COLLECTION DU PRINCE SOLTYKOFF
Il y a à peine quelques jours cette collection était une des curiosités de Paris. Commencée il y a une vingtaine d'années par le grand seigneur dont elle porte le nom, depuis la dispersion successive des cabinets de Monville, Préaux, Dusommerard, Debruge- Dumenil, Sauvageot, Rattier, Fould, elle était devenue unique par son importance et par sa richesse, et je doute que jamais particulier puisse en réunir une semblable. Tout véritable Parisien, j’entends tout dilettante dç la vie parisienne, tout homme de goût qui ne végète pas dans sa ville comme un colimaçon dans sa coquille, l’avait visitée au moins une fois. C’était une faveur d’y pénétrer, c’était un plaisir d’y revenir, c’était presque un titre que de pouvoir y faire pénétrer les autres. L’obligeance du propriétaire était inépuisable, et sa collection appartenait beau-
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coup plus aux amateurs qu’à lui-même. Ils y étaient chez eux, tellement chez eux qu’ils ne sont pas loin de dénier in petto ^u prince Soltykoff le droit de vendre son bien sans avoir demandé leur agrément.
Réunie d’abord dans le quartier le plus excentrique et le plus solitaire de Paris, à l’hôtel Bretonvilliers, rue Saint-Louis en t’Ile, l’éloignement même en augmentait 1e prestige. En se dirigeant vers les contrées les moins explorées de Paris, on n’était pas éloigné de se croire un Christophe Colomb au petit pied, un Vasquez de Gama relatif, en route vers une petite Atlantide. La découverte faite, on en jouissait d’abord en secret, on en repassait dans sa mémoire toutes les richesses, on en replaçait dans son souvenir toutes les splendeurs; puis, avec une fausse modestie mal déguisée, on daignait en faire part aux autres; on s’animait, on devenait éloquent, et on laissait dans l’esprit de ses auditeurs une impression d’éhlouisse-
ment semblable à celle que vous donne la description de la caverne d’Ali-Baba ou du trésor d’Aboul-Cassem, dans les Mille et une Nuits.
Vers 1836, elle fut transportée dans l’élégant hôtel que le prince Soltykoff s’était fait construire, rue Saint-Arnaud, et où tout le second étage avait été disposé pour la contenir. Au fouillis plein d’imprévu de l’hôtel Bretonvilliers avait succédé un classement méthodique que regrettaient un peu les vé-
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ritables amateurs, ceux qui recherchent avant tout le caractère. La collection ainsi rangée était plus instructive, on y embrassait plus facilement chacune des séries qui la composent ; la comparaison y devenait plus féconde ; mais elle était moins amusante. Amuser, voilà le grand point. Savoir occuper l’esprit on l’imagination, là est la difficulté. Il y a telle chose sérieuse qui amuse et telle autre chose gaie qui ennuie. A l’hôtel Bretonvilliers, je le répète, la collection amusait; à l’hôtel Saint-Arnaud, elle fatiguait.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’un beau matin son propriétaire a subi cette impression. Il s’est fatigué de la jouissance d’une réunion de belles choses assez considérable pour que déjà en il ait pu en
trouver 2 millions. Vers le mois de décembre au commencement de ce que l’on appelle la campagne des ventes, le bruit s’est répandu et n’a pas tardé à se confirmer que la collection Soltykoff allait être vendue. Pourquoi cet abandon, pourquoi cette fatigue chez un homme qui ne mettait aucune ostentation dans la possession de ces richesses, et dont le goût fin, exercé et éclairé savait apprécier le mérite de chaque objet aussi bien et mieux que la plupart des connaisseurs auxquels il ouvrait si libéralement ses portes. Pourquoi? Allez le demander à l’enfant qui brise le lendemain ses jouets de la veille, au cœur humain qui dédaigne ce qu'il possède et désire ce
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qu’il n’a pas. Peu importe d’ailleurs le motif, qui ne regarde personne; le prince Soltykoff vend sa collection. /
Commencée il y a une vingtaine d’années et limitée d’abord aux. armes orientales, cette collection s’était rapidement élargie comme spécialités et augmentée comme nombre. En 1847, l’acquisition en bloc du beau cabinet de M. Debruge-Dumenil y apporta d’un seul coup un appoint que de longues années et de grosses sommes eussent été insuffisantes à réunir. Comme toujours en pareil cas, le prince Soltykoff, guidé par son goût et dans le but exclusif d’y satisfaire, fit, en se décidant à cette acquisition, une excellente affaire. Autour de’ce fonds déjà si riche sont venus se grouper, pendant quatorze ans, tout ce que l’industrie artistique de l’Europe au moyen âge et à la renaissance, tout ce que l’art de l’armurerie dans toute l’Asie, ont produit de plus délicat, de plus curieux, de plus rare et de plus magnifique. Une grande fortune dont une libéralité intelligente relevait l’emploi, des voyages à travers l’Europe et une partie de l’Asie, des correspondants aussi actifs que ceux d’une maison de banque, un goût très-éclairé et un rare discernement, se sont trouvés réunis pour accroître l’intérêt de cette collection. Il en avait fait un musée comme j’en souhaiterais un à des capitales de bien des États que je ne citerai pas.
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Une nomenclature descriptive peut seule faire connaître tout ce qui se trouvé là d’intéressant. Je n’ai ni la prétention, ni le loisir d’empiéter sur les attributions du catalogue. La rédaction en a d’ailleurs été confiée à deux experts dont la compétence est généralement et à bon droit acceptée : MM. Carand et Roussel. Je ne puis qu’indiquer rapidement et du bout du doigt les plus rares objets de toutes ces raretés, et en quelque sorte les morceaux uniques.
Cette collection peut se diviser en dix catégories principales dont chacune forme un tout parfaitement complet, ce sont : les armes orientales; — les armes européennes ; — les meubles ; — les ivoires ; — l’orfévrerie d’église ; — les émaux ; — les faïences italiennes ; — les faïences françaises ; — la verrerie ; — l’horlogerie.
Dans les armes orientales, j’ai remarqué cinq armures indiennes, dont les casques et les plastrons de cuirasse sont chargés de riches damasquinures d’or ; un couteau de Ceylan, dont la poignée, en corne de rhinocéros, est incrustée d’argent ciselé d’une incomparable délicatesse de travail ; un fusil de Ceylan ; le fût de cette arme, vraiment magnifique, est recouvert d’écaille en partie laquée et en partie ciselée à jour de rinceaux de la plus grande finesse, entremêlés d’animaux chimériques; un sabre japonais, poignée en peau de requin, chargée de dragons en or ciselé,
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garde en acier ciselé, rehaussé d’incrustations d’or et d’argent du fini le plus délicat; puis des plaques de ceinture et des agrafes de manteaux de femmes alba- ’ naises, d’une extrême originalité et de, la plus grande richesse.
Les armes occidentales formaient une collection assez importante et assez précieuse comme histoire et comme art, pour que l’Empereur se soit montré désireux de les posséder. On a pu les voir à l’exposition des objets chinois qui a eu lieu aux Tuileries, Elles tapissaient une paroi entière de la belle salle où ces objets étaient réunis, et sont destinées à orner le château de Pierrefonds. Je puis citer au hasard, certain que je citerai bien, quatre armures allemandes de tournoi avec leurs targes et leurs grands appareils; une belle armure allemande du seizième siècle, marquée du monogramme I H, séparé par une bonnefoi; une armure italienne du seizième siècle; trois casques d’archers; plusieurs casques de la fin du quatorzième siècle; une magnifique armure cannelée; une paire de pistolets incrustée d’arabesques en acier, sortant de la fabrique du fameux Lazarino Cominazzo, et signée par l’ouvrier ciseleur qui se nommait Charles Boturelli; une épée, signée Arnold Baverdt; une autre, signée Peter Bueyre; une épée espagnole de duel se dédoublant et formant deux armes. C’était, dit-on, une précaution que prenaient les duel-
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listes pour échapper à la surveillance des gens de police; une curieuse épée offerte par la ville de Chartres au roi Henri IV après son abjuration ; enfin deux œuvres d’art d’un prix inestimable dans l’his- ‘ toire de l’armurerie, deux pièces probablement uniques; une épée dite de Henri III, dont la poignée, l’extrémité du fourreau, lesbelières et les agrafes de ceinturon sont ciselées et émaillées comme le bijou le plus délicat; et un chanfrein guilloché, ciselé et niellé comme un bracelet de femme. Ce chanfrein portait les insignes et la marque de Ferdinand d’Autriche, frère de Charles-Quint.
