‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 1 sur 24 · La dame à la plume noire · texte numérisé non relu

La dame à la plume noire

En l'an mil neuf cent soixante, il arriva dans la ville de Paris un homme qui su nommait Robert

Karnix.

Lorsqu'il se présenta à la porte du Midi, — située à cette époque à Choisy-le-Roi et qui depuis les fortifications blindées se trouve à Athis-Mons, en deçà cl la rivière, — l'homme préposé à la garde de la porte lui fit les questions d'usage

— Que voulez-vous?

— Entrer, répondit Karnix.

— Qui êtes- vous?

— Un voyageur.

— D'où venez-vous?

— Du passé.

— Où allez-vous?

— Vers L'avenir.

— Que cherchez-vous?

— L'inconnu.

— Avez-vous des moyens d'existence?

— Ma pensée et nies bras.

— Quel Dieu adorez- vous?

— Le hasard.

— Monsieur, reprit le gardien en s'inclinant avec politesse, aux ternies de la nouvelle loi sur les passeports, vous êtes parfaitement en règle. Vous pouvez entrer dans la capitale du monde. Si votre dieu, qui qui n'est pas le mien, permet que nous retourniez un jour dans votre patrie, je me ferai an véritable plaisir de vous ouvrir de nouveau cette porte.

— Merci, répondit l'étranger; ma patrie, c'esl le chemin où je marche : par une porte ou par l'autre, je suis toujours sur d'y arriver.

Le gardien regarda en gouriant le jeune homme,

qui s'éloignait la tête haute et la démarche assurée, e1

il dit à sa femme :

— Voici un brave et loyal voyageur : il met son cœur à découvert et raconte ses affaires avec une merveilleuse sincérité. Sa franchise lui fera des amis, sa bonne mine lui fera des maîtresses.

— Ma foi, répondit l'épouse du gardien, dont les yeux n'avaient cessé de dévorer Robert avec un appétit féroce, ma foi, je ne lui ai prêté aucune attention. Tu dis toujours les choses lorsqu'il n'est plus temps. Si j'avais su, j'aurais mieux regardé.

Robert Karnix marchait d'un pas relevé* le nez au Vent et le poing sur la hanche. Les passants lui cédaient le pas et s'arrêtaient pour admirer la maie énergie peinte sur son visage. Ses yeux noirs pleins de feu illuminaient sa tête blonde. Cependant Y audacieuse audace de son regard était tempérée par de longs cils bruns qui, en s'abaissant, répandaient un air d'ineffable douceur sur sa physionomie teintée par \v soleil.

S(:ii costume, d'une simplicité extrême, était tout à la fois commode et gracieux. Une blouse dalmale en drap bleu foncé', serrée à la taille par une corde de

soie, un large pantalon de la même étoffe que la bl< >use, serré à mi-jambe par des guêtres de cuir de Russie, un chapeau de feutre cavalièrement retroussé, et un manteau posé sur l'épaule complétaient ce naïf ajustement, rehaussé par une chemise de lin d'une éclatante blancheur.

Arrivé au carrefour de Thiais, le voyageur s'arrêta indécis. Devant lui se déroulaient les rues de Yilleneuve-le-Roi, de Villeneuve-Saint-Georges, de Choisy et de Vitry. Gomme il se demandait à Laquelle de ces immenses artères il donnerait la préférence, la voix d'un homme qui criait attira son attention.

L'homme disait :

— Demandez, messieurs, le véritable guide de l'étranger dans Paris, indiquant les noms des rues et des monuments publics, l'arrivée et le départ des ballons et des chemins de fer électriques.

— Veuillez me donner un guide, demanda le voyageur.

— Voilà, bourgeois, répondit l'homme en présentant à Karnix un jeune garçon de quinze à seize ans. pâle et chétif, dont la tunique de cotonnade bleu terne u'était pas li\<;e à la taille, voila ce que j'ai de mieux;

si celui-là no vous convient pas, choisissez dans le tas, ajouta-t-il en désignant du doigt une trentaine de polissons du même genre.

— Combien vendez-vous cela? demanda l'étranger en fouillant dans sa poche avec la main gauche, tandis que de la droite il désignait le voyou.

— Mais rien de rien, mon bourgeois; vous le nourrirez, voilà tout.

■ — Si je n'en étais pas satisfait?

— Eh bien, reprit le marchand de. guides, vous vous arrangeriez pour le perdre dans les innombrables rues qui sillonnent Paris; ce n'est pas plus difficile que ça.

— C'est bon, merci, reprit Rarnix; et, s'adressant au gamin, il lui dit : Marche devant et tâche d'aller vite.

