‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 44 sur 156 · AVEC LES TURCS ET AVEC RAGUSE (1797-18O · texte numérisé non relu

AVEC LES TURCS ET AVEC RAGUSE (1797-18O

§ I. Les Autrichiens et les Turcs; bruits de guerre; émins ; relations avec les pachas; commerce; émigration; déserteurs. — J IL Le passé de Raguse. Settc BamUcrc; Constitution ragusaine ; corps diplomatique. — § IIL Les Autrichiens et Raguse. Prêt aux Français. Insurrection de Canali ; Raguse et le généra! Brady. — 5 ^^^ ■ Le consul impérial Timoni. — § V. Le consul français Bruére. — j ^'I. Le consul russe Fonton.

Nous avons étudié l'histoire de la Dalmatie sous la domination autrichienne et les nombreuses transformations que l'organisation de cette province subit sans pouvoir atteindre sa forme définitive. Pour que le tableau que nous avons essavé de tracer soit complet, il uous reste à parler des relations de la Dalmatie autrichienne avec les Etats voisins : l'Empire ottoman et la République de Raguse.

5 I. Les L'annexion de la Dalmatie à l'Autriche était, par certains côtés, un préêiks Turc"^ seut perfide que la France faisait à son ennemie; en effet, par suite du traité de Campo-Formio, les Autricliiens se trouvaient acquérir cent lieues de frontières avec les Turcs, ce qui doublait l'étendue de leur ligne de contact avec des voisins dangereux. Encore sur la Save et l'Unna, la frontière naturelle marquait-elle la limite des deux empires; de plus les populations, groupées sous la puissante organisation des régiments-frontière, opposaient un rempart vivant aux velléités agressives des Turcs. Mais du côté de la Dalmatie, il n'}' avait rien de semblable : la frontière déterminée par une série de lignes droites allant d'un village à l'autre et traversant en chemin des vallées profondes et des chaînes escarpées, ne pouvait former une limite; quant à la population, elle était belliqueuse, il est vrai : pour elle , le Turc était l'ennemi héréditaire , mais on ne savait pas encore quels sentiments elle professerait à l'égard de son nouveau maître.

Bruits de Aussî y eut-îl uu Certain émoi à Zara, en octobre 1797, quand on guerre. apprit qu'uue armée turque se réunissait en Bosnie; des lettres venues de

Travnik annonçaient que c'était contre la Dalmatie qu'étaient dirigés ces armements : le Grand Seigneur songeait à faire valoir ses droits sur cette province qu'il considérait comme une dépendance de la Bosnie ; ces droits

L'AUTRICHE ET LES TURCS DE I797 A 1805 itj

étaient moins anciens que ceux du roi de Hongrie et, par h\ même, devaient primer, puisqu'il y avait moins longtemps qu'ils étaient abandonnés.

Tout semblait donner de la vraisemblance à ces nouvelles : le général Aubert-Dubayet, ambassadeur à Constantint)ple, avait réussi à relever le prestige de la 1-rance auprès du divan et il se pouvait lort bien que ce lut lui qui eût excité les Turcs à envaiiir la Dalniatie.

En t'ait, il se trouva que toutes ces suppositions n'étaient pas fondées : les Turcs avaient à combattre l'insurrection serbe, et ne firent aucune tentative pour troubler les Autrichiens dans la paisible possession de leur nouvelle province.

De 1797 à 1805, les relations de la Dalmatie et de l'Empire ottoman furent donc pacifiques, sans être amicales, et les Autrichiens eurent tout au plus quelques alertes. Périodiquement, en effet, des rapports venus de Knin, d'Imoski ou de Metkovic annonçaient que les Turcs allaient passer la frontière, puis d'autres rapports démentaient les premiers : il ne s'agissait que d'une expédition d'un beg contre un autre ; parfois c'étaient les pachas qui se faisaient la guerre, notamment ceux de Travnik et de Scutari ; ou bien encore, le sultan venait d'ordonner une levée extraordinaire pour réduire quelque révolté ou s'emparer enfin de l'imprenable Widin. Or, chaque fois qu'une prise d'armes s'effectue en pays mahométan, il y a des désordres et des violences; les premières victimes de ces violences sont les chrétiens, et comme les Franciscains étaient les principaux agents de renseignements de l'Autriche au delà de la frontière, il n'est pas étonnant que chaque fois que le fanatisme des musulmans se réveillait, les rapports fussent conçus en termes très alarmants; mais d'ordinaire reff"er\'escence se calmait et les menaces n'étaient suivies d'aucun eff'et. C'est ce qu'il est permis de constater par l'examen de nombreuses pièces des archives de Zara et de Vienne '.

En novembre 1798, ce mouvement des Ottomans était déterminé par la guerre qui venait d'éclater à la suite de l'occupation de Malte par les Français et du débarquement de Bonaparte en Egypte. Une escadre russoturque avait chassé les Français des iles Ioniennes, et Ali de Tebelen, pacha de Janina, avait, de son côté, enlevé les postes que les Français occupaient sur la côte d' Albanie. Le bruit avait couru alors d'un débarquement des Français à Raguse et les pachas avaient reçu l'ordre de se concentrer sur la frontière. Mais ce débarquement ne tut pas effectué.

Il en tut ainsi jusqu'en 1806 et jamais les troupes de l'Empereur n'eurent à en venir aux mains avec celles du sultan.

I. Z. L., 1798, I, 5540, 5542; XII, 4564, 4700, 4721. 1799. III, 389, 2657, 6391; IV, 7123, VI, 70)6 ; XII, 4638. — W. S., 1798 sept, et nov. Rinna à Thugut, 1802 avril, mai. Rinna à Colloredo. Nov. GoOss à Majlatli.

Il6 LA DALMATIE DE I797 A 1805

Le seul terrain sur lequel une lutte s'engagea entre les Autrichiens et les Turcs fut celui des coutumes abusives qui s'étaient introduites sous le gouvernement vénitien , coutumes que les pachas ne demandaient qu'à voir maintenues et développées même, dans le sens de leurs privilèges, mais que l'Autriche entendait supprimer à la première occasion. LesEmiiis. La principale de ces coutumes consistait en la présence à Spalato d'un Etiiiii' turc, chargé, en exécution de l'article 25 du traité de Passarovitz, de percevoir le droit de 3 °/o sur les marchandises qu'apportaient ou qu'emportaient les caravanes de Bosnie ^ En 1799, l'émin de Spalato s'adjoignit un collègue, et la présence de ces deux agents de perception fut cause, paraît-il, d'une augmentation de frais et bakchichs. Le gouvernement intervint et fit supprimer ce fonctionnaire dont l'existence n'était pas prévue par les traités ; l'Autriche pouvait alors parler haut , car ses armées étaient victorieuses en Italie. Mais en 1800, après Marengo, le gouvernement de Bosnie envova à Zara un nommé Laljich Agha pour y remplir les fonctions d'émin; la lettre du pacha visait les capitulations vénitiennes, l'article 33 du traité de Carlovitz et l'article susmentionné du traité de Passarovitz'. On commença par répondre à Laljich Agha que le poste d'émin à Zara était abandonné depuis douze ans et qu'il fallait une décision souveraine pour le rétablir; puis, quand la paix européenne fut sur le point de se consohder, Thugut se décida à répondre catégoriquement que l'Autriche tenait pour caducs les engagements des Vénitiens, que ce qui faisait sa loi, c'était le traité de Sistova et que, dans le traité de Sistova, il n'était pas question des émins ; que, si le pacha voulait donner suite à cette afïiiire, il devrait demander au divan d'en saisir l'internonce impérial ^. Laljich rapporta en ce moment la preuve que depuis 1797 un émin avait résidé, assez inaperçu, il est vrai, à Zara : on lui répondit que le débat était clos, et il dut s'en retourner à Travnik, regrettant sans doute l'argent qu'il avait donné au pacha pour obtenir un titre dont il espérait tirer autre chose que des avanies >.

En 1802, l'émin de Spalato fut attaqué dans l'usage de ses prérogatives

et dut se restreindre aux droits qui résultaient formellement des traités, en

renonçant à tous ceux qui s'étaient introduits dans le courant du

xviir siècle *.

Relations D'autres abus à supprimer étaient relatifs au cérémonial qui présidait

chas. '^ ^^ '^ux relations officielles entre Zara et Travnik. Les dépèches vénitiennes

I . On remarquera cette appellation qui se rapproche de l'arabe ; amin ; et en général il est curieux de constater combien de mots turcs avaient subsisté dans le vocabulaire administratif de la Dalmatie. | 2. Z. L., 1799, XII, 2075. | 5. W. S., 1800, juill. et nov. Rinna à Thugut. | 4. W. S., 1800, déc. Thugut à l'internonce. | 5. Z. L.. 1800, XIV, 2184. I 6. Z. L., 1802, XIX, 3985 ; 1803. Att.^r. 1585.

l'aLTRICIIK et LF.S TURCS DE I797 A 1805 II7

tétaient portées par im Juigin.in, acccuii patine crime escorte, qui se grossissait A la troiuière il'uii certain nombre de janissaires. La remise du pli était accompagnée de cadeaux au pacha, à ses officiers et X sa suite; les cavaliers de l'escorte comptaient aussi sur l'inévitable hahchich, et tous les frais de voyage et de séjour étaient ;\ la charge de la République. Lorsqu'au contraire c'était le pacha qui avait une communication i faire ;ui provéditeur, il envoyait des tchaouchs qui, depuis la frontière, devaient être défrayés de tout par les Vénitiens, et, à leur départ, des usages très précis réglaient le nombre de coupons de velours, de pains de sucre et de pots de thériaque auquel chaque membre de l'ambassade avait droit '. Il y avait même \ Spalato un véritable magasin de denrées destinées aux officiers turcs; les livres de comptabilité-matières du drogman Calavro Imberti, pour les dernières années du gouvernement vénitien, attestent de l'activité des relations entre la Bosnie et la République de Venise^.

Les Autrichiens, en prenant la succession de Venise, commencèrent par se conformer aux usages existants, en puisant dans le magasin dont le drogman Calavro avait la garde. En 1797, Thugut écrit au comte de Thurn d'envoyer au pacha de Bosnie une ambassade et des cadeaux. « Il faut ménager les Turcs, » dit il >. En mai 1799, le conseiller Rinna avait signalé les abus auxquels cette coutume donnait lieu ' : on lui répondit de prendre patience. En iSoo, trois pachas se succédèrent à Travnik en moins de quatre mois >. Pour chacun des nouveaux titulaires, il y avait eu des ambassades de part et d'autre et la provision de cadeaux s'était réduite à peu de chose. Au commencement de 1801, Rinna dut écrire à Vienne pour avoir l'autorisation de renouveler l'approvisionnement, mais il proposait en même temps de restreindre les distributions pour les rendre moins dispendieuses^. Le ministre Colloredo, successeur de Thugut, répondit : « Il ne s'agit pas de restreindre, mais de supprimer", » et il en fut fait comme il l'avait ordonné, sans que les Turcs songeassent à réclamer : ce qui les avait étonnés, c'est que les Autrichiens n'eussent pas pris plus tôt cette mesure radicale.