Dans les meubles, j’avoue n’avoir rien rencontré , d’aussi élégant et d’aussi délicatement sculpté que certaines crédences du Louvre et du musée de Gluny. Cependant, quatre chaises italiennes à bras, du commencement du dix-septième siècle, et deux sièges vénitiens en forme d’X, à dossiers et à montants, incrustés de bois et d’ivoire, m’ont paru aussi rares que précieux. C’est la faute de la collection si cette partie paraissait relativement faible.
La section des ivoires se partage l’intérêt d’une façon à peu près égale entre l’archéologie et l’art, et contient des spécimens de ciselure éléphantine dont les collections Barnall et Arundel, acquises par le musée Britannique, donnent seules une idée. Dans le nombre, il faut noter une Vierge tenant dans son
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bras gauche l’enfant Jésus, à qui elle présente une pomme, charmant travail français de la fin du treizième siècle; un diptyque consulaire de 830; une plaque d’évangéliaire provenant d’une feuille de dyptique du sixième siècle; un groupe représentant le couronnement de la Vierge, où le Christ a les traits de Philippe le Hardi et la Vierge ceux de sa femme : c'est là une pièce unique cômme art et comme intérêt historique; enfin, un coffre et un oliphant chargés de ciselures à entrelacs et à sujets de chasse, d’un travail persan très-curieux. Quant aux nombreux diptyques, triptyques, tablettes, miroirs de poche, peignes,. styles, plaques de reliure, coffres, cornets de chasse, ils peuvent servir à donner une idée de ce qu’était la sculpture en ivoire pendant tout le moyen âge, et du degré d’avancement où était poussée cette industrie à une époque qu'il y a cinquante ans à peine on regardait comme barbare.
La nomenclature des pièces d’orfèvrerie sacrée, en ne désignant que les plus belles, serait plus difficile et plus fastidieuse encore. C’est une barre de Tau pastoral, bâtoh ecclésiastique qui a précédé les crosses, représentant les douze signes du zodiaque, et fabriquée sans doute vers le sixième siècle ; c’est une magnifique tige de Tau en bois et ivoire, travail du onzième siècle; c’est une vingtaine de crosses d’abbés et d’abbesses en ivoire, en argent, en cuivre
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ciselé et gravé, dont les plus anciennes datent du douzième siècle et les plus modernes du seizième ; c’est une croix d’église en cuivre doré, émaillée, sculptée, ciselée, sertie de pierres précieuses, splendide œuvre d’orfèvrerie allemande du seizième siècle, provenant de l’ancien trésor de Bâle ; c’est un calice allemand en argent doré dont le pied, complètement ciselé et repercé à jour, représente le cep de vigne emblématique. Ce calice porte la date de 1575. C’est un admirable flambeau d’église du commencement du douzième siècle, en cuivre, fouillé et découpé comme une dentelle, offert par Thomas Becket, plus tard archevêque de Cantorbéry, à l’église de Glocester. Sur une banderole se déroulant au milieu des ornements de ce flambeau, on lit ce distique :
Abbatis Pétri gregis et devotio mitis,
Me dédit ecclesie sancti Pétri Glocestre.
(Cette pièce unique, qui n’a jamais eu d’analogue dans aucune vente, provient de la vente d’Espaulart (mai i 857), où elle fut adjugée au prince Sollykoff pour 18,000 francs. Elle avait coûté trois écus à M. d’Espaulart. Je connais bien des convoitises qui se la disputeront ; et le combat qui s’engagera autour d’elle sera terrible. Heureusement ce ne seront que des billets de banque qui resteront sur le carreau.
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Plus j’avance, plus je me trouve embarrassé pour citer les objets. Je les vois, je les entends (quelle métaphore ! ) faisant valoir des droits égaux et incontestables à une citation. Dans les émaux, c’est une confusion de raretés et de merveilles indescriptibles. Sous ce rapport, la collection offrait un ensemble unique d’émaux cbamplevés rhénans, c’est-àdire d’émaux fabriqués sur les bords du Rhin et danstoute l’Allemagne par le procédé du champlevage du métal, du 13® au 16® siècle. Les principaux centres de cette fabrication sont encore fort peu connus, et l’on ne sait guère qu’un fait positif, c’est qu’elle a été contemporaine de notre fabrication de Limoges, et pour le moins aussi active qu’elle. On rencontre de ces émaux dans tous les musées de l’Europe ; mais la collection Soltykoff est celle dont l’étude est destinée à fournir le plus de documents sur ce point de l’histoire de l’art industriel. Les applications les plus diverses de l’émail champlevé aux objets du culte s’y trouvent en nombreux exemplaires: reliquaires, châsses, plaques d’évangéliaires, pyxides, navettes à encens, ostensoirs, monstrances, boîtes à encens, plats à ablutions, paix, patènes, flambeaux, encensoirs, croix, calices, crosses, enseignes, fermoirs, agrafes de chapes, rien de' ce qui a appartenu pendant tout le moyen âge au mobilier ecclésiastique n’y manque.
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On comprend que, dans ce fouillis, je ne puisse citer que les pièces uniques. Tels sont deux disques en cuivre ciselé et émaillé qui faisaient partie jadis des insignes épiscopaux, comme la croix et le flambeau. L’usage de ces disques a disparu au seizième siècle, et les disques ont fait comme l’usage. Telles sont trois agrafes de chape et deux pyxides ( boîtes contenant les hosties avant leur consécration), qui, par la vivacité de leur émail et le style des figures, accusent un travail italien ou peut-être napolitain sous la domination française de Charles d’Anjou. Tel est un Christ, dont la croix porte à l’extrémité des bras les quatre figures dès évangélistes en émail cloisonné. L’émail cloisonné, dont le nom explique les procédés do fabrication, à précédé l’émail champlevé. Pour l’histoire de l’art, ce Christ présente un intérêt considérable. Tel est un petit temple en forme de croix latine, terminée aux quatre extrémités par un fronton de basilique et surmontée d’une coupole découpée en côtes de melon ; vingt-quatre figures d’apôtres, d’évangélistes et de saints sont appliquées sur les parois extérieures des murailles de ce temple. C’est le plus beau spécimen que je connaisse de l’émaillerie rhénane. Un temple semblable, figurant dans le tr?sor de Hanovre, est, dit-on, d’une qualité inférieure. Il a été trouvé aux environs de Bamberg, je crois, et payé 25,000 fr. Il les vaut.
