‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 16 sur 156 · CHAPITRE I LA DALMATIE EN · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LA DALMATIE EN

I. Population. — II. Administration ; le Provéditcur généra! ; les Comtes ; l'autonomie communale ; les officiers municipaux ; les paysans ; les confréries ; les districts de l'intérieur. — III. Le clergé : culte, instruction, bienfaisance. — IV. Situation économique : agriculture, commerce, industrie. — V. La loi Griniani ; régime de la propriété foncière. — VI. La domination vénitienne fut-elle utile à la Dalmatie ?

La Dalmatie, qui compte aujourd'hui 480.000 habitants '■, n'en avait, ji.Popu en 1796% que 256.000, et, si l'on y ajoute les 35.000 habitants de la république de Raguse et les 31.000 de l'Albanie vénitienne, nous n'arrivons encore qu'à 322.000, soit les deux tiers environ de la population actuelle.

La population se divisait en trois castes et comprenait : 1.150 fomilles nobles, 1.9 16 familles bourgeoises et 40.696 familles plébéiennes.

66.510 individus étaient en état de porter les armes; on ne comptait que 2.753 ouvriers et 3.541 marins; c'est dire l'importance de la classe agricole.

Cette population était fort inégalement répartie dans la contrée. Les îles avaient 56.000 habitants (28 par kilom. carré); l'intérieur, malgré son étendue, n'en avait que 70.000 (12 par kilom. carré); le littoral 130.000, soit plus de la moitié de la population totale'. Ces 130.000 habitants résidaient d'ailleurs presque tous dans la campagne, et les villes de Zara, Sebenico, Spalato, Almissa et Makarska n'avaient pas à elles cinq 25.000 habitants 4. Quant aux villes de l'intérieur, ce n'étaient que des bourgades sans importance.

Fort peu d'étrangers habitaient la Dalmatie : quelques négociants turcs ou italiens, deux ou trois familles suisses, quelques compagnies de soldats italiens et les agents du gouvernement de Venise.

I. Recensement de 1880, cité par Maschek, Rcpirtorio gcografico statistko ild regiio di Dalmaiia. Zara, 1888. | 2. Le premier recensement officiel fait par les Vénitiens en 1781 donne 263.674 individus, nombre légèrement supérieur à celui qui fut trouvé en 1796. V. Maschek. op. cit. | 3. La superficie de la Dalmatie vénitienne étant évaluée en nombres ronds à 11.000 kilom. carrés, on peut dire que les superficies des îles, du littoral et de l'intérieur sont entre elles comme 2, 5 et 6. | 4. Recensement fait par les Français en 1811. Tableau annexé à l'arrêté du 51 octobre 181 1. (Télég. off. de Laybach, 18 12.)

S II. Ad- Le gouvernement de la Dalmatie était aux mains d'un nombre restreint ministratioii j^ fonctionnaires vénitiens, à la tête desquels se trouvait le Provéditeur général, dont la mission durait trois ans; cette charge était une des plus convoitées, car clic procurait honneur et profits; de plus, le provéditeur de Dalmatie était habituellement nommé à sa sortie de charge Bailc à Constantinople, c'est-à-dire appelé à la plus haute fonction du service extérieur : le baile avait, en effet, entre les mains le soin des intérêts commerciaux de la République dans tout le Levant. LeProvc- ^a situation faite au provéditeur à Zara était à peu près celle d'un prince diteur génc- absolu ; il était entouré des attributs de la puissance souveraine, il avait sa garde, sa cour, un train luxueux, un costume analogue à celui du doge. Pour les paysans morlaques, il apparaissait comme une manifestation de la divinité sur terre : ils fléchissaient le genou en sa présence. Les Comtes E" ^^^'j l'autotité du provéditeur était absolue : tout dépendait de lui en dernier ressort : justice, finances, armée et église. Dans chaque district des îles et du littoral résidait un cowte, délégué du provéditeur. A Zara, le comte était assisté d'un capitaine ; h Spahto, Traù, Sebenico et Lésina, le gouverneur avait le titre de comte-capitaim ; à Nona, Almissa, Makarska, dans les îles de Cherso, Veglia, Arbe, Pago, Brazza et Curzola, c'était un simple comte '.