Deux ans après, le comte de Goëss, en visitant la douane de Spalato, découvrit quelques pièces de brocard et de velours, avec des miroirs,encadrés, des montres d'argent et des fleurs artificielles. Il distribua le tout aux églises pauvres, en sorte qu'il ne resta plus de vestige ailleurs que dans les archives de cet usage disparu.

I. W. S., 1799, mai. Rinna à Thugut. | 2. Ces registres sont à Venise aux .\rcliives d'Etat (Frari). | 3. W. S., 1797, sept. Thugut à Tliurn. | 4. W. S., 1799, mai. Rinna à Thugut. I 5. W. S., 1800, 15 mai, 27 juin, 17 août. Rinna à Thugut. | 6. W. S., 1800, fév. Rinna A Colloredo. | 7. W". S., 1800, mars. Colloredo à Rinna.

non et com nierce.

Il8 ' LA DALMATIE DE I797 A 1805

En résumé, aucun lait notable ne signale les relations de la Turquie avec la Dalmatie pendant cette période. Vienne et Constantinople se contentaient de recevoir et d'expédier des notes au sujet des violations de frontières inévitables dans un pays où la frontière n'était indiquée par aucun signe apparent.

Naviga- L' Autriche réclama également à propos des corsaires barbaresques qui poursuivaient les bâtiments dalmates '. Les Tripolitains et les Tunisiens promirent de respecter le pavillon impérial; mais, pour empêcher toute fraude, la Porte exigea et obtint que l'Autriche admettrait le droit de visite.

Sur terre, le commerce était fort actif, et régulièrement, deux fois par semaine, les caravanes de Bosnie arrivaient, escortées par la force armée, dans les lazarets de Spalato et de Sebenico. Le principal article d'échanges était la viande sur pied ; les troupeaux arrivant des pays ottomans étaient embarqués à destination de Bari, d'Ancône ou de Venise, et nous avons déjà signalé ce fait surprenant que la Dalmatie, où le bétail était en abondance, ne faisait pas pour son compte l'exportation et se contentait de modestes droits de transit. C'est la conséquence de doctrines économiques sur lesquelles nous aurons à revenir.

Les précautions dont on entourait les caravanes étaient d'une grande sévérité, et cette sévérité était pleinement justifiée par le mauvais état sanitaire des provinces ottomanes^. Tantôt c'était de Sarajevo que venait la nouvelle d'une épidémie, tantôt de Bihac en Croatie, tantôt c'était en Albanie que « le mal contagieux » avait fait une apparition. L'administration devait être sans cesse sur le qui-vive, et d'un moment à l'autre se trouver prête à établir un cordon sanitaire comme on l'avait fait à diverses reprises au XVIII' siècle, comme on devait le faire, infructueusement d'ailleurs, en 1815.

L'émigra- Une occasion de relations fréquentes entre les deux puissances était l'émigration. Il y avait entre les deux pays un courant régulier d'émigration temporaire : ouvriers qui allaient se louer pour une saison, bergers qui pendant l'été faisaient transhumer leurs troupeaux dans les hauts pâturages de l'Herzégovine. Ces derniers avaient à payer une faible taxe aux autorités turques; parfois le Defterdar élevait des prétentions exorbitantes; d'autres fois les bergers cachaient une partie de leurs bêtes dans une vallée écartée le jour où l'on devait percevoir la taxe calculée à tant par tête ; de là des contestations, des rixes qui se terminaient toujours par un arrangement à l'amiable négocié par les officiers de pandours.

I. Z. L., 1798, VII, 653, 852, 3917, 3919. 1799; XI, 660, 244S; XV, 2419. 1801, V, 3819, 3931, 5101. I 2. Z. L., 1799, XII, 431, 1362, 5921.

tion

i."altkiciih ht lus turcs di: 1797 a 1805 119

Los .iniH'os où la Dalmatic SDullVait de la tliscttc, un courant li'cmigration plus tort se dessinait vers les pays limitrophes; c'est ce qui arriva dans le courant des années 1797, 1801 et 1803 '. L'administration vénitienne avait vu le cas se produire maintes fois; elle avait simplement statué qu'au bout de trois ans les terres des émigrés reviendraient A l'Htat; pour entraver l'émigration pendant les années de famine, elle autorisait alors les magasins de la dime à faire des avances de grains qui devraient être restitués en nature (J'ithia per l'indu) dans un délai de trois années. C'est ce que firent aussi les Autrichiens par la suite, mais en 1797, ne connaissant qu'imparfaitement les mœurs du pays, ils furent très effrayés en apprenant que des centaines de tamilles quittaient la province. On voulut voir dans ce mouvement d'émigration une manœuvre des Turcs et l'on s'émut outre mesure d'un fait malheureusement trop commun, dans lequel l'intervention étrangère n'était pour rien. Les explications que Tluirn reçut alors des officiers de pandours ne tardèrent pas à le rassurer, et il s'empressa d'en ftire part à la chancellerie de Vienne dans une dépèche du mois de novembre.

Enfin nous devons dire un mot de la question des déserteurs. Nous Les déser avons pu déjà constater et nous constaterons encore la profonde répulsion "^"'^^' que le service militaire inspirait aux Dalmates. Quand les Autrichiens voulurent lever des soldats en Dalmatie, un grand nombre de jeunes gens émigrèrent en Bosnie, et, ne se sentant pas encore à l'abri contre les recherches, beaucoup s'étaient fait musulmans. Le pacha ne pouvait plus livrer ses coreligionnaires à une puissance infidèle.

L'internonce à Constantinople eut ;\ demander l'extradition des fugitifs, et, après de longues démarches, il obtint un firnian par lequel le pacha de Travnik était requis de livrer les déserteurs, même s'ils avaient embrassé l'Islamisme-.

Armé de cette pièce, le général Rukavina envoya un commissaire à Travnik; le pacha ouvrit une enquête, et cette enquête amena à constater que pas un déserteur autrichien ne résidait en Bosnie; le commissaire, hors d'état de contrôler cette affirmation, dut s'en contenter. Le pacha ne manqua pas d'ajouter force promesses pour le cas où l'hypothèse prévue par le firman impérial viendrait à se réaliser; on lui donna acte de ses déclarations, et peut-être lui sut-on gré de ses obligeantes déclarations. L'affaire en resta là.

I. Z. L., 1797, XV, 119, 275, 592, 66S, 727, 818, 992, 1032, 1037, 1332, 1528, 1708, 1792. 20^0, 2 161, 2404. 1798, XII, 2550, 2707, 2887, 3614; XVI, 3055.— W. S., 1797, nov. Thurn à Thugut. 1798, janvier, Tliurn à Thugut. 1802, nov. Gotiss à Majlath. — Z. L.. 1803, IV, 1300, 1386. I 2. Z. L , iSoi, III, 385.

Ainsi, malgré les précédents incommodes créés par les Vénitiens, malgré les inquiétudes que l'attitude des Turcs avait inspirées à la première heure, la paix ne fut pas une seule fois troublée sérieusement dans l'espace de huit ans.

La raison qu'on peut en donner, c'est que l'immense majorité des habitants de la Bosnie et de l'Herzégovine, que nous avons appelés Turcs pour nous conformer à l'usage, était composée de Slaves , de même race que les Dalmates; en Bosnie, il n'y avait en fait de Turcs que des marchands et les hauts fonctionnaires, et encore pas tous. Or ce n'était qu'aux Turcs que les Dalmates avaient juré une haine éternelle, et les Slaves de Bosnie et de Croatie, même musulmans, n'avaient pas contre eux la mèmeanimosité que contre les Allemands et les Hongrois, leurs voisins du côté de la Save et du Danube. Au contraire, les voyant parler leur langue et pratiquer leurs mœurs, ils les regardaient comme des frères, les secouraient à l'occasion, et prenaient sous leur protection les jeunes gens qui ne voulaient pas devenir soldats allemands.

Il y eut bien des querelles et du sang versé, mais pas plus entre la Dalmatie et les provinces ottomanes qu'entre deux cantons limitrophes d'un pays où les voies de fait étaient l'unique procédé de discussion.

Les Autrichiens eurent la sagesse de ne pas garnir la frontière de soldats de l'armée régulière et d'en laisser la garde aux pandours ; c'est à cette précaution qu'ils durent de rester toujours en relations pacifiques avec leurs turbulents voisins.

Pas plus qu'avec les Turcs, les Autrichiens n'eurent de rapports hostiles avec les Ragusains.

L'Autriche avait affaire avec un petit Etat jaloux de son autonomie, et, en agissant avec correction, on ne pouvait avoir avec lui que des relations faciles.

ç II Le Mais il convient ici de nous arrêter un moment sur le passé et la passé de Ra- constitution de la République de Raguse, et d'en étudier l'histoire pendant la période qui correspond à la domination autrichienne en Dalmatie. C'est ainsi seulement que nous arriverons à comprendre les graves événements qui s'y dérouleront ensuite de 1806 à 181 5.

La République de Raguse n'était pas, à proprement parler, limitrophe de la Dalmatie; elle en était séparée par deux étroites bandes de terre laissées à l'Empire ottoman, à la paix de Passarovitz, sur les instances des Ragusains.

l'autriche kt KAiifsi-; Di; 1797 a 1805 121

R;if;iisc avait traverse, en dix siècles, de nombreuses vicissitudes; passant de la suzeraineté byzantine ;\ celle des Vénitiens, des Croates, des ^'énitiens encore et des Hongrois, elle avait (ini par se rendre petit à petit indépendante, sauf, quand il était besoin, A se dire vassale du sultan à qui elle pavait, depuis le temps du sultan Orkhan II, un tribut annuel, diAenu trisannuel après le tremblement de terre de 1667 '.

Les Ragusains donnaient aussi de grosses sommes aux Barbaresques , mais cet impôt leur valait le droit de naviguer librement dans toute la Méditerranée, de commercer avec toutes les provinces turques, et, rien qu'avec le monopole du sel en Herzégovine, ils s'indemnisaient des sommes qu'ils avaient à payer aux musulmans.