— Où allons-nous, bourgeois? demanda le guide.

— D'abord nulle part, ensuite partout.

— En ce cas, reprit le jeune garçon, il nous faut prendre à gauche.

Après avoir marché pendant quelques minutes, Rarnix et son guide se trouvèrent au milieu d'une

grande place, où fourmillaient des gens de toutes sortes.

— Aussi vrai que je m'appelle Zidore, s'écria le cicérone, nous arriverons à temps pour prendre le chemin américain. Tenez, le voici qui va se donner de l'air; je meurs d'envie d'aller dans cette machine-là. moi. Allons, bourgeois, un peu de nerf, il n'est que temps.

Ce que le guide Zidore désignait sous le nom pompeux de chemin américain n'était antre chose qu'une lourde caisse de bois peint»' en jaune, armée de cent quarante-quatre roues dont les cercle- s'adaptaient à un rail d'acier poli. Cette naïve machine prenait son grâce à une impulsion électrique assez mal combinée, et ne mettait pas moins d'un grand quart d'heure pour traverser Paris, du cimetière de Gentilly à la place de la Garenne-Clichv. bien qu'il n'y ait pas pins de vingt-cinq kilomètres.

— Pourquoi, demanda Karnix en montant dans la boîte, appelle-t-on cela le chemin américain?

— Qui sait! murmura Zidore.

— C'e>t bien simple, dit civilement un monsieur déjà Installé : le véhicule et le rail ne sont retenus en-

semble par aucune raison bien sérieuse, aussi ils se séparent très-souvent.

Comme Karnix était resté impassible en «'routant cette bourgeoise facétie, le monsieur pensa qu'il avait affaire à un idiot, et il s'allongea sur la banquette oppoî

Les gens ne nous trouvenl spirituels que lorsque nous avons leur genre d'esprit.

Or, comme l'esprit a un nombre infini de variétés, comme il est fort rare que justemenl deux individus ayant le même genre d'esprit viennent à se rencontrer, une bonne moitié de l'humanité trouve stupide l'autre, qui, de son côté, la trouve idiote.

D'où il résulte que toutes deux on1 parfaitement raison.

Le véhicule glissait avec rapidité sur le rail d'acier. Le conducteur du train, debout à l'avant, jouait sur un sax perfectionné la marche des Diamants de la couronne. Ce bruit seul suffisait pour mettre en fuite les populations, dont le goût était déjà épuré grâce aux compositions du célèbre Wagner. En entendant cette musique barbare, chacun cherchait un asile dans te temple voisine! la voie se trouvait déblavée. L'hor-

reur des Parisien? pour ces sons discordants et sauvages rendait barrières et palissades inutiles, et les trains circulaient sans danger.

Tout à coup, le conducteur s'arrêta et poussa un cri de stupéfaction. Pendant que tout le monde s'éloignait avec effroi, un homme, ne partageant pas la même aversion que la foule pour la musique d'Auber, restait assis sur la voie.

— Le malheureux est donc sourd î s'écria le chef de train, dans trente secondes, il sera pulvérisé.

En effet-, l'homme n'était plus qu'à un demi-kilomètre,

— Jouez, mais jouez donc ! hurlèrent en chœur les voyageurs en s'adressant au conducteur; jouez ou il est perdu.

L'homme emboucha son sax avec frénésie et fit entendre un air du Domino noir : « Flamme vengeresse. »

Les voyageurs se bouchèrent les oreilles, mais l'homme ne bougeait pas.

— C'est fait de lui, dit le conducteur, et il posa son instrument en poussant un soupir.

Pendant que le chef de train s'épuisait à souffler,

que les voyageurs discutaient. Robert Rarnix, assujettissant ses pieds sous une banquette avait laissé tomber son corps dans l'espace et saisi de ses bras nerveux l'infortuné qui allait être broyé. Par un

effort suprême, il se releva et déposa son fardeau au milieu de ses compagnons de route, émerveillés de tant de force et de sang-froid.

— Oh ! s'écria Zidore, c'est épatant. Vous n'êtes pas un homme, mon bourgeois, vous êtes un cabestan.

■ — Il est impossible d'être plus courageux, dit le monsieur qui avait déjà parlé à Karnix ; permettezmoi de vous faire mes plus sincères compliments.

Les autres voyageurs inclinèrent la tète en signe d'assentiment.

— Des compliments, pourquoi? demanda Karnix.

— Mais pour votre courage et votre dévouement.

— Je ne suis ni dévoué ni courageux ; je ne crains pas la Mort, voilà tout.

