‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · PALM A LA BIENHEUREUSE · texte numérisé non relu

PALM A LA BIENHEUREUSE

Robert Karnix étàil né à Palmâ, ville située aux sources du Nil.

Nos pères, \ l'époque oùse passe cette histoire invraisemblable, ignoraient complètement l'existence de cette ville, puisqu'il y a tout au plus soixante ans que le mystère qui enveloppait cette cité fut percé par

ss Grâce Makensie, à la recherche de l'infidèle Williamson.

On ne saurait trop raconter l'histoire de la ville de Palma. C'est certainement le plus beau spécimen de

l'égoïsme des hommes on général et des savants en particulier.

11 y a deux siècles ou deux siècles et demi, l< vants de tous les pays n'avaient qu'une idée en tête, qu'une toquade, pour employer un vieux mot français inusité aujourd'hui . mais qui rend bien la pensée. Cette idée fixe, cette toquade, c'était la découverte ►urcès du Nil.

Tous tenaient cet argument logique à leurs gouvernements :

— Le Ml est un Ûeuve. Tout fleuve a une ou plusieurs sources. 11 y a gros a parier que le Nil est pomme les autres. — Les anciens étaient de cet avis. — Il doit venir d'un endroit quelconque. Songez . monsieur le ministre, à l'honneur qui rejaillirait sur une nation, sur un prince dont le ministre de l'instruction publique aurait chargé un savant— comme moi, par exemple, — de découvrir les sources de ce fleuve plus incompréhensible que les rébus hiéroglyphiques qu'arrosent ses eaux. Que Votre Excellence daigne m'accorder une mission greffée sur cinquante mille francs et quelques accessoires, ]•■ nu- charge de l'affaire.

Le ministre refusait net ; mais le soir, en s'endor-

mant, il se disait :

— Il est bien certain que la découverte des sources du Nil serait une chose admirable, qui jetterait un immense et immortel éclat sur mon nom; ce serait la gloire de mon ministère et par conséquent celle de Sa Majesté. Il est bien regrettable que des besoins impérieux accaparent tous nos fonds ; la nation est pauvre, l'hiver est rigoureux, le peuple souffre, il n'y faut pas songer.

Le lendemain — la nuit porte conseil — l'honorable savant Chauvinard, Hudson, Sclrwartz, Von Henhem ou Carvalajo , recevait sa mission et les cinquante mille francs demandés. La nation n'était ni plus pauvre ni plus riche, l'hiver n'était ni plus ni moins rigoureux , le peuple ne souffrait ni plus ni moins, l'espoir entrait dans le cœur du ministre et du savant, et les journaux avaient de la copie malsaine et abondante pendant les deux mois que l'intrépide voyageur mettait à faire ses paquet-.

Le savant partait, et l'on n'entendait plus parler de lui ni des sources du Ml, et encore moins des cinquante mille francs.

11 arrivait bien de temps en temps qu'un journal, la Quotidienne ou le Temps , publiaient des faits diversqui donnaient à réfléchir aux populatû >ns touchant

certaines émotions intimes de la vie des savants intrépides ; mais ces faits divers étaient toujours les mêmes :

« On nous écrit du Caire:

» Un crocodile de la plus grande taille a été trouvé mort sur les bords du Nil. Noire correspondant nous transmet su)' ce monstre un détail assez étrange et qui a déjà donné lieu à mille commentaires. Le savant Thomas Johnson, attaché au consulat, anglais d'Alexandrie, ayant procédé à l'autopsie de ce saurien, a trouvé dans son ventre un pantalon écossais à souspieds.

» On se perd en conjectures. »

Quinze jours après, autre fait divers :

« Nous avons entretenu nos lecteurs, qui s'en souviendront sans doute , d'un pantalon écossais à souspieds trouvé dans le ventre du crocodile disséqué par l'honorable Thomas Johnson, esq. On avait tout d'abord pensé que ce vêtement avait dû être habité. L'événement

a justifie ces suppositions, ce pantalon acte reconnu pour avoir appartenu au célèbre voyageur Scluvarl:, <jui explorait les bords du Nil afin de découvrir les sources de ce /lettre et qui aura sans doute péri victime de son intrépidité. »

Les savants montaient sur les toits et s'écriaient : « La science a aussi ses martyrs. »

Le ministre se disait que ce Schwartz était un imbécile et qu'il avait eu tort de lui accorder la moindre confiance.

