CHAPITRE IV
Tension artérielle. — Sphyqgmométrie clinique.
La contraction systolique du cœur détermine sur le sang une pression qui le chasse dans les vaisseaux et permet son écoulement par les capillaires. Cet écoulement semblerait devoir se faire facilement, la totalité des diamètres des capillaires étant plus considérable que le diamètre de l'aorte. Mais dans ces tubes de petit diamètre 1l se fait un accroissement considérable de résistance dû au frottement de la colonne liquide. La résistance de l'obstacle périphérique détermine du côté du cœur le déploiement d’une force égale : c'est ce qui constitue la tension artérielle.
Celle-ci exprime donc l'effort développé par le cœur pour vaincre la résistance périphérique, de façon à permettre par les capillaires le passage d’une quantité de sang égale à celle qui est envoyée à chaque systole.
A mesure que le calibre des vaisseaux va en diminuant, la tension artérielle décroît progressivement, mais très faiblement, pour baisser brusquement et presque à zéro dans les capillaires.
Une propriété essentielle des parois artérielles favorise l’action du cœur: c'est l’élaslicilé, force d'emprunt qui se transmet d’un point de la paroi à un point voisin sous forme d’ondes.
La force avec laquelle la paroi artérielle est distendue constitue la tension artérielle qui est synonyme de pression latérale.
Quant à la masse du sang elle n’entre que pour une part très faible dans les variations que sa quantité plus ou moins consi-
dérable peut amener dans la valeur de la pression artérielle :
ob] TONNES
1° À cause du mécanisme régulateur dû à l’élasticité des artères ;
2° À cause des réserves de sang dans les différents organes.
Le cœur joue donc le rôle essentiel dans l’augmentation ou la diminution de la tension artérielle. Ces variations peuvent être causées par une augmentation ou une diminution d’action du cœur. Cette action étant sous la dépendance du système nerveux régulateur du muscle cardiaque.
Cette diminution ou cette augmentation de l’énergique cardiaque, qui peuvent être primitives, ne sont le plus souvent qu'une action réflexe due à la diminution ou à l’augmentation du calibre des capillaires, c’est-à-dire fonction de la résistance périphérique, régie elle-même par les nerfs vaso-moteurs, qui font du système capillaire un véritable cœur périphérique.
La tension artérielle est donc fonction de la contraction du cœur, de la résistance périphérique et, pour une faible part, de la masse du sang.
La seule mesure exacte de la tension artérielle consiste à mettre en communication une artère avec un manomètre. Ce procédé d’expérimentation, de laboratoire, est inapplicable en clinique.
Les physiologistes et les cliniciens se sont donc efforcés de trouver un instrument pouvant permettre de mesurer d’une façon pratique et rapide cette tension artérielle. De ces recherches est sortie la sphygmométrie clinique qui est basée sur ce principe : il est possible de mesurer la tension d’une artère par l'effort qu’il faut développer pour arrêter les pulsations de cette artère.
Disons dès maintenant que les appareils qui ont été inventés sont tous passibles de graves reproches au point de vue scientifique pur. Au point de vue pratique, en suivant pour leur application les règles détaillées qui ont été précisées pour chaque instrument, ils donnent pour la plupart, pour un même instrument, entre les mains d’un observateur, des résultats comparables, à
condition de prendre cette mesure toujours au même point
dE d’une même artère, à la même heure, dans la même position.
Le premier qui ait cherché à mesurer la pression artérielle est Vierordt en 1855.
Mais un nom doit être mis à la tête de tous les autres, non seulement parce qu’il est un des premiers en date, mais aussi parce que ses travaux sont les plus considérables, et que sur eux s'appuie actuellement toute la physiologie du système circulatoire : ce nom est celui du professeur Marey.
A côté de ce nom, il nous faut citer François Franck, puis Forster, Béhier, Landois, Philadelphien, von Basch, Waldenburg, Hill, Bloch, Potain, Pal, Chéron, Mosso, Hürthle, Riva Rocci, Gaertner, Laulanié. D’autres encore dans ces tout derniers temps se sont efforcés d'apporter des modifications, des améliorations à divers de ces appareils.