Le comte était assisté par deux magistrats, le chancelier et le camerlingue, députés, le premier aux affaires judiciaires, le second aux affaires de finance.

Caractère On voît douc qu'en résumé l'autorité était répartie dans un petit stnition^vé" "ombre de mains, ce qui présentait tout au moins l'avantage de l'écononitienne. m\t^, d'autant plus que leurs appointements fixes étaient très modestes. Il est vrai que si, en droit, ils étaient payés par la métropole, en fait ils vivaient du pays, et même grassement, car l'usage imposait à chacun d'eux un train de vie disproportionné avec ses émoluments. Un chancelier, par exemple, recevait un traitement fixe de 60 florins par an et arrivait habituellement à en toucher de 3 à 4.000; les comtes et le provéditeur recevaient à proportion. Ces suppléments venaient de redevances consacrées par l'usage et nommées regalic, d'une portion des sommes payées à titre d'impôt ou de droit de douane, et de taxes établies sur les actes civils et judiciaires passés devant les chanceliers.

Cet abus, si c'en était un, n'avait rien d'excessif, et l'on doit constater que, si les agents s'enrichissaient, c'était aux dépens de la métropole, en gardant pour eux une partie des sommes qui auraient dû aller dans le

I. Cattalinich, Meniorù- degli aiTcninii-iiti swrcessi in Dalma-ia ilcpo la caJuta JeUa rcpiihblica veneta con un saggio suiramniinisIra^i'oiicpubMica veneta. Spalato, 1841. Cap. X.passim.

trt^or public; ni.iis, maigre les siipplc'iiuiits payés aux tonctionnaircs, les impôts n'étaient pas bien lourds : c'était ce que voulait le Sénat de Venise, plutôt par un calcul politique que par une pensée d'humanité. Pour se conformer ;\ cette ligne générale de conduite, les comtes veillaient ;\ ce que le recouvrement se fit avec douceur, et qu'aucune exaction criante ne vînt révolter la conscience publique.

Enfin ce qui était tout .1 l'avantage des N'énitiens, c'était le voisinage des Turcs : de l'autre côté de la frontière régnaient l'arbitraire et la violence, et, auprès du gouvernement des pachas, toute autorité semblait juste et paternelle.

Une autre cause qui empêchait le mécontentement de se manifester, et que les Vénitiens entretenaient pour cela avec soin, c'était la multiplicité des privilèges. Tous les nobles et un bon nombre de bourgeois étaient déchargés de tout ou partie des contributions; l'Eglise levait des impôts et en payait fort peu; c'était donc la classe populaire qui await à porter seule la presque totalité des charges, et à cette époque les plébéiens ne savaient pas qu'ils avaient le droit de se plaindre quand ils étaient opprimés. Nous verrons que, lorsque les Français voudront faire régner l'égalité, les classes privilégiées se révolteront, exciteront les paysans contre l'étranger et les soulèveront même contre ceux-là qui voulaient travailler en leur faveur. Ce ne sera pas un des traits les moins caractéristiques de cette histoire.

Le D"' Bidermann a dit avec justesse que la Dalmatie vénitienne était Autonoune agglomération d'états quasi autonomes', et cette formule donne une '^l^^'' idée assez exacte de ce qu'était l'administration communale des villes et districts de Dalmatie en 1797 ^.

Il n'y avait pas deux communes ayant les mêmes lois : chacune avait son statut particulier, mélange de lois vénitiennes et romaines; les poids et mesures variaient d'une localité à l'autre ', et dans presque chacune des villes on trouvait des usages locaux ayant force de loi, mais absolument inconnus dans la localité voisine.

