‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 87 sur 156 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LES PROVINCES I l.I.Y RIENNES (1810-181O

§ I. Marmont croc marcch.il et gouverneur des provinces illyriennes. — § II. La Dalniatie en 1810. Départ de Daiidolo. — 5 III. Organisation provisoire; le mémoire Garagnin. — § IV. Dépiitation illvrieiine à Paris. — § V. Le général Bertrand, gouverneur général. Les fonctionnaires; le rapport Pellenc; le Tclcgraphc officiel. — § VI. Junot. — § VII. Fouché.

Napoléon avait suivi attentivement les mouvements de Marmont, depuis 5 i. M.irson départ de Zara jusqu'à son arrivée dans l'ile Lobau : il avait admiré les beaux laits d'armes de sa petite armée, et si, quelquefois, dans le courant de juin 1S09 (19, 25 et 28), il lui écrit ou lui foit écrire par son major général des lettres où il lui reproche brutalement ses fautes', il taut s'en prendre surtout à la lutte qu'il a\ait de se voir rejoint par tous ses contingents avant de livrer la bataille décisive du 4 juillet.

Huit jours après Wagram, l'armistice était signé à Zaaim (12 juillet). L'armée de Dalmatie s'était couverte de gloire : Napoléon en fit venir le chef, et, après avoir commenté iwtc lui les événements militaires des jours précédents, « il entra, dit Marmont-, dans le détail de ma campagne de « Croatie ; s'occupant à en faire la critique , il me demanda le motif « de mes diverses opérations.... Ses conclusions m'étaient favorables, et « mes réponses le satisfaisaient, mais il semblait prendre à tâche de me « trouver en faute, et de le chercher avec ardeur. Ma conversation, en me « promenant avec lui devant sa tente, dura plus de deux heures et demie. « Il y rentra pour travailler avec Berthier. »

Marmont quitta l'Empereur mécontent et inquiet; il était en train de taire la confidence de ce long examen qu'il \enait de subir au général Delort, son chef d'état-major, quand un aide de camp du major général entra et lui remit sa nomination de maréchal d'Einpire.

Quelques jours après, la paix n'était pas encore signée; l'Empereur eut encore une conversation avec le nouveau maréchal; il lui parla des provinces qu'il avait l'intention de se faire céder par l'Autriche, et c'est alors qu'il lui fit connaître le vaste projet dont il préparait l'exécution : entre

I. Marmont, Mém. L. XII. Correspondance. | 2. Marmont L. XII. P. 254.

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Marmont l'Italie et les Pays Autrichiens, il comptait former avec toutes les provinces des provin- slaves ûc son empire une pnncipaute jouissant d une certaine autonomie : ces illyrien- ^-g serait Une position avancée du côté de l'ennemi, une frontière toute

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militaire, comme 1 étaient au moyen âge les margraviats, et il ajouta en riant : « Et c'est vous qui serez le margrave! »

Cette communication flatta singulièrement Marmont dont l'ambition et la vanité allaient se trouver largement satisfaites. Vice-roi d'Illyrie! Aussi bien il ne devait être ni le premier ni le dernier des généraux de Napoléon qui aurait à échanger pour un sceptre son bâton de maréchal, et tout devait dépendre de la manière dont l'Empereur voudrait étendre ou limiter les pouvoirs du gouverneur de ses nouvelles provinces illyriennes.

Une organisation provisoire avait été établie dès le jour du traité de Schônbrûnn, et un haut fonctionnaire civil avait été envoyé à Laybach, la nouvelle capitale, avec le titre d'intendant général. Il était trop tôt, d'ailleurs, pour songer à réglementer l'administration d'un pays qui était encore parcouru par les armées et soumis à l'autorité militaire.

Le 2 novembre, le prince Eugène se contenta d'ordonner, de son quartier général de Villach, que tous les anciens fonctionnaires et employés autrichiens resteraient provisoirement chargés des services publics, et qu'ils prêteraient serment à l'Empereur des Français, le premier dimanche de décembre 1809 '.

§ II. La En Dalmatie, on se demandait avec une certaine anxiété quel sort était

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1810. reserve a la province; on ignorait si elle serait rattachée aux nouvelles

conquêtes de Napoléon ou si elle continuerait à dépendre du royaume d'Italie. Le régime militaire de l'état de siège, proclamé depuis le 5 novembre, ne facilitait pas la diffusion des nouvelles.

