I. A. G., 1814, janvier
par la ferme persuasion dans laquelle ils sont que l'ennemi doit donner très prochainement une attaque générale, crainte appuyée par les annonces réitérées qui leur sont faites par leurs camarades désertés, qui viennent chaque nuit derrière les rochers pour leur tenir les discours les plus alarmants, les engager à abandonner leur poste et éviter par là le massacre auquel ils seront livrés lorsque les féroces Monténégrins et les insurgés du pays, réunis aux Anglais, cxécuteteraient le projet, qu'ils avaient formé de donner un assaut à la place, soit enfin que toutes ces raisons, jointes à la persuasion qu'ils ont de retourner dans leur pays ou d'être dégagés de tout service en désertant, avaient réduit le soldat à un abattement d'esprit et à un abandon de lui-même tel qu'il est impossible de réprimer dans les soldats faits, s'il s'en trouvait, et, à plus forte raison, dans des conscrits réfractaires partis de la plus mauvaise volonté et point accoutumés au feu.
6° Vu les rapports de ce jour de M. le Commandant du fort Saint-Jean d'après lesquels il rend compte que l'ennemi a déjà fait tomber une partie du mur de l'enceinte, du côté de Spigliari, que l'escalade est facile par la brèche, que la garnison de 18 hommes n'est pas suffisante pour repousser une attaque de vive force et qu'il est impossible d'y envoyer du renfort sans compromettre les postes d'où l'on retirerait les hommes; que le fort, par conséquent, ne sera pas tenable, attendu que le feu de l'ennemi s'y croise encore de toute part, partant de différentes batteries.
7° Considérant enfin qu'il n'existe plus dans la place ni dans le fort aucun bâtiment casemate pour y mettre les malades et la troupe à l'abri de la bombe.
Vu l'impossibilité de défendre la place et le fort avec un si petit nombre de troupes, qui, par son découragement, serait portée à abandonner ses postes à l'approche de l'ennemi, la question suivante a été posée savoir : Doit-on en venir à une reddition ? La question ayant été envisagée sous tous les aspects possibles, il a été délibéré et convenu à l'unanimité qu'il serait fait des propositions au commandant anglais assiégeant Cattaro afin d'en obtenir une capitulation honorable '.
Capitula- Cette capitulation, le général Gauthier l'obtint le lendemain 4 janvier :
n H.^ 1 aï 1 A 1 • 1 > 1 ■ * « T-
les Anglais le renvoyèrent, lui et sa garnison, a rermo, avec armes et bagages, moyennant l'engagement de ne pas servir jusqu'à échange^.
tion de Cat- Uro.
5 III. In- Pendant que se traitait la reddition de Cattaro, Hoste avait fait avertir
tervention ir-i ■ ■ i j • ■ ^ / i ■ ■ . i •<
tardive des Muutinovich de ce qui se passait, et ce gênerai, quittant aussitôt le siège
Autrichiens jg Raguse avec dix compagnies, se mit en route pour les Bouches. Le (janv.1814). ... r o ' r
6 janvier, il arriva devant Castelnuovo; mais il trouva les portes de la
ville fermées, et, sur les remparts, des Monténégrins, qui ne dissimulaient
pas leurs intentions hostiles. Le 7, le Vladika fit dire à Milutinovich que
c'était au nom de l'empereur de Russie qu'il avait occupé les Bouches, et
que, si les Autrichiens voulaient user de violence, ils n'arriveraient qu'à
I. A. G. Procès-verbaux du conseil de défense. | 2. A. G., 1814, janvier.
CATTAKO (1813-1S15) 471
cx.ispérer les Momcncgrins, peuple insoumis et grossier, qui se vengerait Je cette agression par quelque déprédation ; il le conjurait donc, dans l'intérêt du pays, de suspendre sa marche et d'attendre la décision des princes alliés.
