‹ La czarine; drame en cinq actes et en proseChapitre 10 sur 94 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Il serait possible!...

MENZIKOFF

Comme il a chargé Jakouski , son favori actuel , de lui rendre compte des miennes... Je le sais et ne m'en étonne pas ! le czar brise volontiers le marchepied qui lui servit à s'élever. Aux vieilles amitiés que le temps attiédit, il préfère la chaleur d'un zèle récent. Son nouveau favori lui inspire plus de confiance que moi, car ma fortune est faite et la sienne est à faire ; aussi, dans la ferveur de son ambition naissante, Jakouski est homme à nous dénoncer tous les deux, moi, pour ne pas avoir dénoncé Votre Majesté...

Et moi!... pourquoi?...

MENZIKOFF, souriant.

Pourquoi?... Faut-il vous le dire?... (La regardant.) Eh mais!... Votre Majesté est émue! qu'elle se rassure ! Pierre peut faire des ministres... mais non pas des talents, et cet homme d'État, improvisé par le caprice du maître , n'est pas encore assez habile pour deviner ce que moi , vieux courtisan , j'ai su à peine lire !.... Depuis un mois, une pensée constante vous préoccupe et vous absorbe !

Erreur .... (Elle s'approche du canapé à gauche sur lequel elle s'assied.)

MENZIKOFF

Je vous connais trop bien pour me tromper! J'ai cru d'abord qu'il s'agissait de quelque grand projet digne de vous, de ces desseins hardis dont la témérité est prudence, d'un de ces coups bien frappés qui changent la face d'un empire !

LA CZARINE, vivement.

•i!... conspirer!...

Moi

MENZIKOFF

Je l'espérais du moins... il n'en est rien! Si telle eût été votre idée, vous l'eussiez dérobée à tous les yeux sous un air plus riant ! vous vous seriez entourée de tous ceux dont le zèle ou le ressentiment pouvaient vous servir ; les bals, les fêtes eussent déguisé et favorisé vos réunions et vos desseins! rien de tout cela, votre tristesse, votre isolement, la cour que vous semblez fuir, des

larmes que j'ai souvent surprises dans vos yeux... tout me dit qu'un autre sentiment fait pâlir votre front ou battre votre cœur ! Achevez, ma souveraine, confiez-vous à moi?... je ne veux savoir, que pour veiller sur vous et éloigner le péril !

LA CZARINE, tristement.

Le péril, s'il' y en a eu, est passé! et je puis en parler à vous, mon seul ami, comme le matelot qui, à l'abri du danger, aime à redire la tempête! Ainsi que moi, ainsi que toute la cour, vous avez frémi, il y a un an, de l'horrible aventure qui fit tomber sous la hache du bourreau une imprudente et généreuse victime!...

MENZIKOFF

'Mœns de la Croix!... dont l'amour fatal...

LA CZARINE, se levant .

Amour que jamais je n'encourageai! je te le jure! je l'atteste devant lui, devant son ombre sanglante, devant Dieu qui m'entend!... Mais admis dans mon intimité par sa sœur Anna, ma première dame d'honneur, accueilli par moi avec bonté, il s'était épris d'une folle passion qu'il fallait plaindre et non punir de mort!... La jalousie de Pierre, jalousie effrénée qui ne raisonne pas, qui n'écoute rien, commença par frapper, quitte à juger et à se repentir plus tard ! sans redouter pour lui et pour moi la honte d'un éclat qui devait compromettre mon honneur, il condamna Mœns de la Croix à mort, il condamna au knout et à la Sibérie Anna Mœns, sa sœur!... c'était l'acte d'un furieux... Mais le soir même, il dirigea ma voiture vers l'endroit du supplice, au pied du poteau où étaient attachés les restes de sa victime ! il me força de contempler cette tête sanglante, ces lèvres décolorées qui, en mourant peut-être, avaient murmuré mon nom! Accablée d'horreur, j'eus le courage de ne pas frémir! mon visage ne trahit pas ces paroles que prononçait mon cœur : Tigre, je te hais!... (Avec chaleur.) Oui... c'est dans ce sang que toute reconnaissance, que tout amour s'est éteint! ce n'est plus, à mes yeux, de la main du czar mais de celle du bourreau que j'ai reçu la couronne qui brille sur mon front, et dans la pourpre même dont il m'entoure,

je ne VOiS encore que du Sang ! (Elle passe virement à la droite du théâtre.) f.

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