L’EXPOSITION DE KENSTNGTON A LONDRES
Mis en goût par le succès de l’Exposition de Manchester, les Anglais ont profité de l’occasion offerte par l’Exposition universelle pour renouveler l’expérience. Le résultat semble leur avoir donné raison. La faveur avec laquelle cette seconde tentative est accueillie prouve qu’en fait de beaux-arts le proverbe Bis repetita placent n’a pas tort chez nos voisins d’outre-Manche. L’Exposition de Kensington restera parmi les plus vifs souvenirs des visiteurs de Londres en 1862. A mon sens, cette Exposition est plus curieuse, elle donne une plus haute idée de la richesse du peuple anglais que l’Exposition universelle. Nous commençons à être faits à ces gigantesques agglomérations des produits du globe entier. Elles intéressent, mais ne surprennent plus, et nous charment médiocrement ; tandis que c’est pour la
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première fois que l'on songe à réunir en aussi grande quantité ces milliers d'objets où l’art a autant de part que le métier, et, sous prétexte d'utilité, peut s’épanouir en fantaisies plus charmantes et plus originales les unes que les autres. L’intelligence se fatigue parfois à parcourir une exposition d’industrie ; l'imagination, au contraire, se rafraîchit au contact des choses de son domaine. J’ai vu quantité de visiteurs venir se reposer au musée de Kensington de ce qu'ils avaient vu au palais de Cromwell Road.
Le programme de l’Exposition est plus restreint que celui de Manchester. Ne comprenant ni tableaux, ni statues, ni dessins, ni gravures, c’est-à-dire l’art proprement dit, il a ^té circonscrit aux objets d’ameublement, de décoration, de parure, d’agrément, d’usage journalier, à ce que l’on appelle en France l’art industriel, et en Angleterre l’art ornemental. C’est uniquement une exposition d’objets de curiosité. Il y a quarante ans, c’était du bric-à-brac, et l’on regardait comme fous les gens qui en rassem- 'blaient péniblement les débris. Avec ctt admirable sens pratique qui fait le fond de toutes les actions des Anglais, les ordonnateurs ont voulu non-seulement attirer le public par l’éclat et la nouveauté des objets, non-seulement retenir les archéologues et les artistes par l’intérêt et la beauté de ces objets, mais surtout exercer une iniluence salutaire sur le goût
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des artisans britanniques, et créer une école aux innombrables industries artistiques.
Ont-ils réussi? L’Exposition de Kensington deviendra -t- elle un enseignement plus vif et plus direct que V International Exhibition ? L’avenir le dira. Mais, en tout état de cause, j’engage nos fabricants français, s’ils ne veulent pas dans dix ans d’ici trouver sur les marchés du monde, pour les choses de goût, de redoutables concurrents là où jusqu’à présent ils n’avaient rencontré que d’humbles tributaires, à ne pas s’endormir sur leurs lauriers, et à être moins convaincus que le monopole du goût ne puisse un jour ou l’autre leur être disputé.
On s’est adressé, pour former l’Exposition de Kensington, aux propriétaires de collections paVticuliéres si nombreuses en Angleterre. Ils ont répondu avec une libéralité que Manchester avait déjà mise à l’épreuve. Partout se lisent confondus les mille et un noms que les fastes de la curiosité ont rendus célèbres, depuis celui de S. M. la reine jusqu’à celui du plus modeste collectionneur. La liste des contributors ne contient pas moins de trois cent cinquante noms, dont les plus connus sont le duc de Cambridge, le duc de Buceleugh, le duc de Hamilton, le duc de Devonshire, Beresford Hope, Danby Seymour, comte Warririgton, marquis Salisbury, George Field, Mr-
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joribancks, Magniac, Morland, Marck Philipps, Edward Maiwood, sir Addiiigton, Robinson, MM. de Rothschild, Francks, Joseph Marryàt, capitaine Leyland, comte Spencer, Félix Slade, Holford, etc., etc., sans compter les femmes, comme lady Eastlake, miss Baring,’ comtesse ïclekî, lady Sophia Desvœux, miss Eden, pour ne citer que celles qui ont envoyé les plus beaux objets.
The loan collection (la collection prêtée) occupe une vaste salle au rez-de-chaussée du musée de Kensington. Partagée en deux par un vestibule central s’ouvrant de chaque côté par de larges baies, et entourée d’une suite d’arcades s’appuyant sur de légères et solides colonneltes de fonte, cette salle contient quarante-quatre vitrines principales, dont la moitié au moins sont à quatre faces et à cinq étages. Je ne compte pas les vitrines plates, les piédestaux isolés supportant des bustes, des vases, des aiguières, des statuettes; ni les cadres de médailles, d’éma'ux, d’intailles, de miniatures, de camées, appliqués sur les murs. En estimant l’un dans l’autre à cent les objets contenus dans les vitrines (et dans plusieurs j’en ai compté jusqu’à cinq cents), en fixant à deux mille le nombre des autres objets, on arrive à un total de six mille, et il se pourrait encore que ce chiffre fût audessous de la réalité.