Milutinovich apprit à Castelnuovo que la garnison de Cattaro avait capitulé il y avait déj;\ trois jours, et que les Anglais avaient promis de consigner cette place aux Monténégrins. Il essaya de décider les communes catholiques ;\ se prononcer en sa faveur; mais, entourés de Grecs armés, les catholiques se gardèrent bien de fournir un prétexte à ces terribles voisins, qui cherchaient l'occasion de les attaquer; or, ce n'était pas avec sept cents hommes que Milutinovich aurait pu les préserver du pillage et du massacre. Il fallut donc battre en retraite en laissant aux mains du Vladika une solennelle mais inutile protestation'.
Milutinovich partit plus aigri que jamais contre Hoste, dont l'accord avec les Monténégrins lui semblait une trahison. L'abbé Brunazzi suivit dans sa retraite la petite colonne autrichienne ; il avait épuisé son crédit, et sa mission était terminée; il eut pour remplaçant officieux un major autrichien en retraite, nommé Dabovich, qui vivait à Persagno, son pays natal.
Hoste remit Cattaro au Vladika le 12 janvier, et partit pour Raguse, afin de coopérer aux opérations du siège. Le Vladika restait maître absolu des Bouches. Dans une assemblée tenue, le 29 janvier, par 64 délégués des « Provinces confédérées », le pacte d'association fut renouvelé. Il tut établi qu'on attendrait la décision des alliés, mais qu'on ne permettrait pas à de nouvelles troupes de passer la frontière, ni de rien tenter contre Tordre établi. Le colonel Nikich fut chargé du commandement des troupes. On décida l'exil de Dabovich, dont la mission n'avait pas tardé à être connue, et l'on prit diverses mesures de police destinées à empêcher toute communication entre les catholiques et les Autrichiens ^.
Mais ces résolutions eurent peu d'effet : Dabovich, de Perzagno, le comte Viskovich, de Perasto, ne cessèrent pas de tenir les Autrichiens au courant des événements, et de préparer un soulèvement contre la domination chaque jour plus insupportable des Monténégrins. Au mois de mars, tout semblait prêt et Dabovich avertit Milutinovich que, le 16 au matin, 2.000 Bocquais dévoués à l'Autriche l'attendraient en armes sous les murs de Castelnuovo; Milutinovich promit de se trouver au rendez-vous.
Le moment était cependant fort mal choisi : Raguse était loin d'être Deuxième
... . • j> ' 1 -^ j ' -1 expédition
soumise; de plus, la peste qui venait d éclater avait rendu nécessaire la ju général
M il u ti novich (mars).
I, W. K., 1814, F. 2, n. 19. I 2. Mémoire Koiovich.
472 LA DAI.MATIE DE iSlO A 1815
formation d'un cordon sanitaire, ce qui, d'une part, avait notablement réduit l'effectif des troupes disponibles, et, d'autre part, avait inquiété les Turcs ; le pacha de Trebinje et l'aga de Mostar, affectant de voir dans ce déploiement de troupes autre chose qu'une mesure sanitaire, avaient fait des armements, et un conflit était à redouter. Malgré tout, Milutinovich, ne voulant pas décourager les Bocquais fidèles, laissa deux bataillons à Raguse et, avec un bataillon de la Lika et deux compagnies de Sluin, se mit en route pendant qu'un petit convoi d'artillerie prenait la voie de mer.
Quand Milutinovich arriva le jour dit à Castelnuovo, il ne trouva pas un seul des auxiliaires annoncés, mais, en revanche, les Monténégrins l'attendaient plus insolents que jamais. Des troupes de gens armés couronnaient les hauteurs et foisaient mine de vouloir lui couper la retraite; il se retira donc en toute hâte; dans l'état de surexcitation où étaient les Ragusains, l'apparence même d'un échec eût amené sur ses derrières une prise d'armes générale '.