Les Ragusains étaient beaucoup trop habiles pour se dire en toute occasion tributaires du sultan ; il y avait des cas où ils préféraient se souvenir qu'ils avaient relevé de la couronne de Saint-lùiemie, et payé tribut aux archiducs d'Autriche , héritiers des droits de la Hongrie ; ce tribut , il est vrai, n'avait été payé que rarement, mais jamais les Ragusains ne nièrent leur obligation quand ils virent avantage à en rappeler le souvenir.

De même ils envoyaient, chaque année, au capitaine du golfe, h Venise, une pièce d'argenterie; au roi des Deux-Siciles, douze astori (oiseaux de chasse), avec une lettre très respectueuse -.

Le Pape recevait aussi un présent annuel comme protecteur de Raguse, qui, toute vassale du turc qu'elle fût, se disait, pour cette circonstance : le Boulevard avancé du Christianisme du côté des infidèles.

L'étendard de Raguse représentait son patron le grand saint Biaise Seiu bhud'Arménie, accosté des lettres S. B. (saint Biaise); mais on traduisait : ""'' Siitc Bandiere (sept drapeaux), pour exprimer la facilité avec laquelle les Ragusains se disaient les amis de tout le monde, sans d'ailleurs le croire.

Ainsi, grâce à cette extrême souplesse, Raguse, moyennant tant par an, vivait en bonne harmonie avec le grand Turc, le Pape et l'Empereur; cela lui évitait l'entretien d'une armée qui lui aurait sans doute coûté plus cher, et lui permettait de commercer paisiblement de Barcelone à Constantinople, et même jusqu'aux Antilles et aux Indes orientales.

I. On a donné les évaluations les plus diverses du tribut à la Porte par les Ragusains, un témoin bien informé nous apprend que le tribut lui-même s'élevait à 12.500 sequins ; avec les cadeaux à faire aux membres du divan, et les frais de voyage, la République déboursait 16.000 sequins tous les trois ans. Lellere ittfonitalivc délie cose tle Tiirchi per Piero Busenelh , secretario del Sénat 0 ai Venc^ia. Ce ms. est conservé à Venise au Museo-Civico (Mise. Correr, vol. LXXVIII, 2647). | 2. On trouve aux archives de Raguse le texte de cette lettre qui fut reproduite sans variante chaque année au mois d'octobre, de 1777 à 1806, et rien ne prouve que la formule ne fût pas déjà en usage depuis longtemps. (R. P. Ponente.)

Richesse Sa flotte Commerciale se composait, en 1797, de 363 navires au dessus

e ''gu^e. ^^ jj tonneaux, valant 16 millions de piastres, qui, au taux usuel de

15 °/o, donnaient un revenu annuel de 2.400.000 piastres aux armateurs,

et payaient à la République 152.000 piastres pour droits de navigation '.

Le petit cabotage employait 80 navires valant 400.000 piastres; la seule taxe sur l'buile donnait à l'Etat un produit de 27.000 piastres; le bénéfice des armateurs était au moins égal. Le commerce d'exportation par mer s'élevait à 420.000 piastres; celui d'importation, à 1.800.000. Le commerce par terre avec l'Albanie et la Bosnie se montait pour les exportations à 1.500.000; pour les importations, à 900.000 piastres, et donnait un bénéfice de 300.000 piastres.

Le revenu total que le commerce procurait, tant à l'Etat qu'aux particuliers, était évalué à 1.700. 000 piastres ou 700.000 florins, équivalant à 8.400.000 livres dalmates.

L'agriculture était très perfectionnée dans le petit territoire de Raguse ; pas un pouce de terrain n'était perdu et, sur les coteaux, des terrasses en maçonnerie soutenant les terres augmentaient la surface cultivable. Les paysans vivaient dans une condition analogue au servage^, mais, jusqu'aux dernières années du xvin= siècle, ils ne payaient à leurs maîtres qu'une redevance fixe très modérée : envers l'Etat, ils n'avaient d'autre obligation que celle d'acheter chaque année une certaine quantité de sel dans les magasins publics.

Un Etat de 35.000 habitantsquivoitaugmentersafortune de 700.000 florins chaque année doit vivre dans le luxe, et, quand on songe qu'un vingtième de la population était à peu près seul à profiter de cet enrichissement, il ne faut pas s'étonner de voir la ville de Raguse s'embellir et s'orner de somptueux monuments. Ravagée en 15 20 et en 1667 par deux tremblements de terre, chaque fois elle sortit rapidement de ses ruines. Ses édifices publics, ses nombreuses églises en firent une des villes les plus curieuses de la Méditerranée '. Les familles nobles se construisirent dans la cité de luxueux palais remplis de meubles précieux et de tableaux de maîtres, et, dans les environs de la ville, à Santa Croce, aux Platanes de Cannosa, aux moulins de Breno ou dans la merveilleuse vallée d'Ombla, d'élégants casinos où, pendant l'été, on trouvait la fraîcheur à l'ombre des plantes de la zone tropicale.

I. Ces renseignements et ceux qui suivent sont tirés de l'ouvrage de Brodmann déjà cité au ch. I. | 2. Ain. degl' Ivellio. Saggh siilht Coloiiia e stil ContaJiiiagsrio th-l tcrrito- TÎo di Ragusa. Raguse, 1873. | 3. G. Gelcich, (irofesseur à l'Ecole nautique et conservateur des Archives publiques de Raguse : DcUo svUuppo civile di Ragusa considcrato ne" stioi monumenti istorici ed arlistici. (Ouvrage aussi savant qu'intéressant.) Raguse, 1884.

l'autriche et kaguse de 1797 A 1805 123

Les fondations pieuses participaient de cette magnificence; les couvents étaient riclienicnt dotés, les institutions de bienfaisance se multipliaient, le mont de piété était ;\ la fois une banque, une caisse d'éparj^me , une société de secours mutuels et une caisse qui dotait toutes les filles, nobles ou bourgeoises, dont les parents étaient ragusains.

Pour l'instruction de la jeunesse, il y avait un collège, aux bâtiments grandioses, qui était très fréquenté; pendant longtemps, il avait été dirigé par les jésuites, et ceux-ci avaient été remplacés, en 1770, par les religieux de Saint-Joseph Calasanz, nommés en italien Scolopi, en français piaristcs ou clercs des écoles pies. Après leurs études élémentaires, les jeunes gens étaient envoyés dans les Universités étrangères, et cet usage devait remonter fort loin, car les deux factions de la noblesse se désignaient sous les noms de Salmanticesi et de Sorbonesi, sans doute parce que les deux groupes s'étaient composés dans le principe de ceux qui avaient étudié les uns en Espagne, les autres en France'.

Nous trouvons des Ragusains célèbres parmi les savants, les artistes et les littérateurs : Ghetaldi, mathématicien tameux qui continua l'œuvre de \'iète en appliquant l'algèbre à la géométrie^; le jésuite Boscovich, illustre astronome; Gondola, auteur de poésies slaves; Bona et Bubali qui ont composé de remarquables poèmes italiens; l'historien et l'architecte Banduri; le théologien De Dominis qui fut légat au Concile de Trente'.

Ainsi, sur la côte aride de Dalmatie, s'était développée une oasis où la richesse, la science et la civilisation de nouveaux Athéniens florissaient à deux pas de provinces misérables, incultes, ignorantes et presque sau-

Le gouvernement de Raguse était aristocratique et il avait été organisé Constituau KiY*" siècle sur le modèle de celui de Venise. Ses principaux organes

étaient : le grand Conseil, le Sénat et le Minor consiglio.

Le grand Conseil se composait de tous les nobles qui avaient accompli leur 18'' année. C'était le tribunal suprême ; il fiisait les lois, et, chaque année, le 15 décembre, désignait les nouveaux fonctionnaires qui devaient entrer en charge le i" janvier.

Le Sénat ou « Pregadi » (^Rogali en latin), composé de 45 membres qui devaient avoir plus de 40 ans, était le tribunal d'appel; il avait la direction des affaires extérieures, divisées en deux sections : Ponente et Levante; mais les décisions graves devaient être ratifiées par le Grand Conseil.

I. Marmont, Mémoires L., XI, p. 116. | 2. Maxiniilien M.irit: , Histoire des sciences mallk'matiqnes, t. III, p. 141. | 3. Le P. Dolci, dans les Fasti Leltcrarii di Ragusa, donne plus de trois cents biographies d'écrivains, de poètes, d'orateurs originaires de Raguse.

guse.

Le Minor consiglio, composé de sept membres, exerçait le pouvoir exécutif.

Le clief de l'Etat, ou Recteur, était élu pour un mois seulement; il présidait les conseils et assistait aux cérémonies revêtu d'une toge de damas rouge, avec une bande de velours noir ; les autres sénateurs devaient porter dans la ville la toge noire et la grande perruque frisée.

Les magistrats subalternes étaient les juges « majeurs » et « mineurs » , ils avaient la connaissance des causes civiles et criminelles; il y avait, pour juger les nobles, une chambre et une procédure spéciales.

Au dessous des juges étaient les agents du fisc, de la santé et du commerce.

La hiérarchie ecclésiastique se composait de l'archevêque et de ses suffragants, les évêques de Stagno et de Mercana; le clergé était nombreux, instruit, respectable et considéré.

Raguse, qui avait fliit tant de concessions aux pouvoirs étrangers, s'était toujours montrée intraitable sur la question de l'unité religieuse. Les Grecs étaient simplement tolérés dans la ville, mais le Pouvoir ne leur accordait « ni une église pour les vivants, ni une sépulture pour les morts ».

Le corps di- Raguse entretenait à l'étranger tout un corps diplomatique : François piomatique. j'^y^j^^ ambassadeur à Vienne, s'était retiré en 1784 et avait tait nommer à sa place son neveu. Sébastien d'Avala, appartenant, comme son oncle, à une famille princière de Sicile, avait commencé par être jésuite, et, en cette qualité, il avait été professeur au collège de Raguse; à la dispersion de la Compagnie de Jésus, il avait été trouver son oncle à Vienne et s'était fait initier aux affiiires; en 1784, il lui avait succédé, mais depuis dix années déjà, c'était lui qui rédigeait les correspondances, comme on peut s'en assurer en parcourant la volumineuse collection de ses dépêches qui est aux Archives publiques de Raguse.

La République ne donna d'abord à Sébastien d'Ayala que le titre de chargé d'affliires". L'Empereur était en guerre avec les Turcs, et les Ragusains devaient provisoirement donner un peu moins d'éclat à leurs relations avec lui. En 1793, un ambassadeur extraordinaire, de la famille des comtes Zamagna, alla à Vienne porteur des félicitations du Sénat à l'occasion de l'heureuse conclusion de la paix de Sistova-.