— A la bonne heure ! reprit le monsieur, mais vous me permettrez de vous dire que ne pas craindre la Mort, c'est du courage.

Karnix répondit :

— Vous vous trompez, c'est (lu mépris.

lu éclat de rire sec et strident se lit entendre. Chacun se regarda étonné.

— Voilà un vilain rire, dit en frissonnant le guide Zidore. Ça vous entre dans le cœur et ça vous gratte dans le dos.

— En effet, reprit le monsieur à voix liasse, cette dame n'a pas un rire bien gai. Ce doit être une Anglaise.

La femme dontle monsieur parlait était assise dans un coin, tout au fond du wagon. Un voile noir cachait son visage; sa taille était jeune et élégante; sans l'exagération de sa crinoline, elle eût été distinguée ; sa robe et son manteau étaient de soie noire. Un chapeau de paille blanche aux bords retroussés, orné d'une longue plume noire, lui donnait un petit air qui, pour être cavalier, n'était pas d'une gaieté folle.

On allait probablement entrer en commentaire touchant cette belle personne, lorsqu'on arriva a la station de POdéon et qu'un autre événement vint attirer l'attention des vovageurs.

Le conducteur était aux prises avec l'homme que Karniv avait sauvé si miraculeusement d'une mort certaine, et prétendait lui faire payer sa place.

— Vous étiez dans mon train, disait le fonctionnaire; vous devez payer. Je ne connais que ça.

— Permettez, reprenait l'homme je n'y suis pas entré volontairement^ dans votre train.

— Ça ne me regarde pas.

D'autres employés vinrent prêter main-forte à leur confrère.

— Messieurs, dit l'homme, je voulais me faire broyer le crâne afin que nul en ce monde ne connût ma pauvreté. Je ne veux pas faire de reproche à l'homme généreux qui m'a sauvé, en risquant sa vie, mais que ne m'a-t-il laissé mourir, il m'aurait épargné une dernière honte.

Les employés laissèrent partir l'homme après lui avoir remis quelque argent.

Ce ne sont point de mauvaises gens, les employés, mais la crainte d'être blâmés par leurs supérieurs les rend tout simplement féroces.

Robert Rarnix et son guide étaient descendus pendant l'explication et continuaient leur cbemin à pied.

Zidore faisait son métier de guide et racontait à Rarnix étonné des détails sur la Chaumière, le Prado, l'Odéon et le quartier latin. 11 n'était question ni de Ponsard. ni de Courbet, ni à* Agnès de Mcranie, ni des Casseur* de pierres; le spirituel gamin ne savait que les légendes immortelles de la jeunesse et de l'amour.

Comme ils arrivaient sur le Pont-Neuf, ils entendirent de grands cris. Une barque montée par deux jeunes hommes et deux jeunes fdles venait de chavirer. Karnix déposa son manteau et son chapeau sur le parquet et s'élança dans le fleuve. Zidore, un instant stupéfait, réfléchit et, prenant son courage à deux mains, il se précipita dans la Seine à la suite de son bourgeois.

Robert Karnix était un nageur habile et vigoureux ; en dix brassées, il atteignit les deux jeunes filles qui, grâce à leurs jupons empesés, n'avaient pas encore quitté la surface de l'eau.

— Ne craignez rien, leur dit-il, saisissez-moi par le cheveux, il n'y a aucun danger.

Les jeunes filles obéirent, et Karnix". semblable à un dieu marin jouant avec des naïades, gagna un

ilôt qui existait alors en face de la troisième arche ; les deux jeunes gens, après quelques efforts, rejoignirent leurs compagnes et remercièrent leur sauveur.

Pendant ce temps, le guide Zidore était en train de se noyer. Heureusement pour lui. Rarnix l'aperçut se débattant dans le fleuve ainsi qu'un chat réprouvé ; se précipiter au secours de l'enfant et le ramener sur la berge fut pour lui l'affaire d'un instant. La foule applaudissait avec transport, chacun vpulait serrer la main de Robert et le féliciter.

— Mes amis, dit Rarnix, votre sympathie me touche ; je n'ai fait que ce que je devais faire : le premier devoir de l'homme n'est-il pas de mépriser la Mort?...

Un éclat de rire sec et saccadé l'interrompit. Zidore, qu'on entourait de soins, reprenait ses sens.

— Puh î dit-il en rouvrant les yeux, j'avais perdu la boussole, j'avais le délire ; il me semblait que je voyais là-haut, derrière le parapet, passer — la dame à la plume noire.

— Pourquoi, lui demanda Karnix. t'ètre jeté ;i l'eau, puisque tu nages si mal ?

