‹ La czarine; drame en cinq actes et en proseChapitre 74 sur 94 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE CZAR, SAPIEHA, entrant parle fond.

LE CZ AR , se retournant.

Ah ! monsieur le comte Sapieha !

SAPIEHA

Ciel ! le czar !

LE CZAR, toujours assis.

Approchez, monsieur. Je suis occupé... j'ai peu de temps à vous donner... hâtez-vous donc de me comprendre et de me répondre... (Froidement et après l'avoir pendant quelques instants regardé en silence.)

Vous aimez la czarine?...

SAPIEHA

Moi, Sire... une pareille accusation!... J'aime la comtesse Sapieha, ma femme!

LE CZAR

Cela n'empêche pas!

SAPIEHA

Je n'aime qu'elle au monde... je l'atteste devant Votre Majesté et devant Dieu !

LE CZAR

Je change alors la question : vous êtes aimé de la czarine?...

SAPIEHA

C'est une odieuse calomnie !

LE CZAR

Pas de phrases... je vous ai dit que je n'avais pas de temps à perdre... La czarine vous aime, tout me le dit...

Et moi, dussé-je donner un démenti à Votre Majesté, dussé-je braver sa colère...

LE CZAR, froidement.

Est-ce que je suis en colère?... Je suis de sang-froid , vous le

voyez... et j'attends de vous le même calme, car il s'agit ici, non de ce que vous pensez... mais d'affaires d'État... et alors je ne me fâche jamais... la colère empêche de bien voir!... Asseyez- vous... je vous le permets, (a sapiez, qui vient de s'asseoir.) Écoutez-moi bien! Ma première femme, Eudoxie, qui conspirait contre l'empire... et contre moi... s'était alliée, pour ce dernier complot, au général Gleboff. . . J'aurais pu faire prononcer l'arrêt de mort d'Eu-

doxie... je ne fis prononcer que le divorce Vous remarquerez

que ce divorce me convenait : il me rendait la liberté, il éloignait de moi une femme que je n'aimais plus, et la reléguait dans un couvent où elle est encore!... Commencez-vous à comprendre?...

SAPIEHA

Non, Sire!...

LE CZAR

Je croyais qu'on avait en Pologne plus d'aptitude aux affaires d'État... J'achève donc... 11 m'a plu de placer Catherine sur le trône... il me plaît aujourd'hui de l'en faire descendre... Mais devant le sénat et devant la nation... il me faut un motif... Elle me l'offre d'elle-même... car elle m'a trahi! Elle vous aime... j'en suis sur!... j'en ai la conviction!... Je n'en ai pas de preuves authentiques... pas encore du moins... et pour abréger, autant que pour avoir des documents certains... c'est à vous que je m'adresse...

SAPIEHA, surpris et ne pouvant se contenir.

Quelle indignité! Jamais! (se reprenant.) Quand j'en aurais... Et je n'en ai pas !

LE CZAR

C'est par cette seconde phrase qu'il fallait commencer... la première étant déjà une imprudence dont je prends acte... (Mouvement d'indignation de sapieha.) Asseyez-vous donc!... Je continue. A ce prix, vous sauvez Catherine... je lui fais grâce, je le jure. Je fais prononcer le décret qui nous sépare... et je vous accorde à vous un généreux sauf-conduit pour quitter la Russie avec votre jeune femme, que vous aimez, que vous adorez... N'est-ce pas là une offre franche et loyale?... répondez!...

SAPIEHÀ, avec chaleur.

Non, Sire!.., c'est un pacte infâme!

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