Enfin, le i" janvier 1810, le pays étant pacifié .et rassuré, l'état de siège fut enfin levé; le général de Maureillan confia l'administration provisoire à un employé nommé Psalidi, lequel prit le titre de commissaire du gouvernement. Cette désignation offensa profondément le provéditeur Dandolo, qui avait espéré et cru, par conséquent, jusqu'au dernier moment, que ce serait à lui que le pouvoir serait remis; cédant à son orgueil froissé, Dandolo se jeta dans une folle campagne d'opposition et de dénigrement de parti pris ; tous les mécontents s'étaient groupés autour de lui, et certains employés de la provéditure affectèrent de ne pas reconnaître la nouvelle administration; ce ne fut que le dernier jour du mois, quand ils se présentèrent pour toucher leur traitement, qu'on les invita à opter entre la soumission ou la retraite; ils se soumirent".

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Quant à Dandolo, il s'était enfin résolu à partir; le 29 janvier, il Départ de quittait Zara, et la veille il avait remis solennellement au podestA quatre cahiers contenant les manuscrits autographes de ses rapports à l'Empereur; il déclara en faire don A la ville de Zara pour être déposés à perpétuité aux archives communales comme souvenir de ce qu'il avait fait pour la Dalmatie. Ces manuscrits ont été précieusement conservés; ils sont aujourd'hui à la bibliothèque Paravia. C'est le meilleur plaidoyer qui puisse être présenté en fliveur d'un homme qui, sincèrement, voulut et chercha le bien, sans savoir toujours le trouver. Il y eut des côtés bien mesquins dans son caractère, comme il y en eut de très nobles. Il y a toujours des petitesses dans l'homme, même dans le grand homme'.

Marmont, rentré à Paris avec l'Empereur, reçut des instructions détail- C i"- Criées pour procéder sans retarda l'organisation de l'Illyrie. Provisoirement, provUoîre" l'Empereur l'investissait de pleins pouvoirs et lui donnait l'autorité souveraine ; cette décision est formulée dans un décret du 25 décembre 1809 ^. Qijant aux mesures à prendre pour l'administration à donner aux Provinces, Marmont sentit, dès qu'il se mit à l'œuvre, combien il allait rencontrer de difficultés; en effet, la prétendue unité des Provinces illyriennes était abolument tactice.

La nouvelle Illyrie s'étendait du nord au sud-est sur une étendue de 250 lieues'; ses frontières allaient du Tyrol au Pachalik de Scutari, et il s'en fallait de beaucoup que ses habitants fussent tous de même race : les Slaves, qui formaient l'immense majorité, appartenaient aux trois rameaux Slovène, croate et dalmate; de plus, dans le Nord, plusieurs cantons pris au Tyrol et à la Carinthie étaient allemands; enfin, sur tout le littoral, de Trieste à Raguse, où la civilisation italienne avait laissé de fortes empreintes, la langue italienne était sinon celle du grand nombre, au moins celle de tout homme à qui son instruction pouvait donner quelque influence; ainsi, bien que les funestes divisions de races n'eussent pas encore éclaté, on les trouvait déjà partout en germe, et l'on allait en hâter inconsciemment l'éclosion.

Avant de se former une opinion définitive sur la nature des réformes à

I. DanJolo lut appelé, comme sénateur du royaume d'Italie, à remplir plusieurs missions délicates. En 1810, il fit partie de la députation qui assista au mariage de l'Empereur. La révolution de 1814 mit un moment sa vie en danger; il rentra dans la vie privée, se retira à Varese et y mourut, le 12 décembre 1819, âgé de 61 ans. Cf. Cav. Compagnoni, Mfmoric storichc relative al conte Viiicenxp Damlolo 1S20, et Math. Bonafous, Eloge historique de Vincent Dandolo, Paris, Bouchard-Huzard, 1840. (P.ile traduction de Compagnoni.) Cf. aussiTulIio Dandolo, RicorJi, 3, in-8° Assise, 1867-8. | 2. Décret de Trianon, n" 5162 Bulletin des Lois, t. 265, p. 85. | 3. Voir la carte IX.