A Rome, le représentant de la République était un prélat ragusain, Ms' B. Staj, secrétaire des Brefs de S. S., philosophe et poète, émule de

I. \V. s., Lettres de créances de d'Avnla. | 2. W. S., Pièces relatives à l'ambassade du comte Zamagna.

l'al'ïriche et raguse de 1797 A 1805 125

Lucrcce , a-t-oii dit, .uiuur d'uiK' iLtut.uiou du c.irtcsi.inismc en vers hexamètres.

A Paris, les intérêts de Raguse étaient gérés par 1-r. Favi , secrétaire de la légation de Toscane, qui avait succédé, en 1774, à son oncle l'abbé Nicoli. l-"avi avait (.]ultté la France à la fin de la Terreur et était revenu prendre son poste dès le mois de février 1796; on sait, en effet, que la Toscane tut un des iireniiershtats, sinon le premier, qui renouèrent les relations avec la France révolutionnaire ; en mars 1 797, Favi reçut et présenta au Directoire les lettres de créancequi l'accréditaient comme chargé d'affaires '.

La République avait un très grand nombre d'agents consulaires dans les ports de l'Adriatique et de la Méditerranée. Lallich, consul .1 Wnise, Caracciolo, agent ;\ Naples, et Fr. Kiriko, consul à Constantinople, étaient en même temps des agents politiques par les mains desquels passaient souvent des affaires de grande importance.

En 1797, quatre puissances européennes avaient seules des représentants à Raguse; le consul napolitain et le consul russe étaient des citoyens de Raguse qui s'occupaient des affiires commerciales et qui, pour le reste, jouaient le rôle de personnages muets. Le consul autrichien , l'abbé Milissich , était un excellent homme qui n'avait ni la clairvoyance , ni l'activité nécessaires; mais il était persona grata près du Sénat; quand il mourut, en 1799, on eut de grandes difficultés pour lui trouver un successeur et le poste demeura vacant jusqu'en 1805. Pendant l'intervalle, l'Autriche dut recourir à des agents secrets pour savoir ce qui se passait à Raguse; c'était, d'ailleurs, ce qu'elle faisait déjà avant la mort de Milissich.

La France avait pour consul Bruère, sur lequel nous aurons à revenir plus loin avec quelque détail-.

L'entrée des Autrichiens en Daimatie détermina une inquiétude bien 5 m. Les facile à comprendre dans le Sénat de Raguse. Sans doute, la ruine de la ^i-Rigull puissance de Venise était pour réjouir son ancienne rivale, mais le voisi- "^'^ ''97nage d'un Etat puissant, comme était l'Autriche, était bien dangereux. Il fallait foire cependant bonne mine à mauvais jeu et, dès le mois de juin 1797, des protestations de dévouement fiuent adressées à Vienne, puis à Zara et à Cattaro, quand les Autrichiens s'y présentèrent.

Ces démarches n'étaient pas inutiles, et les Ragusains avaient su que le général Rukavina avait eu l'intention de violer la neutralité de leur territoire; c'est ce que nous voyons dans une dépèche de Thugut au comte

I . La correspondance de Favi, avant et pendant la Révolution, forme plusieurs grosses liasses contenant une foule de détails curieux sur les événements contemporains. La publication qu'on en ferait serait une œuvre utile. | 2. Page 136.

I2é ' LA DALMATIE DE I797 A 1805

de Thurn, en date du 27 août 1797 '. Le ministre fait part à son agent de la nouvelle qu'il a reçue que des mouvements révolutionnaires se préparent à Cattaro et à Raguse. « Je sais , ajoute-t-il , le général « Rukavina disposé à entrer dans le pays de Raguse, pour prévenir les « désordres, mais, en agissant ainsi, il pourrait exciter le vif mécontcn- « tement des Turcs, sous la protection desquels sont les Ragusains ; il est « donc de la plus grande importance d'éviter tout ce qui pourrait causer « le plus léger malentendu avec la Porte. En conséquence, je vous prie de « veiller avec la plus grande attention à ce que ledit général n'entre sous « aucun prétexte sur le territoire ragusain, à moins que le Sénat de cette « République, menacé par quelque trouble intérieur, ne l'invite sponta- « nément et par écrit à venir rétablir l'ordre. «

Le Sénat eut sans doute connaissance de ces instructions, et, pour donner plus d'importance à son agent à Vienne, il lui conféra, le 14 octobre, le caractère d'ambassadeur ^ L'abbé d'Ayala présenta ses nouvelles lettres de créance. « Il aura l'honneur, y était-il dit, de confirmer à « Votre Majesté impériale et royale les sentiments inaltérables de respect « et de dévouement que notre République est jalouse de témoigner à « votre auguste maison ' . »

Le Sénat avait profité de cette circonstance pour faire des avances à Thugut. « L'apparition des étendards autrichiens dans la Dalmatie et les « Bouches de Cattaro, provinces voisines de notre territoire, a fait naître « dans nos âmes les mouvements de la joie la plus vive, et les sentiments « sincères qu'un aussi heureux événement nous inspire, nous tenons à « vous les exprimer en témoignage du dévouement que nous professons « envers la très auguste maison d'Autriche-*. »

L'empereur répondit en assurant que l'Autriche serait pour les Ragusains une protectrice désintéressée; il ajouta que leur commerce' serait favorisé et défendu par les agents impériaux \

Thugut témoigna à l'ambassadeur un peu moins de bienveillance; il lui dit qu'il n'ignorait pas que Raguse fût un foyer d'idées révolutionnaires : des correspondances saisies à Venise lui en avaient fourni la preuve^.

Le Sénat répondit à ces accusations par des dénégations formelles et se tint pour averti qu'il ne fallait compter qu'à demi sur les bonnes dispositions de Thugut.

Vers la fin d'octobre, l'escadre de Brueys parut devant Gravosa; c'est de li que l'amiral français eut avec le général Brady la correspondance dont

I. W. S. (Fil.) F. 2. I 2. R. P. Preg.idi. | 5. W. S. Lettres de créance. | 4. VV. S., juillet 1797. I 5. R- P. Corr. d'.\yala. | 6. //'/(/.

l' AUTRICHE ET RAGUSE DE I797 A iSo) I27

il a été parlé au chapitre III. Pendant i.]iic se piiursuivaient les négociations, Bnieys débarqua A Ragiise : il tut reçu par le Sénat et eut avec les magistrats de nombreuses conférences. Conformément ;\ ses instructions', il offrit au Sénat les bons offices de la République française; à quoi il fut répondu que « la République, étant vassale du Grand Seigneur, ne pouvait recourir à la protection d'un autre gouvernement sans l'assentiment de la Sublime Pt)rte >>. Brueys se retira-. On a écrit qu'il avait levé une contribution dans la République : cette assertion est inexacte, et le livre du Pregadi ne porte ;\ cette date mention que de fournitures de vivres fixités aux Français '.

La première moitié de l'année 1798 se passa sans qu'aucun incident vînt troubler la paix dont jouissaient les Ragusains. En thermidor an VI (août 179S), le citoyen Comeyras, commissaire de la République française dans les îles Ioniennes, eut à se plaindre de mauvais procédés à l'égard d'une frégate française et il reçut aussitôt des excuses'. En mars, la France avait demandé quelques services aux Ragusains : il s'agissait de leur louer des transports pour les troupes destinées à l'expédition d'Egypte : on en fournit quelques-uns, ce qui attira au Sénat .une lettre fort sévère du général Brady, qui commandait à Cattaro > ; cette lettre taxait les Ragusains d'ingratitude et leur rappelait que, peu avant, l'internonce avait été prié de prendre sous sa protection à Constantinople des Ragusains molestés par des marins grecs au service de la Porte ^. L'afïliire se termina par un prêt de 12.000 florins tait à la caisse militaire autrichienne '.

C'est peu après qu'on vit passer à Raguse Hompesch, le dernier grand maître de Malte; le Sénat envoya une députation pour le saluer à bord du navire qui le conduisait à Trieste^.

Peu de jours après, deux navires français, une frégate et un cheheck, jetèrent l'ancre à Calamotta et mirent à terre un agent nommé Briche, qui eut avec le Minor consiglio une longue conférence laquelle fut suivie d'une séance nocturne du Sénat.

Les Autrichiens craignaient quelque nouvelle tentative des Français dans l'Adriatique; pour être renseignés, ils auraient eu besoin d'un agent sur et habile, ce qui n'était pas le cas de Milissich ; deux hommes de confiance furent donc envoyés, l'un à l'insu de l'autre, l'un de Curzola, l'autre de Spalato, qui devaient, sous prétexte d'affaires personnelles, passer quelques jours à l^aguse et savoir ce qu'était venu faire l'agent fran-

I. A. M., 1797. Division Brueys, BB' 115. | 2. A. M., ih. Rapport de Briievs au ministre Truguet, 8 brumaire. Réponse du ministre Pléville à Brueys, 2g frimaire. I 3. R. P. Pregadi, octobre 1797. | 4. R. P. Pregadi, 1798, août. | 5. R. P. Corresp., 179S. 1 6. W. S. (Fil.), 1798, mars. | 7. IhiJ., 1798, mai. | 8. R. P. Pregadi, juillet.

çais. Leurs rapports furent présentés en août". La jeune noblesse ragusaine y était représentée comme absolument dévouée à la France, mais ce Le prêt aux n'était pas pour des vues politiques qu'était venu le commissaire français : Fran,;.iis. j| j^g s'agissait que d'un emprunt, fort considérable, il est vrai, puisqu'il avait été question d'un million de livres. Devant les tergiversations du Sénat, Briche avait déclaré qu'il lui fallait une réponse par oui ou par non dans les 24 heures, une réponse dilatoire devant être regardée comme un refus; et le Sénat s'était exécuté : 400.000 francs avaient été comptés séance tenante, et 200.000 francs souscrits en deux traites à l'échéance de trois mois.

Aussitôt après le départ des Français, les Ragusains, un moment intimidés, retrouvèrenr leur présence d'esprit. On écrivit à Vienne^ pour dénoncer les agissements des Français vis à vis d'une république placée sous la protection de l'empereur, et à Constantinople pour protester contre ce qui était un attentat aux droits du Grand Seigneur. Dans une dépêche chiffrée, adressée au comte Zamagna, qui était à Constantinople pour le payement du tribut, le Sénat dit : « L'unique moyen de procurer la tran- « quillité de l'Adriatique est d'obtenir du gouvernement anglais l'envoi « de trois ou quatre vaisseaux qui nous mettront à l'abri de nouveaux « brigandages. »

Caracciolo , agent à Naples, est chargé d'agir dans le même sens près du commandant des forces anglaises.