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Par la section des émaux de Limoges, nous arrivons au 16' siècle et à une industrie exclusivement française. Un mot fera apprécier la richesse et la quantité des pièces réunies par le prince SoltykofF. Après la collection du Louvre, la sienne était la plus remarquable. Toutes les pièces portent la signature ou le caractère évident des plus habiles émailleurs de Limoges, au seizième siècle : Léonard Limosin, Jean Penic'aud, Pierrq Raymond, Jean Courtois, Jean de Court, Martin Didier, Suzanne de Court, Jean Vigier. Mes souvenirs me rappellent entre autres : un magnifique dessus d’autel portatif, composé de onze pièces, dont le centre représente l'Ascension, émail sur paillons portant au revers le monogramme L. P.; plusieurs coupes et un plat à ombilic de Pierre Raymond ; un magnifique plat rond représentant les Noces de Psyché, d’après Raphaël, d’une intensité et d’une conservation remarquables ; un plat ovale représentant Suzanne et les vieillards, de Pierre Courtois; une coupe dont l’intérieur représente un festin, signée P. R. (Pierre Raymond) et datée de 1546 ; un magnifique coffret de Martin Didier, portant sur ses flancs la chute d’Icare ; cinq triptyques portatifs à vol^s admirablement conservés, mais plutôt curieux comme archéologie que remarquables comme art ; enfin dix portraits des princes de la famille de Bourbon et de
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celles de Lorraine, de Luther et d’Érasme, qui, avec l’Ascension et les Noces de Psyché, sont les morceaux les plus précieux de cette partie de la collection. ' .
Les faïences de Palissy sont aussi nombreuses et aussi remarquables. Tout le monde connaît ces beaux produits de la céramique française dans lesquels, à force de persévérance et de volonté, un humble ouvrier, devenu grand homme, a pu lutter de richesse et d’harmonie avec tes produits les plus précieux de la minéralogie et delà conchyliologie. On y rencontre deux plats dits de la Tempérance moulés sur des étains de Briot, dont l’un est supérieur comme couleur et l’autre comme ciselure ; la figure connue sous le nom de l^ourrice de François 7", et qui représente très-probablement le portrait de la femme de Palissy donnant le sein à son fils. Celle-ci est inférieure aux exemplaires du Louvre et de la collection Sauvageot ; deux exQjpplaires du grand Enfant à la lice, un exemplaire du Vielleur monté sur trépied à dauphins, et faisant pendant à un Mercure jouant de la flûte, dont je ne connais pas d’autre répétition ; deux exemplaires de la Vénus couchée, puis force plats et assiettes de toutes formes et de toutes dimensions offrant les uns des poissons, des reptiles et des coquillages ; les autres des entrelacs mélangés de fleurs, où l’artiste se montre bien plus, selon moi,
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que dans les plats dits de rustiques ligurines.
Pour finir le chapitre de la céramique française, je signalerai les deux seules pièces de faïence dite de Henri II que possédât le prince SoltykolT. Les échantillons de cette faïence, au nombre de trente-quatre, sont très-connus, et l’apparition d’un seul d’entre eux, dans une vente, suffit pour l’illustrer. Quant au lieu de leur fabrication, à la date précise, au nom de l’artiste qui les a modelées, c’est un mystère que les plus actives recherches ne sont pas encore parvenues à éclaircir. Le n' 651 est une petite salière hexagone pareille à celles de la vente llattier, du Louvre et de la collection Sauvageot ; le n" 652 est un vase affectant la forme d'une petite soupière à couvercle. Dans le fond sont trois fleurs de lis, dont les contours sont indiqués par des filets hrun-iioir ; dans le fond du couvercle, une tète de femme dessinée de même. Sur le couvercle, deux mufles de lions et deux grenouilles. A en juger par certaines imperfections, on , peut croire que cette faïence remonte aux premiers essais de l’ouvrier, lorsque sa main n’était pas encore parfaitement exercée. Selon moi, elle serait un peu postérieure au plat de la vente d’Espaulart, mais antérieure aux beaux spécimens des musées du Louvre, de Cluny et de Sèvres. Je donnerai une idée de la rareté de ces bijoux de faïence, endisant que, dans les ventes où il en a passé depuis cinq ans, ils ont
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atteint le prix de 10,000 franco. Oue le^ amateurs desserrent les cordons de leur bourse! Qes deux pièces proviennent de la collection Debruge- JJuménil.
La céramique italienne, si active au seizième siècle dans le duché d’ürbin, n’est pas moins richement représentée. Les amateurs y admireront particulièrement deux bassins à faire rafraîchir le vin ; un vase d’une extrême élégance , dont des serpents enroulés forment les anses ; deux bouteilles de chasse à sujets; trois aiguières à entrelacs d’arahesques ; deux plats à reflets métalliques de Xanlo : l’un représente Héro et Léandre, il est daté de 1332 ; l’autre, Camille lancée à travers de fleuve, daté de 1538; un grand plat dit cupa amatoria, dont la banderole porte cette devise en italien : « Chi bien guida sua barcha se accosta in porto. » Ces plats étaient des dons des amoureux à leurs fiancées. Un magnifique plat rond, aux armes de Léon X, venant de la collection de M. le comte de Bâillon ; deux plats ronds à arabesques blanches sur fond blanc ; un plat rond, à bordure bleue et portant au milieu le sujet de Persée et Andromède. Par la grâce pleine de force du dessin, parle stylepur et élevé des formes, l’Andromède rappelle l’école du Francia. C’est beau comme un beau dessin italien. Heureux celui qui emportera ce chef-d’œuvre, s’il sait en apprécier toute la valeur !
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Quelques spécimens des fabriques hispano-arabes complètent cette série. Les numéros 664, 661 , 662, 764, 763 m’ont paru les plus précieux.
Le prince Soltykoff avait trop de goût pour dédaigner les verreries de Venise et de Murano. Il avait réuni une centaine d’objets de cette délicate et charmante industrie, qui peuvent rivaliser avec ce que les collections publiques contiennent de plus précieux. Le lecteur doit être fatigué de mes énumérations; je n’en signalerai donc aucun, d’autant que je ne saurais lesquels choisir. Je dirai toutefois que je verrais plutôt un travail turc qu’un travail vénitien dans une grande bouteille à col très-long et à panse évasée en forme de disque, d’un contour extrêmement élégant et d’une forme évidemment orientale.
Si cette bouteille en verre blanc n’a pas été fabriquée à Constantinople, elle l’a été certainement sur des dessins turcs par les ouvriers orientaux qui abondaient à Venise au moyen âge et pendant la renaissance. Mais, vénitienne ou turque, je ne crois pas • qu’il en existe une semblable, en Europe du moins.