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Le mémoi- introduire, Marmont voulut recourir à l'expérience d'hommes dont il

reG.iragnin. . , , . , , , ... tt 5

avait pu naguère apprécier la sagesse et le sens politique. Un de ces conseillers était G.-L. Garagnin, frère de l'administrateur deRaguse. Dans un long et curieux mémoire du 4 décembre, Garagnin développe un projet complet d'organisation '. Selon Garagnin, l'Illyrie devait être divisée en neuf départements : 1° Isonzo, chef-lieu Goritz ; 2° Alpes Noriques, chef-lieu Villach; 3° Sources de la Save, chef-lieu Laybach; 4" Timavo, chef-lieu Trieste; 5° Arsia, chef-lieu Fiume; 6° Haute-Save, chef-lieu Karlstadt; 7° Kerka, chef-lieu Zara ; 8° Cetina, chef-lieu Spalato; 9° Narenta, chef-lieu Raguse.

Réformes Ccttc divisiou était taite de manière .1 morceler les anciennes provinces,

administra- ... i /^ • i . . .

tives. pour etouner toute tendance particulanste ; la Larmoie était repartie entre

les cinq premiers départements avec des cantons de la Stvrie, de la Carinthie, du Tvrol, du Frioul, de l'Istrle, le territoire de Trieste et celui d'un des six régiments croates ; un autre régiment et le littoral croate contribuaient à former le département de la Kerka avec l'antique Liburnie ; enfin, l'ancien État de Raguse était associé avec l'Albanie vénitienne au sud, l'ile de Curzola et la vallée de la Narenta au nord, ce qui juxtaposait aux 40.000 Ragusains 40.000 autres administrés étrangers aux préjugés qui avaient régné dans la ci-devant République. Comme population, les neuf départements avaient presque tous un peu plus de 200.000 habitants; les trois derniers seulement, ceux qui étaient formés par la Dalmatie, ne devaient avoir respectivement que 140, 148 et 80 mille habitants, mais cette division était imposée par la conformation du territoire. Réformes Un autre mo3'en que Garagnin jugeait devoir être très efficace pour

militaires. ,,..,. "...-.,,. . • i • j . • ,-

1 assimilation rapide des iUyriens était la suppression des regiments-trontière, dont l'existence lui semblait un défi jeté aux idées modernes. Pour Garagnin, les Croates enrégimentés aux frontières étaient « des malheureux qui, en échange de l'usufruit de maigres champs, se soumettaient à perpétuité à la tyrannie du militarisme, eux, leurs femmes et leurs descendants » ; il était urgent de fliire de « ces victimes du despotisme » des citovens libres, payant librement à la patrie l'impôt du produit de leur travail et l'impôt de leur sang. Cette mesure revenait à renouveler, en Croatie, l'œuvre du décret du 4 septembre 1806, abolissant la loi agrai.'c

I. Nous devons un souvenir particulier de gratitude au comte Fanfogna et à ses fils, les comtes G.-L. et G.-D. de Fanfogna-Garagnin de Traù, qui, après nous avoir autorisé à faire des recherches dans leurs précieuses archives de f;iniille, ont pris la peme de copier pour nous quelques-unes des pièces les plus importantes; nous devons aussi des remerciements à M. r.ibbé Sillobricich, qui les a assistés dans cette ingrate besogne. Il est aisé de travailler sur des documents préparés par des hommes intelligents et instruits, mais il n'est pas donné .1 tout le lîionde davoir de tels collaborateurs !

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des Vénitiens. Nous verrons que ce projet ne devait pas recevoir de l'Empereur un accueil très favorable.

L'organisation surannée des rcginicnts-tronticre devait taire place à celle d'une garde nationale comprenant tous les hommes capables de porter les armes ; nombreuse et bien instruite, elle donnerait facilement des détachements actifs pour remplir les fonctions des anciens pandours qu'il convenait de supprimer, afin de mettre un terme aux abus de pouvoir dont ils ne cessaient de se rendre coupables. Des escadrons de milice h cheval seraient chargés de tous les services qui demandaient de la mobilité, comme, par exemple, la surveillance constante de la irontière, et l'escorte des voitures de poste.

Garagnin a bien soin de ne pas faire remarquer que son projet implique l'abolition de la conscription et de l'enrôlement des Illyriens dans les troupes régulières, mais il insiste sur ce point qu'en cas d'invasion ou de péril pour l'État, on pourrait mettre en ligne de nombreux bataillons, dont on n'aurait pas eu à supporter l'entretien dispendieux pendant toute la durée de la paix; Garagnin ne semble pas se douter que ces troupes ne pourraient être ni instruites sérieusement, ni préparées aux fatigues de la guerre; cela suffira pour faire rejeter toute cette partie du projet; Marmont savait, en effet, que la volonté de l'Empereur était d'assujettir tous ses sujets à la loi du recrutement.

