‹ La czarine; drame en cinq actes et en proseChapitre 3 sur 94 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

est le seul négociant de la Russie ; voilà pour le commerce ! Bien plus , il s'est déclaré le seul cabaretier d'un empire où tout le monde est ivrogne... ce qui lui constitue un revenu inextinguible, comme la soif de ses sujets... revenu auquel nous contribuons souvent ensemble!... car Sa Majesté ne dédaigne pas de boire • avec moi !

SAPIEHA

En effet, amiral, je crois me rappeler que vous buvez bien!

Le czar, mieux encore , trente, quarante verres de suite, sans qu'il y paraisse!

SAPIEHA

C'est une grande capacité !

VILLERBECK.

Un grand homme! qui même en s'enivrant ne songe qu'à réformer son peuple ! Un génie civilisateur !

SAPIEHA

Qui aura immolé la moitié de ses sujets, pour apprendre à vivre à l'autre moitié.

VILLERBECK.

Que voulez-vous? il faut qu'il arrive!... et il est pressé! Il a son but!

SAPIEHA

Qu'il est facile d'atteindre ! quand on brise tout sur son passage, quand aucun frein ne nous arrête!... On trame contre lui d'obscurs complots! (Avec ironie.) Et au lieu, comme nos souverains d'Europe, de perdre son temps à la recherche des vrais coupables, au lieu de s'astreindre à ces obstacles gênants qu'on nomme justice ou tribunaux , il fait massacrer en masse quinze ou vingt mille vieux soldats, compagnons d'armes de son père!... Il est vrai , comme vous le dites, qu'il est pressé , et cela épargne du temps et des frais; il pousse même l'économie jusqu'à servir lui-même de bourreau! C'est à table, au dessert, qu'on lui amène ses victimes, et, joyeux convive, la hache et le verre à la main, il fait tomber une tête à chaque gobelet qu'il vide!... Je passe sous silence sa sœur, renversée du trône! et sa première femme, condamnée au knout et à la réclusion! et son propre fils

immolé de sa main... Tenez, Villerbeck, ne parlons plus de ce tyran sanguinaire et grossier qui excite votre admiration, qui ne m'inspire à moi que dégoût , et dont la renommée me prouve seulement que dans le Nord on est grand homme et grand monarque

à bon marché! (sapieha va s'asseoir sur le canapé à gauche.) VILLERBECK.

Eh! par la mordieu! on n'est pas parfait! mais aux détails près,

l'ensemble est magnifique! (Allant s'asseoir près de Sapieha sur le canapé à

gauche.) Vous avez dû trouver dans Pétersbourg, des objets dignes de votre admiration, je ne vous parle pas de nos beautés moscovites... (D'un air fin.) auprès desquelles, vous avez eu comme toujours des succès brillants!

SAPIEHA, toujours assis.

Moi!...

VILLERBECK, assis près de lui.

Le rapport en parlait.

SAPIEHA

Preuve qu'il ne faut pas se fier aux rapports !

VILLERBECK.

Celui-ci contenait même quelques anecdotes qui ont fait rire le czar!... car il rit quelquefois!... et alors, moi aussi! il était question entre autres aventures d'une princesse Lapoukin qui vous adorait, d'une petite comtesse Bestustchefft qui faisait des folies pour vous... car il paraît, mon cher comte, que malgré le climat, les ardeurs sont les mêmes, et qu'ici comme à Versailles, comme à Varsovie, vous aimez toujours les femmes!

SAPIEHA, souriant.

Toujours! Et vous, amiral?...

VILLERBECK.

Moi, franchement j'aime mieux le vidercôme et le flacon de rhum... c'est d'un abord facile. .. tandis que les femmes auxquelles il faut plaire, c'est ennuyeux!... c'est long!

SAPIEHA, riant.

Et vous êtes pressé!... comme le czar... votre maître...

VILLERBECK.

Mais vous qui avez le temps et surtout l'habitude des conquêtes, qui avez- vous préféré?

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