Le premier instrument pratique pour mesurer la pression est le sphygmomanomètre de Von Basch de 1887. En 1888, Bloch fait connaître son sphygmomètre, qui dans la suite sera successivement modifié par Chéron, puis par Verdin. En 1889, le professeur Potain modifie le sphygmomanomètre de von Basch en remplaçant le fluide transmetteur, l’eau, par l'air, etle manomètre à mercure par un manomètre métallique bien plus transportable, et donne ainsi à la clinique l’instrument qui porte son nom, que tout le monde connaît.
En 1896, Riva Rocci décrit un nouveau sphygmomanomètre.
Enfin Gaertner, en 1899, fait connaître son tonomètre.
Ce sont là les instruments dont nous allons dire quelques mots en insistant seulement sur trois appareils dont nous nous
sommes servi : ceux de Verdin, de Potain, de Gaertner.
Les critiques adressées au sphygmomètre de Verdin nous paraissent exagérées.
Elles peuvent serésumer à cellesque formulent MM.Boscet Vedel.
«1° Le patin qui termine l’extrémité de la tige constitue un
mauvais écraseur, Car il n’a pas une souplesse suffisante pour s’a-
dapter aux variations de forme des tissus (technique de Chéron); ou, si l’on se sert de la technique de Bloch, il est aifficile de supprimer la récurrence au moyen du médius en se servant du pouce comme patin » (Bosc et Vedel).
Nous ne saurions que souscrire à ces conclusions: nous avons renoncé à nous servir des pains, qui constituent des pelotes compressives des plus défectueuses et d’une application des plus irrégulières.
Pour ce qui est de la seconde méthode, c’est celle que nous employons, mais d’une façon toute différente. Nous ne croyons pas, en effet, que le pouce soit un doigt pratique; il est difficile de le rendre purement passif, surtout tandis que le médius est actif. La position de la main de l’observateur dans les diverses figures représentant ce mode d'application est fort incommode.
Voici la méthode dont nous nous sommes servi d’après les indications du D' Moutier et que nous préconisons : le malade est assis vis-àvis d'une table et laisse reposer tout Pavantbras droit sur le bord de cette table. L’observateur se place à côté de la table, à droite du malade, et laisse également reposer son avant-
bras droit sur la table. Sa main vient se placer
Fig. 6.
Sphygmomètre Bloch-Verdin.
dans celle du malade, comme s’il voulait lui donner une poignée
de main, paume contre paume, son index allongé est dirigé
dans le sens de l’avant-bras droit du malade, parallèlement à
la gouttière radiale. Sa pulpe vient se poser sur lartère au ni-
veau du carpe.
HO
Pour prendre la tension artérielle au niveau de la radiale gauche, l'observateur emploie sa main gauche.
Dans ces conditions il est facile d’avoir un doigt absolument passif, dont la pulpe constituera une excellente pelote capable de s'adapter aux variations de formes des tissus, etdouée de la sensibilité tactile la meilleure que lon puisse trouver, On pourra par ce procédé saisir le moment précis où l’ondée sanguine cesse de se glisser sous la pulpe, et où elle vient buter contre elle.
« 2° Les chiffres obtenus par le Verdin et le Potain donnent des valeurs non comparables » (Bosc et Vedel).
Avec notre technique nous devons dire que nous avons toujours obtenu des chiffres comparables ; avec cette différence cependant, ainsi que le D' Moutier nous l’a montré, que les chiffres obtenus diffèrent parce que le lieu d'application des deux instruments n’est pas le même. En effet, lors de l'application du Verdin la pulpe digitale vient se placer immédiatement au-dessus du carpe, tandis que la pelote en caoutchouc du Potain se plaçant au-dessus dans la gouttière radiale pour laisser la place des deux doigts, compresseur et explorateur, le plan sous-jacent diffère par conséquent, et, selon sa résistance plus ou moins grande, on trouve un chiffre plus faible ou plus fort. Mais, si l’on prend le même point d'application on trouve deschiffres presque semblables.