Nous devons passer sur les parties du rapport qui traitent de l'organisation du pouvoir central; nous laissons aussi de côté ce qui est dit de la police, des cultes, de l'instruction, des travaux, du commerce, de l'agriculture, de la bienfaisance, de la santé ; si grande que soit l'expérience de l'auteur sur plusieurs de ces points, si sages que soient ses conclusions, nous n'y trouvons rien d'assez original pour être rapporté en détail; nous nous arrêterons seulement ;\ deux points : l'organisation judiciaire et celle des finances.

Garagnin demande la création de deux cours d'appel , à raison de Réforme l'énormité des distances; il place dans chaque département un tribunal civil et criminel, ayant au dessous de lui les tribunaux inférieurs, de nombreux juges de paix à compétence très étendue. Aucun magistrat ne pouvait exercer ses fonctions dans le département d'où il était originaire, et, pendant dix ans, aucune des magistratures supérieures ne devait être confiée qu'à des Français ou peut-être à des Italiens.

Cette organisation supposait la mise en activité du Code Napoléon, dont la promulgation intégrale devait précéder toute autre mesure : Garagnin ne faisait de réser\'es que contre la complication des procédures et l'élévation des trais de justice, et l'on sait que ces deux points sont, en eti'et.

iudiciaire.

ceux sur lesquels on a, de tout temps, adressé le plus de critiques aux lois napoléoniennes.

Réforme Enfin le systèmc financier de Garagnin était radical : il consistait à suppruner les anciens impots, et a ne pas en établir de nouveaux; voici comment il l'entendait : on se contenterait pendant quelques années de développer les revenus des salines et des douanes, d'améliorer la gestion des biens du domaine, et d'établir avec soin un cadastre d'après lequel on pourrait, au bout de quelques années, établir un impôt foncier équitablement réparti; le pays profiterait de ces quelques années de répit pour retrouver la prospérité que la guerre lui avait tait perdre; en attendant, on ferait des économies, par exemple en confiant plusieurs emplois au même titulaire qui ne recevrait qu'un seul traitement.

On trouve formulés habilement dans ce projet tous les desiderata du peuple dalmate; en somme, il revenait à exonérer le pays de la conscription et des impôts directs; mais, dans les conditions où la France Ces projets créait ks Provinces illyriennes, ces vœux se trouvaient en opposition irréalisables, absolue avec Ics volontés de l'Empereur, qui demandait beaucoup de soldats pour faire la guerre, et beaucoup d'argent pour entretenir ces soldats ; le projet Garagnin était donc condamné, et la Dalmatie, au nom de qui il avait parlé, allait voir s'inaugurer pour elle un régime bien différent de celui qu'elle désirait.

Sortréser- Pendant quatre ans, on avait fait à la Dalmatie une position à part; pour elle on avait suspendu l'application des lois de l'Empire, on avait usé de concessions sans nombre, et, pour répondre à tous ces égards , les Dalmates avaient opposé une résistance sourde, mais invincible, à toutes les tentatives faites pour améliorer leur condition. Le temps des ménagements était passé, et, puisque la dictature paternelle des Marmont et des Dandolo ne les avait pas maintenus dans l'obéissance, c'était le droit commun qu'on allait leur appliquer, le droit commun avec sa rigidité parfois barbare, parfois absurde, et l'on essayerait des moyens de rigueur avec ces enfants réfractaires que la douceur n'avait pas réussi à assouplir.

Désormais l'histoire de Dalmatie n'existera plus ; attachée comme un poids inutile à la remorque des provinces plus peuplées, plus riches et plus dociles du nord, elle suivra passivement; ses administrateurs ne seront plus des hommes de valeur s'ingéniant à lui faire porter sans fatigue le poids des charges publiques : oi; enverra dans ce pays ingrat des débutants inexpérimentés ou des commis à courte intelligence, qui chercheront à administrer la Dalmatie comme un département de Normandie ou de Bourgogne, et n'arriveront qu'à molester des populations dont ils n'auront pas même essayé de comprendre les misères et les besoins.

vé à la Dal matie.

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