L'opération était manquée, le Vladika en profita pour faire adresser au général Tomassich par son conseil une sommation de n'avoir plus à intervenir dans les affaires des Bouches. Tomassich répliqua, le 17 avril, par une lettre très fière où il annonçait aux Bocquais l'accueil flatteur fait par l'empereur au délégué qui s'était présenté au quartier général. Il leur apprenait que, sans tarder, il serait pris des mesures efficaces pour assurer leur bonheur; il espérait que, pour marquer leur reconnaissance à leur auguste souverain, ils s'empresseraient de conformer leur conduite aux intentions bienfaisantes de Sa Majestés
Pour appuyer cette déclaration de guerre, on se décida enfin à organiser une expédition sérieuse : deux nouveaux bataillons étaient arrivés à Raguse avec une goélette de guerre et de l'artillerie de campagne ; on allait donc pouvoir envoyer quelques milliers d'hommes contre les Monténégrins. Cependant, presque au moment du départ, une mutinerie des Croates faillit tout compromettre. Les hommes de Sluin, qui avaient déserté le drapeau français pendant le siège de Raguse, avaient surtout en vue, en posant les armes, de retourner près de leurs familles dont ils étaient séparés depuis de longues années ; or, au lieu de les renvoyer chez eux, on les avait d'abord gardés au service pour prendre et pour pacifier Raguse, et maintenant on voulait les éloigner encore plus de leurs foyers en les envoyant à Cattaro sans qu'ils sussent quand ils reviendraient. Ils se révoltèrent donc et refusèrent de suivre le général : il fallut recourir à toutes les sévérités du Code militaire autrichien pour les faire rentrer dans le devoir.
1. "W'. K., 1814, F. 3, n. 37. I 2. Z. L., 1814, Registratura 3. 151.
GATT A K0(l8l5-l8l5) 473
Eiitîii le 3 juin, 26 compagnies, donnant un ertectif de 3.600 iiommes, étaient réunies à Ragusa-Vecchia ; quinze bâtiments devaient transporter l'artillerie, les munitions et une partie des troupes '.
Le plan de Milutinovicli était assez compliqué : avec vingt compagnies, il surprenait Castelnuovo et s'en emparait. Six compagnies, embarquées à bord de la flottille, arrivaient au même moment ;\ Porto Rose du côté opposé du premier détroit; elles occupaient aussitôt cette position d'où elles allaient prendre à revers la batterie des Catene qui défendait le dernier détroit. Pendant ce temps, le principal détachement avait avancé de Castelnuovo sur les Catene, la flottille qui l'avait précédé à ce point lui faisait franchir le détroit, d'où on marchait sur Cattaro par Perzagno et Mula, pendant que le major Dabovich, parti de Porto Rose, débarquait A Saint-Stetano et enlevait Budua-.
Ce plan ne fut exécuté que dans sa première partie, et d'abord une Occupatempête de sirocco obligea la flottille à retarder son départ de trois jours '... Bouches par Il était à craindre que, pendant ce temps, les Monténégrins ne vinssent à ["ie^rJi"^ être avertis des projets des Autrichiens, ce qui aurait fait manquer encore une fois l'entreprise. On partit seulement le 7 juin : les postes avancés des Monténégrins furent enlevés par l'avant-garde, et lorsque Milutinovich se présenta devant Castelnuovo le 8, à 2 heures du matin, après une marche de treize heures, on n'eut qu'à désarmer les sentinelles à moitié endormies pour pénétrer dans la ville et dans les deux forts qui la défendent. La garnison, éveillée en sursaut, eut à peine le temps de fuir en désordre.
Le 8 au matin, Milutinovich déclara aux habitants de Castelnuovo qu'il respecterait leurs personnes et leurs biens, s'ils se tenaient paisibles ; il les fit désarmer, et laissant 4 compagnies pour couvrir ses communications, il marcha sur les Catene.
La flottille avait exécuté de son côté le mouvement convenu : la batterie de Porto Rose était aux mains des Autrichiens, mais, le vent étant tombé, on ne put songer à gagner les Catene; il fallut jeter l'ancre dans le canal de Kombur ; ce n'est que le soir que le vent se leva et permit aux bâtiments de gagner le point où devait s'effectuer le passage; seulement ce retard avait permis i\ une grosse troupe de Monténégrins et de Risanotes de s'avancer jusqu'à Banic pour disputer le terrain aux envahisseurs : attaqués avec vigueur, ils durent reculer, mais ils ne reculèrent que pied à pied sur Baosic, puis sur Klacina et losica, en se retranchant derrière les petits murs en pierre sèche qui formaient la clôture de chaque pièce de
I. Z. L., 1814, Registr., 17 juin. Rapport à Tomassich. 5545. | 2. Voir la carte VI. I 3. Pour tout ce qui suit, voir le rapport envoyé .à Vienne par Milutinovich, le 11 juin (W. K., 1814, F. 6, n. 9).
terre; il était minuit quand Milutinovich arrêta ses troupes à la hauteur du détroit des Catene qu'on devait franchir le lendemain; quelques heures de repos étaient nécessaires à ses soldats qui marchaient depuis trentesix heures et s'étaient battus toute la journée.