Enfin, dans une petite vitrine de 2 pieds carrés on a réuni une centaine de montres de la Renaissance et du dix-septième siècle, qui, par la finesse et l’élégance des ornements qui les décorent, se rapprochent beaucoup plus de la bijouterie que de l’horlogerie. Cette collection a été l’objet d’une publication
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spéciale de M. Pierre Dubois, donnant la description de chaque pièce accompagnée d’unê gravure. Dans ce travail, qui fait le plus grand honneur au goût et à la science de M. Pierre Dubois, l’auteur est arrivé une conclusion trop importante pour l’histoire de l’art français pour que je ne me donne pas le plaisir de la reproduire en entier. « Avant de finir, dit-il, je me permettrai de rectifier une erreur qui s’est répandue trop facilement depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours. On a cru que les montres, proprement dites, étaient originaires d’Allemagne, de Nuremberg. Rien absolument ne justifie cette croyance presque générale. Les montres d’un petit volume sont nées en France, elles s’y sont perfectionnées plus que partout ailleurs. Sans doute on a fait des montres à Nuremberg et dans d’autres parties de l’Allemagne, dès le temps de Charles-Quint; mais le nombre en est très-restreint : j'en ai acquis la certitude en visitant les collections publiques et particulières de l’Europe, notamment celles de l’Autriche et de la Prusse, dans lesquelles on trouve une grande quantité de montres françaises de toutes formes , simples ou compliquées, et fort peu de montres autrichiennes ou prussiennes. Donc les œufs de Nuremberg n’existent pas ; mais les œufs de France, soit de Paris, de Dijon, de Blois, de Sedan, de Rouen, de Lyon, ne sont pas rares, en supposant
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qu’on puisse donner le nom d’œufs k des montres d’un ovale alloi^é, mais presque plates des deux côtés. Le cas est différent quand il s’agit d’horloges. Celles-ci sont bien originaires de l’Allemagne, et il s’en est fabriqué dans ce pays, depuis 1e quinzième siècle jusqu’au seizième inclusivement, une quantité considérable. Los artistes français n’en ont établi relativement qu’un petit nombre, mais elles sont plus gracieuses et plus coquettes en général que celles des Allemands. »
Telles sont ces belles choses amassées à tant de frais, recueillies avec tant de sollicitude et de goût. On ne peut se défendre d’une pénible impression en voyant tant de raretés et de riches^s dont, pour chacune, l’acquisition pourrait être le sujet d’un petit drame ou d’un vaudeville, qui ont été pendant vingt ans les compagnes les plus fidèles et les plus dévouées d’un homme d’intelligence, qui sans doute ont reçu bien des confidences, consolé bien des chagrins, dissipé bien des ennuis ; exposées aux regards banals de la foule, maniées par les mains distraites et désœuvrées du public des ventes. La dispersion d’une pareille collection, c’est un collier de perles qui s’égrène. Il faut pourtant savoir surmonter ce triste sentiment, et se dire qu’à leur tour chacun de ces objets ira prendre place dans d’autres cabinets, les augmenter, devenir le noyau de nouvelles collections,
DU PRINCE SOLTYKOFF.
et éveiller ou développer dans un plus grand nombre d’intelligences le goût du beau : le plus noble sentiment de l’homme après l’amour du bien.
Murs 1861 .
CHARLES AVISSEAÜ, POTIER DE TOÜRS
Il y a plusieurs années me promenant dans les ruelles situées entre le Mail de Tours et la rue des ürsulines, dans des terrains où je n’avais connu jadis que quelques marais et des cultures potagères, j’avisai une porte basse ouvrant par quelques marches sur un jardin. J’y entrai. Une entière liberté était laissée à la nature dans ce petit coin de terre. L’opposition de ce fouillis avec les potagers si bien alignés des environs m’avait décidé. Ce jardin d'ailleurs ne paraissait ni désolé, ni mystérieux, et la présence de l’homme s’y reconnaissait promptement. Les palissades ne tenant plus au mur, ployaient sous les jasmins et les chèvrefeuilles, la symétrie des platesbandes n’était plus respectée, le sable des allées avait disparu. Mais partout des traces de pas, des outils, des ébauchoirs, des poteries à peine ébauchées, des mor-
CHARLES AVISSEAU
ceaux de faïence oubliés prouvaient que les maîtres de ce jardin se livraient à une autre occupation que celle du jardinage. Dans une cuve placée au centre de quatre allées, des nénufars portaient sur leurs feuilles de jolies grenouilles dont les yeux d’or scintillaient au soleil. En me penchant je pus voir, au milieu du miroitement des écailles des brochets, s’agiter la carapace jaune et noire des salamandres et les anneaux de la lamproie.
Au fond du jardin s’élevait un appentis fermé de vitres comme un atelier. Je me dirigeai de ce côté.
Il étgit vide, mais je pus examiner à mon aise des ébauches de terre cuite, quelques poteries de Rouen, de Delft et de Nevers, et surtout, accrochées au mur, amoncelées en tas, la plus nombreuse collection de faïences de Palissy que j’eusse encore vue. Surpris do ces richesses et de cet abandon, je me disposais à examiner de plus près ces débris, quand, en y regardant attentivement, j’aperçus, s’enroulant sur les' cassures de ces émaux, une demi-douzaine de cou leuvres attirées par les rayons du soleil. Ce spectacle n’avait rien de rassurant. Je gagnai prudemment la rue.
Le soir je voulus raconter mon aventure, et je fus assez humilié quand on me répondit fort tranquillement que j’avais pénétré dans l’atelier d’Avisseau. Ce nom n’était nullement connu à cçtte époque, et je
POTIER DE TOURS
l'entendais prononcer pour la première fois. Je suis revenu plusieurs fois depuis dans cette retraite dont M. Avisseau a bien voulu me faire les honneurs, et j’ai compris que ces plantes, ces poissons, ces reptiles sont sa richesse, la collection de modèles d’après lesquels il travaille, dont il sculpte dans la terre les souples enroulements, dont il reproduit les vives couleurs avec des émaux dont la découverte a demandé vingt ans de travaux et de misère à faire hésiter les plus courageux.
Il y aùrait un livre intéressant à faire sur les ouvriers dont la vocation et la volonté ont fait des artistes. Leur biographie, écrite simplement, deviendrait un manuel et servirait d’exemple à ceux qui méconnaissent la sainteté du travail, et de réfutation à cette désolante parole de Palissy ; k Povreté empesche les bons espris de parvenir. » Non, la pauvreté n’empêche personne de parvenir, je n’en voudrais d’autre exemple dans tout le passé que Palissy luimême. Quant à notre époque, je le dis sérieusement, la pauvreté a été autant un moyen qu’un obstacle. M, Morel l’orfévre, M. Graillon le sculpteur, Balzac imprimeur-typographe, y figurent en première ligne; et M. Avisseau, par la conformité de sa vie avec celle de Palissy, démontrerait qu’à travers les siècles la Providence, en suscitant au labeur énergique les mêmes obstacles et les mêmes épreuves, lui réserve
CHARLES AVISSKAÜ
les mômes récompenses et un succès pareil. C’est un fait singulier que cette similitude dans le point de départ, dans la lutte et dans le succès, se représentant à trois cents ans de distance. Il y a là, si je ne me trompe, autre chose qu’un pur hasard, et les âmes pieuses peuvent y reconnaître la confirmation de cette parole : Le travail est béni de Dieu.
Charles Avisseau est né à Tours, le 25 décembre 1796, jour de Noël. Son père, pauvre ouvrier maçon, travaillait les jours de chômage dans une fabrique de faïence où il fit entrer son fils à huit ans, en 1804. Là, l'enfant égayé par les couleurs appliquées sur la terre par de vulgaires émaiUcurs, séduit par les grossières arabesques de la faïence domestique, s’essaya à les imiter et y réussit quelquefois. Mais sa jeunesse ne lui permit pas de faire un long séjour dans cette fabrique, et, après avoir suivi pendant deux années les cours d’une école primaire où il prit les premiers éléments d’une instruction complétée plus tard par l’expérience, il lui fallut accompagner son père au chantier, lui apporter l’aide de ses bras et de son courage, et continuer avec lui l’état qui du moins assurait du pain à sa famille. A vingt et un an, en 1817, * il reprit son premier métier, et, jusqu’en 1825, fut chargé des peintures sur faïence dans les fabriques de Tours. C’est alors qu’il tenta ses premiers essais d’application des couleurs sur l'argile, sans idée pré-
POTIER DE TOURS
conçue il est vrai, et sans avoir encore conscience du génie (le mot est de M. Brongniart) qu'il devait déployer un jour dans son art.
En 182S, Avisseau, ouvrier intelligent et laborieux, simplificateur de procédés, ayant su apporter quelques réformes partielles à la construction des fours, et modifier dans une plus exacte mesure le mélange des terres argileuses et des matières minérales employées pour la couverte^ passa comme surveillant contre-maître dans la fabrique de faïence fine de Beaumont-les-Autels, près Nogent-le-Rotrou, appartenant à M. de Bezenval. Il lui fut permis de voir là pour la première fois un plat de Bernard Palissy. Ce fut une révélation.