Les voyageurs prétendaient que Schwartz n'était qu'un intrigant, qu'il s'était fait dévorer pour qu'on parlât de lui.

Le public riait et trouvait que l'action du crocodile dénotait un palais blasé et que ce savant vêtu d'un pantalon écossais n'avait que ce qu'il méritait.

Puis arrivait une lettre de l'épouse de l'honorable savant :

« Monsieur le réducteur, » Permettez-moi de né étonno\ à bon droit, de la facilité avec laquelle vous ave: bien voulu accueillir des bruits sinistres et malveillants répandus à dessein sans

douée mr le célèbre gavant Schwartz, mon époux, parti en septembre dernier, — avec mission du ministère, — pour découvrir les sources du NU. S'il est vrai que, par une de ces manies qui ne sont point inconciliables avec le vrai mérite, monmariaitla détestable habitude de porter des pantalons écossais, je puis affamer d'une manière absolue que jamais, au grand jamais, il n'a porté de sois-pieds. Il m'est donc permis d'espérer que ce n'est pas lui qui a servi à satisfaire la férocité du monstre ouvert par M. Thomas Johnson. C<t espoir est trop doux à mon cœur pour que je ne le fasse pas partager aux nombreux amis et élevés de mon époux. » Agréez, etc. »

Pendant un au ou deux, on n'entendait plus parler du gavant, du pantalon, de l'épouse^ de Thomas Johnson ni du crocodile ; mais les sources du Nil restaient à L'ordre du jour, et il ne se passait pas un trimestre où Poe ne vît partir des diverses Conti de l'Europe délit ou trois intrépides voyageurs qui ne revenaient jamais.

Cependant L'un de ces intrépides avait laissé une amante au rivage^ c'est-à-dire dans le Strand. L/a-

mour, qui n'en t'ait jamais d'autres, donna une idée à miss Grâce Mackensie, la pauvre abandonnée.

— Eh quoi ! se dit-elle, est-il bien possible que tant d'illustres personnages, y compris ^Yilliamson, ne puissent pas trouver les sources d'un fleuve ? La chose n'est cependant pas impossible , puisqu'après tout il n'y a qu'à remonter le courant.

Sous l'empire de cette idée, miss Grâce Mackensie fit confectionner par Jeanne Lewis, la costumière de Covent-Garden, un uniforme de midshipman de la marine royale. Elle tira de sa commode cent cinquante livres que son oncle Bob Lawrence, le pasteur de Dowley, lui avait léguées avant de mourir, et. sans autres armes que son courage et son amour, elle partit pour découvrir les sources du Nil, ou plutôt le volage Williamson.

Arrivée au rivage du Nil, la charmante enfant troqua son uniforme et sa casquette plate contre la soutanelle et le fez d'un attaché d'ambassade du Yice-roi, lequel fut enchanté, parce qu'il comptait aller au bal de l'Opéra, à Paris, où se rendait son ambassadeur.

Miss Mackensie acheta un âne et un bât. qu'elle

bourra de provisions débouche et se mit en route. 11 faut être juste, le voyage fut long; il dura cinq mois et quelques jours, mais aucun incident désagréable n'en vint troubler la douce sérénité.

Les crocodiles, à ce qu'il paraîtrait, n'aiment pas les Anglaises, — sans doute parce qu'elles sont trop blondes. — De temps à autres, la nièce du pasteur Bob marchait bien sur un petit serpent rouge ou sur une grosse vipère noire. Alors, effrayée, elle criait : Oh ! — en anglais, — le petit serpent rouge allait de son côté, miss Mackensie du sien. — Les vipères ne se mangent pas.

Le seul danger sérieux que la jeune fille eut à essuyer fut la rencontre de deux savants européens , un Français et un Allemand, qui allaient découvrir, eux aussi, les rivages bénis où le fleuve de Moïse montre le bout de son nez.

Les deux savants, qui étaient naturellement ignorants comme des carpes, parlèrent latin à la fille d'Albion, qui répondit : sltockùig. Les savants, convaincus qu'ils entendaient un indigène, la prièrent de leur servir de guide.