Enfin Favi, l'agent à Paris, fut prié de s'entremettre pour obtenir l'annulation des deux traites de 100.000 francs et le remboursement immédiat des 400.000 francs qui avaient été versés. Favi présenta un mémoire auquel Talleyrand fit la réponse la plus gracieuse et la moins concluante du monde', et, comme les Ragusains ne se déclaraient pas satisfaits, Favi leur envoya sa démission, en les accusant de ne pas vouloir faire honneur à leur signature; on ne le décida à reprendre ses fonctions qu'en lui promettant une augmentation de traitement qu'il avait souvent réclamée *.

Si les réclamations présentées à Paris eurent un effet, ce fut de faire savoir que les Ragusains n'avaient pas envie de pa}'er; aussi, en septembre, avant même l'expiration des trois mois, Dubois, successeur de Comej'ras, se présenta pour toucher le reliquat de l'emprunt. Avant de s'exécuter, le Sénat voulut risquer certaines observations de forme sur les termes dans lesquels étaient rédigés les reçus. Dubois n'accepta pas la discussion : « personnellement, il ne tenait nullement à toucher les 100 ou 200.000 « francs qu'on l'avait envoyé chercher; puisqu'on refusait de les lui don-

I. Z. L., 1798, I, 5628, 5637, 5638. I 2. R. P. Pregadi. | 3. R. P. Corresp. Favi | 4, R. P. Pregadi.

l'autriciie et raguse de 1797 A 1805 129

Il lier, il s'en allait; mais le jour où le gouvernement en aurait besoin, il « enverrait un vaisseau de guerre les réclamer et on verrait alors si le « Sénat croirait de son intérêt de nier sa dette. » Après cette algarade, il sortit. Le Sénat, épouvanté par les réticences de Dubois, fit courir après lui : un secrétaire du Sénat le rejoignit sur son bâtiment « par une mer atVreuse » , ajoute le pauvre homme en taisant son rapport , et arriva à taire accepter les 200.000 t"r. à ce créancier récalcitrant'. La scène jouée par Dubois avait tait impression, parait-il, car le Sénat lui écrivait quelques jours après une lettre d'excuses- : « Rien n'a pu et ne pourra jamais « diminuer en nous les sentiments de profond dévouement que dans toute « atfaire })ublique ou particulière nous devons témoigner à la grande « nation française , à tous ses respectables représentants , et tout parti- « culièrement .1 vous, monsieur, à votre vénérée personne. «

Ceci était écrit quand les Français occupaient Corfou et étaient encore \ craindre; quelques semaines après, Dubois est bloqué dans Cortou par la Hotte russo-turque d'Uchakov, et les Ragusalns envoient une députation ;\ l'amiral russe pour lui porter leurs félicitations , des vivres frais et un présent particulier de la valeur de 500 ducats 3.

Presque au même moment, un autre orage se déchaîna contre les Affaire de finances de Raguse. La République avait placé une très forte somme à la ^l 'Vienne^ banque.de Vienne; or, l'Empire, se disposant à faire la guerre, eut besoin d'argent, et la banque fit un appel de 30 % du capital de ses actionnaires. Les Ragusains, dévoués ou non à la France, se souciaient peu de donner leur argent pour la combattre, et d'Ayala présenta à la chancellerie d'Etat un long mémoire où il énonçait les raisons de tout ordre pour lesquelles les capitaux de Raguse ne devaient pas être soumis à l'appel de fonds + : Il est à peine nécessaire de dire que les conclusions de ce mémoire ne furent pas acceptées.

Pour réparer les brèches faites à son épargne, la République eut la lâcheuse inspiration d'augmenter les impôts en les taisant peser surtout sur les classes populaires qui en avaient été à peu près exemptes jusque-là. Toute transmission de biens immeubles était frappée d'un droit de 6 %; les droits d'importation subissaient une majoration qui variait de 50 à 400 "/o; les carats, ou parts de navires, pa3-aient 2 % seulement du revenu; mais les oliviers des paysans étaient imposés de 12 karantani le pied, le vin de 10 k. le baril, les animaux de 12 k. par tète. De plus, on éleva énormément le prix du sel et tout paysan dut en prendre immédiatement : les hommes pour 20 k., les femmes pour 6.

I. R. P. Pregadi. | 2.R. P. Correspona.mce. | 3. R. P. Prcgadi. | 4. W. S. (Fil.) F. 2.

La Dalnuitie de fJ^J à iSl^ g

insurrcc- La populatiou Se révolta contre ces impôts écrasants; les habitants du nSl'. ^ ^' comté de Canali déclarèrent qu'ils ne paN'eraient pas; ils s'assemblèrent, se lièrent par serment à la résistance et les parjures devaient avoir leurs maisons brûlées '.

Huit sénateurs, choisis parmi les plus riches propriétaires du comté, essa\-èrent en vain de faire entendre raison aux insurgés.

Le Sénat écrivit alors au pacha de Trebinje, près de qui se trouvait précisément un envoyé extraordinaire de la République, et lui demanda^ de placer en observation sur la frontière un corps de i.ooo à 2.000 hommes pour intimider les mutins et les empêcher de s'enfuir sur le territoire ottoman; mais il était bien spécifié que, dans aucun cas, ces postes ne devraient mettre le pied sur le territoire ragusain.

En même temps on écrit au général Brady pour le prier de venir rétablir l'ordre: on lui demandait' d'amener 150 soldats « allemands » , commandés par des officiers « allemands » et non pas par d'anciens officiers vénitiens.

Or il se trouvait qu'à cette époque la Dalmatie et l'Albanie étaient à peu près dégarnies de troupes; Brady, qui n'avait que fort peu de monde déjà pour tenir en respect les Monténégrins, répondit par deux lettres 4 où il disait « que sans doute toute révolte était un acte coupable, que les auteurs devaient en être châtiés, mais que, pour entrer sur le territoire ragusain, il devait passer par le territoire turc, ce qu'il ne pouvait faire sans y avoii: été autorisé; que d'ailleurs, n'ayant pas d'instructions, il devait de toute manière en référer au général Rukavina à Zara ». Entre temps, Brady reçut une députation que lui envoyaient les insurgés : il apprit de quelles vexations les Canalcsi étaient victimes, de quels impôts on avait voulu les écraser « et tout cela, disaient les pa^'sans, parce qu'ils ne voulaient pas suivre les nobles dans les voies du jacobinisme ». Avec ce mot-là, on arrivait à tout. Brady autorisa les plus compromis des révoltés à se réfugier sur le territoire autrichien et écrivit au pacha de Trebinje pour le prier de donner asile à quelques familles qui demandaient à aller s'établir en Herzégovine. Enfin, le 15 juillet, il écrivit au Sénat une troisième lettre dans laquelle, changeant absolument de ton, il disait que le sort des Canalesi était digne de compassion , qu'ils méritaient plutôt la pitié que les rigueurs, et que des concessions, légitimement réclamées, mettraient fin à cette mutinerie.

Les Ragusains répondirent en exigeant un secours de 500 hommes et, pour éviter le territoire ottoman, on les ferait passer par mer ; Brady fit la

I. W. S., 1799, Juillet. Rinna à Thugut. 1 2. Z. L., 1799, III, 4309. resp. 6 juill. | 4. W. S. (Fil.) F. 2. Brady au Minor consiglio. 8 et 11 juillet.

L'AUTKlCIlli 1:T KAGUSli UK I797 A iSoj I5I

sourde oreille, et, pendant ce temps, les rcVoltés allaient annonçant que, si les Autrichiens venaient, ce serait pour se joindre à eux; la supériorité de Lésina écrit à Zara ' : les Canalesi se sont donnés A César; ils préparent des quartiers pour i.ooo soldats autrichiens.

Le Sénat, abandonné par Brady, recourut, selon sa coutume, à ses hauts protecteurs. Kiriko eut ordre d'avertir le Reis Effendi- que l'Autriche avait des projets de conquête sur un territoire ottoman >. En même temps, deux ambassadeurs partaient pour Vienne : c'étaient Orsato Ragnina et Bernardo-Biaggio Caboga : ils partirent le 2 août et furent reçus par l'empereLir le 9 septembre , leurs lettres de créance disaient : « Dans les circon- « stances critiques où se trouve notre République, nous ne savons à qui « nous adresser avec plus de confiance qu'à Votre Sacrée Majesté impé- « riale, royale et apostolique qui peut seule nous accorder secours et protec- « tion •». » Les amb;issadeurs étaient porteurs d'un mémoire où Brady était représenté comme le complice des Turcs et des schismatiques, et comme le protecteur des révoltés.

La cour de \'ienne n'avait pas besoin Je ce mémoire; elle était fort bien au courant de ce qui s'était passé : dès le 28 juillet, le conseiller Rinna avait tait l'historique du soulèvement el donné des renseignements précis sur les mesures fiscales qui l'avaient fait éclater'.

Le 3 septembre, il écrivait encore : « Le gouvernement de Raguse a « mécontenté ses sujets ; la partie méridionale de ce territoire, qui est la « plus opprimée, est la plus excitée, ainsi qu'il résulte des doléances que « j'ai l'honneur de transmettre à la cour. Si ces réclamations sont fondées, « elles dépassent les limites de ce qu'il est permis d'imaginer^. »

\'oici le texte de la supplique adressée à l'Empereur par les paysans ragusains :

Le peuple des comtés de Canali et \'italina, toujours fidèle à ses maîtres, en fut traité avec affection jusqu'à ces cinquante dernières années; nos charges étaient modérées, levées avec indulgence et payées de bon cœur. Depuis 1750 environ, notre sort a commencé à changer, le joug est allé s'alourdissant d'année en année et a fini par devenir tyrannique et intolérable. Il )■ a cinquante ans, le produit de la terre restait au cultivateur moyennant une redevance de quelques iperpere i ; maintenant c'est plus de cent piastres par an que nous devons verser; la terre, arrosée des sueurs de l'agriculteur, ne rapporte plus que pour le propriétaire ; à peine le tiers de la récolte reste-t-il à celui qui l'a setnée.