L’idée d’imiter ces rustiques fiqulines traversa dès lors son esprit et ne le quitta plus. Ses essais durèrent dix-huit ans, « dix-huit années, dit-il lui-môme, « de recherches, de peines, de misères, de décep- « lions de toute sorte. » Simple ouvrier, occupé le jour à gagner le pain de sa famille, car il s’était marié, il dut consacrer une partie des nuits à ses tentatives. Ignorant les premiers éléments de la science, elles furent longtemps infructueuses. Après avoir acquis la certitude qu’il faisait fausse route en se servant d’agents dont il ignorait les forces, il se mit, sans maître et sans guide à étudier la chimie, la géologie, la botanique et l’histoire naturelle. Une fois maître
CHARLES AVISSEAU
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de ce til d’Ariane, il se lança à corps perdu dans le labyrinthe dont il ne devait sortir que vingt ans après. Il commence par reconquérir sa liberté, quitte Beaumont-les-Autels, et revient à Tours, où il s’installe dans une humble maison, en face de la cathédrale, dont les cloches ont dû bien souvent bercer ses tristes défaillances. Mais pour lui la liberté n’était pas 1e loisir, et il ne pouvait continuer ses travaux de prédilection qu’après avoir fait des saints en terre, des réparations de plâtres, de grossières sculptures, dont le produit nourrissait sa femme et ses enfants, comme il avait nourri jadis son père.
A cette époque de sa vie se rapporte une anecdote qui passe pour authentique à Tours et que je répète après l’avoir recueillie de divers côtés. Avisseau avait découvert les émaux pouvant se li(Juérier à la même température sans rien perdre de leur intensité; mais il lui fallait une meule pour les pulvériser, et, chose triste à dire, il ne possédait môme pas la modique somme nécessaire à cette acquisition. Il cherchait les moyens de se la procurer, lorsqu’on rêvant par les mes, il se heurte rudement contre un obstacle. Il trébuche, regarde k ses pieds, et reconnaît un énorme silex abandonné par des paveurs qui y avaient émoussé leurs outils. Ce fut un trait de lumière, il possédait sa meule, et, deux heures après, elle écrasait l’émail en une poudre imperceptible.
POTIER DE TOURS
Vers 1843 le succès commença à sourire à ses çfforls. Les argiles préparées par Avisseaù, sculptées et ciselées par son lils, chez lequel il avait trouvé un dévouement aveugle, couvertes d’un enduit translucide qui conservait toute leur valeur aux couleurs, sortirent du four intactes, sans soufflure, sans craquelure, faisant briller au jour l’éclat de leurs teintes si vives et si harmonieuses. Dès l’abord Avisseaù trouva un soutien dans M. Luzarche, qui le suivait depuis longtemps, et eut le courage de patronner un de ses compatriotes. La première pièce importante soumise par Avisseaù au jugement public figure dans le cabinet de cet amateur. D’autres pièces postérieures et d’une exécution déjà plus sûre d'elle-même figurent chez divers particuliers de Tours.
C’est alors, vers 184,ï, queM. Brongniart, directeur de la manufacture de Sèvres, ayant entendu parler des efforts et des succès d’Avisseau, vint le voir dans son atelier. Étonné de ses procédés et de leurs résultats, comprenant l’éclat qui en rejaillirait sur sa manufacture s’il parvenait à y attacher un pareil artiste, il proposa à Avisseaù d’entrer à Sèvres avec des appointements bien supérieurs à ce que rapportaient les travaux du potier. Il fit briller happât d’une fortune à ses yeux. Avisseaù refusa, préférant la pauvreté et la libre inspiration chez lui à Tasser* vissement de sa pensée chez les autres. M. Brongniart
CHARLES AVISSEAII
se vengea de ce refus en commandant un grand plat qui figure maintenant dans le Musée céramique de Sèvres, ou il tient fort bien sa place entre les Luca délia Robbia, les Palissy et les majoliques d’Espagne et d’Italie. Sur une indication que je devais supposer exacte, j’ai cbercbé dans 1e Traité des arts céramiques si M. Brongniart avait consacré quelques lignes à Avisseau, et je n’ai rien trouvé. Âvisseau, du reste, est coutumier du fait; et il est de notoriété à Tours qu’il a très-vertement repoussé les offres d’un marchand de curiosités de Paris qui lui demandait de ne pas frapper, comme il le fait, tous ses produits de son nom, s’engageant à les vendre comme des Palissy, et à partager avec lui les bénéfices de cette vente frauduleuse. L’honnéteté, comme toujours en pareil cas, n’a été ici que de l’intérôt bien entendu. En ne signant pas ses œuvres, Avisseau fût devenu un pâle copiste de Palissy. Il a préféré rester lui, et a bien fait.
A partir de 1843, les travaux se multiplient et les commandes augmentent. Le grand plat rustique date de 1845. La même année, il en fait un second exemplaire pour l’archevôque de Tours. En 1846, il composa un surtout pour M. Luzarche. En 1847, là'* princesse de Sagan lui commande un plat destiné à être offert au roi de Prusse. En 1848, madame la princesse Mathilde lui fait modeler deux dessous de
POTIER DE TODRS.
lampes, une de ses œuvres les mieux réussies. De cette année également date la visite du directeur général des Musées, ainsi que les commandes des ambassadeurs d'Angleterre et de Turquie. La réputation d’Avisseau avait désormais franchi les frontières de la France. En 1830, il compose pour M. Boquet un cadre de glace et un surtout de table représentant le combat de deux reptiles sous les feuilles d'un bananier. Je n’aurais pas fini si je voulais citer seulement les noms des personnes qui, depuis 18S0, sont venues s’inscrire sur le livre d’Avisseau, et dont les demandes absorbent maintenant tout son temps. Je signalerai, parmi elles, M. de Persigny, les préfets d’Indre-et-Loire et de la Loire-Inférieure, M. de La Tour-Maubourg, M. de Lezai-Marnezia, le ministre de Portugal, tous les grands propriétaires du département : MM. de Flavigny, Manuel, Marne.
La presse. Dieu merci, n’a jamais fait grand tapage autour de cette renommée tranquille. Avisseau n’a ni camarades, ni prôneurs. Si quelqu'un est le fils de ses œuvres, c’est bien lui. Les seuls recueils qui s’en soient occupés sont :
V Illustration, juin 1 847 . Article de M. Ijadevèze.
Le Musée des Familles, mars 1831. Article de M. Pitre-Chevalier.
L’Athenœum français, février 1833. Article de M. de Ghennevières.
CHARLES AVISSEAIÎ
C’est grâce aux indiscrétions de ces divers articles que nous avons pu composer le nôtre, car les notes que nous avons demandées h Avisscau lui-méme se bornent à vingt lignes de dates et d'indications, sans aucun commentaire.
Ce qui fait qu’Âvisseau est un artiste et non un artisan, c’est sa manière de travailler. Il sculpte et cisèle, mais ne moule jamais. Ce n’est pas un miroir qui réfléchit l’empreinte sans la conserver, c’est une intelligence qui observe, compare et modifie au gré de son idéal. Il ne copie pas, il crée; il n’imite pas, il transforme. Sauf de rares exceptions, ses repré- •sentations animales ou végétales sont empruntées au climat de la Touraine. Il a étudié, en artiste jaloux de surprendre les secrets de la nature , les mœurs et les aspects des animaux et des plantes.
Ces éloges, toutefois, ne sont pas sans restrictions, et, tout en rendant justice au talent d’Avisseau, nous devons dire ce qui lui manque et ce qui sans doute lui manquera toujours : c’est la finesse du goût. C’est là que Palissy est supérieur à Avisseau et à tous ses imitateurs. Égaux peut-être comme chimistes, l’égalité devient discutable quand on arrive au domaine élevé de l’art. En dehors de l’imitation des poissons ou des reptiles, Avisseau s’est rarement hasardé à tracer sur l’argile de ces délicates arabesques, de ces capricieux enroulements, où le génie de Palissy
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POTIER DE TQURS.
