I. W. S. Décret du 22 avril 1805. — Z. L., 1803, XIII
104 ' LA DALMATIE DE I797 A iSO)
vince arriva à suffire largement à ses besoins, et ne fut pas, comme l'Albanie, une source de dépenses continuelles. Mais Goess ne se contentait pas de ce résultat ; il voulait que la Dalmatie devint riche, et pût, avec ses excédents de recettes, entreprendre tout un ensemble de travaux publics. L'ingénieur Zavoreo avait, sur la demande de Goëss, préparé un plan de travaux très vaste qui comprenait, outre les routes, le dessèchement des marais, la régularisation du lit des fleuves et l'utilisation des chutes d'eau '. Les premiers travaux devaient fournir les ressources nécessaires pour en taire d'autres, à mesure que se développerait la prospérité de la province.
Ce qui manquait, c'était le premier capital, mais Goëss ne désespérait pas de le trouver : il suffirait de donner une vigoureuse impulsion au commerce et à l'industrie 2; pour cela il attire des ouvriers italiens qui fondent, avec les avances qu'il fournit, des fabriques de tuiles, de briques et de poteries; il encourage les teinturiers rebutés par son prédécesseur, vient en aide aux fermiers qui exploitaient la concession d'asphalte de Vergorac. L'imprimeur Battara, qui s'était établi en 1798, ne faisait pas ses affiiires : Goëss procure à un Vénitien, nommé Fracassa, le moyen de relever cette industrie.
L'agriculture est encouragée, et une campagne de propagande est faite pour développer la culture, jusque-là ignorée, des pommes de terre.
Le commerce devait, lui aussi, fournir des ressources, et Goëss entreprend de lui donner une expansion nouvelle en encourageant l'exportation et en réduisant les droits de douane; mais là il trouva des résistances insurmontables. La théorie de la libre circulation des marchandises était alors une nouveauté suspecte, et ce n'était pas en Dalmatie, ni même en Autriche, qu'elle pouvait compter sur quelques faveurs. En dehors de la raison économique, il y en avait une autre plus grave, parce qu'elle était personnelle : la liberté commerciale eût été la destruction du privilège de tous ceux qui jouissaienr, à titre d'exception, de quelque droit de franchise. Or, le nombre des privilégiés était énorme : les nobles, les couvents, les églises, les corporations en possédaient tous, et, pour mener à bonne fin son entreprise, Goëss devait commencer par attaquer cette hydre; ses prédécesseurs n'avaient pas même osé l'essayer; lui, voyant la difficulté, ne recula pas, mais, procédant avec circonspection, il voulut bien déterminer la nature des privilèges, avant d'en commencer le siège. Il adressa donc à tous les corps moraux une circulaire où il demandait une énumération de leurs privilèges; il les priait d'y joindre l'indication du titre en vertu duquel ce privilège était exercé; c'était le moyen de faire
I. Z. L., 1803, V; 6597, VII; 3972, XII; 209, 425. | 2. Z. L., 180;, V, pass.
ADMIN'ISTRATION AUTRICHIENNE DE iSoi A 1805 I05
disparaître au moins ceux qui n'existaient que parce que les bénéficiaires avaient cru bon de se les octroyer.
Mais on vit le piège, et personne ne répondit. Goëss en fut réduit aux données fournies par les enquêtes faites avant lui, et dont il possédait les dossiers.
Pour les atîaires ecclésiastiq'ucs, par exemple, il y avait des inégalités criantes : les prêtres séculiers des campagnes n'avaient souvent pour vivre que les honoraires de leurs messes, i2 ga::iftlcs (25 centimes) par jour, et certains chanoines avaient i.ooo et 2.000 livres. L'archevêque de Zara a\ait 7.000 livres de revenu, l'évêque de Lésina 70.000. Il fallait procéder à une nouvelle répartition des revenus ecclésiastiques, et commencer par réduire le nombre des sièges épiscopaux : c'était trop de douze diocèses pour 200.000 catholiques; on pouvait les réduire à quatre : Zara, Cherso, Spalato et Makarska ; même en conservant encore Lésina et Sebenico, on pouvait donner un traitement de 8.000 florins aux archevêques, 6.000 aux évêques, 480 et 360 aux chanoines, et réaliser une économie annuelle de 300.000 florins, qui aurait servi à doter les établissements de charité, et à créer ceux d'instruction qui n'existaient pour ainsi dire pas. Une pareille somme pouvait être mise de côté sur les revenus des confréries, en les réunissant sous la tutelle administrative ; mais les confréries avaient un axractère religieux et se placèrent derrière les évêques : ceux-ci, effrayés de l'attitude prise par Goëss, se concertèrent pour résister à ses empiétements.
