LA LL'HlUSlTÉ
j)lus riches alors que celles du roi Son goùl personnel se doublait ici des habitudes d’élégance et de somptuosité des riches princes italiens qu’il avait connus dans sa jeunesse. La grande Mademoiselle, dans ses Mémoires, nous a laissé la description d’une loterie tirée chez le cardinal en 1656, description (jui donne un aperçu suffisant de ce que contenait son cabinet. Quant au cabinet même, c’est la galerie où sont déposés aujourd’hui les manuscrits de la Bibliothèque impériale, a M. le cardinal, écrit-elle,
agit d’une manière fort galante et fort extraor- « dinaire. Il pria à souper Leurs Majestés, Monsieur, « la reine d’Angleterre, la princesse sa fille et moi. « Nous trouvâmes son appartement fort ajusté. Il « mena les deux reines, la princesse d’Angleterre et « moi dans une galerie qui était toute pleine de ce « que l’on peut imaginer de pierreries et de bijoux, « de meubles, d’étoffes, de tout ce qu’il y a de joli (c qui vient de Chine, de chandeliers en cristal, de « miroirs, tables et cabarets de toute manière ; de « vaisselle d’argent, de senteurs, gants, rubans, « éventails. Cette galerie était aussi remplie que les « boutiques de la foire, hors qu’il n’y avait rien de
t. M*'' lo duc d’Aumale a retrouvé dans les papiers de la maison do Condé une copie de l’inventaire fait après la mort du cardinal. Il en a fait l’objet d’une très-remarquable publication sous ce titre ; Inventaire de tous les meubles du cardinal Mazarin. Londres : Wiltingham et Wilkins. I8C1.
LA OimiÜSITE.
« reluit; tout était choisi avec soin. On disait que M c’était pour faire une loterie qui ne coûterait rien. « Je ne le pouvais croire ; il y avait pour plus de cinq « cent mille livres de hardes et de nippes. Deux jours « après l’on tira la loterie. Il n’y avaitpoint de billets <( blancs ; il donna tout cela aux dames et aux sei- « gneurs de la cour. Le gros lot était un diamant de « quatre mille écus, que le sort donna à La Salle, « sous-lieutenant des gendarmes du roi. Cette galante « libéralité était extraordinaire, et je pense qu’on « n’avait jamais vu en France une telle magnificence.»
Léguées par testament au jeune Louis XIV, ces merveilles allèrent décorer dans le palais naissant de Versailles le Cabinet des bijoux^ qui, sous le n® 137, contient aujourd’hui les gouaches de Blaremberghe. Voici ce qu’en dit Piganiol de la Force : « Pour ne « pas revenir sur mes pas, je dirai qu’on entre par « cette pièce dans le Cabinet des bijoux, autrement « des médailles, et qu’on peut appeler cabinet de l’art « et de la magnificence, car on ne sait ce que l’on « admire le plus ici, ou l’or et l’azur prodigués, ou « la manière dont les ouvriers ont enrichi l’un et « l’autre. Ce cabinet est tout entouré de glaces, et « dans les niches il y a des gradins qui sont chargés M de bijoux, de même que quantité de consoles*. »
\ . Description de Versailles, par Piganiol de la Foree. i* édit. Paris. 1719. 2 vol. in-12.
A partir de Louis XIV, le goût du faste qui dominait chez le souverain descend des princes aux riches particuliers. curiosité prend rang parmi les ridicules, les railleries de La Bruyère en sont la preuve. Les cabinets s’augmentent et se multiplient dans une singulière et amusante proportion : Jahach, Florent le Comte, Michel de Marolles, la Palatine, mère du Régent, Boule. Puis le dix-huitiéme siècle arrive avec sa civilisation aiguisée. Les ventes répétées et de plus en plus fréquentes développent le goût ou la manie de la curiosité. Chacun se cantonne dans une spécialité à laquelle il donne de la valeur en la circonscrivant. Le premier volume du Trésor de la Curiosité, de M. Charles Blanc, ne contient pas moins de 184 indications de ventes, depuis celle de la comtesse de Verrue, le 27 mars 1737, jusqu’à celle de l’abbé de Juvigny en 1779, c’est-à-dire pendant quarante-deux ans. Citer parmi ces cent quatrevingt-quatre noms ceux de Crozat, de Quentin de Lorangère, d’Angran de Fontpertuis, du comte de Vence, dcM. de Julienne, du duc de Choiseul, de Mariette, de Blondel de Gagny, de Randon de Boisset, du prince de Conti, c’est rappeler à l’esprit de tous les plus grandes illustrations de la curiosité.
La Révolution ne devait pas calmer cette fureur. La perturbation qu’elle apporta dans les fortunes, en jetant sur le marché les héritages de familles en-
tières d’émigrés, fil immédiatement baisser les prix eji même temps que les convoitises s’éveillaient. Les ventes furent nombreuses à cette époque ; les catalogues en font foi. Toutefois la France était trop pauvre pour profiter de celte abondance imprévue. Outre les moyens qui lui manquaient, elle n’avait ni le temps ni le goût de s’en occuper. Notre voisine l’Angleterre, qui était alors aussi riche que nous étions pauvres, aussi tranquille que nous étions agités, profita de cette dépréciation. C’est pendant les dix années de 1792 à 1802 que vinrent se former en France ces magnifiques collections anglaises, dont l’exposition de Manchester, toute somptueuse qu’elle fût, n’a fait connaître que la moindre partie. Toutefois, avant de mourir, l’ancien régime devait nous laisser un dernier document de sa richesse et de son goût, le suprême et le plus vertigineux de ses éblouissements, dans V Inventaire des bijoux, pierreries, tableaux, pierres gravées de la couronne^, rédigé en mai 1791 par les commissaires Bion, Ghrislin et Delattre, députés à l’Assemblée nationale. Ce qu’à celte époque les armoires du Garde-Meuble contenaient de merveilles de tout genre, de toute dimension, de toute espèce, trouble l’imagination. Un mot le fera comprendre. L’estimation faite au
t. 2 vol. in-8°. Paris. Imprimerie nationale, 1791.
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