La Dalmatie de 1797 à 1815
S'il est une branche du savoir où l'on ne trouve plus guère que des sentiers battus, c'est assurément l'histoire, et en particulier l'histoire moderne : il n'est pas de période un peu importante, pas de personnages ayant joué, même modestement, un rôle historique, qui n'aient appelé l'attention et n'aient donné lieu à de laborieuses recherches, à d'intéressantes publications et souvent à des controverses ardentes.
Ce n'est donc pas sans éprouver quelque étonnement que j'ai constaté qu'un chapitre de l'épopée napoléonienne n'avait jamais encore été raconté. Ce chapitre est des moindres, il est vrai, mais ce n'est pas seulement son peu d'importance qui l'a tait laisser de côté jusqu'à ce jour.
Quoique située au centre de l'Europe, la Dalmatie est regardée comme un pays lointain parce qu'elle est difficilement accessible; la langue qu'on y parle, en dehors des grandes villes du littoral, est un idiome slave peu connu des savants eux-mêmes dans les pays latins et germaniques. Enfin, quand les hommes du Nord s'en vont vers les pays que baigne la Méditerranée, ils subissent irrésistiblement l'attraction de l'Italie. Touristes, ils trouveront à admirer des curiosités cataloguées d'avance, et cela au milieu d'un confort qui contraste avec l'hospitalité cordiale mais primitive des Dalmates; artistes, ils seront entraînés vers les célèbres gale-
VIJI PREFACE
ries de Milan, de Bologne, de Venise, de Florence, de Rome et de Naples; ou bien, voyageant h petites journées, ils sauront découvrir, dans de modestes églises, des tableaux, des sculptures, des motifs de décoration qui feraient l'orgueil d'un musée; quant à l'historien, il trouvera des trésors dans les bibliothèques, il visitera des archives inépuisables et même, sans feuilleter un volume, sans consulter un manuscrit, il trouvera la vie de l'humanité écrite dans les monuments sans nombre qui enrichissent la moindre bourgade; il lui suffira d'ouvrir ses yeux et son esprit pour apprendre ce qu'il ignorait et comprendre ce qu'il croyait savoir.
Et cependant, sur l'autre rive de l'Adriatique, se trouve un pays qui lui aussi a son histoire; la France a été mêlée aux événements qui s'y sont déroulés, le sang français a coulé sur cette terre, et personne n'avait entrepris d'écrire ces quelques pages, parfois douloureuses, mais toujours glorieuses de nos annales nationales.
Thiers ne consacre à la Dalmatie que quelques lignes ' empruntées le plus souvent à la correspondance de l'Empereur et aux bulletins de ses armées. Marmont, dans ses Mémoires, consacre un volume presque tout entier ' aux cinq années qu'il passa en lllyrie, mais ses récits sont moins une histoire qu'une autobiographie, j'oserai presque dire un autopanégyrique, et ses assertions ne sont pas de celles qu'on peut accepter sans contrôle. Charles Nodier, qui passa à Laybach l'année 1812 et le commencement de 181 3, en a rapporté des impressions pittoresques, des souvenirs pleins de saveur, mais il les a traduits en romancier et on risquerait de s'égarer si on le prenait pour guide dans un ouvrage d'histoire.
I. Thiers, Histoire du Comulal et de VEvipire, éd. Paulin, 1. XXIV, t. IV, pp. 413, 450-453; 1. XXV, p. 397; 1. XXVIII, pp. 20-30, 35-35. 1 2. Ed. Perrotin, 1857. L. XI à XIV.
PRifcrACF. IX
Voilà à quoi se réduisait la littérature Iranco-dalniate il y a encore viiii^t-cinq ans, c'est-à-dire plus d'un demi-siècle après la disparition de Tinlluence française sur la côte orientale de l'Adriatique.
En 1869, M. G. Perrot, au retour d'un voyage chez les Slaves du Sud ', s'arrêta a Laybach et put constater combien était vivace encore le souvenir de l'occupation des Provinces Illyriennes par les Français; il recueillit pieusement les récits qui constituaient déjà la légende de cette période lointaine, et admira la bonne foi avec laquelle on rendait justice aux intentions bienfltisantes des gouverneurs français.
M. Albert Dumont, en 187 1, parcourut le littoral dalmate de Cattaro au Q.uarncro'; en quelques pages, il esquisse à grands traits les destinées de cette province pendant les huit années que dura l'occupation française.
Enfin AI. Léger, dans son Histoire d' Autriche-Hongrie \ raconte les principaux événements qui se sont passés pendant la période qui va de 1806 à 18 14, dans un pays où tout, langue, mœurs et littérature, lui est plus familier qu'à aucun de nos compatriotes.
A ces trois éminents écrivains, il n'a manqué que la connaissance des documents positifs pour rendre inutile le travail que j'entreprends; ils ont dû se borner à des aperçus généraux dont la justesse a lieu de surprendre qui songe au petit nombre et au peu de valeur des matériaux qu'ils avaient a mettre en œuvre.
Cette insuffisance des sources se montre tout entière dans le récit que M. Yriarte a publié dans le Tour du Monde\
I. Rii'iœ des deux viondes, ler novembre l86g ; Tour du Monde, 1870, pp. 241-320. | 2. Le Balbiii et l'Adriatique, ch. IV, pp. 189-256 et spécialement pp. 217-222. Revue des deux uwudes, \" septembre 1872. | 3. L. IV, ch. XXIV. | 4. 1S75 et 1876.