Le 9 juin, au lever du jour, la batterie monténégrine qui gardait le passage fut démolie à coups de canon et ses défenseurs se retirèrent ; mais alors Milutinovich, renonçant à marcher directement sur Cattaro, préféra aller occuper Perasto où il savait devoir être bien accueilli, cette ville étant acquise au parti autrichien.
Une fois à Perasto, Milutinovich fit appeler les chefs de la grosse commune grecque de Risano : on avait pris une trentaine de Risanotes pendant le combat livré la veille; il menaça de les faire fusiller sur l'heure si leurs compatriotes ne se soumettaient pas. Les chefs de Risano passèrent par les conditions qui leur étaient posées; ils promirent même de garder les sentiers de la montagne qui font communiquer le nord-est des Bouches avec le Monténégro, et de couvrir la colonne autrichienne du côté de l'intérieur.
Milutinovich avait envoyé par mer un détachement chargé d'occuper Perzagno, sur la rive occidentale du golfe, et lui-même, suivant la rive orientale, par Orahovac et Dobrota, arriva vers 4 heures du soir, le 9 juin, aux environs de Cattaro, au moment où y parvenait, par le côté opposé, le détachement qui venait de Perzagno. Il fallut alors engager un combat acharné, qui dura jusqu'à la nuit, avec la partie principale des forces monténégrines ; pendant trois heures, les Monténégrins perdirent du terrain, mais à la tombée de la nuit, alors qu'ils étaient presque acculés à l'enceinte de la ville, ils firent un brusque retour offensif, pendant qu'une troupe, établie sur les flancs de la montagne qui est presque à pic, faisait rouler sur les Autrichiens une pluie de pierres et de quartiers de roc. Milutinovich donna le signal de la retraite et établit ses soldats pour passer la nuit du 9 au 10 dans les villages qui environnent Cattaro, pendant que les états-majors s'établissaient à Dobrota et à Perzagno.
Le 10, de grand matin, le combat recommença, et le soir les Monténégrins étaient refoulés dans Cattaro, pendant qu'une colonne de secours qui descendait de Cetinje était rejetée au delà de la frontière. Le 1 1, la flottille vint prendre position devant la ville et commença à la bombarder ; le Vladika fit alors arborer le drapeau parlementaire et demanda à capituler.
Déjà la veille au soir, il avait fait off"rir à Milutinovich de lui abandonner tout le territoire des Bouches s'il lui laissait la seule place de Cattaro, et cette proposition n'avait pas été admise. Le 11, le Vladika demanda seulement que les Autrichiens permissent que les couleurs russes flottassent sur Cattaro, à côté des couleurs autrichiennes, jusqu'à ce que
les puissances eussent définitivement statué sur le sort des Bouciies; Milutinovich , qui savait que cette concession ne pouvait pas avoir de conséquences fâcheuses, céda sur ce point, mais alors le Vladika prétendit obtenir un délai pour évacuer Cattaro, disant qu'il était incapable d'obtenir des Monténégrins qu'ils évacuassent immédiatement la ville. Ici Mikitinovicli regretta d'être entré dans la voie des concessions, et donna A entendre qu'il n'était pas dupe de ce subterfuge. Alors Pierre Petrovich se mit A la tète de son armée et remonta dans sa principauté '.
Le major Dabovich, débarqué ;\ San-Stetano pour de là occuper Budua et gagner Cattaro par la Zupa, avait été moins heureux : il comptait soulever les paysans; les paysans prirent en eifet les armes, mais contre lui, et le colonel Nikich, au lieu d'être assiégé par lui dans Budua, vint l'assiéger lui-même dans San-Stefano. Manquant de vivres, Dabovich allait se rendre, quand on apprit la capitulation de Cattaro ; le colonel Nikich dut donc lever le siège et remettre Budua à Dabovich, puis il rentra au Monténégro par la route de Maini^.