Quand on compare cet arrangement à celui qui
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tout dernièrement a présidé à la décoration de la galerie d’Apollon, au Louvre, à la recherche aiguisée, au suprême bon goût qui en a fait la plus somptueuse des salles de bijoux de l’Europe -, on est un peu désorienté. Mais nous sommes ici en Angleterre, dans le pays pratique par excellence. Dans cette organisation rapide, ptesque instantanée, avec un public avide de voir derrière soi, la question de goût a dû passer en seconde ligne. En somme, l’accès des vitrines est facile; on peut voir et étudier commodément : peu importe le reste ; et, si nous avons raison à notre point de vue, les Anglais n’ont pas tort au leur. Ce besoin de ce qui est pratique et commode est poussé si loin, que trois fois par semaine l’Exposition reste ouverte jusqu’à dix heures du soir, éclairée de la plus ingénieuse manière par les flotp de gaz qui répandent une lumière plus que suffisante pour étudier les objets qu’un premier coup d’œil au jour a fixés dans la mémoire.
Commencée dans les premiers jours de mai, cette Exposition s’est ouverte dans les premiers jours de juin, ^commencement de juillet, elle n’était pas encore terminée. On déballait des caisses de raretés venant de tous les coins de l’Angleterre ; les corridors de service en étaient encombrés. Du jour au lendemain de nouvelles vitrines se remplissaient, sur lesquelles on inscrivait en gros caractères • Arran- • ■ . < 3 .
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yement in progress, précaution qui sauvegardait le goût des ordonnateurs. Les ouvriers peignaient de vives couleurs les colonnettes ainsi que les tailloirs et les nervures des archivoltes des arcades. On pressait l'impression du catalogue, et des affiches répandues dans la salle faisaient patienter le public anglais qui s’impatiente rarement : A catalogue ofthe han collection is in course of préparation.
Ma première impression a été celle de l’éblouissement; le vertfge vous saisissait comme si vous eussiez pénétré dans les trésors réunis d’Aboul-Cassem, d’Haroun-al-Raschid et de Monte-Cristo. Ce n’est qu’après plusieurs séances, je pourrais dire après plusieurs orgies du regard, que l’on pouvait reprendre ses esprits, remettre un peu d’ordre dans ses idées, et étudier séparément non pas chaque objet, mais chaque division d’objets. Si j’eusse été seul à ressentir cet ébranlement, je m’en méfierais; mais beaucoup de visiteurs ont éprouvé la même impression. Plus ils étaient à même d’apprécier la valeur de ces merveilles, plus cette impression était vive. J’ai eu l’honneur de parcourir l’exposition de Kensington avec des savants, des artistes, des curieux de divers pays, et j ’ai pu constater que leur étonnement égalait le mien .
On comprend qu’au milieu de six mille objets d’un intérêt incontestable, je ne puisse avoir la prétention de les faire connaître tous. Il est également impos-
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sible de décrire longuement ceux que je pourrai signaler. Les lignes suivantes ne peuvent être qu'une énumération aussi rapide que possible. Je me bornerai donc à citer en suivant la classification donnée \e catalogue de l'exhibition d'ouvrages et art du musée de Kensington, dont la première partie vient de paraître au moment même où j’écris ces lignes. Cette classification contient trente et une sections dont voici les titres : sculptures en marbre et en terre cuite, ivoires, bronzes, ameublements, objets irlandais et anglo-saxons, objets du moyen âge et ecclésiastiques, faïences de Henri II, argenterie des universités, argenterie des corporations de Londres, argenterie des corporations de comtés, ancienne argenterie anglaise, argenterie étrangère, cristaux de roebe et sardoines, bijouterie, joaillerie, camées et pierres gravées, armes et armures, émaux de Limoges, verres de Venise, faïences de Palissy, majoliques, faïences de Perse, porcelaines de Sèvres, porcelaines de Chelsea et de Worcester, faïences de Wedg^vood, porcelaines de diverses manufactures d'Europe, portraits en miniature, miniatures de manuscrits, reliures, tapisseries et ornements sacerdotaux, objets divers.
J’ai dit que les œuvres d’art proprement dites étaient évincées parla teneur même du programme. Cependant on a admis quelques sculptures et quelques
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tableaux comme pour indiquer l’endroit précis où l’industrie artistique s’embranche sur le tronc de l’art.
Le petit diptyque, propriété de lady Eastlacke, représentant sur le panneau droit le Christ au tombeau; sur le panneau gauche, l’Adoration des mages, doit appartenir à l’école ombrienne de 1 460, autour de Benedetto Bonfigli ou de Fiorenzo di Lorenzo. Un autre gothique italien appartenant à M. Sackville représente la Vierge glorieuse entourée d’anges et de saints. C’est une œuvre aussi charmante, aussi délicieuse comme impression que comme exécution. Je ne 1a crois pas de la main môme de fra Angelico; mais elle présente de l’analogie avec le tableau attribué à Angelico du musée Campana. Peut-être faut-il y voir l’œuvre du frère de fra Angelico, fra Benedetto da Fiesole, qui fut surtout un habile miniaturiste et aida son frère dans l’ornementation de quantité do manuscrits.