« 3° IT faut compter avec la diminution ou la perte d’élasticité du ressort, le jeu du tube interne, etc. » (Bosc et Vedel).
Cela est peut-être vrai en théorie. Nous ne dirons qu’une chose : c'est que le même sphygmomètre nous a servi pour prendre plusieurs milliers de tensions artérielles, et, qu'après vérification, il était aussi exact après qu’au début.
D'ailleurs ces critiques, qui concernent l'instrument en soimême, se retrouvent pour le sphygmomanomètre de Potain, puisqu'après comparaison de plusieurs instruments MM. Bosc et Vedel écrivent : « En somme donc, même avec les manomètres
métalliques les meilleurs, récemment construits et vérifiés, on
pre
peut compter sur une erreur de un centimètre en plus ou en moins, erreur qui peut atteindre 2, 3 et même #4 cent, avec des appareils usagés », d’où cette conclusion de faire vérifier fréquem-
ment son appareil quel qu’il soit.
Nous ne décrirons pas ici le mode d'application du Potain, connu de tous. Les résultats en sont bons à condition de tenir compte pour son application de toutes les conditions que Potain lui-même eut soin de signaler. La tension artérielle qu'indique cet appareil est la tension maxima.
Un reproche que l’on a fait à beaucoup d'appareils, c’est d’avoir un coefficient d'erreur personnelle non négligeable.
L'instrument de Riva-Rocci (1899) supprime ce coefficient personnel de lobservation. Mais en dehors des petits inconvénients que son application peut présenter, comme : déshabiller le malade, lépaisseur des tissus, l’œdème ; il y a quelques inconvénients plus importants. Il est difficile de déterminer jusqu’à quel degré il faut serrer la chambre à air sur le bras avant de procéder à son gonflement; pour une bonne observation les muscles doivent être en état de relâchement complet, et les fortes pressions peuvent déterminer des contractions réflexes. Tel est du moins l’avis des auteurs qui s'en sont servis, car nous n'avons
pas d'expérience personnelle de cet appareil.
Quant au tonomètre de Gaertner, il est constitué par un manomètre en communication avec une sorte de large bague, rigide sur sa face externe et doublée d’une membrane élastique sur sa face interne.
La bague s’introduit sur un doigt, index, médius ou annulaire, dont elle vient entourer la deuxième phalange. On ischémie lextrémité digitale soit au moyen d’une sorte de dé, soit au moyen d’un lien élastique. Puis lon distend la membrane qui vient com-
primer le doigt, en ayant soin de faire dépasser au manomètre
le point que l’on suppose correspondre à la pression. On supprime
la compression de l'extrémité digitale, et lentement onrelâche la
Fig. 7.— Appareil Potain-Gaertner : AP ampoule de Potain, DG doigtier de Gaertner; M manomètre, R'R'R"”’ robinets, P poire de caoutchouc.
compression exercée en regardant le doigt anémié pour saisir le moment où le sang viendra y affluer. Le degré manométrique marqué à cet instant indique la pression cherchée. L'application est très facile et dans la lecture il ne peut y avoir d'hésitation. L’explication des résultats est tout autre, car si 1e doigt est gros, on obtientun chiffre faible, si le doigt est mince et qu'il joue dans le doigtier, comme il faut gonfler la chambre à
air d’une certaine quantité avant de produire un effet utile, on
one
obtient un chiffre fort. La température du doigt fait également varier les résultats dans une certaine mesure.
Cet instrument ne saurait remplacer le sphygmomanomètre, mais il vient s'y joindre fort utilement.
Il ne donne pas en effet de variations parallèles à celles obtenues avec les sphygmomètres, car la pression qu'il indique est fonction de la pression des artères digitales d’une part, de la pression dans les capillaires d’autre part.