La pacification des Bouches fut facile : les Monténégrins avaient su se rendre odieux, même à leurs coreligionnaires, pendant les huit mois qu'avait duré leur hégémonie. Le général Milutinovich accorda une amnistie générale pour tous ceux qui s'étaient compromis, et lorsque la proclamation du général Tomassich, datée du 7 juillet, que nous avons citée plus haut, annonça aux Bocquais que leur territoire était réuni à l'empire d'Autriche, le serment de fidélité fut prêté avec enthousiasme.
L'empereur les récompensa en leur octroyant les exemptions déjà concédées aux Ragusains et, le commerce reprenant rapidement son ancienne activité, les Bocquais ne songèrent qu'à bénir le régime qui leur ramenait la fortune et la paix.
Les îles ne furent pas évacuées immédiatement par les Anglais. § iv. Eva-
En juin 18 14, l'archiduc François d'Esté avait été chargé d'en obtenir nes par les la remise; le 28 juin, on crut qu'un accord était intervenu, car les Anglais r^^^^^^^X avaient fait leurs préparatifs de départ et amené leurs couleurs ; les Autrichiens s'apprêtaient à prendre possession, quand un ordre de Vienne vint susprendre les préparatifs de départ 5.
I. W. K., 1814. F. 6, n. 51. I 2. W. K., 1814. F. 6, n. 6-g. | 3. Citons, comme documents curieux, deux billets du consul anglais Cooper adressés au général Milutinovich ; ils sont aux Archives de Raguse ; nous en respectons l'italien britannique : 13 juin. Ho Foiiorc d'iiiformare F.' Exe. tiiio opinionc non possihU conscqnare le isole Ale:^^o, Ginppanii, Calamolta alli Aitslrians, fuora ord'uui dal C' Camphell Corfii & L' ClaïKarty & U St&wart Vienna. Sono, etc. — 19 juin. Mio opinione , General Milutinovich , è tiitto equipaggio relurnnre presto âiil Lesind fuora prendimento del Lissa, Cur;;ola et questo isole Me\:{0, Giuppana et Calamotla.
476 LA DALMATIE DE 181O A l8l;
Sans avoir sur ce point des documents certains, nous sommes porté à croire que l'Angleterre, ayant obtenu des puissances de garder les îles Ioniennes, les plénipotentiaires anglais cherchèrent à faire passer les île^' dalmates. Lissa au moins, comme une dépendance de Corfou. L'été se passa donc, puis l'hiver, sans que les Anglais parlassent de s'en aller.
Au printemps 1815, les puissances étaient d'accord, et le général Milutinovich avait ordre d'aller recevoir les îles que les Anglais s'étaient obligés à évacuer dans les derniers jours de mars. Mais, quand il se présenta devant Lissa, le commandant anglais dit qu'il n'avait pas d'ordres et se refusa à se retirer".
La vérité était que Napoléon avait quitté l'île d'Elbe et que la guerre européenne allait recommencer ; ce n'est donc que quatre mois plus tard que la bataille de Waterloo permit aux Autrichiens de reprendre leurs projets d'occupation.
Enfin les Anglais se retirèrent: ils évacuèrent les îles de Raguse, le 16 juillet ^, Curzola, le 20, Lésina, le 15 ', Lissa, le 274, et le 8 août 181 5 >, l'empereur d'Autriche, en donnant l'ordre de remettre sur le pied de paix les troupes de Dalmatie, ferma les portes du temple de Janus.
I. Journal Doimi. | 2. Journal StuUi. | 5. Z. L., 1805. 9028. Proclamation de Milutinovich. I 4. Journal Doimi. — Z. L., 1815. 9755. | 5. Tournai Stulli.
En Dalmatie, comme ailleurs, l'épopée napoléonienne n'avait produit que de la gloire; elle ne laissait derrière elle que du sang et des ruines. C'est avec un sentiment de tristesse que le lecteur aura suivi les péripéties d'une conquête si laborieusement accomplie, si imparfaitement affermie, si vite et si facilement perdue.