La question d'enseignement était aussi un terrain de conflits avec le clergé. Goëss créa à Zara un Gymnase, qui ne fut ouvert qu'après son départ, le 26 novembre 1804; on y devait enseigner la grammaire, les belles-lettres et la philosophie; mais, en dehors de cet essai dont on ne trouve nulle part les résultats pratiques, les écoles de tout degré étaient exclusivement tenues par des prêtres, et l'autorité ecclésiastique se refusa toujours à subir aucun contrôle. Le prélat dominicain Stratlco, évêque de Lésina, fonda un séminaire en 1803, mais de sa propre initiative et sans demander en rien l'assistance du pouvoir civil.
Le comte de Goëss manqua-t-il de mesure dans ses entreprises réfor- Disgrâce matrices ? Devons-nous lui reprocher de ne pas être resté dans l'ornière où s'étaient embourbés ses prédécesseurs ? Toujours est-il qu'au bout de deux ans il n'avait obtenu d'autre résultat que d'être universellement détesté : les magistrats, dont il avait voulu secouer la torpeur, les nobles, dont il avait essayé de saper les privilèges, les corporations et le clergé, sur les biens desquels il avait prétendu porter une main téméraire, étaient en lutte ouverte avec lui; l'autorité militaire, tenue systématiquement en dehors de l'administration, le jalousait et lui prouvait son mauvais vou-
de Goëss.
lOé LA DALMATIE DE I797 A 1805
loir par mille tracasseries; il n'y avait pas jusqu'aux paysans qui ne fussent exaspérés contre cet étranger qui, non content de persécuter leurs prêtres, les molestait aussi, sous prétexte de reboisement, de vaccine ou de pommes de terre !
Enfin, nous avons donné à entendre que la nomination de Goëss, en 1802, avait eu pour cause initiale une intrigue de cour; il ne fut pas difficile à ses adversaires d'exploiter la situation tendue que son zèle, peutêtre imprudent, avait créée. Une réaction, que tant de personnes avaient intérêt à déterminer, ne pouvait pas se faire beaucoup attendre. Un décret aulique du 24 mars 1804' rappela aux autorités de tout ordre qu'elles n'avaient le droit d'mtroduire aucune innovation sans l'assentiment formel de la chancellerie. Goëss comprit qu'en lui liant les mains, on lui signifiait sa défaite; il donna sa démission qui fut acceptée, et, revenant à un régime dont on avait eu le temps d'oublier les vices, l'Empereur lui donna pour successeur le général Brady, qui devait réunir les pouvoirs civils et militaires, tant en Dalmatie qu'en Albanie^:
Goëss obtint cependant de sortir avec les honneurs de la guerre : Brady, en notifiant sa nomination au conseil de Zara, annonça qu'il allait partir pour Cattaro et qu'il priait le comte de Goëss de vouloir bien conserver, jusqu'à son retour, la présidence du gouvernement'. Mais les privilégiés n'avaient plus rien à craindre; ils se croyaient assurés que personne ne toucherait plus désormais à l'arche sainte de leurs immunités.
S ni. Le La nomination d'un général comme gouverneur civil et militaire de la dy"'^"juinet Dalmatie n'était pas simplement l'effet d'une révolution de palais; sans '^°^"'^^^"'='' doute, l'influence du parti militaire y était pour beaucoup, mais l'ensemble de la politique extérieure y avait contribué. La guerre avec la France semblait inévitable; l'arrestation du duc d'Enghien (nov. 1803) avait été un grave motif d'irritation, et, du jour où Napoléon s'était Élit proclamer empereur, un traité secret avait été signé entre l'Autriche et la Russie. Il fallait donc préparer la guerre, et si, dans cette éventualité, la Dalmatie était capable de fournir quelques ressources à la monarchie, c'était un général seul qui pouvait les en tirer : Brady eut donc comme mission principale d'organiser la défense de la province et de former les troupes qui devaient concourir à une action commune sur les grands champs de bataille de l'Europe centrale. En ce qui concernait l'administration civile, il n'y avait pas à toucher ;\ l'organisation actuelle, quels que fussent ses défauts, puisqu'elle était appelée ;\ disparaître prochainement.
I. Z. L. 1804. I. 1554. I 2. W. S. Décret aulique du 21 juillet 1804. — Z. L. 1804. IX. 5260. I 5. Z. L. 1804. IX. 5387.
taire.