éclate plus encore que dans les représentations naturelles; ou, quand il l’a fait, il a toujours échoué. La délicatesse dégoût lui fait défaut, je le répète. Les émaux des deux potiers sont, d’ailleurs, impossibles à confondre. Ceux de Palissy, outre la supériorité dans l’harmonie des couleurs, rendent, quand on les frappe, un son clair, sonore, presque métallique. Au contraire, ceux d’Avisseau ont un timbre sec, sourd, que j’attribue à la différence de préparation de la pâte argileuse. Les couleurs vitrifiables dont se servait Palissy avaient pour base des oxydes arsénieux, sans doute plus dangereux à manipuler, mais qui s’incorporaient bien mieux avec la terre que ceux d’Avisseau, beaucoup plus innocents, mais ne formant enduit qu’à la surface et ne pénétrant pas au delà de quelques millimètres. Mais ce sont là des détails techniques étrangers au but de ce travail. Avisseau souffre de cette infériorité, et c’est afin que son fils n’ait pas à lutter contre les mômes regrets, c’est afin que l’instrument dans ses mains ne fasse pas un jour défaut à l’imagination, qu’il a voulu le mettre de bonne heure en communion avec l’art, lui en faire pénétrer les secrets, lui donner enfin une éducation en rapport avec Tes besoins et les goûts de son temps. Avant de reprendre sa place auprès des fourneaux de son père, Avisseau fils a longtemps étudié le dessin et l’ornementation, et c’est lui maintenant, dans
CHARLES ATISSEAU
leur association, qui est plus spécialement chargé de la partie artistique des œuvres dont son père surveille l’exécution pratique.
Les deux artistes, le père et le fils, passent aujourd’hui toutes leurs journées dans cet atelier que nous avons décrit au début. Charles Avisseau a aujourd’hui soixante ans, et les années n’ont refroidi aucune de ses facultés. Il est encore dans la vigueur de l’âge. C’est un petit homme robuste et vigoureux, chez lequel un front ouvert aux larges plans simples et nettement dessinés, un front dur, un peu bas, un véritable front de taureau, indique la ténacité du caractère, et que rien d’original ne distinguerait de tout autre paysan tourangeau s’il n’offrait à l’observateur un regard où s’est réfugiée toute l’histoire de son passé. Ce regard limpide, doux, comme l’ont en général ceux qui ont supporté une large part des initiations humaines, s’illumine d’un ardent rayonnement lorsqu’on énumère à Avisseau les richesses céramicfues qu’il ignore, ou lorsqu’on le force à revenir sur un passé dont tous les chemins ont été arrosés de scs sueurs et souvent de ses larmes. Son fils a la même douceur dans les yeux, mais relevée par une lueur d'inspiration qui lui donne un air distrait séant à la jeunesse.
Si l’on traverse la place de l’Archevêché, avant de tourner le coin qui conduit à la cathédrale, on aper-
POTIER DE TOURS
çoit à gauche un modeste rez-de-chaussée sur lequel est écrit le nom d’Avisseau. C’est la demeure du potier. Là sont déposés les rares produits de son industrie que l'empressement des amateurs ne lui enlève pas dès qu’ils sont sortis du four. Sa femme vous en fera les honneurs avec une simplicité à laquelle l’outrecuidance moderne donne une saveur unique. Si votre curiosité devient interrogative, elle vous répondra en tirant d’un vieux portefeuille tout usé les exemplaires des recueils qui ont consacré quelques lignes à son mari, et vous les offrira comme contenant sur lui beaucoup plus qu’elle n’en sait ellemême. Ce sont là ses lettres de noblesse, et cette illustration du travail n’a jamais récompensé des efforts plus persévérants et plus glorieux. ’
Juillet 1854.
La ville de Tours vient de faire une perte véritable dans la personne de Charles Avisseau, mort le 6 février dernier à l’âge de soixante-cinq ans et deux mois.
Fils d’un pauvre tailleur de pierres, .Avisseau avait exercé jusqu’à l’âge de vingt-trois ans le même métier que son père, lorsque la vue d’une faïence de Palissy lui révéla un monde nouveau. Poussé par le démon qui soutient les inventeurs, il voulut imiter la rustique figuline, et, sans éducation première.
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sans fortune, sans soutien, se mit résolument à l’œuvre. L’histoire des tâtonnements de Charles Avisseau est aussi belle et aussi douloureuse que celle de son maître Bernard Pal issy ; elle est plus longue. Je l’ai racontée ailleurs. La conclusion est la même. Après bien des années d’ohscures et persévérantes recherches, il put pousser aussi son sûpvjxa.
Les imitations modernes des faïences de Palissy sont nombreuses aujourd’hui, et les imitateurs sont très-habiles ; mais, pendant longtemps, Avisseau en a eu seul le monopole. Plusieurs des pièces sortant de ses fours figurent dans les plus riches cabinets. Le directeur de la fabrique de Sèvres, M. Brongniart, fut un des premiers protecteurs du pauvre potier, dont il resta toujours l’ami, et auquel il acheta un de ses plats les plus remarquables. Ce plat figure aujourd’hui au musée céramique de Sèvres.
Charles Avisseau a vécu pauvre et est mort pauvre. Cette pauvreté est le côté le plus glorieux de sa vie. Il a, à plusieurs reprises, repoussé énergiquement les propositions de riches marchands de Londres et de Paris qui lui demandaient de fabriquer pour eux des imitations de Palissy qu’ils eussent ensuite vendues comme authentiques. Avisseau s’y est obstinément refusé, et n’a jamais laissé sortir une pièce de chez lui sans la marquer de son estampille. Il produisait lentement et peu,
POTIER DE TOURS
Il laisse un fils associé dès son jeune âge à ses travaux et résolu à ne pas laisser périr entre ses mains la tradition paternelle. Ses imitations des faïences de Henri II ont déjà été remarquées à plusieurs expositions régionales. Espérons que la ville de Tours, dont le Musée ne possède aucune œuvre d’Avisseau, s’empressera de réparer un si injuste oubli.
Mars 1801.
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Une pénible cérémonie réunissait dernièrement dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois tout le personnel du musée du Louvre, autour du cercueil de M. Charles Sauvageot, mort le 30 mars à quatre heures du matin. C’était un dernier souvenir adressé au collègue affectueux et bienveillant, c’était un dernier devoir de gratitude envers un homme dont la libéralité avait résolu un problème insolulde au premier abord : enrichir le musée du Louvre.
Je n’ai pas à faire le panégyrique de M. Sauvageot : les simples et touchantes paroles adressées par le directeur des musées sur sa tombe rendraient ma tâche difficile. Son nom est connu de tous ceux qu’intéressent les choses d’art et d’intelligence. C’est celui du collectionneur le plus intrépide et le plus heureux du dix-neuvième siècle, si fécond en collec-
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lionneurs. Je veux seulement dire quelques mots de sa vie, vie d une modestie et d’une tranquillité parfaites, sans aventures, sans péripéties, toujours tendue vers un seul but ; le culte du beau, et dont tous les instants furent consacrés au soin de réunir les objets les plus délicats de ce culte.
