HISTORIQUE
Les anciens n’ignoraient point les remarquables propriétés des agents physiques et savaient les appliquer au traitement des maladies et notamment de la phtisie.
En effet, même en dehors des pères de la médecine,
: Hippocrate et Galien, nous voyons Pline l'Ancien, Celse,
Arétée conseiller l’emploi de l'exercice modéré, alternant avec le repos, les frictions, l’air marin, les promenades en mer chez les malades atteints de consomption. Les médecins de Rome envoyaient leurs clients riches, atteints de phtisie, sous le chaud climat d'Égypte. Cicéron vit, paraît-il, ses hémoptysies disparaître au cours de voyages répétés dans les mers de la Grèce... Mais il faut arriver au commencement du xix° siècle pour voir ériger en méthode vraiment scientifique le traitement de la tuberculose par l’aération et le repos. Il semble
bien que ce furent les médecins anglais qui les premiers
vulgarisèrent, parmi leurs No lidu phtisiques, l’usage de la vie à l'air Libre, rompant ainsi avec les coutumes séculaires qui faisaient condamner à la claustration complète les malheureux bacillaires. La caricature partit même-en guerre contre cette nouvelle thérapeutique comme on peut en juger par une gravure satirique anglaise montrant un poitrinaire amailgri et grelottant déambulant en pleine Campagne par une journée d'hiver, et accompagnée de cette légende bien explicite : « un nouveau traitement de la phiisie ». À cette époque, il n’était pas rare de voir entreprendre, par des malades
très riches, menacés ou atteints par la tuberculose, de
longues croisières ‘en Méditetranée ou même sur des
mers au climat moins doux, l'Atlantique, par exemple.
Mais la première cure d'air qui fit vraiment sensation dans le monde médical et força à voir ceux qui, demeurant sceptiques, s’obstinaient à fermer les yeux, fut celle de J. H. Bennet, médecin anglais, qui avait fait ses études médicales en France et avait même été interne des hôpitaux de Paris. En 1859, Bennet, épuisé par les fatigues de sa profession, était devenu tuberculeux. Il négligea d’abord de se soigner, puis voyant les progrès de son mal, eut recours à la thérapeutique que ses maitres lui avaient enseignée et dont lui-même usait pour ses malades. Mais rien ne faisait, ses forces allaient chaque jour diminuant, il maigrissait et toussait, la fièvre hectique s’allumait. C est alors que désespéré, ayant « deux cavernes dans la partie supérieure du poumon droit », il écouta les conseils d’uné infirmière de génie, miss Florence Nightingale, celle-là
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mème qui, quatre ans avant, s'était illustrée par son
“dévouement aux blessés de la guerre de Crimée. Miss
Nightingale conseilla done à Bennet de s’en aller vivre loin de Londres, dans l'air pur et la solitude de la campagne. Bennet alla vivre en Écosse, au bord du lac Avwe;, dans une petite auberge ; il y vécut quelques-mois, tantôt se reposant, ayant sous les yeux, par la fenêtre de sa chambre, la vue magnifique du lac, tantôt pèchant sur le rivage. Peu à peu les forces lui revinrent. L'automne arriva ; il quitta l'Écosse, franchit le détroit et descendit à travers la France jusqu’à la rivière de’ Gênes. Il se fixa dans ün petit village inconnu, Menton, qui bientôt allait devenir, grâce à lui, une importante colonie d'hiver. Il y passa l’hiver et en été revint en Écossé. « Pendant deux ans, écrit-il, je restai entièrement en-dehors de la vie active, passant les étés à pêcher en bateau, sur les lacs sauvages et isolés de
l'Écosse; les hivers à Menton où je ne voyais que les
rares malades qui ne se présentaient qu'en consultation
avec d’autres médecins. Au bout de quelques mois de