Mais ce n'est pas tout ; nos maîtres nous imposent le joug le plus odieux : non contents de nous écraser de redevances, ils nous prennent nos enfants. Dès qu'un jeune garçon est capable de travailler, il est embarqué sur les bâtiments du

I. Z.L., 1799, III, 5406. I 2. C'est le titre du membre du div.^ii chargé des affaires étrangères. I ^ R. P. Pregadi. Juillet. | 4. W. S. (Fi!.). F. 2. | ,. W. S. Ibid. F. 3. | 6. \V. S. Ibid. F 3. I 7. Vlptrpera est une monnaie ragusaine équivalant à cinq sous dalmates.

maître et navigue ainsi plusieurs années sans aucune rétribution. Ht cela ne suffit pas ! duand nos filles grandissent, elles nous sont enlevées sous prétexte d'aller comme domestiques chez nos maîtres, mais, en réalité, pour servir à leurs honteux plaisirs ; puis, quand ell^-s sont déshonorées, on les abandonne et elles tombent dans le plus vil désordre.

Il faut aller chez les Turcs et les Barbares pour assister à de pareilles abominations. Et les crimes des maîtres ne sont pas réprimés par le gouvernement.

Nous avons tout supporté jusqu'à ce jour avec résignation, dans l'espoir que nos malheurs prendraient fin. Vaines illusions! Aujourd'hui le gouvernement aristocratique veut dépouiller ses sujets fidèles et loj-aux; il prend prétexte des dépenses qu'a occasionnées la venue des Français pour multiplier encore les charges publiques ; on a élevé immodérément le prix du sel, en nous obligeant à en acheter des quantités bien supérieures à ce que nous en pouvons consommer, on impose les loyers, les fenêtres des maisons, jusqu'à l'air que nous respirons !

Notre patience est à bout : nous ne ferons plus de pacifiques représentations puisque nos délégués ont été maltraités et mis en prison pour avoir porté nos prières aux tyrans. Ce n'est donc pas l'esprit de rébellion qui nous excite, mais la barbarie de nos maîtres qui nous pousse à bout.

Les chefs soussignés de Mtalina et Canali recourent donc très humblement au plus juste, au plus clément, au plus bienfaisant des souverains , ils lui demandent de les délivrer du joug intolérable sous lequel ils succombent, et de les recevoir pour ses sujets. Ils demandent à vivre sous son autorité paternelle, pour échapper à la tjTannie de maîtres barbares.

Illustrissime Seigneur Conseiller, soyez l'interprète de nos vœux, racontez nos tribulations, dites à votre maître adoré que nous demandons à Dieu d'écouter nos prières et de faire de nous les sujets de l'Empereur. Nous irons, s'il le faut, peupler les terres les plus désolées, mais nous nous laisserons exterminer plutôt que de rester plus longtemps sous un joug odieux et infâme !

L'empereur n'agréa pas la demande des paysans de Raguse, mais, avant même que l'ambassade du Sénat fût arrivée à Vienne, il avait envoyé les ordres nécessaires pour obtenir et imposer au besoin la pacification.

Les ambassadeurs ragusains se croisèrent avec les dépèches donnant à Brady l'ordre de calmer, sans déploiement de forces, l'émotion des mécontents ' ; le Sénat comprit que la cour avait donné raison à Brady, il fit les réformes que la justice demandait, et tout rentra dans l'ordre.

Ignorant cette solution amiable, Kiriko jetait des cris d'alarme à Constantinople et annonçait que Brady avait occupé Raguse. L'internonce n'eut pas de peine à démontrer que cette assertion était inexacte. Quant à Ragnina et Caboga, ils furent reçus par l'Empereur, et se répandirent en plaintes sur la conduite de Bradv ; mais on sut bientôt que tout était fini , que Brady s'était réconcilié avec la République, et le Sénat leur infligea,

L'AUTRICHE ET RAGUSe DE I797 A 1805 I33

ainsi qu'au résident d'Ayal.i, un hlàme sévère pour avoir essaye de desservir un officier à rintervention duquel ou était redevable du rétablissement de la paix ' .

Les CanaUsi rentrèrent donc dans l'ordre ; plus tard, le Sénat fit voir qu'il n'avait rien oublié, et ceux qui passaient pour avoir été les meneurs furent poursuivis sous différents prétextes, ce qui rallumera les haines et préparera les événements de 1806-.

Quant au vide qui restait dans les caisses publiques, on s'avisa d'un autre moyen de le combler. Mgr Marotti, qui venait de remplacer à Rome Mgr Staj, décédé, obtint la suppression de la riche abbaye bénédictine de Lacroma; ses biens servirent à réparer largement, dit-on, le préjudice que la République avait retiré de ses relations avec la France'.

En 1800, la prospérité ne tarda pas à renaître, et la période qui va de Période de 1800 à 1805 est une des plus florissantes de l'histoire de Raguse; jamais P™5P'^"'<=peut-être ses flottes n'avaient été plus nombreuses, jamais ses ressources aussi abondantes. Alors que les Etats maritimes de la Méditerranée étaient éprouvés par les guerres et les révolutions, Raguse jouissait d'une paix profonde et rendait à tous les autres Etats des ser\'ices largement rémunérés. Venise n'existait plus comme place commerciale ; Gênes, Livourne, les ports du royaume des Deux-Siciles étaient occupés tour à tour par les belligérants, les corsaires anglais poursuivaient les pavillons français et espagnols, les musulmans ne respectaient aucun navire chrétien, et les Russes croisaient dans la Méditerranée avec des projets dont on ne connaissait pas le fond.

Raguse, fidèle aux traditions de sa politique, ne taisait mauvais visage à personne, mais s'éloignait un peu de l'Autriche pour se rapprocher de la Turquie; en 1801 et en 1804, elle envoya des ambassades à Constantinople pour porter le tribut; les nobles, chargés de cette mission, étaient désignés un an d'avance pour pouvoir laisser croître leur barbe, et se parer de cette partie essentielle du costume oriental quand ils se présenteraient à la Porte. Ce n'était pas, d'ailleurs, par le sultan qu'ils étaient reçus, mais par le grand vizir; indépendamment de la règle relative au costume long qu'ils devaient porter en cette circonstance , il v avait encore dans le cérémonial beaucoup de points qui devaient les humilier fort; mais à ce prix les Ragusains obtenaient de naviguer en sécurité dans le Levant, et ce

I. W. S. F. 90. I 2. Mangourit, ex-consul à Ancône, dans sa ; Bcfcnse â'Ancoiw aux années VU el VIll, (2 vol. Paris, an X), consacre plusieurs chapitres à la constitution ragusaine et au soulèvement des Canalesi en 1799; selon lui, ce seraient les .Autrichiens qui auraient provoqué l'insurrection ; mais il faut se défier de ses renseignements qui ne sont pas toujours exacts; ajoutons que ce livre, écrit dans un style prétentieux, est d'une lecture très fatigante. | 3. R. P. Corresp. Ponente, 1799.

n'était pas pa}^!" trop cher une faveur aussi lucrative que de jouer pendant une heure le rôle de sujets du sultan.

Depuis les incidents relatés plus haut, les relations entre Raguse et \'ienne étaient courtoises, sinon cordiales ; on avait avec le gouvernement de Zara les inévitables contestations que fait naître le voisinage : violations de frontière, contrebande; les Autrichiens se plaignaient fort de voir donner l'hospitalité aux corsaires qui venaient vendre leurs prises à Gravosa. Mais aucun de ces incidents ne s'envenima, grâce à la grande habileté du Minor consiglio qui savait toujours donner des réponses satisfeisantes aux réclamations des fonctionnaires autrichiens.

5 IV. Le Le poste de consul impérial à Raguse était vacant depuis la mort de périaÏTimo- Milissich, en 1799, et le remplacement du défunt donna lieu à d'intermi- "'• nables négociations : la candidature du Français Devoulx avait été écartée,

grâce aux instances de l'ambassadeur d'Ayala; les sujets de la République avaient été prévenus qu'il leur était interdit, sous peine de la vie, d'accepter le titre de consul impérial ; enfin, le Sénat avait déclaré qu'il n'agréerait jamais pour consul un ancien sujet de Venise , et cela à cause des rancunes mal éteintes encore entre les deux villes; or, tous les sujets autrichiens qui parlaient la langue italienne étaient d'anciens sujets de Venise. Ce n'est qu'en 1804 que l'accord se fit sur la personne d'un levantin, J. Timoni, qui avait été consul à lassi en Moldavie. C'était un homme de talent, et, de plus, un partit honnête homme; ses correspondances sont conser\-ées à Vienne, aux Archives de Cour et d'Etat ' ; elles sont d'une lecture attrayante, et, bien que Timoni parlât et écrivît facilement l'italien, ses dépêches adressées à \'ienne sont rédigées en français, et même dans un assez bon français du xvni'' siècle.

Les instructions qui lui furent remises sont datées du 22 décembre 1804. On lui recommandait d'abord de veiller aux intérêts commerciaux des sujets de l'empereur, et notamment à l'observation des traités conclus en 1684 et 1772, entre l'empereur et le Sénat de Raguse.

Quant â son attitude politique vis â vis du Sénat, voici comme il de\Tiit la régler : « M. Timoni s'appliquera à inspirer aux membres qui com- « posent le Sénat de Raguse la plus grande confiance sur les sentiments « loyaux et généreux de la Cour impériale , et à les tranquilliser complè- « tement sur des prétentions d'occupation entièrement destituées de « fondement, protestant, au contraire, dans toutes les occasions, de

I. Ces dcpêches, au nombre de 178, vont du 22 mai 1805 au 18 mai 1809; elles forment un dossier spécial qui est déposé à la Filiale (succursale) des Archives de Cour et d'Etat de Vienne.

i.'autriche et kaguse du 1797 A 1S05 135

« l'iiUfiitiDM inv.iiiablc Je l'auguste cour de conserver intact le territoire

« de cette république Aussi, par ses manières honnêtes et préve-

« liantes, M. '1". tàcliera-t-il Je contraster, A son avantaf,'e, avec le consul « russe Jont les hauteurs et les exigences déplaisent infiniment dans ce « pays-lA. « Le consul devait garder la plus grande réserve sur la question Je la redevance annuelle payée autrefois par les Ragusains à l'empereur; il ne Jewiit ni la réclamer, ni Joimer à croire que l'Autriche y eût renoncé, et il Jevait en être Je même Je l'hommage renJii à la république Je N'enise : l'empereur, héritier Jes Jroits Je cette république, voulait que le principe tut réservé, mais ne JemanJait pas autre chose.

Enfin Tlmoni recevait Je précieuses inJications sur la situation et le caractère Je ses futurs collègues Je Russie et Je France; on lui traçait la conJuite à tenir avec eux et avec le Monténégro.

