vol. in-8°. Paris. Imprimerie nationale
bas mot et à une époque où la valeur de l’argent était loin d’égaler celle de nos jours, cette estimation, dis-je, atteignit le chiffre exact de 29,449,469 livres, c’est-à-dire à peu près cinquante millions de notre monnaie! En présence de ce résultat, et en songeant à tout ce que la main du temps et celle des hommes ont détruit depuis le commencement de la monarchie, à tout ce que ces deux dissolvants allaient détruire encore, on est étonné de la facilité merveilleuse avec laquelle les objets d’art sortent de notre sol et comblent, au bout de quelques années, les vides laissés par les révolutions. Il faut, en vérité, que nous soyons la nation artiste par excellence. Les objets d’art poussent en même temps que le blé, et le laboureur en retournant son sillon se préoccupe autant de le faire bien que de le faire bon. C’est l’irrésistible attrait en même temps que la supériorité de notre pays : artifex Gallia.
Mais notre sujet ne comporte pas ces graves considérations. Ce que nous avons voulu établir et prouver dès le début, c’est que le goût de la curiosité n’est pas nouveau chez nous. En cela, comme en tout, nous ne faisons que suivre nos aïeux dans une voie tracée d’avance. Ils ont dû à l’exercice de ce goût bien des heures délicieusement passées, sans compter cette politesse d’esprit, cette vivacité d’intelligence, cette richesse et cette abondance d’imagina-
lion, choses légères qui ont assuré la supériorité de la France sur les autres nations. De nos jours nous en voyons l’excès et l’abus ; espérons que ce n’est qu’une éclipse, et que nos enfants sauront réagir contre cette tendance bien manifeste à traiter, comme une opération financière, une distraction d’esprit. Une fois sur cette pente, le goût français serait bien malade, et qu’csl-ce que serait la France sans le goût?
Mai 1858.
LE CABINET DES BIJOUX AU LOUVRE
La galerie d’Apollon, au Louvre, d’une ornementation architecturale déjà si somptueuse, vient de recevoir une destination qui en relève l’éclat et en fait un musée unique en Europe. Dans sa longueur, on a disposé trois rangs de vitrines placées sur des tahles d’un remarquable travail d’ébénislerie, et dont les ciselures et les dorures en style Louis XIV ont été imitées avec bonheur par M. Gasc, sur les ornements de la galerie même. Ces vitrines sont au nombre de vingt : douze plates, dans les embrasures des fenêtres; cinq droites, dans les fausses portes faisant face à ces fenêtres; et trois grandes, à plusieurs étagères, dans l’axe de la galerie. En rangeant sur leurs tablettes de soie bleu-pâle la lleur du panier des curiosités du Louvre, c’est-à-dire les émaux cloisonnés et rhamplevés et les émaux du seizième siècle, les pièces
LE CABINET DES BIJOUX
les plus rares parmi les faïences italiennes et de Palissy; en y transportant les délicieux laques de Chine et du Japon dont les plus beaux remontent à l’abbé de Choisy; en plaçant dans les intervalles et dans les coins des tables de mosaïque, — et entre autres la belle table ayant appartenu au cardinal de Richelieu, — des vases de porphyre et des vases de Sèvres d’une proportion gigantesque; en faisant jouer la lumière et les reflets sur ces surfaces de matières si diverses, de couleurs si variées et si riches, M. le directeur général des Musées impériaux a prouvé une fois de plus le soin qu’il met à faire valoir les inestimables richesses confiées à son administration. Meublée comme elle l’est maintenant, aucune des collections les plus vantées de l’Europe, la Gruene gewœlbe, de Dresde; le Trésor impérial , de Vienne ; le Cabinet des gemmes, de Florence, ne peut lutter de magnificence et d’effet avec la galerie d’Apollon.
Les faïences hispano- arabes et italiennes, les émaux du moyen âge et de la renaissance sont suffisamment connus. Il n’est pas besoin d’en détailler le mérite et la valeur; et, sous ce rapport, le goût public aurait plutôt besoin d’être modéré que surexcité. Mais puisque l’occasion s’en présente, je demande la permission de dire quelques mots d’une collection très-riche, très-nombreuse, trop peu connue, un peu
AU LOUVRE
perdue dans cet amas de merveilles que Ton appelle le Louvre , et à laquelle on rend enfin justice en lui réservant la place d’honneur dans le nouvel- aménagement. Je veux parler du cabinet des bijoux.
Par un singulier hasard, ces richesses sont revenues , après cinq cents ans , occuper à peu près la même place quelles occupaient sous Charles Y en 1370. Il est au moins fort probable que la salle aux joyaux de ce souverain était située dans le vieux Louvre sur une portion de la salle actuelle des sept cheminées. Plus lard les inventaires manuscrits nous ont conservé le détail de collections semblables appartenant aux successeurs de Charles V et faisant partie de l’hôtel Saint-Paul , du palais des Tournelles, des châteaux d'Àmboise, de Blois et de Fontainebleau. Au seizième siècle, le goût d’une extrême recherche de travail dans la joaillerie importé d’Italie à la suite de nos guerres , et favorisé par nos deux reines de la famille des Médicis, dut accroître rapidement les collections royales. Les rois de la dynastie des Valois, Henri III principalement, héritèrent de leur mère de ce goût pour les belles choses. Ce sont surtout des rois artistes. Cette tradition fut continuée par Henri IV, plutôt par politique que par penchant naturel, quoiqu’il ait reçu de Marie de Médicis la passion poussée très-loin chez lui des camées et des intailles. On sait l’enthousiasme de Louis XIII
22 LE CAU1NET DES BIJOUX
pour les belles armes. Plus tard encore, en avançant dans le dix-septième siècle, Mazarin, en léguant au jeune Louis XIY la collection de vases, de marbres rares, de meubles splendides, de pierres précieuses, d’orfèvreries artistiques qui remplissaient son palais, et qu’il examinait encore d’un œil éteint et attendri peu de moments avant sa mort ; Mazarin, dis-je, augmenta considérablement le fonds de la couronne, et prépara au grand roi ce cabinet des bijoux qui n’était pas une des moindres magnificences du château de Versailles qui en contenait tant.