séjour à Menton, je me trouvai déjà mieux ; la maladie s'était arrêtée et la marche rétrograde vers la guérison avait commencé. Au bout de deux ans, j'étais tout à. fait convalescent, et je pus commencer, avec précaution, à faire de la médecine consultante, l'été à Londres, l'hiver à Menton. »
Dans son livre: Recherches sur le traitement de la phtisie pulmonaire par l'hygiène, les climats et la médecine dans ses rapports avec les doctrines modernes, dubhe en 1814, Bennet, relatant les conditions de sa
Ti guérison, y joignait de nombreuses réflexions sur une foule de points touchant l’étiologie, la pathogénie et le traitement de la tuberculose, réflexions qui méritent, pour la plupart, d’être retenues, tant elles sont justes - et pleines de sens clinique. Pour lui, la tuberculose est due à un défaut de nutrition ; les règles du traitement sont claires et précises, « elles doivent être fondées sur l’observation rigide des lois de l’hygiène ». Il montre l’erreur des médecins de sa génération condamnant les phtisiques à une claustration complète. « Il y a une trentaine d’années, dit-il, dans ma jeunesse, cette erreur fatale et cruelle était poussée à un degré insensé par beaucoup de médecins, et elle l’est encore aujourd’hui dans beaucoup de pays... Les fenètres étaient hermétiquement fermées, et du papier collé sur les fentes. Les portes étaient souvent ‘doubles et l’on ouvrait l’une avant d'ouvrir l’autre... Les parents sains du malade regardaient comme un devoir pénible d'être forcés de rester dans une atmosphère empoisonnée par la respiration et les émanations du malade. Mais. comme ils croyaient une telle atmosphère nécessaire pour leur malade bien-aimé, ils la supportaient et payaient souvent de leur vie leur amour et leur dévouement. D’un côté les malheureux malades souffraient constamment de suffocation pompeusement nommée dyspnée par suite du manque d'air et de sa mauvaise
qualité (1). On traitait cette dyspnée factice par les opia-
1. Un médecin de l'époque de Bennet, Mac Cormack, (de Belfast), avait déjà signalé l'influence néfaste de l'air confiné et
{ nus ' ” À
cés et les sédatifs, au lieu ‘de la faire cesser en ouvrant :
la fenêtre et en donnant de l’air pur aux organes res-
#4 piratoires...» Combien vraies ces réflexions de Bennet, (
et bien encore d’aciualité, puisque de nos jours encore,
bon nombre de médecins ont encore la phobie de l'air
pur, source, à leurs yeux, d’angines, de rhumes, de re-
froidissements ! \ EU Au cours d’un voyage en Écosse, Bennet .avait été |
frappé de voir les habitants de cottages tout neufs, ché-
tifs et souffreteux, alors que de pauvres malheureux 4
vivant dans des cabanes ou des masures délabrées,
étaient en parfaite santé. C'était que dans les premiers,:
l'air entrait difficilement, les ouvertures ne fermant que
trop bien, alors que dans les secondes, ouvertes à tous
les vents, l'air pur circulait sans difficultés. #3 Véritable novateur, Bennet réglait minutieusement l'emploi du temps, la vie journalière du tuberculeux c venu à Menton pour y faire une cure d’air et de repos: ù
« Arrivé au séjour choisi, le malade doit se fixer dans
une bonne maison, bien située pour le soleil, à l'abri des | courants d’air, avec des chambres à cheminées. assez ah grandes pour qu’une bonne ventilation soit possible. A Dans une petite chambre la ventilation est presque impossible. Si l’on ferme les fenêtres, on étouffe et on respire un air vicié ; si on les ouvre, on a un courant d’air froid sur la figure ou dans le dos. Puis il faut se
- placer immédiatement sous la direction d’un bon méde-
impur sur le développement de la tuberculose, dans son livre; La phtisie par respiration d'air déjà respiré.