Du mois Je jum au mois J'octobre 1805, Tlmoni se contenta J'observer ce qui se passait autour Je lui. La nouvelle Je la Jéclaration Je guerre, arrivée à Raguse le 20 octobre, l'amena à tenter une première démarche près Ju Sénat pour savoir quelles étaient ses véritables Ji-spositions. Il réJigea Jonc une note pour Jemander le droit d'asile en faveur des bâtiments autrichiens qui ne manqueraient pas d'être poursuivis dans les eaux ragusaines par les corsaires français. Le Sénat répondit qu'il garderait en tout la plus stricte neutralité : c'était une défiite, car les sympathies de Raguse en faveur de la France n'étaient pas dissimulées. Timoni en rend compte dans ses dépèches. Voici ce qu'il écrivait le 20 décembre 1805 :

Il est très douloureux pour moi de devoir soumettre à Y. Exe. le penchant très décidé d'une bonne partie de ces sénateurs pour la France ; à l'arrivée des nouvelles sinistres (Austerlitz), ils n'ont pas caché leur joie, et, malgré le lien d'un serment qui devait les empêcher de publier les nouvelles qu'ils reçoivent, un quart d'heure après la place était remplie, non de ce qui était vrai, mais de faits exagérés par des commentaires absurdes contre l'empire d'Autriche. Au ressentiment que M. le Consul général de Russie et moi avons témoigné au Sénat, nous sommes parvenus à la fin à fliire prohiber de parler de ces nouvelles aux cafés et apothiqueries publics , mais j'avoue respectueusement n'avoir pas par là

étouffé le penchant des malintentionnés Je regarde comme un devoir de

porter à la connaissance de V. Exe. des appréhensions qui ne me paraissent respectueusement pas destituées de fondement, d'autant plus qu'avant observé tout cela à mes confidens les Sénateurs qui nous sont de cœur et d'âme attachés, comme le marquis Bona, les deux frères comtes Caboga, je les trouve pénétrés de douleur et abattus au point de n'oser articuler leurs craintes au Conseil, et, d'après leurs réponses vagues et indécises, des cosa si vnolfiire, il semble que ce gouvernement dont l'apathie, le relâchement des rênes et la vénalité sont â leur comble, subira le sort qui lui est destiné.

13e ' LA DALMATIE DE I797 A 1805

Tel est, Monseigneur, l'état de choses parmi ces sénateurs qui, du nombre des 45 qui composent le Sénat, sont au moins la moitié, sans compter la jeunesse, du parti de la France. Je suis respectueusement persuadé, que, si la paix ne se fait pas, les Français tâcheront de s'emparer de cette république et d'j' former des troupes pour fondre sur les Bouches de Cattaro. L'unique moyen qui pourrait prévenir cet accident, et que j'ose soumettre aux lumières supérieures de V. Exe, est celui, pour le cas de reprise des armes, de faire mettre une garnison dans Raguse, jusqu'à la paix, sans se mêler des affaires du gouvernement.

Le conseil était bon , mais arrivait trop tard : nous verrons que les Français ne laisseront pas échapper l'occasion perdue par les Autrichiens.

;; V. Le A côté du consul impérial, il y avait le consul français. ç°irBruère' François Bruère des Riveaux résidait à Raguse depuis 1772; il fut d'abord, comme ses prédécesseurs, un simple agent commercial; mais, en 1776, à la suite du traité négocié par l'amiral d'Estrées, il avait été élevé aux fonctions d'agent politique'. Pendant la Révolution, il devint le citoyen Bruère et resta à son poste; il présenta, en 1797, de nouvelles lettres de créance, signées par Delacroix et Laréveillère-Lépeaux ^.

Bruère était un homme d'esprit qui jouissait d'une énorme influence, bien que sa conduite privée jetât un certain discrédit sur sa personne auprès d'une partie des citoyens de Raguse '.

Comme beaucoup de ses contemporains, il était poète : on conserve de lui un certain nombre de pièces : sonnets sacrés et profimes, boutsrimés, fables et épigrammes en français, en latin, en italien et même en slave (ces dernières signées Bruerovich). Ces poésies, sans être d'un mérite transcendant, montrent un esprit délicat et cultivé, et l'on s'explique comment ce séduisant Français avait formé dans la jeune noblesse de Raguse un parti tout dévoué à sa personne et aux idées dont il était le propagateur ■*.

Les relations entre Raguse et la France étaient rares, comme on peut le comprendre : en 1801, Munit envoya de Bari un officier chargé de se procurer à Raguse des vivres et des munitions : le Sénat ne se souciait pas de rentrer en relations d'affaires avec d'aussi mauvais payeurs que les Français; le Minor consiglio répondit donc par un refus formel enveloppé dans d'humbles protestations d'amitié :

I. R. P. Archives diplomatiques. Sa nomination, signée: Sartines. | 2. R. P. lHii. \ 3. W. S. Instructions données à Timoni. Dec. 1804. | 4. Après l'incorporation de Raguse à l'Empire français, Bruère fut nommé consul en Albanie, puis à Tripoli de Barbarie, où il mourut en 1823 , fidèle serviteur de la Restauration. La rue où était située sa maison au Borgo Pile s'appelle maintenant Ulica Bruerovica, c'est-à-dire rue Bruère.

l'autriche et raguse de 1797 A 1805 137

N'iHis sommes très heureux Je reconnaitre dans le général français notre plus glorieux bienfaiteur et notre plus puissant appui; nous ne respirons que pour le liésir de mériter sa bienveillance. Jamais nous n'avons été plus hemeux que lorsque les ordres de la République française et de ses représentants nous ont fourni une occasion de lui manifester notre respect et notre reconnaissance, en lui donnant, par tous les moyens possibles, des preuves de notre bon vouloir. Mais l'envoi qu'on nous demande de deux bâtiments chargés de munitions de guerre et de bouche, nous est physiquement impossible. \'ous aimez la vérité, général, et vous nous saurez gré de vous la dire avec franchise, quoique avec une extrême confusion. Dans ce pays, nous n'avons ni boulets, ni fusils, ni aucune autre espèce de munitions : ces choses sont à peine connues dans une république que son exiguïté dispense de recourir à de pareils movens. Quant aux provisions de bouche, notre pavs ne produit rien, et nous devons nous fournir de tout dans les pays étrangers : pour s'en convaincre, il suffit de voir notre pays qui consiste en une chaîne de rochers inaccessibles. Nous produisons un peu de vin, mais nous en exportons la plus grande partie après la récolte et nous ne conservons que ce qui doit servir à notre consommation annuelle '.

Il est difficile d'être plus gracieux, mais impossible de mentir plus effrontément que le taisaient les sénateurs; ils avaient pour excuse le souvenir récent du prêt de 600.000 francs, prêt dont ils s'efforçaient sans succès d'obtenir le remboursement. Favi, leur agent à Paris, devint aveugle en 1802 et, au mois de septembre de cette année, offrit à la République de mettre ses intérêts aux mains d'un homme d'affiires. Cet homme d'affaires, nommé Tirlet d'Herbourg^,fut mis en possession des titres originaux qui avaient été expédiés à Favi en 1798, mais l'affaire n'avança pas pour cela, même quand le Sénat se fut décidé, en mars 1805, à envoyer un Ragusain, Daniel Bracevich, pour suivre l'affaire 3.

Pour ne pas compromettre le succès de cette négociation , le Sénat se montrait plein de respect pour le premier consul et les ministres ; il y a, aux archives de Raguse, un carton rempli des minutes des lettres adressées à ces personn.ages ; lorsque Napoléon devint empereur, il reçut une lettre de félicitations qui fut renouvelée peu après, quand il eut été proclamé roi d'Italie, et Napoléon leur ht adresser deux lettres où il les appelait « chers et bons amis » et dont les formules sont copiées sur celles qu'employaient Marie de Médicis et Louis XIV, quand ils écrivaient à la République ^.

Bruère avait aussi sa part dans les démonstrations d'amitiés du Sénat; lorsque le 9 fructidor, an XII (27 août 1804), il lui notifia sa nomination dans la Légion d'honneur, une députation fut envoyée pour le haranguer

I. R. P., 6 mai 1801. | 2. M. Tirlet d'Herbourg, homme de loy à Paris, rue Cerutti, 53, Chaussée d'Antin, section du Mont Blanc. | 5. R. P. Pregadi, 1805. | 4. Les archives de Raguse contiennent de très nombreuses lettres des rois de France, la plus ancienne est de Louis XII, datée de 1501.

138 LA DALMATIE DE I797 A iSO)

et prendre part à la tète que le nouveau légionnaire donnait pour célébrer cet événement; mais, au fond, les dispositions du Sénat lui étaient hostiles; en voici une preuve :

En 1801, Bruère s'était fait donner comme adjoint son fils Marc, né de son mariage avec une Ragusaine; le Sénat prend, le 15 décembre, la délibération suivante ." Sous serment ' ; le Minor consiglio communiquera « au S' Fr. Kiriko, notre consul à Constantinople,les vives appréhensions « que nous donne la nomination du S' Marc Bruère au poste de sous-com- « missaire près de nous, sous la dépendance de son père. On nous a pré- « sente ses patentes qui ne contiennent pas la mention ciim spe futura « siucessionis. Il faut éviter le malheur de l'avoir comme successeur de « son père : pour cela, le consul agira auprès du général Sebastiani, ou de « toute autre personne, pour que le S' Marc Bruère soit désigné pour un « autre poste. Le S' Kiriko recevra une gratification de i.ooo piastres, la « chose laite. Voté par dix-neuf voix contre une^. » On remarquera en passant que le Sénat usait d'un tout autre style, selon qu'il écrivait à un de ses subalternes ou à un général victorieux.

§ VI. Le Timoni était un homme honnête et pacifique ; Bruère était un person- Fonton™"^ nage aimable et discret, quoique fort intrigant au fond; Fonton, le consul russe, était un brutal. Ce n'est pas que ce fût un rustre, comme on sera tenté de le croire en lisant ce qui va suivre : loin de là ; mais il avait reçu l'ordre de rendre la vie dure au Sénat de Raguse et il exécutait ponctuellement sa consigne.

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici que, depuis un quart de siècle, la Russie cherchait à prendre pied sur quelque point des côtes de la Méditerranée, afin de pouvoir, à l'occasion, attaquer à revers les Dardanelles et Constantinople. Sous Catherine II, Alexis Orlov était venu soulever les populations chrétiennes de la Morée : cette tentative n'avait pas eu de grands résultats; Orlov détruisit ensuite la flotte turque à Tchesmé, mais il ne sut pas tirer parti de sa victoire et échoua en voulant forcer le passage des Dardanelles. Pendant que se négociait la paix de Kutchuk-Kainardji , il alla hiverner à Livourne.