Pour nous, par\-enus au terme de notre tâche, nous devons jeter les yeux en arrière et rechercher dans quelle mesure cette étude peut contribuer à l'avancement de la science historique.
En ce qui concerne la Dalmatie, nous croyons avoir précisé les données qu'on possédait déjà sur une période de dix-huit années. Nous avons pu le taire, parce que nous avons eu la ficulté de travailler sur une quantité considérable de documents dont personne avant nous n'avait pu tirer parti, dispersés qu'ils étaient entre Raguse, Zara, Laybach, Vienne et Paris. En fait d'ouvrages imprimés, nous n'avons pu utiliser qu'un certain noinbre de monographies, de valeur inégale, qu'il a fallu discuter, concilier, coordonner, avant d'en faire usage'. Il nous semble donc que le présent travail aura fait avancer d'un pas, pour les habitants de la Dalmatie, la connaissance de l'histoire de leur propre pays.
L'Autriche, la Russie, la Turquie et l'Angleterre se trouvent mêlées pendant des périodes plus ou moins longues aux événements dont on vient de lire le récit, et les historiens de ces différentes puissances pourront sans doute tirer quelques faits nouveaux de certains chapitres où l'histoire de la Dalmatie vient se confondre avec l'histoire universelle ; on ne dédaigne jamais, quand on cherche la vérité, un témoignage impartial et désintéressé.
Mais c'est à l'histoire contemporaine de la France que nous avons conscience d'avoir ajouté quelques pages nouvelles, pages dont nous ne prétendons pas d'ailleurs exagérer l'intérêt.
I. Nous exceptons cependantjl'excellente histoire du professeur TuUio Erber, terminée il y a seulement quelques mois.
La Dalmatie a été, il est vrai, une des fractions les moins importantes de l'Empire napoléonien et on l'avait longtemps traitée en quantité négligeable ; ce jugement nous a paru susceptible d'être reformé, et nous ne pensons pas qu'il puisse être indifférent aux Français de savoir comment la Dalmatie fut acquise, gouvernée et perdue par la France. Notre histoire militaire s'enrichira de quelques glorieux épisodes, et la physionomie du duc de Raguse, pour ne pas être absolument conforme à celle que nous montrent les Mémoires de Marmont, n'en deviendra pas pour cela moins curieuse à étudier.
On a vu aussi les tentatives faites pour implanter en Dalmatie les mœurs administratives de la France et doter ce pays d'une législation nouvelle; cette question pourrait prêter à de vastes développements d'où sortirait une théorie générale de la meilleure organisation qu'un peuple colonisateur doit donner à ses possessions lointaines. •
Sans être située aux extrémités du monde, la Dalmatie était, en 1797, un pays où la civilisation était encore à l'état embryonnaire. Venise, nous l'avons dit, n'avait pas cru dans ses intérêts de développer les institutions de cette province dans le sens du progrès. L'Autriche y envoya des hommes éclairés, animés des intentions les plus bienfaisantes, pénétrés du désir sincère d'initier les Dalmates aux principes du progrès et de la civilisation ; mais, pour des causes que nous avons analysées, les administrateurs autrichiens se découragèrent ou se ravisèrent, et tout rentra à peu près dans le statu quo. Les Français, plus forts ou plus persévérants, entreprirent de modifier les mœurs du pays, et arrivèrent à certains résultats, plus apparents que réels; le Code Napoléon fut mis en vigueur, au moins dans ses dispositions essentielles, et à partir de 18 10 s'établit un régime assez analogue à celui qui fonctionnait dans les autres parties de l'Empire.