— Dame! répondil naïvement l'enfant, je voulais vous rapporter votre manteau. Si vous étiez mort, \nus auriez pu croire que je L'avais gardé ; — merci, je ne mange pas de ce pain-là.

A Paris, la foule s'amasse pour rien et se sépare de même.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que l'étran-

el son guide se trouvaient seuls sur la berge, à cher au soleil leurs vêtements mouillés. Les jeunes filles que Karnix venait de sauver lui faisaient, en quittant l'île, des signes d'adieu avec leurs mouchoirs, et cela an grand mécontentement de leurs cavaliers. A force d'entendre dire que le sauveur était aussi beau que brave, les jeunes gens avaient fini par trouver que l'action de Karnix n'avait rien que de fort naturel. Ils ajoutaient (que tout le monde à sa place en eût fait autant, 'et que d'ailleurs, à cet endroit, la rivière n'était pas dangereuse. Les jeunes filles ne croyaient rien de tout cela et gardaient a vit tristesse Karnix, qui, accompagné de Zidore, disparaissait a leurs veux.

— C'est égal, disait Zidore, nous êtes tout de même un brave homme, vous. A votre place, il y a beau-

coup de bourgeois qui m'auraient laissé me ooyer. Qu'est-ce que je dis : beaucoup de bourgeois... tous m'auraient laissé boire le bouillon. Aussi, voyez-vous,

je me jetterais au feu pour vous.

— Je ne t'en demande pas tant, interrompit Karnix. Gonduis-moi à la butte Montmartre et nous serons quittes.

Paris était, au dix-neuvième siècle, dominé' au nord par trois hautes collines nommées les huttes Montmartre; sur Tune était située l'abbaye de Saint- Pierre; sur l'autre on avait installé un naïf télégraphe, dont les bras apportaient les nouvelles du n<»rd; la troisième était couronnée à sa cime par des moulins à vent, Les deux premières se couvrirent de maisons; puis, un beau jour, des spéculateurs nivelèrent deux de ces montagnes pour rire, afin de prolonger la plaine Saint-Denis comme on avait prolongé la rue de Rivoli. Seule, la troisième resta debout. Elle dut sa conservation aux carrières de pierres qui avaient été sur le point de causer sa ruine. Nul n'osa donner le premier coup de pioche à cette masse minée qui menaçait de s'écrouler d'elle-même. Lorsque le danger devint imminent, les habitants s'éloignèrent,

et la butte des moulins devint un désert au milieu de Paris.

— Voilà, dit Zidore en arrivant, la butte demandée; il faut la regarder de loin, ça n'est pas solide.

— Tiens! fît Karnix en donnant une pièce d'or à l'enfant, voici pour ta peine, et adieu!

— Vous me quittez? demanda le guide attristé.

— Oui. répondit Karnix; je vais à ce moulin, où tu ne voudrais pas me suivre.

— Ah! mon bourgeois, s'écria Zidore les larmes aux yeux, ne faites pas cela. Vous ne savez pas. vous qui n'êtes pas d'ici, que la butte est creuse: je le sais, moi, voyez-vous, j'ai longtemps couché dans les carrières; un beau matin qu'il fera du vent, tout ç croulera, et patatraque ! bonsoir la compagnie ! Croyezmoi, n'y allez pas.

— Adieu! dit Karnix.

Et il se mit à gravir d'un pas assuré le penchant de la rnlline.

— Attendez-moi au moins ! cria Zidore en s'élançaut à sa poursuite.

Parvenu au haut de la montée, Karnix se dirigea vers un bâtiment cylindrique tombant en ruine ;

c'était la carcasse du dernier dos moulin? à vent. Prenant dans sa poche une clef, il l'introduisit

clans la serrure rouillée de la porte, qui résista à sa pression.

— Ne poussez pas. dit Zidore, vous allez tout flanquer par terre.

Cependant, la porte s'ouvrit el laissa voir une pièce ronde, aux murs délabrés.

— Voici ma demeure, dix Rarnix.

— Je ne vous en fais pa^ mon compliment; en vérité, mon bourgeois, si vous cherchez le mal, vous avez réussi : si la butte ne s'écroule pas, vous serez enseveli -nus cette ruine, à moins que vous ne soyez assassiné cette nuit.

— Que m'importe la Mort? répondit Rarnix, je la méprise!

Un rire sinistre traversa l'espace comme le cri d'un oiseau de proie.

— Ah! s'écria Zidore en pâlissant, la voyez-vous là-bas, dans cette voiture, près du cimetière? C'est elle! je la reconnais!

— Qui. elle?

Page 1