Les descriptions de Versailles à la fin du dix-septième siècle nous fournissent des indications brèves, mais précises sur ce cabinet. Il occupait deux salles formant antichambre aux appartements du roi dans l'aile de la partie centrale qui regarde le nord. Ces salles portent les n 08 106 et 137 du catalogue de M. Eudore Soulié. Le cabinet même occupait la salle 137. « On peut distinguer en cinq classes, dit Piganiol de la Force, le magnifique trésor qu’il renferme : 1° les bijoux; 2° les curiosités; 3° les médailles ; 4° les pierres gravées et antiques ; 5° les tableaux. » Détruit vers 1730, 'les objets qu’il contenait rentrèrent au Garde-Meuble. La salle n° 106 lui servait de vestibule en même temps qu’elle formait l’antichambre de l’appartement du roi. Sur le plafond et la voûte le peintre Douasse avait représenté
AU LOUVRE
les plus belles pièces exposées dans le cabinet. Ces peintures existent encore à la même place. Félibien des Avaux , dans sa Description sommaire de Versailles ancien et moderne (Paris, 1703), s’exprime ainsi : « Au-dessus de la corniche le plafond s’élève en manière de voûte. On a fait une balustrade d’or où, dans le milieu des grandes faces, il y a des piédestaux remplis de bas-reliefs représentant des enfants et des jeunes tritons qui se jouent. Devant cette môme balustrade, dans les encoignures du plafond, l’on voit de grands vases d’or portés par des coquilles ornées de guirlandes et qui soutiennent d’autres vases plus précieux. Le reste est couvert de riches tapis sur lesquels il y a des cassolettes d'or et des vases d’agates de différentes ligures, principalement audessus de deux frontons, dont la fenêtre et une arcade semblable qui renferme à l’autre bout la porte du cabinet sont couronnées. Car on a même pris un soin très-particulier en ces endroits d'imiter ce qu'il y a de plus excellent dans le magnifique amas que ce cabinet contient... Sur des nuages et proche les quatre grands vases d’or à un bout du plafond, on voit Plulon, Neptune et Thétis, et à l’autre bout, vers le cabinet, sont deux femmes assises. »
Transportés au Garde-Meuble (maintenant le ministère de la marine), lorsque cet édifice eut été terminé par Gabriel, tous ces objets formaient un en-
24 LE CABINET DES BIJOUX
semble extrêmement riche dans les dernières années du règne de Louis XVI. « Le Garde-Meuble, dit Girault de Saint-Fargeau occupait loute la colonnade qui s’étend de la rue Royale à la rue Saint-Florentin. On y entrait par l’arcade du milieu de la façade; un escalier orné de bustes, de termes et de statues antiques, conduisait dans plusieurs salles où le public était admis le premier mardi de chaque mois depuis Quasimodo jusqu’à la Saint-Martin. Il était divisé en plusieurs parties dont chacune contenait des objets différents : la première salle était consacrée aux armes anciennes ; la salle suivante contenait plusieurs belles tapisseries exécutées par les plus habiles ouvriers de l’Europe. Dans les armoires de la troisième salle on voyait une immense quantité d’objets précieux et de présents envoyés aux rois de France par les rois étrangers. Une de ces armoires renfermait la chapelle d’or du cardinal de Richelieu, dont toutes les pièces étaient d’or massif et garnies de diamants. Les diamants de la couronne étaient renfermés dans des armoires dont les clefs étaient confiées au chef de cet établissement. » Un premier inventaire resté manuscrit en fut dressé en 1774. Mais, le document qui en donne la plus exacte idée est le second inventaire rédigé en 1791 par MM. Bion,
t. Les Quarante -huit quartiers de Paris (2° édition. Paris, t840).
AU LOUVRE
Christin et Delattre, députés à l’Assemblée nationale, en conformité des décrets de cette assemblée des 26, 27 mai et 22 juin 1791.
Il n’est pas possible de suivre les détails de cet inventaire dont voici seulement les grandes divisions avec leurs prix estimatifs : diamants, 16,730,403 livres ; perles, 996,700 ; pierres de couleur, 360,604; parures, 6,834,490; bijoux, joyaux, orfèvrerie de tout genre et de toutes matières, 5,144,390; bronzes, marbres, meubles divers, 341,036. C’est donc à une somme de 29,408,000 livres qu’était estimée en 1791 la valeur du cabinet des bijoux. En tenant compte de la différence de la valeur de l’argent, on peut affirmer que de nos jours cette somme irait au moins à 50 millions.
Restés au Garde-Meuble pendant toute la durée de la république , la plupart de ces objets firent partie de la liste civile de l’empereur Napoléon I er , et rentrèrent dans le ministère de sa maison en 1804. Les diamants, bijoux portatifs, pierres précieuses, etc., furent de nouveau destinés à l’usage personnel du souverain, et constituèrent le fonds des Bijoux de la Couronne. Ils étaient déposés au ministère des finances. On a pu en admirer la quantité, en 1855, à l’Exposition universelle, dans la rotonde du Panorama dont ils occupaient la vitrine centrale.
Après 1815 l’on songea à remettre sous les yeux