I. Prof. Ign. BieJermann, prof, à l'Un, de Graz. Dit- Bestandtheik des heutigen Kônigrciches Dalmatien. {Statistischc Moiiatschrifte, XI. lahrg. VIII et IX. Helft.) | 2. Cattalinich, op. cit. C. XI. | 3. A Zara, on employait concurremment comme unité de poids la livre de Zara, la lihbra grossa, la lihhra sottilc de Venise et Vocque turque. Mais la livre de Zara était plus légère que celles de R.iguse et de Scardona, et plus lourde que celle d'.\rbe et celle de Demis employée aussi à Knin. Pour la mesure des grains, on employait la quarta, mais, réduite en livres allemandes (pfund) et 16= de livres, celle de Zara valait 2, :^ ; celle d'Arbe, o, •— ; celle de Sebenico, o, ~ ; celle de Spalato et Sinj i, ^ ; celle de Makarska, o, |3 ; celle de Lésina, o, ~ ; celle de Traù i, ^, et nous négligeons les fractions. Ainsi des autres poids et mesures. (Extrait du Tableau de réductions publié par Preschern, à Laybach, en 1812.)

mie commu-

A peu près partout dans les îles et le vecchio-acquisto (littoral) ', les municipalités consen'aient la direction des affaires locales, mais cette direction était inégalement partagée entre les deux castes supérieures : noblesse et bourgeoisie.

Les nobles formaient dans chaque ville une corporation qui se dénommait la inagnifica commiinità nobik ; le privilège de la noblesse était conser\-é avec un soin jaloux : un noble qui épousait une plébéienne et même une bourgeoise sans l'agrément de la communauté devenait l'oturier. Cependant les corps nobles usaient souvent du droit de s'agréger les individus que leur intelligence, leur fortune ou des services rendus semblaient rendre dignes de cet honneur; certaines communautés vendaient même à prix d'argent la noblesse et les privilèges qui en dépendaient.

La inagnifica cominunità tenait des assemblées où tout noble était admis à partir de l'âge de i6 ans : c'est là que se traitaient les affaires communes.

Dans dix des quinze unités communales de Dalmatie, les bourgeois avaient aussi le droit de tenir des assemblées. Il est presque inutile de dire que partout l'assemblée bourgeoise était dans un état d'antagonisme perpétuel vis à vis de l'assemblée noble, et les Vénitiens se gardaient bien de mettre fin à des divisions qui consolidaient leur autorité. Napoléon détruira toute distinction entre citoyens, et les castes, jusque-là divisées entre elles, se réconcilieront pour s'unir contre lui.

C'étaient les corps publics qui élisaient les magistrats municipaux; nous trouvons dans un rapport demandé en 1802 par le Conseil Aulique de Vienne, et présenté en 1805 par le général Brady, des détails curieux sur la manière dont fonctionnait la vie municipale en Dalmatie sous la domination vénitienne ^.

Aux îles, la noblesse jouissait d'une prépondérance absolue, sauf à Curzola ; dans le Quarnero, à Cherso et Ossero, le seul droit de l'assemblée plénière des bourgeois se bornait à désigner douze votants qui concouraient avec les nobles à la nomination des employés publics.

A Almissa, les membres de la caste populaire élisaient deux procureurs ou tribuns chargés de défendre leurs droits. Officiers Lc nombre des officiers municipaux était aussi variable que leur mode nunicipaux. J'élection ; il y en avait seulement 7 à Makarska, mais 71 à Lésina, 88 à Spalato, 99 à Zara. Il y avait des proiniitcurs de santé préposés à la surveillance des caravanes et des navires, des députés aux marchés, des estimateurs ou experts, des justiciers, des inspecteurs de Vannone chargés des approvisionnements et de la police des marchés, des capitaines de port nommés parfois sopracomites (celui de Sebenico se nommait amiral) ; des inspecteurs

i. Voir dans l'introduction l'explication de ce terme. | 2. Z L., 1805, v. 907.

tks routes, des fourriers ou quartier-maîtres chargtîs du logcnuiit des troupes. Il y avait de nombreux agents de finance : caissiers, trésoriers, exacteurs des dîmes ou de la gabelle, des députés aux rentes, gérants des patrimoines communaux. A Sebenico, la ville payait un maître de grammaire; à Spalato, deux ouvriers chargés de l'entretien du clocher; venaient ensuite les procurateurs des couvents, des confréries, des hôpitaux, des lazarets.