Depuis le aMiimcnccment lic 1804 jiisqu';\ la déclaration de guerre, il Organisay eut en D.ilm.itie un ciirps autriciiicn de 5 ;\ 6.000 hommes prêts à se """ ""'" mettre en marche et, pour cette raison, on le concentra entre Zara, Knin et Scbenico ; or, comme pour loger toutes ces troupes il flillait des casernes, des magasins et des hôpitaux, on profita de l'imminence de la guerre pour occuper un cert.iin nombre d'établissements religieux ; les franciscains durent .\ leur grande influence sur le peuple d'échapper presque complètement ;"i cette mesure.
Après le départ des soldats régidiers, la garde du pays devait être remise aux colonels qui conmiandaieiit les districts de Knin, Sinj et Imoski. Danese, ancien otficier vénitien, reçut une autorité absolue sur le corps des pandours; il méritait d'ailleurs cette confiance, car depuis sept ans il avait donné la mesure de sa fidélité et de son intelligence; on chargea de plus Danese d'organiser un corps de soldats indigènes, au moyen desquels on pourrait reconstituer le Régiment Dalmate, qui avait fait si triste figure pendant la guerre de 1800; on se procura à cet effet les nouveaux règlements mis en vigueur en Italie pour le recrutement, et on étudia le mo\en de foire profiter la Dalmatie des heureuses réformes militaires introduites par les Français dans leurs nouvelles possessions'.
Brady fit mettre en état de défense les places du littoral : à Zara, deux batteries rasantes furent ajoutées à l'ensemble déjà formidable des fortifications ; le fort San-Nicolo, qui garde la passe du port de Sebenico, fut réparé, ainsi que l'enceinte de Castelnuovo et la batterie de Punta d'Ostro, aux bouches de Cattaro. Par contre, comme aucune attaque n'était à craindre du côté de l'intérieur, on désarma et l'on abandonna les vieux forts de la frontière ottomane^. Une nécessité stratégique était la construction des routes, et l'on s'en était préoccupé. Comme le tracé des routes suppose une connaissance bien exacte du terrain, on avait chargé une brigade d'officiers topographes de revoir et de corriger la carte de Zavoreo ' ; ces officiers avaient même obtenu du Sénat de Raguse la permission de prendre quelques points géodésiquessur le territoire de la République, ce qui avait permis de relier pour la première fois par des triangles les Bouches de Cattaro à la Dalmatie. On pouvait donc commencer les routes sans s'exposer à des mécomptes, et un premier règlement fut publié, non pas, comme on pourrait le croire, pour décréter l'ouverture des chantiers, mais pour défendre aux communes de foire des travaux de viabilité avant la publication du plan général, qui aurait été approuvé par l'autorité cen-
I. Z. L. 1804. Imprimés. | 2. VV. S. 1805 déc. Brady au comte de Maylath. | 3. Z. L. XV. 679, 191 5.
traie; on voulait éviter la construction de chemins foisant double emploi ; ce n'était pas par cet excès-là que la Dalmatie avait péché jusqu'alors.
La route que Brady jugeait la plus importante était celle qui devait conduire de Zara à Gospic en Croatie, sans foire le long détour de Knin; mais, pour cela, il fallait franchir la chaîne abrupte du Vellebit. Bradv se transporta sur les lieux pour étudier im projet qui fut soumis au conseil aulique et adopté', mais que les circonstances ne permirent d'exécuter qu'en 1823.
Troubles Au moment où les Autrichiens étaient tout à leurs préparatifs contre la France, leur attention fut détournée par des troubles qui se produisirent aux Bouches de Cattaro.
Le temps n'était plus où Brady écrivait « que la fidélité des Bocquais n'était comparable qu'à celle des Tyroliens » ; depuis longtemps on avait dû revenir sur cette appréciation.