11 y avait trente-cinq jours que la blonde miss mar-

ehait, et le .Nil. qui d'abord lui avait paru trois fois plus Large que la Tamise, diminuait sensiblement.

Ce qui est certain, c'est qui1 le troisième mois la première cataracte du Qeuve des Pharaons ne rappela qu'imparfaitement au savant français le barrage de la Seine près de Bougival.

Lorsque la petite caravane eut franchi la seconde cataracte, le Nil ne leur donnait plus qu'une idée faillie de la ri vie ce de l'Hippodrome. Ce que voyant, miss Grâce Makensie proposa de louer une cange-, que ses deux compagnons remorquèrent à tour de rôle,

Un beau matin, en s'éVeillant, la caravane n'aperçut plus le fleuve : une ville européenne, élégamment bâtie, s'offrait aux yeux des voyageurs, qui se virent entourés par une foule d'habiiaiits qui étaient venus à leur rencontre.

— Êtes-vous des savants? leur cria-t-oii.

— Nous le sommes, répondirent-ils.

— Soyez les bienvenus.

Parmi les nouveaux venus, le premier visage qui frappa les yeux de miss Makensie fut celui de Williamson, qui s'était précipité' à ses genoux.

— 01] ! douce e1 fidèle compagne de ma vie, disait le savant anglais, une voix secrète me disail que je te reverrais; viens dans ma demeure, je te raconterai mon histoire, et ton cœur en sera touché.

L'histoire de Williamson était fort simple. En marchant droit devant lui, il était arrivé dans la ville de Palma. Puis, il raconta l'histoire de la ville, qui était aussi simple que la sienne. Le premier savant qui était arrivé avec mission de découvrir les sources du Nil, ayant trouvé au berceau de ce fleuve une nature luxuriante, une température aimable, des fruits el du gibier en abondance, pas de percepteurs des contributions, pas de tailleurs, pas d'amis pauvres — ni riches, pas de tragédiennes et aucun portier, le savant avait planté' sa tente sur ces bords fortunés.

Un autre savant, puis deux, puis cent, puis mille, étaient venus et avaient imité le premier d'autant plus volontiers qu'ils n'étaient pas parfaitement convaincus des intentions du ministre à l'égard des cinquante mille francs si bien gagnés.

ils restèrent tous. La ville s'agrandit, s'embellit et quarante ans ne s'étaient pas écoulés, qu'il y avait sous le ciel une cité bienheureuse^ bâtie dans le plus mer-

veilleux endroit du inonde et dont chaque citoyen possédait deux mille cinq cents livres de rentes au denier cinq.

Ainsi s'était réalisé sans secousses et sans efforts le rêve de l'Icarie, si ardemment caressé par le chancelier Thomas Munis, rêve qui avait été la cause de tant de troubles et de désastres dans l'univers; tant il est vrai qu'une idée n'est bonne que lorsqu'elle arrive à son heure.

On sait que miss Makensie. ayant surpris, quelque temps après son arrivée, le docte Williamson en criminelle conversation avec une femme jaune, qui avait un anneau d'argent dans la narine droite, revint à Londres et découvrit la vérité à l'univers ébaubi de son récit

Depuis ce temps, les ministres de l'instruction publique n'envoient aux sources du Nil que les savants dont ils veulent se débarrasser.

Or, Robert Karnix était né dans cette ville de Palma la bienheureuse — soixante ans environ avant l'indiscrétion de l'Anglaise trahie — d'une aimée et d'un père Français, ancien meunier de Montmartre, qui s'était fait savant quand sa butte avait menacé ruine

Lorsque Robert eut atteint sa vingtième année, ennuyé d'entendre parler latin autour de lui, il demanda à son père la permission de mûrir le monde afin de s'instruire en étudiant les mœurs et les coutumes des peuple-. Le père en référa au conseil des anciens. Après mûre délibération, les savants accordèrent au jeune homme la permission de partir, à la condition qu'il jurerait solennellement qu'il ne révélerait à âme vivante l'existence de la ville bienheureuse.

Karnix jura.

Le jour de son départ, son père l'accompagna jusqu'à l'endroit où le Nil devient trop large pour qu'on le puisse sauter à pieds joint?.