Chaque ville avait son chancelier et quelquefois un dépositaire des titres où étaient énumérés les privilèges communaux.

Il n'y avait pas partout de corps municipal proprement dit : à Zara, il y en avait un de douze nobles et douze bourgeois ; à Traù et à Spalato, il se composait seulement de six nobles. Ce conseil s'assemblait sous la présidence du comte qui dirigeait les débats avec l'assistance du chancelier.

Presque toutes les charges que nous venons d'énumérer étaient gratuites en ce sens qu'aucun traitement fixe n'y était attaché ; mais les titulaires tiraient à peu près tous de leurs fonctions des profits légitimes et autres et, dans tous les cas, ils avaient le bénéfice de privilèges et d'exemptions qui rendaient ces places fort avantageuses et fort convoitées.

La justice civile et criminelle était rendue par le comte sur procédure écrite. Les affaires purement municipales et les procès que nous appellerions aujourd'hui de simple police étaient expédiés par des juges majeurs ou mineurs, choisis au nombre de six ou quatre par la communauté ; ces juges siégeaient à tour de rôle pendant une semaine ou un mois, selon les usages locaux. Les plaideurs étaient assistés de procureurs, notaires, taxateurs de procès et autres gens de robe.

Quand il exerçait ses fonctions judiciaires, le comte revêtait la robe de brocard rouge; les juges locaux prenaient place autour de lui, l'épée au côté; ils avaient voix consultative. Bien que la procédure fût écrite, le prononcé du jugement pouvait être précédé de deux harangues, et les parties pouvaient se faire remplacer par des avocats, mais ces plaidoiries ne devaient pas dépasser un temps déterminé ' .

Les paysans du littoral n'avaient pas dans leurs villages d'organisation Les paymunicipale; le village avait un chef (capovilld) à la fois civil et militaire, ^irîts. '°°' qui était désigné par le comte et portait le titre à'arambassa, souvenir de la domination turque. Mais si les paysans dalmates n'avaient pas d'institutions politiques, ils n'en avaient pas moins de puissantes associations, les confréries. Chaque paroisse avait une ou plusieurs de ces confréries, dont le nom officiel était scuole laiche, c'est-à-dire assemblées populaires ;

I. La Dalmatie avait reçu d'Italie l'usage des loggias, où la justice se rendait en public et presque en plein air. Zara, Sehenico, Traù, Lésina conservent avec orgueil leurs loggias, œuvres remarquables d'architectes illustres de la Renaissance ; celle de Lésina a été construite par Sammicheli.

les plébéiens des villes avaient aussi leurs corporalioiis ; les nobles et les bourgeois en avaient de leur côté un grand nombre, et toutes étaient pourvues de biens meubles et immeubles.

La confrérie donnait au paysan l'occasion de se retrouver avec ses voisins ; la fête du saint protecteur était célébrée chaque année par des cérémonies religieuses suivies de banquets interminables. Les assemblées ordinaires des confréries permettaient à ceux qui en faisaient partie de se concerter sur les questions d'intérêt commun et de formuler les griefs que les chefs de l'association allaient présenter au comte; c'est par ce moyen, qui rappelle les assemblées provinciales de l'empire romain, que les villageois faisaient parvenir leurs plaintes contre les vexations des agents du fisc ou des nobles propriétaires de la terre.

Le paysan n'était pas, en effet, propriétaire du sol qu'il cultivait ; il dépendait des maîtres de la terre, et cet antagonisme sourd du tenancier contre le seigneur commençait à créer un foyer d'hostilité qui s'allumera brusquement pendant la période d'anarchie qui va suivre la chute de la république de Venise ; nous assisterons alors à une véritable Jacquerie qui ne prendra fin qu'en présence des baïonnettes autrichiennes. Les dis- L'administration des districts de l'intérieur (juiovo et nnovissinio acquistd) trictsdei'in- ^(.^[j toutc différente de celle que nous avons trouvée aux îles et sur le

teneur. ^

littoral. La population était sous la dépendance directe de l'Etat, de qui elle tenait ses concessions de terre ; elle était enrégimentée comme celle des confins militaires autrichiens, mais l'organisation était beaucoup moins savante '. Le représentant de la République portait, au lieu du titre pacifique de comte, celui de provéditeur : il y avait un provéditeur dans chacun des arrondissements d'Obrovac, Knin, Sinj, Klissa et Imoski.