Le gouverneur civil Baroni Cavalcabô écrivait, le 2 juin 1804, au Conseiller aulique Maylath- :
« L'indiscipline et la désobéissance se sont développées dans ce pavs à tel point que sans beaucoup d'énergie on ne pourrait même pas assurer la paix publique. Voici deux ans que Kartole et Lustizza sont en révolte ouverte; à Castelnuovo, la population tient tête aux employés publics, les lois ne sont pas observées, et nos arrêtés demeurent lettre morte; à Pastrovicchio, il se commet beaucoup d'homicides que nous devons laisser impunis ; une affaire de veiuletla a allumé une espèce de guerre civile, et nous avons dû faire donner la troupe pour séparer les deux partis. Risano est paisible, mais la Krivoscie est en état d'effervescence ; des détenus échappés se sont réfugiés en Turquie, où ils ont formé une bande qui vient ravager les environs de Perasto. Le comté de Zuppa est insurgé depuis deux ans. Partout les catholiques sont soumis et tranquilles, mais les grecs, exaltés et soutenus par les Monténégrins, sont en état de révolte permanente. »
Le rapport concluait à une demande d'autorisation de procéder contre les rebelles par voie sommaire, et Brady vint, un mois après, avec deux bataillons, pour foire rentrer les Bocquais dans les voies de la soumission et de la paix.
La source de tout le mal était bien celle que pensaient les Autrichiens :
Les Mon- , . , ,
lénégrins et c'est du Mouteuegro que partaient toutes les excitations, et cela, très
les Russes. ,^.,.^.,is(.i.,-,[.,i^j;,i^.i-,^£„(^ .^ l'instigation des agents français Berthier et
Pouqueville, établis à Raguse. Depuis la mort de l'empereur Paul, la
I. Z. L. 1804. XII. 20j9, 2473, 2550, 3389, 6740, 7956. I 2. Z. L. 1804. An. Près. Cattaro.
Russie semblait avoir oublié les Monténégrins : depuis trois ans, le subside de i .000 sequins n'était plus payé, et le consul français de Raguso en avait profité pour agir sur le \'ladika. Un prêtre ragusain, l'abbé Dolci, était devenu l'inspirateur de la politique monténégrine, et on l'accusait d'être .\ la solde de la l'rance'. Si donc on voulait pacilier les Bouches, il fallait d'abord arracher le Monténégro à l'influence française, et pour cela faire disparaître Dolci; or, en novembre 1804, Dolci disparut. Fonton, consul de Russie à Raguse, se rendit près du Vladika, au couvent de Stanjevic et deni.mda à taire une perquisititni dans les papiers de Dolci ; le refus de celui-ci tut déjà regardé comme compromettant, Fonton voulut procéder de vive force à son investigation, et Dolci lui sauta à la gorge; on dut le maîtriser pendant qu'on fouillait sa correspondance, où on trouva la preuve de ses rerations avec les Français. Si le Vladika ne voulait pas être compromis à son tour, il n'avait qu'à désavouer au plus tôt son confident ; c'est ce qu'il fit avec éclat : il montra une violente exaspération contre Dolci, et, après l'avoir menacé de lui faire couper les oreilles, il se radoucit, lui fit seulement donner cent coups de bâton, puis le fit enfermer dans un couvent; il fut question d'instruire son procès et de le pendre, mais on craignait qu'au cours des débats il ût des révélations compromettantes ; on se contenta de le garder en prison, mais bientôt il y mourut, et les gens qui paraissent bien renseignés disent qu'il fut empoisonné. Les Autrichiens le regrettèrent peu, et Brady annonce sa mort en ces termes : « Dolci a terminé sa carrière d'impostures et d'intrigues^. »
La disgrâce et la fin violente de Dolci étaient dues à l'action commune de la Russie et de l'Autriche réconciliées contre l'ennemi commun. Napoléon. Un agent russe, le maréchal-lieutenant Ivelich, originaire de Risano, avait été expédié, en août 1804, au \'ladika, et lui avait signifié les volontés de l'empereur; peu après le Conseiller Sankovski était arrivé porteur de 3.000 sequins pour les trois annuités arriérées du subside ordinaire ' , et le Monténégro avait recommencé à graviter dans l'orbite de la Russie ; on comprend dès lors pourquoi le malheureux Dolci avait été immolé.
La réconciliation des Russes et des Monténégrins ne permettait plus à ceux-ci de se montrer ouvertement hostiles à l'Autriche, alliée de la Russie; ils s'asbstinrent donc de soutenir ouvertement les insurgés de Cattaro qui, abandonnés par leurs coreligionnaires, n'eurent plus qu'à
I. W. S, 1804. Instructions domiiJes à J. Timoni, consul à Raguse. | 2. W. S. Brady à Maylath, déc. 1804, janvier-octobre 1805. ] 3. Milakovic, Histoire du Monténégro, p. l8o, sqq.
no ' LA DALMATIE DE I797 A 1805
se soumettre : les troupes régulières et un corps de pandours conduit par le colonel Danese parcoururent les districts insurgés et s'emparèrent de la personne des meneurs qui furent gardés comme otages : on les envoya dans les casemates du fort San-Nicolo de Sebenico, puis à Knin, quand on voulut rendre ces casemates disponibles pour y mettre les prisonniers français qu'on devait faire.