Il parait qu'Orlov avait constaté la présence d'un contingent ragusain parmi les défenseurs des places de Modon et Coron : il en manifesta la plus violente exaspération contre la République et annonça qu'au printemps 1775, avant de rentrer dans la Baltique, il irait bombarder Raguse.

I. Cette formule signifie que la délibération doit être tenue absolument secrète par tous ceux qui en ont connaissance ; des peines très graves étaient édictées contre ceux qui auraient violé un pareil secret. | 2. R. P. Pregadi. déc. 1801,

i.'autricme et raguse de 1797 A 1805 139

Épouvantés, les Ragusains mirent en mouvement toutes les influences Joiit ils disposaient, et, grâce A l'intervention du pape Clément XIV, ils obtinrent que le grand-duc de Toscane interposerait sa médiation. Les négociations aboutirent à un traité, signé à Livourne en juin 1775. Nous aurons A revenir sur certaines clauses de ce traité.

Pendant la guerre d'Égjpte, l'empereur Paul, réconcilié avec les Turcs, faisait d'accord avec eux la conquête des îles Ioniennes, et débarquait une armée dans le royaume de Naples; il envoyait la flotte d'Uchakov participer au blocus de Malte, il subventionnait les Monténégrins et obtenait du pape Pie \'I un remaniement des statuts de l'ordre de Malte, remaniement qui lui permettrait d'en devenir le chef et d'occuper Malte, ce qui donnerait .1 la Russie le point d'appui qu'elle cherchait dans la Méditerranée.

Pendant le blocus de Malte, les Français avaient été ravitaillés par des bâtiments ragusains, et l'empereur Paul en ressentit le plus grand mécontentement; il résolut de ramener le Sénat de Raguse aux dispositions qu'il attendait d'eux. Le consul Gzizka, homme insignifiant, fut remplacé par un homme de combat, et la mort du tsar n'empêcha pas l'exécution de cette résolution, car, le 22 décembre 1801, le Conseiller de cour Charles Fonton était nommé consul général à Raguse.

« La famille Fonton de Vaugelas est originaire du Dauphiné. Joseph « Fonton était secrétaire de l'ambassade de France à Constantinople sous « Choiseuil Gouffier et passa au service de la Russie sous les ambassadeurs « Tomara et Kotschubey. Joseph Fonton a recommandé chaudement à « ce dernier son neveu, Charles Fonton, qui, après avoir été consul à « Smyrne, vient d'être nommé consul à Raguse'. »

Tels sont les renseignements que l'abbé d'Ayala donne dans sa dépêche du 31 mai 1802; il ajoute : « Fonton a été choisi dans un moment où « le prince était mal disposé, et même très irrité contre Raguse, et ses « instructions doivent se ressentir de ces sentiments, car lorsque l'em- « pereur Paul était en colère, il vomissait du feu {spirava fuoco). On « m'assure que l'empereur actuel et son ministre n'ont pas cru devoir « modifier les instructions données par le gouvernement précédent... le « ministère actuel nous est hostile, et je n'en sais pas la cause... il serait « possible que M. de Tomara ait été influencé par le baron Herbert « RatkuP qui, dans une dépêche venimeuse à Thugut, nous représente « comme dévoués à la Porte au delà de nos devoirs. »

I. L'auteur est l'arrière-petit-fils de ce Joseph Fonton, et par conséquent le parent de Charles Fonton, ce qui ne l'empêchera pas de juger sa conduite avec impartialité; les souvenirs de famille dépeignent bien Charles Fonton tel qu'il s'est montré à Raguse. I 2. Internonce impérial à Constantinople.

situé à côté de la chapelle dite « del Fossato » affectée de 1803 à 1877 au culte grec '.

Le Sénat, épouvanté des violences de Fonton, fit à la cour de Pétersbourg toutes les soumissions qu'on lui demanda. Mgr Alvisini, auditeur et agent pontifical en Russie, fut chargé de présenter les excuses du Sénat au ministre Worontzov; on recommandait en même temps à Alvisini de glisser discrètement quelques doléances à propos des procédés de Fonton. Kiriko fut chargé d'agir dans le même sens près de l'ambassadeur de Russie à Constantinople : s'il réussissait, on lui promettait une gratification de 6.000 piastres. Enfin, l'abbé d'Ayala qui, par sa situation à Vienne, se trouvait placé au milieu de l'échiquier européen, eut mission de procurer, par n'importe quel moyen, le déplacement de Fonton'.

Toutes ces manœuvres ne furent pas, sans doute, exécutées avec une parfaite discrétion; Fonton ne tarda pas à apprendre par ses chefs ce qui se tramait contre lui, mais ils lui disaient en même temps que, ne faisant que se conformer à leurs instructions, il ne pouvait qu'être encouragé.

Le Sénat vit ses batteries démasquées, et, pour éviter les fâcheuses conséquences que pouvaient avoir des explications avec Fonton, il prit bravement son parti : d'Ayala fut choisi comme bouc émissaire, désavoué et disgracié avec éclat.

Le 12 novembre 1803, le secrétaire du Sénat Bettera partit secrètement pour Vienne, et, à son arrivée, présenta à d'Avala la lettre suivante :

Le Sénat n'a pas oublié qu'à plusieurs reprises vous lui avez ofterl votre démission ; il se décide enfin à vous l'accorder. A cet effet, nous vous envoyons le secrétaire Bettera, à qui vous voudrez bien remettre séance tenante tous les papiers relatifs à vos fonctions d'agent et de ministre.

M. Bettera est porteur de trois lettres adressées à S. M. Impériale, au chancelier et au premier ministre, dans lesquelles nous leur faisons part de votre retraite : vous aurez à les faire parvenir à Sa Majesté et à ses ministres, pour qu'ils soient informés de nos résolutions.

N'ayant rien de plus à vous communiquer par les présentes, nous en venons à vous assurer de notre estime distinguée >.

C'est dans ces deux lignes que se trouvent tous les remerciements dus pour plus de trente ans de loyaux services-'. Nous l'avons déjà vu : les faibles sont durs pour plus faibles qu'eux.

I. Ces lignes seront lues avec profit par les personnes qui accusent le Gouvernement français d'avoir été le premier à protéger le « gtécisme » à Raguse. Quand les Français devinrent les maitres à Raguse, il v avait quatre ans que le « grécisme » y était reconnu en droit et en fait. | 2. R. P. Prcgadi 1803. Corresp. | 5. Non rimanendoci altro da parteciparle colle presenti, con distiuta stima passiamo a protestarci... — R. P., la minute de cette lettre. | 4. Tout le dossier de cette affaire est réuni à Raguse. Arch. du Sénat.

l'autriche et raguse de 1797 A 1805 14Î

D'Avala répondit par une lettre très digne et très fière' : il avait pour lui l'estime générale des Viennois, qui lui en donnèrent de nombreuses preuves; il resta A Vienne, travaillant A composer une merveilleuse collection de médailles, qui est passée à sa mort dans le musée de la Burg. En 18 14, les nt)bles ragusains ne rougiront pas d'aller le trouver pour lui demander d'intriguer avec eux contre le gouvernement autrichien, mais il laissera leurs avances sans réponse, et avec justice.

L'agent Bettera reçut au contraire un accueil assez froid ; il était porteur de lettres de créance en blanc, et devait les offrir à SchuUer, banquier de la République, pour lui ou pour son fils. Sur leur refus à tous deux, il obtint l'assentiment d'un autre banquier, J.-B. de Putlion; mais, voulant pouvoir continuer ses opérations de banque, Puthon n'accepta que le titre de chargé d'affaires; il refusa tout traitement et, en reconnaissance de son désintéressement, le Sénat le nomma colonel^.

Fonton s'était vengé : il se donna le malin plaisir de reprocher au Sénat sa lâcheté, dans une lettre insidieuse dont nous donnons ici quelques fragments' :

« Monsieur le Sénateur (cette lettre est adressée, selon l'usage, « au plus jeune « des membres » du Miner consiglio), je ne saurais vous dissimuler la peine que « j'ai ressentie en apprenant, par le billet dont vous m'avez honoré, que le Sénat « a jugé à propos Je donnera M. le comte d'Ayala la démission de sa place. Il ne « m'appartient pas de vouloir approfondir les motifs qui ont dirigé le Sénat dans « cette détermination...

Il parle ensuite des excès de zèle, seul crime d'Ayala à ses yeux, et ajoute : Je ne puis m'empêcher de reconnaître, dans la mesure que vient d'adopter le Sénat, une sévérité extrême que sa générosité aurait pu épargner à un vieux ser\-iteur.

Le sénateur annonçait à Fonton, dans le même billet, que le Sénat avait le désir d'offrir un cadeau à M"'" Fonton : « Je serais indigne, réplique Fonton, " de la confiance dont daigne m'honorer ma cour, si « j'étais capable de souiller la conduite pure et sans tache qui me vaut « l'approbation de S. M. l'Empereur, par le mélange de mon intérêt perce sonnel avec ceux que ma cour m'a confiés. Le Sénat voudra bien ne « pas trouver mauvais que je n'accepte pas son présent. »

Le seul homme capable de tenir tète à Fonton, dans la ville de Raguse, était César Berthier, neveu du maréchal. Pendant que Timoni se voilait la

I . R. P. Corresp. La lettre de d'Ayala est datée du 21 déc. 1805. | 2. R. P. Corres. Puthon. 1804. I 3. Cette lettre, conservée aux Archives de Raguse, est du 31 octobre-io novembre 1805 ; elle est donc de deux jours antérieure au départ de Bettera pour Vienne.

144 LA DALMATIE DE I797 A iSO)

face devant les violences de son collègue, que Bruère réservait ses appréciations pour les entretiens confidentiels qu'il avait avec la jeune noblesse, César et son ami le médecin Pouqucville se montraient partout dans les lieux publics, joyeux buveurs, brillants danseurs, joueurs infatigables, chantant partout la grandeur de Napoléon et la gloire des armées françaises. On laissait alors le bilieux Fonton décocher sournoisement ses épigrammes empoisonnées, et l'on regardait si ce n'était pas du côté de la France que viendrait le salut pour Raguse, objet des convoitises de la Russie.

La cour de Pétersbourg s'était crue autorisée à traiter en pays conquis un territoire où ses soldats n'avaient pas encore débarqué : quand Russe et Français se présenteront chacun à une des portes de Raguse, on laissera entrer le Français pour ne pas avoir à recevoir le Russe.

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