Alexandre-Charles Sauvageot est né à Paris le 6 novembre 1781. Son éducation première fut exclusivement artistique, mais tournée vers une branche de l’art à laquelle ne devait pas être attachée sa notoriété. A dix-sept ans, en 1798, il obtint le premier prix de violon au Gonvervatoire nouvellement organisé. Sans fortune, réduit à chercher dans son talent des moyens d’existence, il entra vers 1802 ou 1803 k l’orchestre de l’Opéra comme second violon. Plus tard, vers 1806, je crois, il obtint une place dans l’administration des douanes. Les rares collègues qui sui-vivent à M. Sauvageot témoignent de sa scrupuleuse ponctualité à remplir ces dernières fonctions si peu en rapport avec scs goûts et la tournure de son esprit. Il ne quitta ses deux emplois que lorsque le temps eut sonné l’heure de la retraite. Il avait passé vingt-cinq ans à l’Opéra et trente à la douane.
Le goût des objets d’art, de curiosité, comme on dit maintenant, s’éveilla de bonne heure chez lui. Je lui ai entendu raconter que sa première acquisition
CHARLES SAÜVAGEOT. 277
datait de 1797. Il avait seize ans. C'était le Itoii temps! La tempête révolutionnaire avait dispersé aux quatre vents du hasard et jeté au coin de la borne des myriades d’objets — de bibelots, pour me servir de cet ignoble néologisme — amassés pendant des siècles dans les palais des princes, les communautés religieuses, les corporations laïques, les hôtels et les maisons des ricbcs.particuliers. L’occasion était tentante et magnifique; les avisés en profitaient. Pour ne citer qu'un fait, c'est alors que les marchands de Londres vinrent faire une rafle presque générale de ces «])leiidi(I(‘s porcelaines de Sèvres que l'on retrouve avec éluiinemcnt et dépit dans les manoirs do l’arislocralie anglaise. Le prix de ces merveilles n'était jias moins tentant, et je ne commettrai pas d’exagération en disant qu’en soixante années il a trois et quatre fois décuplé. Le marchand d’objets d’art tel que nous le voyons en 1860 n’existait pas, et rien ne pouvait faire prévoir les hautes destinées auxquelles était appelé ce genre d’industrie.
Au lieu de ces magasins « où tant d’or se relève en bosse w qu’il attire l’œil le plus exercé et séduit le connaisseur le plus sceptique , on ne trouvait que d’ignobles appentis formés par quatre planches et deux tréteaux et encombrés de pots égueulées ou de tessons ébréchés ; ou bien il fallait, à travers les cloaques les plus infects, pénétrer dans des repaires de
CHARLES SADVAGEOT.
chaudronniers auvergnats, et enjamber des détritus de ferraille, de plomb, de cuivre et d’étain. Ces taudis étaient des endroits mal famés. Le nom de marchands de bric-à-brac appliqué à ces industriels semblait presque une injure ; c’était toujours une ironie. Les audacieux qui s’aventuraient dans ces limbes passaient pour un peu fous ou tombés au dernier degré de la décrépitude. Une caricature du temps représente l’amateur de curiosités sous la ligure d’un vieux marquis, culotte courte, bas chinés, souliers à boucles, poudré, et les cheveux tombant derrière le dos et ficelés en queue de rat. Préférer les crédences du seizième siècle, les cabinets du dix-septième, les chantournages du dix-huitième, aux meubles dessinés par David, aux têtes de sphinx, et à l’acajou, c’était le comble du ridicule et de la démence ! M. Sauvageot acheta donc un objet, il en acheta deux, il en acheta quatre : il était fou ! Je le répète ; c’était le bon temps !
Ses premières acquisitions se concentrèrent sur la chinoiserie, et, dans la chinoiserie, sur les porcelaines. On peut voir dans son cabinet des assiettes payées trente sous en 1804, dont les pareilles se sont vendues 300 francs et plus à la vente de madame la duchesse de Montebello II y a bien là, en effet, de quoi désespérer une famille ! Mais en furetant les taudis où il faisait ses trouvailles, le jeune collection-
CHARLES SACVAGEOT.
neur rencontrait souvent un collègue de l’Opéra, M. Lamy, qui, plus âgé, avait réuni déjà un assez grand nombre de pièces rares, et lui faisait une concurrence insoutenable pour sa bourse. Le danger rend ingénieux et l’intérêt conciliant. Avec leurs faibles appointements et en surenchérissant l’un sur l’autre, ils eussent, comme on dit, mis le feu aux objets de leur convoitise. Ils s’entendirent donc. M. Lamy continua à surveiller la chinoiserie, M. Sauvageot concentra ses recherches sur les objets du moyen âge et surtout de la renaissance. M. Sauvageot n’était pas riche d’argent, mais il était jeune, bien portant, avait de bonnes jambes, l’œil exercé, il était riche'de temps. C’est avec ce capital qu’il commença sa collection. Célibataire , en outre, et habitant un véritable appartement de garçon, il dut forcément circonscrire ses recherches aux œuvres d’un petit volume, et repoussa toutes celles qui dépassaient une certaine dimension. Le sacrifice ne fut pas grand. Son goût fin et délicat le portait vers ce genre d’objets. Il eût volontiers appliqué à l’art ce que l’on dit de la nature : Maximè miranda in minimis.
L’accord conclu avec M. Lamy fut fidéle'ment observé. Sa résolution une fois prise, M, Sauvageot n’en dévia plus. Pendant cinquante ans (un demisiècle ! ) Paris n’eut pas de fureteur plus infatigable
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et plus patient. Doué de cet instinct qui finit par se développer comme le flair chez les animaux, quand un objet ne venait pas à lui, il savait le découvrir dans le recoin le plus impénétrable de la ville. Alors commençaient les mille transes et les mille bonheurs du collectionneur. Ne pouvant consacrer qu’une somme bien modique à la satisfaction de sa passion, il était contraint, pour devenir acquéreur, de déployer des trésors d’adresse et de ténacité. C’était l’Indien des prairies sur la piste d’un ennemi. Il fallait échapper au marchand qui l’ajustait avec un prix exorbitant, et atteindre l’objet abrité derrière le prix. M. Sauvageot fut rarement malheureux. Le succès développa son goût, son goût rendit le succès de plus 'fen plus certain. Pendant cinquante ans les émaux de Limoges vinrent se joindre aux Faenza; les Bernard Palissy aux faïences de Henri II ; les ivoires aux bois sculptés, les verres de Venise et de Murano aux faïences de Nevers et de Rouen ; les médaillons en buis aux bronzes florentins ; les retables aux crédences; les miniatures aux vitraux, les bijoux aux orfèvreries, la tapisserie à la toreutique, la damasquinure à l’intaille, les aiguières au galbe élégant aux plats amatoria ou aux maestro Giorgio à reflets métalliques. Pendant cinquante ans tout ce que la main inventive et élégante des artistes de la renaissance a peint, ciselé, dessiné, gravé, fondu, coulé
CHARLES SACVAGEOT.
dans les matières les plus diverses et souvent les plus réfractaires, est venu prendre place dans ce petit logis où l’heureux collectionneur avait fini par trouver à peine la place de son lit , et d’où il s’était fait une loi de ne rien laisser sortir — que lui , le brave et excellent homme !
On demandait à Newton comment il avait pu arriver A découvrir les lois- immortelles qui portent son nom. En y pensant toujours, répondit-il. Je ne veux pas faire de sots rapprochements ; mais, du petit au grand, je veux dire que c’est en ayant l’esprit toujours tendu vers le môme but, en se levant tous les matins avec la même idée,, que M. Sauvageot en était arrivé à réunir cette collection, une des gloires du Louvre et un objet d’envie pour les musées d’Europe,
A mesure que M. Sauvageot avançait dans la satisfaction de ses désirs, les difficultés augmentaient. Son habileté avait développé celle des marchands ; son goût avait éveillé le goût d’hommes d’esprit et de loisir qui devenaient pour lui de redoutables concurrents. A partir des premières années de la Restauration, il rencontra dans MM. Dusommerard, Préaux, de Monvillc, Revoil, Durand, Debruge- Duménil, des amateurs avec lesquels il fallut compter. Il avait sur eux, il est vrai, l’avantage de l’acquis, du temps et d’un noyau déjà formé. Et
CHARLES SAUVAGEOT
d’ailleurs en touchant à ces gracieux produits de l’art il semble que l’esprit s’épure, s’élève et perde de son âpreté. Les rivalités prennent les formes courtoises de la concurrence ; on se livre des combats, mais ce sont des combats à armes émoulues, se saluant avant de croiser le fer et se serrant la main après la fusillade des enchères. En 180S, M. Sauvageot était un fou; en 1813, il n’était plus qu’un maniaque. Original en 1820, il devint une célébrité en 1830.