Il se trouva cependant que ces réformes ne furent jamais franchement acceptées de la masse de la nation : aussi ne survécurent-elles pas à la crise de 1814. Le gouvernement autrichien se vit dans la nécessité d'abolir en bloc les institutions françaises; le vent de réaction qui souffla sur l'Europe pendant les quinze années suivantes semblait emporter jusqu'au souvenir de la domination française. Puis, par une lente modification de l'opinion publique, le calme s'est rétabli dans les esprits, on a séparé le bien du mal dans les jugements rétrospectifs; et les hommes aux vues élevées, qui sont nombreux aujourd'hui en Dalmatie, reconnaissent qu'on s'est trop hâté de confondre dans une commune malédiction tout ce que la France avait fiiit dans ce pays. Maintenant que les rancunes sont éteintes, on a compris que si les Français ont eu la main ferme, parfois dure, le sentiment qui les inspirait était le désir d'améliorer la condition
de leurs sujets; on l'a compris enfin, et on leur en sait gré. C'est ainsi i.]ue souvent l'écolier turbulent, devenu un homme fait, conserve un souvenir de pieuse reconnaissance au maître qui jadis ne lui ménageait pas les remontrances.
La rapide désaffection qui se produisit en Dalmatie ;\ l'égard de la France parait tenir à bien des causes. Les graves dissentiments qui s'élevèrent, de i8o6 .\ iSio, entre l'élément civil et l'élément militaire, ne contribuèrent pas \ donner au peuple la confiance et le respect, principes de l'obéissance; l'insuffisance de certains administrateurs ne fit qu'augmenter la répulsion qui s'était manifestée.
D'autre part, les croisières anglaises, bloquaient étroitement le littoral, et, en ruinant, en affamant une population, on la rend ingouvernable; les Anglais savaient bien qu'en agissant ainsi, ils entretiendraient la fermentation au milieu d'un pays déjà mécontent. Mais ce mécontentement préexistait, et il n'est pas possible d'en énumérer toutes les causes ; cependant, si ces causes sont nombreuses, il en est trois que nous pouvons ranger en première ligne.
Ce fut d'abord l'attitude des Français à l'égard du clergé.
La Dalmatie était un pays où le moyen âge durait encore au commencement du xix= siècle; le clergé, seul corps où l'on rencontrât un noyau d'hommes instruits, avait sur le peuple une influence absolue ; or, même quand Dandolo et Marmont cherchaient à se foire bien venir des évèques et des prêtres, on sentait bien qu'au fond ils étaient hostiles à l'Église, ou indifférents, ce qui revenait au même vu l'état d'esprit du clergé dalmate. Il en résulta que, même lorsque les Français voulaient tenter une réforme utile, le clergé, guidé par l'esprit de défiance, se hâtait de les dénoncer comme les destructeurs de toute religion , et les paysans prenaient les armes, ou tout au moins se promettaient de les prendre à la première occasion.
Disons d'ailleurs que les Français ne se contentèrent pas de poursuivre les abus et que plusieurs mesures qu'ils prirent en matière ecclésiastique étaient de celles qui ne sont légitimées que par le droit du plus fort.
Le deuxième motif grave de mécontentement était la conscription. Nous avons relevé, sans pouvoir l'expliquer, ce fixit surprenant que les Dalmates, après avoir lontemps passé pour un des peuples les plus braves et les plus belliqueux de l'Europe, se refusent tout d'un coup à fournir des contingents; le pays qui, en 1796, avait envoyé 12.000 Eschivons à Venise, ne fournit qu'à grand'peine 1.500 recrues aux Autrichiens en 1798. Sous le régime de la conscription institué par les Français, il se produit presque chaque année une insurrection au moment du tirage au sort.
480 CONCLUMOK
Pour venir à bout de ces répugnances, il eût fallu procéder comme ont fait les Autrichiens après 181 5 : réduire au minimum le nombre d'hommes appelés, ne prendre au besoin que des volontaires, et n'arriver que par degrés au régime du droit commun '. Mais, s'il est un point sur lequel Napoléon était intraitable, c'est bien celui-là : les appels se succédèrent sans répit, et beaucoup d'individus qui étaient demeurés d'abord indifférents au nouvel état de choses en devinrent les irréconciliables ennemis quand on voulut les enrôler ou enrôler leurs enfants dans les armées françaises. A incorporer de force les Dalmates, on ne gagna que d'avoir de détestables soldats, qui désertaient dès qu'ils en trouvaient le moyen ; le pays fut peuplé de réfractaires dont les bandes, traquées par les colonnes mobiles, passaient en Bosnie et s'y préparaient à revenir pour expulser les étrangers de leur patrie.
