ACTE I, SCÈNE I
resté en Pologne et grand maréchal de la diète , votait en faveur du roi Auguste, que soutenaient les armes du czar ; il avait même accepté un commandement important dans les armées russes, et, blessé dangereusement dans la campagne de Suède , il m'écrivit de venir recevoir des adieux qu'il croyait les derniers ! Grâce au ciel, il n'en est rien ! Après une longue convalescence, il est hors de danger, et je vais bientôt, je l'espère, quitter la Russie!
VILLERBECK, souriant.
Je ne le crois pas !
SAPIEHA
Et pourquoi, s'il vous plaît?
VILLERBECK.
Il y a deux jours, et pendant son dîner, le czar recevait un rapport de Jakinski, son nouveau favori, que l'on nomme Y œil du czar! capitaine des gardes, chargé de la police du palais et de la ville!... l'homme le moins bavard de la cour, car il ne dit jamais que deux mots : Oui, Sire!...
SAPIEHA, souriant.
Mais il paraît qu'il regarde... et fait des rapports !
VILLERBECK.
Et dans celui que le czar parcourait à demi-voix, il était question d'un jeune Polonais, le comte de Sapieha, fils du général de ce nom! « Sapieha!... dit le czar, je l'ai vu à mon voyage en « France ! c'était un des jeunes seigneurs à la mode, un des illustres « de la régence! Et dans ma cour à demi barbare, où le bon ton, « l'urbanité et les belles manières sont inconnues, sa présence « fera bien ! Je veux qu'il reste !
SAPIEHA, avec ironie.
Je veux!...
VILLERBECK.
« J'ai emprunté, continua-t-il, à Fontainebleau et à Marly leurs « palais, leurs jardins, leurs eaux jaillissantes; c'était aisé! Mais « acclimater sur les bords d^ la Néwa et dans les m récages de « Pétersbourg les mœurs et les habitudes élégantes de Versailles... « c'est plus difficile! Ce sera!... et si j'offrais au fils du général a Sapieha une place à ma cour... »
SAPIEHA
Je refuserais !
VILLERBECK, étonné
Refuser le czar !
SAPIEHA
Que voulez- vous? le souverain qu'on nomme Pierre le Grand n'a jamais eu mes sympathies. Au contraire,., pour des raisons à moi connues... je le déteste!
VILLERBECK.
Eh bien! moi je l'aime ! Avec lui, il faut que chacun obéisse, et sans réplique; que tout cède à sa volonté! car la loi... c'est lui ! et un empire que l'on gouverne comme un vaisseau, cela me va , cela me convient. Je l'aime se promenant à pied sur nos ports, dans nos arsenaux, avec sa redoutable dubina, son gros jonc à pomme d'ivoire, que tout le monde connaît dans l'empire, depuis les derniers fonctionnaires publics jusqu'aux sénateurs , jusqu'à son favori même, le prince Menzikoff ! Je crois me voir à bord, la garcette à la main, distribuant mes ordres à tout mon équipage, depuis le mousse jusqu'au lieutenant! C'est ainsi qu'on administre !
SAPIEHA
En Russie !
VILLERBECK.
Voilà comme on crée, à vue d'œil , des flottes, des ports, des fortifications; comme Ton change en une ville superbe des marais infects.
SAPIEHA
En y engloutissant par année cent mille malheureux.
VILLERBECK, froidement.
Peut-être plus!... c'est possible! Mais le grand homme s'est élevé à l'extrémité de son empire une capitale qui excite l'admiration de l'Europe! Du reste , nous avons décidé, par un ukase, que le Moscovite ne possédant rien, tout appartenait au czar! Il s'ensuit que tous ses sujets sont, de droit, ouvriers admis à travailler pour lui toute leur vie; voilà pour les fabrique^!... qu'il