On sait quelle impulsion le mouvement romantique donna à la mode du côté des œuvres nationales du moyen âge et de la. renaissance. La collection de M. Sauvageot devint, avec celte de M.Dusommerard, un des arguments les plus souvent employés par les ultra-romantiques dans leurs discussions pour le moyen âge. Tout ce bruit ne l’émut pas : nature délicate et réservée, le grand jour l’offusquait; la publicité, une publicité grossière lui déplaisait souverainement ; et bien peu parmi ceux qui vantaient le plus ses richesses avaient été admis à les voir. Il eût volontiers pris pour devise VOdi profanum vulgus d’Horace, s’il ne s’en était pas composé déjà une résumant sa vie entière et donnant le cachet de sa personnalité : Dispersa coegi.
Ce tapage, d’ailleurs, en attirant sur lui l’attention, lui rendait plus difficiles ces trouvailles, ces bons
CHARLES SAUVAGEOT
coups qui font la joie des collectionneurs, et qui, du reste, commençaient à devenir rares. Il n’en continua pas moins à augmenter ses trésors, déplorant la dureté des temps et se résolvant à payer quelquefois 3 ou 400 fr. ce qu'il avait jadis pour quelques écus, et ce qui se compte aujourd’hui par dizaines de mille francs. C’est de cette époque (1833) que date un portrait au crayon fait par M. Henriquel-Dupont, son ami, et qui, gravé en 1852, est devenu aussi précieux par le travail souple, simple et large de l’habile graveur, que rare par la difficulté avec laquelle M. Sauvageot le distribuait à ses amis. Avant peu cette gravure seule excitera bien des convoitises parmi les collectionneurs.
En 1829, après l’acquisition faite par le roi Charles X des cabinets llevoil et Durand, après celle faite par le gouvernement de Juillet de la collection Dusommcrard, après la dispersion des collections de Monville et Debruge-Duménil, la collection Sauvageot était devenue la plus riche et la plus curieuse de Paris et celle dont l’accès était le plus dif- (icile. Il fallait en quelque sorte, pour y être admis, présenter un certificat de connaisseur. Ce n’est pas moi qui blâmerai cette susceptibilité. Il est si pénible quand on apprécie les belles choses, quand on a pu pénétrer dans les secrets de l’art, de voir admirer à faux, de rencontrer de l’indifférence pour un chef-
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d’œuvre et de l’enthousiasme pour une médiocrité. M. Sauvageot ne comptait pas les éloges, il les pesait, et le silence chatouillait plus agréablement son amour-propre que de bruyants compliments. Petits et grands, nous savions bien cela autour de lui, et c’est à cette connaissance que nous avons dû de lui voir répondre par tant de bienveillance au respect que nous lui témoignions.
En 1853, une compagnie de marchands anglais offrit à M. Sauvageot 500,000 fr. de sa collection, argent sur table. Je l’ai déjà dit ; il n’était pas riche ; c’était une fortune qui lui tombait du ciel, il refusa.
. Voici pourquoi : dans ses chasses aux belles choses, il avait souvent été froissé de voir, au moment où, à force de ruse, de souplesse, de persévérance, il allait devenir acquéreur d’un objet longtemps désiré, cet objet lui échapper et devenir la propriété du premier passant venu, qui n’avait sur lui que l’avantage de la fortune. La puissance du sac d’écusle révoltait. Les banquiers, ainsi qu’il appelait tous les gens riches, lui agaçaient les nerfs. Il se refusa à l’idée que cette collection, amassée avec tant de soin, caressée avec tant de goût, que toutes ces œuvres dont la réunion avait rempli la vie d’un homme, et qu’il aimait comme une mère aime ses enfants, se disperse raient aux vents des enchères et s’en iraient orner les vitrines de l’ostentation ignorante, n’ayant
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d’autre droit à un pareil honneur que le hasard de la fortune. La pensée d’un pareil sacrilège le rendait malade. Et pourquoi ne le dirais-je pas? Il était heureux, de penser que son nom ne mourrait pas avec lui ; et que, lorsque tant de dons particuliers vont successivement enrichir les musées étrangers, il pourrait, lui, en léguant l’œuvre de toute sa vie à un de nos grands dépôts publics, rétablir l’équilibre, et contribuer ppur sa part à maintenir la suprématie intellectuelle de la France. M. Sauvageot refusa donc l’offre qui lui était faite, et, dans le courant de 1856, céda gratuitement sa collection au musée du ïiOuvre, à la condition de ne pas recevoir de traitement, afin, disait-il, qu’on ne pût pas croire qu’il avait voulu faire une affaire ; d’en être le conservateur honoraire ; et que le public n’y fût admis qu’après son décès. S. Exc. M. le ministre d’État accepta le legs, et par un décret du 4 mars 1857 nomma M. Sauvageot conservateur honoraire. Quelque temps après il recevait la décoration de la légion d’honneur. Ce n’était pas du reste le premier acté de générosité de M. Sauvageot envers un établissement public. En 1840 il avait offert au cabinet des médailles une pièce manquant à un jeu d’échecs en ivoire et dont le hasard l’avait rendu possesseur.
Au moment de se dessaisir de toutes ees œuvres
CHARLES SAUVAGEOT
si chères et si précieuses, M. Sauvageot voulut se rendre compte de leur nombre et de leur valeur. Il en fit dresser un inventaire conjointement avec un expert qui s’engagea sur parole à estimer chaque objet au prix qu’il le payerait lui-méme. Il trouva en tout 1,680 objets divisés en 32 séries dont voici les principales : verreries, lül ; faïences italiennes, ^ émaux, ^ faïences de Palissy, ^ os et ivoires, 90; bronzes , bois, 142; meubles, 6^ armes, 100 ; céramique orientale, tableaux et gouaches, 9^ vitraux, ^ bijoux, 430.
L’estimation atteignit le chiffre exact de 389,200 francs. Enfin, la lÜHÎralité de M. Sauvageot ne s’arrêta pas là, et, pendant les trois années qu’il passa au Louvre, il augmenta encore sa collection de 32 pièces d’une valeur de I à 8,000 francs. C’est donc un cadeau de près de 600,000 francs qu’un particulier pauvre a fait au musée du Louvre, et, au prix toujours croissant que depuis 1859 fous ces objets ont atteint dans les ventes publiques, je ne serai pas loin de la vérité en affirmant que si cette belle collection était aujourd’hui soumise aux enchères, elle dépasserait 800,000 francs. Quel éloge aurait l’éloquence de ces chiffres!
C’est au milieu de ces trésors qui lui rappelaient l’histoire de soixante années de sa vie que s’est éteint, le 3Û mars dernier, M. Sauvageot, laissant à
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ceux qui ont pu l’apprécier le souvenir de ses droites et nobles qualités, et à l’iiistoire de l’art l’impérissable mémoire d’un des amateurs les plus distingués qui furent jamais.
Avril 1860,
Piris. — Imprimerie P.*A. BÜURDIER et C, 30, rue Haiarine.