Enfin, ce qui fut pour beaucoup dans l'aggravation d'une situation déjà tendue, ce fut l'introduction maladroite et inopportune d'un corps de législation pour lequel la Dalmatie n'était pas mûre. Nous lavons dit : la législation d'un peuple est le résultat de ses mœurs, de ses traditions, de son histoire et même de la configuration du sol qu'il habite; c'est une utopie de vouloir faire entrer de force une société dans le cadre rigide des institutions d'une autre société, et, si parfait que fût le Code Napoléon, il supposait chez le peuple dalmate une éducation préalable qu'avaient reçue, dans une mesure variable, les peuples de l'Europe occidentale, mais qu'on ne rencontrait à aucun degré chez un peuple plus voisin par ses mœurs de l'Orient que de l'Italie. La France était alors trop fière de ses lois pour pouvoir admettre qu'elles ne fussent pas appropriées aux nécessités de tous les temps et de tous les peuples, et il fallut de douloureuses expériences pour faire revenir sur ce préjugé. Pendant que l'Angleterre et la Russie montrent la plus merveilleuse souplesse pour adapter à cent peuples divers des institutions qui se transforment suivant les climats et le degré d'avancement des civilisations auxquelles on les applique, combien de temps a-t-il fallu pour que la France, instruite par ses insuccès, entrât enfin dans cette voie féconde et se résignât à gouverner les peuples avec des lois conformes à leurs caractères nationaux? Et encore aujourd'hui, ne reste-t-il rien à faire pour détruire les vestiges de l'ancienne routine ^ ?
Le résultat de l'introduction des lois françaises en Dalmatie fut absolument l'opposé de ce qu'on avait espéré : au lieu d'incorporer ces popula-
I . A l'heure actuelle, les Dalmates ne font encore qu'un an de service dans les quatre bataillons de Landwehr (n» 79 à 82) stationnés à Zara, Sinj, Raguse et Cattaro. | 2. On peut trouver le développement de cette pensée dans le remarquable discours prononcé à la Chambre des députés par M. Jonnart, à l'occasion du budget de l'Algérie (séance du 7 février 1893).
lions dans la masse des sujets de l'Empire, on en fit des révoltés; en attendant l'appel aux armes, les Dalmates se mettent le plus qu'ils le peuvent en dehors des rouages administratifs dont ils ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre le mécanisme ; ils se tiennent ;\ l'écart, considérant avec une terreur instinctive cette redoutable machine dont, avec leurs idées simples et courtes, ils ne voient que deux fonctions : conscription et impôt.
Toutes les grandes pensées, les vues sages, protectrices et prévoyantes qui ont inspiré les législateurs restent ignorées et méconnues.
Ce qui devait devenir un instrument de civilisation, un gage de paix, n'est plus qu'un nouveau prétexte de haine, une provocation à la révolte.
Telles sont les pensées qui semblent devoir se présenter à l'esprit de celui qui achève la lecture de cette étude ; telles seraient nos conclusions, si, en écrivant ces pages, nous avions eu une autre pensée que d'exposer des faits avec une fidélité scrupuleuse, en laissant les conclusions se déduire d'elles-mêmes.
Cependant une vérité nous paraît découler assez logiquement de ce qui précède pour que nous en donnions la formule :
Le droit de conquête, qu'il résulte du droit de la guerre ou de négociations internationales, n'amènera jamais la fusion du peuple conquis dans le peuple conquérant, si celui-ci ne tient largement compte des mœurs et traditions du pays qu'il s'annexe; dans ce cas, la fusion s'opérera et pourra donner un jour naissance à une race nouvelle qui aura ses tradiditions et ses mœurs propres. Sinon, on pourra exterminer les vaincus et non les réduire.
Les Français n'ont tenu aucun compte, en entrant en Dalmatie, des institutions qu'ils y ont trouvées, et c'est pour cela que les Dalmates n'ont jamais accepté la domination française.
La Dalmalle de 7797 à iSiy.
TABLE DES MATIÈRES
Préface, vu.
Abréviations employées pour indiquer les renvois aux sources, xix.
Re.marque SUR l'orthogr.\phk des noms