Les bons offices rendus par les Russes aux Autrichiens ne firent cependant pas régner entre eux une harmonie très apparente aux Bouches ; en 1805, alors que la guerre allait éclater, de nombreuses difficultés s'élevèrent entre le gouverneur Baroni Cavalcabo d'un côté et les agents russes de l'autre. Par là même qu'ils étaient venus pour reprendre autorité sur les Monténégrins, Ivelich, Sankovski et le consul Mazurevski devaient en même temps se faire leurs protecteurs, et les Mon-ténégrins étaient souvent des protégés compromettants. Une fois, c'est un individu poursuivi pour crime, et réfugié au Monténégro, qui se laisse arrêter à Cattaro : il faut le réclamer comme protégé russe, et l'arrachera la justice autrichienne; tantôt c'est une rixe qui éclate sur le marché de Cattaro entre Monténégrins et soldats autrichiens : le sang coule, et les Russes sont obligés de démontrer que les soldats autrichiens ont été les agresseurs; pendant ce temps, les ennemis des Russes prétendent avoir la preuve que Sankovski a excité les Monténégrins à causer du désordre".
Il n'y a rien de surprenant à ces insinuations, vu la surexcitation que causaient dans tous les esprits les bruits de guerre et les nouvelles contradictoires que la police la plus vigilante ne pouvait empêcher de circuler. Au fond, les agents russes étaient parfaitement d'accord avec les autorités autrichiennes, et ces incidents n'eurent jamais la gravité que les dépêches du consul français à Raguse s'efforçaient de leur attribuer.
Pendant que Brady était à Cattaro, ou en tournée dans la chaîne du Vellebit, les affaires générales étaient en souff"rance : les finances, si bien conduites jusque-là, étaient en désarroi par suite de l'augmentation des dépenses militaires. Brady reçut, à trois reprises, de Vienne, de sévères avertissements 2 ; mais il se disculpa en rejetant la ftute sur la négligence des employés civils, et surtout en invoquant le surcroît de préoccupations que lui donnait la préparation de la guerre. D'ailleurs, on était encore dans le provisoire : des institutions définitives allaient sous peu être données au pays, et l'on verrait alors à imprimer à tous les services un cours régulier.
I. Z. L. Att. Près. 1805, 136, 145, 298, 2007, 2842, 2051. | 2. Z. L. Att. Près. 1805, 5 août, 7 et 12 nov.
AOMINISTRATlOM AUTRICHIENNE DE 180I A 1805 III
Ht, Cil ctTct, Ce plan d'organisation, dont il avait été tant parlé, était 5 iv. Le prêt". Il comportait un gouverneur général à Zara, qui devrait foire dans f.isjiion'^rtout le pays des tournées périodiques; il était assisté de six conseillers : '■"'''^■edeux pour les atiaircs administratives, deux pour les ati'aires judiciaires (ce serait le tribunal d'appel), et deux pour les atlaires fiscales. Les anciens tribunaux de première instance étaient malntenLis au nombre de dix-neuf.
Cinq cercles, Veglia, Zara, Spalato, Makarska et Cattaro, seraient formés, et placés sous l'autorité de capitaines de district; chacun de ces cercles comprendrait, autant que possible : des îles administrées par des magistrats locaux munis de pouvoirs étendus, une portion de littoral placée sous l'autorité directe du capitain.;, et une portion de pays continental administrée militairement par un colonel indigène.
Tout en relevant du gouverneur, les capitaines devraient avoir une grande liberté d'initiative et seraient autorisés à correspondre directement avec la chancellerie aulique.
Le centre de l'administration financière devait être à Vienne; un remaniement des circonscriptions ecclésiastiques, une centralisation des biens et revenus des confréries devaient, conformément aux plans du comte de Goëss, fournir les ressources nécessaires pour donner à tous les membres du clergé un traitement convenable, pourvoir à l'entretien des fondations d'assistance publique et créer des établissements d'instruction, des séminaires pour l'éducation du clergé, et, pour commencer, un au moins à Zara; on ouvrirait, à Zara, Sebenico, Spalato, Makarska, et dans les principales îles, des écoles élémentaires où on donnerait, pour les fils de marins, des cours de nautique et de mathématiques ; à Zara et à Spalato, des gymnases où l'on enseignerait les belles-lettres et la philosophie; à Zara, une école de droit. Partout on encouragerait la création d'académies agronomiques, littéraires et scientifiques. On établirait la tenue des registres de l'état civil, et on en chargerait les curés.