Les districts de Narenta et de Vergorac étaient gouvernés par des surintendants indigènes, choisis héréditairement dans les familles Nonkovich et Deskovich, en souvenir des exploits accomplis par ces flimilles au temps des guerres contre les Turcs.

La Poglizza avait une organisation à part, sur laquelle nous devrons revenir avec quelques détails dans la suite de cette histoire ^

Le service que la République demandait en temps de paix aux paysans (tours. de l'intérieur se réduisait à peu de chose : un certain nombre d'entre eux

formaient la milice territoriale des pandours, ou gendarmes. Ils devaient surveiller la frontière, poursuivre et arrêter les criminels, escorter les caravanes qui venaient de Bosnie ou d'Herzégovine, et qu'il fallait conduire

1 . Sur l'organisation des régiments frontière voir F. yaniccl;, Specials^esdiiclite dtr Militiirgren^e; Sclnvicl;cr, GcsMcljte dcr Militârgreii-t-; Matrhal, Xolt' sur la Croatie militaire sous feiiipire de Kapolcoii (dans le T. XV (1848) des Bulletins de l'Académie rovale de Bruxelles). | 2. Ch. IV.

aux lazarets de Sebenico ou de Spalato. Pour ce dernier service, les pandours étaient assistés par les soldats de cavalerie italienne (n;rra^^/iv/), dont les casernes étaient à Denionico, Obrovac, Demis et Sinj.

Les régiments dalmates, connus sous le nom d'esclavons (^Schiavoni), étaient recrutés par enrôlements volontaires ; les Dalmates allaient volontiers servir pendant quelques années à Venise. Mais le jour où l'Autriche et la France voudront remplacer les engagements volontaires par la conscription, la population manifestera la plus vive répugnance et se soulèvera chaque t'ois que sera appelé un contingent.

Si la guerre avait éclaté avec les Turcs, Venise pouvait compter sur éo.ooo soldats aguerris et belliqueux, tous disposés à défendre leurs foyers contre l'ennemi héréditaire; mais si ces hommes s'étaient enrichis, s'ils avaient cherché à améliorer leur sort, il était à redouter que la longue paix dans laquelle ils vivaient depuis 80 ans leur fit perdre leurs qualités guerrières ; aussi ne faisait-on rien pour procurer aux Dalmates le bienfiiit d'une civilisation qui les eût amollis, tandis que, demi-sauvages comme ils étaient, ils pouvaient tenir en échec une armée turque.

La religion occupait une grande place dans la vie des Dalmates, et le 5 m. Le clergé jouissait d'une immense influence ; le catholicisme était la seule '•'^''g'-'religion des insulaires et dominait dans presque tous les districts de terre ferme; le recensement de 1781 avait donné 212.385 catholiques pour 51.071 grecs orientaux, 218 Israélites et quelques calvinistes; à Raguse aucun culte dissident du catholicisme n'était toléré; en Albanie, au contraire, les Grecs formaient les deux tiers de la population.

Le clergé latin était extrêmement nombreux : 2.404 prêtres séculiers, 885 religieux et religieuses; le clergé grec se composait de 221 membres.

La haute hiérarchie se composait des deux archevêques de Zara et Spalato et de dix évêques ' , sans compter l'archevêque de Raguse , l'évêque de Cattaro et le siège, supprimé depuis peu, de Stagno. A part les évêques de Scardona et de Makarska, dont les diocèses étaient d'institution récente, les évêques ne recevaient aucune subvention de la République : les revenus des manses suffisaient, et dans certains diocèses largement, à leurs besoins; les paroisses étaient également dotées de revenus destinés à l'entretien des églises et à la subsistance des curés.