Delabrousse < 2
— 18 — se ee ‘ ein connaissant la localité, qui seul peut diriger la vie habituelle, sans parler du traitement médical. Une fois établi à son gré, il faut mieux rester en place jusqu'au mois de mai et ne jamais s'éloigner du logis de plus de quelques kilomètres jusqu’à la fin de l'hiver, c’est-à-dire jusqu'à la fin du mois d’avril. De cette manière chaque phase de la vie journalière est disciplinée, dominée, il n’y a ni accident, ni mésaventure. »
Pour les pérsonnes qui ne peuvent se payer un séjour sur la Côte d’Azur, Bennet recommande l’hygiène, le grand air, les ablutions, le repos à l’air, l'exercice mo: déré. « Je pose en thèse générale, dit-il, que les personnes affectées de phtisie pulmonaire doivent demeurer à la campagne, ou au moins dans les faubourgs, dans les environs des grandes villes, afin de vivre dans les conditions hygiéniques les plus favorables. »
Enfin, se plaçant au point de vue social, envisageant de quelle manière on pouvait engager la. lutte contre la tuberculose dans les milieux populaires, le médecin anglais déclare que les pauvres atteints de phtisie doivent regagner leur village natal, même en y acceptant une position inférieure à celle qu'ils avaient dans la ville. Les jeunes gens phtisiques doivent être dirigés dans les campagnes d'abord pour s'y reposer, puis pour s'occuper à des travaux compatibles avec leurs forces. « L'air pur de la ville, dit Bennet, leur ferait plas de bien que tous les médicaments qu'ils pourraient obtenir de la charité publique dans les hôpitaux ou dans les dispensaires des villes. Il m’a semblé que les revenus des
hôpitaux de nos grandes villes seraient mieux employés
ge
à placer en pension les phtisiques pauvres chez des agriculteurs, dans les villages, des fermes isolées, qu’à les entretenir dans les salles de ces hôpitaux. »
On voit donc qu’à bien des points de vue, Bennet a été un précurseur en matière de tuberculose. Il réagit contre la claustration imposée aux phtisiques, il prescrivit l’aération, le repos, l'hygiène, comme bases du traitement de la tuberculose, institua en quelque sorte sans lui en donner le nom, les principes de la cure libre, et enfin envisagea, avec son sens pratique d’Anglais, la solution d’un problème qui n’est pas encore résolu : le traitement économique et rationnel de la
tuberculose du pauvre.
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En 1859, la mème année où Bennet retrouvait la santé sur les bords de la rivière de Gênes, un médecin allemand, Hermann Brehmer, de Gœrbersdorf, créait le premier sanatorium, instituant ainsi la « cure hygiénodiététique dans les établissements fermés » (Knopf). Pour lutter contre la phtisie, Brehmer employait les mêmes armes que Bennet: l’air, le repos, l’alimentation reconstituante, mais il s’en servait avec cette discipline et celte méthode qui caractérisent l’esprit germanique. La guérison du malade ne pouvait se faire si on le laissait se soigner en liberté, même sous la surveillance d'un médecin ; il fallait lui imposer le traitement par l'aération et le repos dans un établissement spécial, le
sanatorium, où tous les instants de sa journée seraient
st) en AN minutieusement réglés, contrôlés par un directeur de cure à l’œil vigilant, impitoyable et sévère. Il faut reconnaître que Brehmer rencontra les plus grandes difficultés au début; quand il parla d’enfermer un grand nombre de phtisiques dans un hôpital spécial, on lui objecta que cet établissement serait une source de contagion pour le voisinage. Il persista dans ses idées, car il avait à un haut degré la fermeté de ceux de sa-race, et parvint enfin à faire construire un premier sanatorium, où peu à peu affluèrent les malades. Brehmer ne tarda pas à recruter des élèves. Parmi ces derniers, un se fit tout particulièrement le champion du sanatorium, ce fut Dettweiler qui, à la mort de Brehmer, continua son œuvre. Mais peut-être, en Allemagne, la méthode nouvelle eût-elle végété, sans jamais pouvoir s'imposer, si un médecin militaire, le D' Pannwitz, ne se fût intéressé au développement des sanatoria en en envisageant tout primitivement les résultats que pouväit en retirer
le service de santé allemand. Il sut, très habilement,
gagner à la cause du sanatorium, successivement, le.
prince et la princesse de Hohenlohe, l’impératrice d’Allemagne, la Croix-Rouge et les Caisses d'assurances. La campagne de Pannwitz commença vers 1892. En peu de temps l’Allemagne tout entière fut gagnée à la cause du sanatorium. On en fit bientôt une véritable question nationale, le chauvinisme aidant. On n’envisageait plus le sanatorium comme seul instrument de. lutte antituberculeuse pour l’armée, la nation; on le
voyait bientôt attirant la foule des tuberculeux étran-
gers, jusqu’à ce jour entraînée vers la Riviera française.
