hydropigène sous l’influence de l’urée retenue.
Si l’œdème pouvait être occasionné par les diverses substances en excès dans le sang, nous serions encore à rechercher le régime diététique à opposer aux hydropisies. Achard croyait que même des soustractions de substance seraient impuissantes à provoquer une crise thérapeutique. Il pensait qu’il faudrait agir sur le mécanisme régulateur de la composition du sang, c’est-à-dire sur le système nerveux qui, d’après lui, agirait dans l’espèce par l’intermédiaire de phénomènes sécrétoires et vaso-moteurs. Aussi, il concluait que la solution d’un tel problème, en raison de ses difficultés, équivalait à peu près à supprimer la cause mêmede la maladie. Il est, au contraire, ressorti de nos recherches, que le chlo rure de sodium est, parmi les substances dissoutes, la seule dont le médecin ait à se préoccuper dans la pathogénie de l’œdème brightique, et nous avons montré toute la simplicité du remède, qui consiste à restreindre le chlorure alimentaire.
(1) Ch. Achard, Mécanisme régulateur de la composition du sang (Presse méd., 11 septembre 1901, p. 133).
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Nous avons avec Lemierre fourni la preuve que par la seule ingestion de chlorure de sodium, en dehors de toute autre cause, et sans se préoccuper de l’absorption d’aucune autre substance, on pouvait à volonté et de façon pour ainsi dire expérimentale, faire réapparaître les œdèmes chez certains brightiques.
Pour faire une telle démonstration, nous nous sommes placés dans les conditions de l’observation clinique, faisant absorber par la boucbe une dose fixe de sel sans addition d’eau à la ration alimentaire, et nous nous sommes gardés d’employer comme procédé d’épreuve les injections salées qui auraient pu troubler les conditions de l’expérience par l'introduction d’une certaine quantité d’eau supplémentaire et par l’accroissement de l’hypertension artérielle.
La question est dès lors entrée dans une phase nouvelle. Strauss a montré ensuite que, chez certains brightiques, les œdèmes disparaissent souvent lorsqu’on produit la polyurie et principalement la polychlorurie. Il en conclut qu’à de tels malades on doit prescrire le lait, qui contient peu de chlorures, et l’usage des diurétiques.
Le lait peut rester un aliment trop chloruré encore lorsqu’il lui faut assurer la ration d’entretien d’un brightique en état de rétention. C’est doncle lait qu’il fallait essayer de remplacer par une alimentation plus riche, mieux acceptée et en même temps plus efficace.
Nous avons montré comment, lorsque les circonstances le commandent ou lorsque le goût du malade l’impose, nous pouvons substituer au régime lacté un régime moins chloruré encore, composé d’aliments solides les plus variés.
Un tel régime, capable non seulement d’arrêter le progrès des œdèmes, mais encore d’en déterminer la rétrocession, réalise, comme nous l’avons montré, une véritable cure de déchloruration.
La pratique de la cure de déchloruration exige des notions préalables sur les besoins de l’organisme en sel, sur l’équilibre chloré et les rapports entre la chloruration et l’hydratation, sur l’imperméabilité rénale relative pour les chlorures, sur la nature des accidents relevant de la rétention chlorurée et sur les caractères qui les distinguent de ceux observés en cas