Les religieux franciscains et dominicains avaient des couvents nombreux Les Reiiet riches. C'étaient les Franciscains qui, au xiii' siècle, avaient été les

I. Le diocèse de Veglia ne comptait que 7 paroisses, celui d'Ossero, 4, avec une population de 6.128 habitants.

gieux.

apôtres de ces contrées encore à demi barbares ; ils jouissaient d'une grande influence due à leur instruction et à la régularité de leur vie, qualités qu'on ne trouvait pas au même degré chez les séculiers ; de plus, sortis de la classe populaire, chargés d'un grand nombre de paroisses rurales, ils formaient comme la démocratie du clergé, et le peuple, qui les aimait, était absolument entre leurs mains.

La formation du clergé séculier était assez négligée : si des sujets choisis allaient étudier au séminaire ill3-rien de Lorette, et en revenaient capables de remplir des emplois importants, les séminaires de Zara et de Priko, près Almissa, ne donnaient qu'une instruction élémentaire, et beaucoup de prêtres n'avaient même pas passé par là; ils avaient fait leurs études dans quelque presbytère, sans autre livre que le catéchisme du cardinal Baronius. Ces prêtres observaient le rite illyrien, c'est-à-dire célébraient en langue slavonne, non pas pour affirmer, comme on le fait aujourd'hui, les origines slaves de leur nation, mais parce qu'ils ignoraient absolument la langue latine.

Instruction Encore qu'ils fussent souvent bien ignorants, les prêtres de Dalmatie publique. étaient seuls chargés de l'instruction publique. Le Sénat de Venise prétendait tirer de Dalmatie des soldats et non des savants : il ne faisait donc rien pour développer l'instruction. Tant que dura la domination vénitienne, il n'y eut pas une imprimerie en Dalmatie et pas une école publique ; les évêques avaient seulement la liberté d'ouvrir des écoles et des séminaires à leurs frais et risques.

Cependant comme le pays avait besoin de médecins et de légistes, l'Université de Padoue était autorisée à délivrer le grade de docteur aux sujets « d'outre-mer » qui présentaient un certificat de capacité délivré par deux médecins ou deux jurisconsultes de leur patrie ; mais ces docteurs ne pouvaient exercer que dans leur pays, et une faveur aussi humihante était ordinairement dédaignée par les jeunes gens de familles riches qui, pour obtenir un diplôme d'une valeur moins contestable, allaient faire un cours complet d'études en Italie; il est vrai qu'une fois hors de leur pays ils prenaient goût à une existence moins primitive et revenaient rarement dans leur ville natale.

L'instruction secondaire était donnée dans quelques modestes établissements ecclésiastiques, entre autres le séminaire Zmajevich, fondé par un archevêque de Zara, et le collège Saint-Lazare, à Traù, dirigé par un prêtre savant et zélé, l'abbé Scacoz, qui devint plus tard évêque de Lésina.

Quelques classes primaires existaient dans les couvents et les presbytères, mais en petit nombre ; de plus elles étaient fort peu fréquentées : le peuple ne comprenait pas à quoi peut servir l'instruction, et ceux qui devaient l'éclairer sur ce point ne le comprenaient pas très bien eux-mêmes.

Le gouvernement vénitien, qui se désintéressait des questions d'instruc- '*'en ni tion publique, était aussi iiiditlércnt ;\ l'égard des institutions de bienfaisance. Seuls les hôpitaux militaires étaient soutenus par le trésor public, et h où il y avait des hôpitaux civils ou des asiles d'enfants trouvés, c'étaient des libéralités privées qui les avaient fondés et continuaient à les entretenir. Ce n'est pas précisément que ces fondations manquassent; il y en avait même quelquefois trop ' : chaque confrérie voulait avoir autant d'œuvres pies que la confrérie rivale, mais, par 1;\ même, ces établissements étaient dépour\-us de ressources suffisantes, et la mauvaise gestion des procureurs les laissait péricliter ; nous aurons l'occasion de voir dans la suite de ce récit l'état épouvantable où l'incurie et parfois l'infidélité des administrateurs avaient réduit ces fondations.