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ET, OU NAN ESA UT VOTENT" INN Ress £ PES Fe CNT
tC' était le monopole de la guérison de la tuberculose par Je: sanatorium que l'Allemagne voulait acquérir, et cela au détriment de nos rives ensoleillées de la Côte d'Azur.
Enfin:en 1895, parut le travail de Knopf, Zes Sanato-
ria, qui, du premier au dernier chapitre,.ne constituait | ï qu'un plaidoyer éloquent, enthousiaste, en faveur du sanatorium. À ce moment, la queslion des sanatoriums hypnotisait réellement la foule et la plus grande partie des médecins et, suivant l’expression de Lalesque, aux yeux de beaucoup de gens, il n’était possible de guérir la tuberculose que dans « l’enclos d’un sanatorium » et surtout d’un sanatorium étranger.
PAR 1897, eut lieu à Moscou le Congrès pour la lutte contre la tuberculose. « Les médecins les plus connus de l'Allemagne, Leysen, Ziemssen, Gerhardt, Sénator s'étaient donné un patriotique rendez-vous pour venir démontrer l ’inutilité de l’expatriation des malades vers
* des climats meilleurs et la supériorité, dans le traitement de la tuberculose, des sanatoria allemands. » (Hu-
* chard.) Parmi les médecins français présents, deux, Bourcart et Vivant, intervinrent pour protester contre fomission, par leurs confrères allemands, de « l’influence bienfaisante des radiations lumineuses et de. l’aération plus complète que l’on trouve plus aisément dans les contrées ensoleillées que dans les régions nua-
geuses du centre de l'Europe ».
C'était le premier cri de protestation contre le sanä-
torium, traitement panacée de la tuberculose des Alle-
mands, c'était le début d’une réaction qui allait s’accen-
tuer de jour en jour. | pe
î — 22 — SR DT Quelques mois après le Congrès de Moscou, Huchard, dans un article du Journal des Praticiens,s’élevait contre la cure fermée en sanatorium. « Je me demande, écrivait-il, si tous les éléments de cette méthede : l’aération sous toutes ses formes, l'alimentation riche et fortifiante, l’hydrothérapie et les exercices physiques, une médication simplement tonique, la discipline hygiénique et médicamenteuse, je me demande si tout cela est l'œuvre exclusive de quelques médecins privilégiés? Je me demande encore si, en apportant dans le choix de la villa ou de l’appartement occupés par les malades, toutes les précautions nécessaires (orientation, direction des vents, etc.), si én donnant aux malades une bonne alimentation, en pratiquant rigoureusement la destruction äes crachats et la désinfection de tout ce qui sert ou à servi aux patients, en leur imposant les pratiques hygiéniques et en réglant leur journée dans les plus petits détails, je me demande encore une fois où est la
supériorité des sanaloria, qui ne sont chez vous, comme
on vous l’a entendu dire, que des maisons de discipline
hygiénique... »
En 1899, au nouveau Congrès pour la lutte contre la tuberculose, tenu à Berlin du 24 au 21, aux rapports de Dettweiler, Von Leyden, Meyer, Friedberg, Schwieden, Werner, Panwitz prônant la supériorité incontestable du sanatorium dans le traitement de la tubereulose pulmonaire,les délégués officiels du Gouvernement français opposèrent leurs vues plus éclectiques. Le professeur Landouzy, représentant le ministre de l’Insiruc-
tion publique et l'Académie de médecine, en face de la