‹ La czarine; drame en cinq actes et en proseChapitre 11 sur 94 · ACTE I, SCËNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCËNE III

MENZIKOFF, effrayé.

Plus bas! plus bas! de grâce!...

Depuis ce jour, il se peut, je le crains, que je n'aie pas assez déguisé le dégoût qu'il m'inspire et qu'il n'a pu comprendre ou deviner! Il partit, appelé par de nouvelles guerres, par de nouveaux travaux, et, pour la première fois, il ne m'ordonna pas de raccompagner. Il me laissait, il est vrai, sous votre surveillance, l'empire à gouverner; aussi, depuis plusieurs mois, dans ce palais de Pétérof qu'il vient d'élever à grands frais... son Versailles, à lui, je m'occupais sans relâche, et pour m'étourdir; de tous les soins qui m'étaient confiés ; le soir seulement et à l'heure où chacun est retiré, je descendais dans les jardins du palais, et, il y a un mois, ma promenade solitaire me conduisit près d'un pavillon où j'entendis causer et prononcer ce nom qui me fait toujours tressaillir... celui de Mœns de la Croix. C'étaient de jeunes seigneurs qui tous plaignaient son sort; un seul, dont je ne connaissais pas la voix, semblait l'envier. « Aimer la czarine, disait -il, « c'est déjà un bonheur! je n'en sais qu'un plus grand, celui « d'être aimé d'elle! Oui, messieurs, chacun son ambition, mais « pour une gloire pareille je risquerais avec joie la Sibérie ou la « hache !... » On répondit par un éclat de rire... et je m'éloignai, je disparus dans l'ombre. Le lendemain, à la réception du soir, je me pris, malgré moi, à écouter avec plus d'attention les différentes voix qui frappaient mon oreille ; aucune ne me rappelait celle de l'inconnu... lorsque le comte Zouboff, grand maître des cérémonies, me présenta un jeune Polonais, arrivé depuis la veille à Saint-Pétersbourg. L'étranger s'inclina avec respect devant moi, et aux premiers mots qu'il m'adressa, je tressaillis! C'était le jeune comte Sapieha !

MENZIKOFF

Le fils du général !

J'évitais de lui adresser la parole et même de le regarder, et cependant il me fut impossible de ne pas remarquer combien ses manières distinguées et polies, son bon ton et sa grâce contrastaient avec les formes rudes et incultes de nos boyards et surtout avec l'élégance d'imitation et d'emprunt de nos jeunes seigneurs

russes, élégance européenne greffée par le czar sur un fond asiatique. J'aurais pu attribuer au souvenir de la veille cette prévention, cette préférence involontaire, si nos dames de la cour n'avaient pris soin de la justifier par leurs suffrages ! Bientôt les plus belles, les plus fières, s'empressèrent de lui prodiguer leurs plus doux sourires, elles semblaient solliciter ses regards, se disputer ses hommages! et moi, le voyant séduit par leur beauté ou leur coquetterie, je détournai la tête en silence, m'efforçant de cacher à tous les yeux le trouble que je cherchais à combattre et que je ne pouvais vaincre... Oui, sans que jamais il l'ait soupçonné, sans l'avouer à personne, sans me l'avouer à moi-même, je l'aimais! mon cœur fatigué d'ambition, rassasié de grandeurs, brisé par des scènes terribles, retrouvait avec délices des illusions et des rêves! cet amour sans avoir et sans espérance, cet amour auquel je m'abandonnais, sans y croire, m'avait rendu une existence nouvelle! par lui j'oubliais les tourments de ma vie et les ennuis du trône, par lui mes jours moins sombres ressemblaient à ces nuages qui parfois s'entr'ouvrent et laissent voir le ciel!... Rassure-toi, les nuages se sont refermés, adieu pour toujours, adieu mes derniers rêves ! Tu l'as entendu tout à l'heure... il refuse cette place qui l'aurait retenu à la cour! demain je pars pour Ladoga et lui pour la France!... l'espace et le devoir nous séparent!... oublie ce que je t'ai dit, comme je l'oublie moi-même!... nous ne nous reverrons plus ! (Eue s'assied à gauche.)

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