M. Beresford Hope a envoyé une autre Vierge glorieuse de l’école flamande du quinzième siècle. C’est une miniature plutôt qu’un tableau. La Vierge, vêtue d’un manteau rouge, est debout sous un dais bleu suspendu dans une niche gothique. Dans ses deux bras, sur un linge blanc, elle tient le Bambino qui l’embrasse. En haut, dans une frise, cette inscription : Domm Dei est et porta cœli; en bas, sur la
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plinthe du soubassement, cette autre : Ipsa est quam preparavit dominus filio domini mei. Précieux gothique flamand de l’école des Roger van der Wcyden, Hugo van der Goes, Gérard van der Meire.
Parmi les sculptures j’ai remarqué :
Un buste colossal en terre cuite peinte de Laurent de Médicis dit le Magnifique, travail florentin de la fin du quinzième siècle. La tête présente un étonnant caractère de cruauté et d’astuce ;
Deux bustes, également en terre cuite, représentant Philippe le Beau et Jeanne la Folle, de grandeur naturelle; travail flamand d’une finesse qui, dans certaines parties, touche à la minceur, et que l’on attribue avec beaucoup de raison à Quintin Matzys. Le premier de ces bustes appartient à lord Taunton, les deux autres à M. Robinson.
Je range dans la catégorie de la sculpture une trèsbelle statuette en terre cuite représentant la Charité, appartenant k M. Danby Seymour et attribuée à Luca délia Robbia. Elle a 0,75 de hauteur et a été faite pour une niche.
On sait combien, depuis l’acquisition de la collection Arundell, le British Muséum est riche en ivoires sculptés du bas-empire et du moyen âge. Un amateur bien connu, M. Webb, peut rivaliser avec cet établissement. 11 a envoyé à Kensington la collection à la formation de laquelle il travaille depuis longues
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années, et qui ne contient pas moins de cent trentedeux pièces formant une histoire non interrompue de la toreutique éléphantine en Europe depuis le quatrième siècle jusqu’à la fin du moyen âge. On y trouve de nombreux diptyques consulaires, un coffret byzantin du onzième siècle, une plaque concave de bénitier représentant l’Adoration des mages, travail anglo-saxon; une plaque d’évangéliaire divisée en cinq compartiments, que je regarde comme un travail allemand du treizième siècle; deux tous représentant, le premier, un serpent enroulé à deux tètes; le second, des entrelacs quadrillés : — cet objet a été payé 1,300 francs à la vente Soltykoff; 1e tau est la forme la plus ancienne des crosses abbatiales et épiscopales : — un triptyque italien à meneaux aigus inscrivant dans leurs losanges des ogives en fer-àcheval; un saint Sébastien en bas-relief, travail italien de la seconde moitié du quinzième siècle; puis, des miroirs de poche, des peignes, des tablettes, des volutes de crosses, des diptyques, parmi lesquels j’ai reconnu avec dépit beaucoup d’ouvrages français, un entre autres de la plus grande importance et de la plus parfaite conservation, provenant de la cathédrale de Châlons. Un second mauvais sentiment a calmé le premier. J’ai constaté avec plaisir que, dans les nombreuses vierges de la collection Webb, aucune ne pourrait soutenir la comparaison avec les deux ma-
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gnifiques groupes acquis par le Louvre à la vente Soltykoff. La proportion est gardée.
Les objets d’ameublement, the. furniture, disent les Anglais, forment la quatrième section et remplissent quatre vitrines. La pièce la plus remarquable, et celle qui a été remarquée comme une œuvre unique, est un fauteuil en fer forgé et ciselé, à dossier droit, à accotoirs, supporté par une seule tige reposant elle-même sur quatre segments de cercle à volutes formant les quatre pieds. Il n’esiste pas deux œuvres de serrurerie semblables. La double frise du dossier, les bras, les portants, les quatre segments rejoignant La tige de support, la tige de support, les quatre segments inférieurs formant pieds, sont chargés^ de figurines de chevaliers et de soldats, d’animaux, de chasses, de feuillages, d’entrelacs ciselés en plein relief comme une fibule ou un pendant d’oreilles. Entre les mains de l’ouvrier, le fer a acquis la ductilité de la cire. Cet ouvrier se nommait Thomas Ruckers. C’est un nom de plus k inscrire dans la pléiade des ciseleurs-bijoutiers où figurent déjà ceux de Benvenuto Cellini, Lazzaro Cominazzo, Diglinger, Kirstein. Ce siège, comme le constate une inscription, fut commandé à Ruckers par la ville d’Augsbourg et offert par elle à l'empereur d’Allemagne, Rodolphe II, quand il s’arrêta dans cette ville, en 1377, un an après son avènement au