Les médecins manquaient et les étrangers qui étaient venus s'établir dans ce pays déshérité ne l'avaient pas fait par amour de l'humanité. La malpropreté des villes, des habitations et des habitants, l'indifférence des pouvoirs publics qui, au siècle dernier, n'était pas particulière à la Dalmatie, favorisaient les épidémies : à plusieurs reprises, la peste importée par les caravanes turques ou les navires venant d'Orient avait tait des milliers de victimes. Enfin l'action du médecin le plus éclairé était entravée par les superstitions populaires, et nous verrons quelle persévérance il faudra pour introduire l'usage de la vaccine.

Telle est, à grands traits, l'administration de la Dalmatie en 1797. Un pouvoir central qui se soucie peu du bien du pays; satisfait quand l'impôt est rentré, il n'a pas d'autre préoccupation. Des castes qui se jalousent en attendant le jour où elles pourront en venir aux mains; l'improbité à tous les degrés de l'échelle sociale. Et cependant aucun de ces abus ne révolte, aucun des maux n'est porté à l'excès ; l'autorité qui est indifférente sera dite paternelle parce qu'elle n'est pas tracassière, et pendant un quart de siècle, les Dalmates regretteront un régime qu'ils appelleront bienfaisant parce qu'il leur laissait la liberté de végéter à leur guise.

Il y a peu de contrées plus misérables en effet que ne l'était la Dalmatie § iv. Sià la fin du xviii^ siècle. '""'°" "°-

nomique.

Nous avons vu la part de responsabilité qui revenait au gouvernement

I. Il y avait, en 1808, à Zara : 1° l'hôpital San-Rocco, dirigé par les Frères de Saint- Jean de Dieu (150 lits), pour les soldats de terre et de mer; 2° l'hôpital dit liei Coiulaniiati (10 lits), pour les forçats; il servait de dépôt du matériel de la marine; 5° l'hôpital Nassi (30 lits) ; 40 l'hôpital Santa-Maria (10 lits) ; 50 l'hôpital Delvico (8 lits) ; 6° l'hôpital des Capucins (6 lits); y l'hôpital San-Crisogono (6 lits); 8° l'hôpital San-Marco (6 lits); 90 l'hôpital Lanterna (8 lits); iqû l'hôpital Pusmi (10 lits); 11° l'hôpital Calvi (.10 lits), dotés sur des fondations particulières (Z. L., 1808, T.'V, Beneficenza, R. 4).

ture.

vénitien; il faut en attribuer une aussi, et très large, aux Dalmates imprévoyants et routiniers, et une, qui ne sera pas la moindre, à la terre elle-même qui se montrait avare pour ses enfants. L'agricui- Le sol de la Dalmatie se refuse dans bien des endroits à donner aucun produit; la vigne et l'olivier sont la seule richesse des îles et du littoral. Mais là où les céréales pouvaient réussir, les procédés de culture étaient d'une telle barbarie que les récoltes étaient pauvres; là où le terrain, soigneusement irrigué, aurait pu donner de beaux pâturages, l'incurie des cultivateurs laissait se développer des marais pestilentiels.

Un provéditeur, plus préoccupé que ses prédécesseurs et successeurs du développement de l'agriculture, avait donné aux paysans de l'intérieur de sages prescriptions pour l'amélioration de leurs terres, mais l'obstination des colons et l'incurie des administrateurs avaient laissé les choses revenir à l'état déplorable où François Grimani les avait trouvées.

La loi Grimani', faite en 1756, pour réglementer les concessions de terrains en friche dans le nnovo et le nuavissiiiw acquisto, contenait en outre des dispositions qui auraient pu faire régner la prospérité; elle resta lettre morte, au moins pour la partie relative à l'économie rurale.

Les terres concédées par la loi agraire devaient être aussitôt mises en culture ; toute terre restée deux ans en friche faisait retour à l'Etat (art. i); or, presque tout le territoire concédé demeura inculte.