Cette organisation était complétée par une foule de prescriptions de détail, dans lesquelles nous ne pouvons entrer; elle devait être mise en vigueur à la paix. Mais le sort des batailles devait amener en Dalmatie des modifications autrement profondes que celles que les hommes d'État avaient préparées.
En septembre, la guerre commença en Italie et en Allemagne. Le § v. u
1 1 » • '^ r - •' • 1 111*^- guerre.
3 1 octobre, un batmient français, qui portait des malades a Ancone, est I. Z. L. Att. Près. 1805, 5 octobre.
jeté à la côte près de Zara; l'équipage et les passagers sont retenus comme prisonniers de guerre'. En novembre, quatre bâtiments passent à Zara, chargés de prisonniers français envoyés à Cattaro. La flotte russe de l'amiral Siniavin croise dans les parages de la Dalmatie et n'empêche pas les corsaires français de prendre de nombreux bâtiments qu'ils vont désarmer et vendre à Raguse. Dans cette dernière ville, César Berthier, neveu du maréchal, et le médecin Pouqueville entretiennent parmi les habitants une agitation que le consul Timoni présente comme très favorable à la France^.
Personne ne reçoit de nouvelles : le gouverneur est au courant par des dépêches officielles qu'il se garde bien de publier; on renouvelle les ordonnances de 1797 sur les « oisifs » qui colportent des nouvelles. Le public finit par savoir que les Français sont entrés à Trieste, puis le bruit vague de désastres commence à circuler malgré les précautions de la police ; mais le gouvernement se tait et les archives sont muettes. L'année 1806 succède à l'année 1805 sans que la situation ait changé. Le 9 janvier, arrive la nouvelle de la conclusion de la paix; Brady seul en connaît les conditions et envoie Danese à Knin pour une mission dont l'objet reste inconnu : c'était pour y recevoir les troupes françaises qui allaient entrer dans la province. Jusqu'au 27 janvier, on ne sut rien des conditions de la paix de Presbourg; ce jour-là, le marquis Manfrin, adjudicataire des tabacs, ose le premier sortir de la réserve, en vue d'une entrée éventuelle des Français. Le 29 janvier, des nouvelles sont arrivées de Trieste, Brady n'est plus tenu à la discrétion et, tout en s'occupant d'organiser le service Adieuxde des vivrcs pour la division française qu'on attend de jour en jour, il publie Daimates. 1^ proclamation suivante'
Chois et fidèles Daimates, chers et fidèles Bocquais,
Quand vous vous êtes donnés spontanément à S. M. l'empereur François H, vous avez écrit une page glorieuse dans l'histoire de votre nation. La constance avec laquelle vous n'avez pas cessé de tenir le serment de fidélité que vous avez prêté honore grandement votre caractère. Vous vous êtes rendus dignes de la confiance d'un grand prince qui, vous regardant comme ses fils plus encore que comme ses sujets, n'a jamais ménagé les ressources du Trésor public pour vous venir en aide dans les moments difficiles.
Toute sa sollicitude a été tournée du côté des moyens d'assurer votre bonheur. Des circonstances impérieuses réunissent votre pays au royaume d'Italie et tranchent les liens qui vous rattachaient à l'empereur. Tel e.st l'obstacle qui empêche l'accomplissement des vœux les plus chers au cœur de Sa Majesté.
I. Z. L. 1805. II. qo24. 1 2.W. S.Corr. Timoni, déc. 1805. | 3. Z. C. 1806. Imprimés.
ADMINISTRATION AUTRICHIENNE DE l8oi A 1805 113
Pour accomplir jusqu'au bout la tAche qui m'est imposée, je dois vous exprimer ici le protond chagrin que j'éprouve au moment où je dois me séparer de vous. Témoin pendant plusieurs années de votre fidélité, de votre dévouement, de votre inaltérable attachement à mon maître, j'ai pu reconnaître et apprécier les qualités distinctives de votre caractère national. C'est au milieu de vous que j'aurais aimé à vivre jusqu'au terme de ma carrière.
Les destinées s'y opposent; je vous adresse donc encore une t'ois l'expression de ma gratitude et de l'admiration que je professerai pour vous jusqu'au dernier jour de ma vie.
J5r.\dv
Zara, 28 janvier 1806.
Lii Diiliiuilie lie 1797 à iSi;.