Une portion déterminée des terres devait être cultivée en lin et en chanvre, pour que les paysans n'eussent pas à acheter de toile à l'étranger (art. 2), et, en 1797, un seul village du district de Sinj produisait du lin en qualité supérieure à ses besoins.

Les art. 3 , 4 et 7 recommandaient l'élevage des abeilles, la culture potagère et la plantation d'arbres fruitiers, mais ces dispositions étaient oubliées.

Pour empêcher le déboisement qui se produisait partout où les animaux allaient pâturer dans les bois, tout concessionnaire devait mettre en pré une partie de sa terre proportionnelle au nombre de ses bestiaux (art. 5 et 6) ; il était formellement défendu de conduire les animaux dans les bois (art. 19); il était recommandé de planter d'arbres des enclos fermés, de manière à reconstituer le domaine forestier (art. 21), et cependant d'année en année, le déboisement continuait ses ravages en dépit des plus sages dispositions.

L'art. 26 prescrivait l'établissement de chemins carrossables; l'art. 27, l'entretien et le curage des puits et citernes. Et il n'y avait de chemins

I. Cette loi est publiée in extenso par Cattalinich, op. cit., appendice.

nulle part; et partout bctcs et gens s'abieuv'aient dVau l'ctidc et malsaine recueillie dans les marcs.

Ce mépris de la loi suppose une double responsabilité, tant de la part de ceux qui négligeaient d'y obéir que de celle des magistrats qui ne veillaient pas à ce qu'elle fût observée.

L'agriculture demeurait donc dans un état stationnaire; les cultivateurs en étaient encore aux méthodes des temps préhistoriques, ils ignoraient l'emploi des amendements, ils usaient d'instruments grossiers, et bien que le pays ne fût pas très peuplé, eu égard ri sa surfoce (17 hab. par kilom. carré), il fallait presque chaque année faire venir de Croatie, de Bosnie et d'Herzégovine le grain nécessaire à la consommation.

Il n'y avait que le bétail qui fût en abondance : un recensement de Le bétail. 1806 accuse un total de deux millions d'animaux ', dont 700.000 chèvres et plus d'un million de moutons. Mais cette abondance ne procurait pas la richesse : le peu de prairies qu'on avait ne suffisant pas à nourrir tous ces animaux, il fallait les conduire dans les bois : toutes les jeunes pousses étaient dévorées, les branches, les troncs mêmes étaient attaqués, c'était la cause principale du déboisement, l'obstacle absolu au reboisement. Dans la montagne, le mouton, qu'un agronome a rangé parmi les animaux féroces, arrachait les touffes d'herbe au lieu de les tondre, et le sol, n'étant plus défendu par la végétation, perdait rapidement, sous l'influence des pluies, les dernières parcelles de terre végétale et ne présentait plus que des surflices rocheuses condamnées à une éternelle stérilité.

De plus, ces animaux, mal nourris, étaient misérables. Dans le rapport cité plus haut, le provéditeur général Dandolo, compare le produit des troupeaux en Lombardie et en Dalmatie : la laine des moutons de Varese, supérieure en qualité, l'est aussi en quantité, et il relève ce tait que les toisons de 475 mérinos s'étaient vendues à Milan 22.792 1. v. ; pour obtenir une pareille somme en Dalmatie, il eût fallu tondre 11.400 moutons; la proportion était donc de i à 24.

Un remède à cette ruineuse abondance eût été l'exportation en masse : les animaux restants eussent profité de la diminution des consommateurs et fussent devenus plus gras et plus forts. Mais, pour autoriser l'exportation, il eut flrllu professer des doctrines économiques tout autres que celles qui étaient en honneur à la fin du siècle dernier. On embarquait bien à Spalato et à Sebenico de grandes quantités de bestiaux destinés à l'Italie, mais ces bestiaux provenaient sans exception des provinces ottomanes.

Le commerce et l'industrie de Dalmatie se réduisaient à bien peu de Commerce chose. L'industrie la plus active était la construction des navires : Lussin,

Page 1