— Mon cher fils, lui dit-il. si les crocodiles ne te dévorent pa-. si les bètes féroces ou venimeuses ne se passent pas le caprice de ta personne, si les hommes ne t'assassinent pas un peu, si les femmes ne t'aiment pas trop, tu finiras indubitablement par arriver à Paris, une misérable ville où il faut travailler pour vivre, et où très-peu de gens parlent latin. Une fois dans cette capitale, tu demanderas la butte Montmartre. Si elle est encore debout, ce qui n'est guère

probable, mais ce qui pourrait bien être — les desseins de Dieu sont impénétrables — tu verras au haut un moulin à vent. C'est là que je suis né el que mon père est mort. Voici la clef, tu pourras entrer, tu seras chez toi. Sur le mur à droite, tu trouveras un bouton de cuivre qui fait jouer la trappe du sous-sol. J'ai caché là mon mobilier afin qu'il ne soit pas mangé par les vers ou par les huissiers. Il est en acajou, fais-en bon usage, adieu.

A propos, continua l'ancien meunier, si par aventure il te prenait l'idée de revenir, tâche donc d'obtenir une mission : il ne faut pas négliger les bonnes traditions.

Robert partit et, après mille aventures, arriva heureusement en Europe. Ne sachant que faire, il se décida à être le contraire de ce que sont les autres: sa pensée devint l'envers de la pensée d'autrui. Robert ne visait pas à l'originalité, mais il tenait à ne pas être vulgaire.

Après avoir observé l'humanité dan- deux des parties du monde. Robert resta convaincu que la peur de mourir était l'unique préoccupation de l'homme et sa plus grande crainte: il résolut de braver la Mort

— ni —

aussi souvent qu'il le pourrait, et de la mépriser toujours.

Quand il entendait le riche et le pauvre, le travailleur et l'oisif, le colosse et l'infirme répéter à qui mieux mieux la phrase traditionnelle a dire qu'il faut » toujours finir par mourir, » il souriait de pitié et s'élançait vers un danger nouveau, d'où, grâce à sa force physique et à son sang-froid, il sortait toujours vainqueur.

Arrivé au but de son voyage après des périls sans nombre, Karniv était monté au moulin et s'était promis de l'habiter, plus encore pourvivre dans un danger permanent que pour suivre les avis de son père. Comme l'avait dit le guide Zidore, Robert, qui cherchait le mal, avait eu la main heureuse.

— Voyons, dit-il à l'enfant, es-tu bien décidé à rester avec moi ?

— Tout ce qu'il y a de plus décidé, mon bourgeois;

je ne vous quitte plus.

— Bon, reprit Karniv. alors retire-toi un peu.

Et il fit jouer le ressort que l'ancien meunier lui avait indiqué. Le parquet glissa comme dans Robert

le Diable, et les deux nouveaux habitants de la tour aperçurent une pièce assez pauvrement meublée.

— Je ne me soucie pas de dormir dans ce trou, dit Rarnix. Vois si cela te plaît?

— Merci, dit Zidore, je préfère cette chaise.

La nuit venait. Forage grondait dans le lointain, la butte tremblait, et d'énormes pierres tombaient du faite du moulin.

— Bourgeois, dit Zidore. si nous nous réveillons demain, nous aurons une fière chance!

— Ma foi! répondit Rarnix en s'étendant sur son manteau, la Mort peut venir quand elle voudra, je suis admirablement bien ici.

Tout à coup, Zidore tressaillit et Rarnix se leva. On frappait à la porte.

— Qui va là? demanda Robert.

— Ouvrez !

— Qui ètes-vous?

— Que vous importe! Avez-vous peur?

— Moi, peur! s'écria Rarnix. et il ouvrit.

— La femme à la plume noire! murmura Zidore en tremblotant. Je m'en doutais!

C'était en effet la dame qui, le matin, avait voyagé

dans le wagon américain. Les frous-frous de sa robe de soie troublaient seuls le silence du soir.

— Êtes-vous Robert Karnix? demanda-t-elle.

— Oui, madame, dit Robert. Qui me vaut l'honneur de votre visite?

— Je ne suis pas une prude, répondit la dame, je suis ici parce que je vous aime!

Robert avança la chaise sur laquelle Zidore avait essayé de s'endormir et, de sa voix la plus douce, il répondit :

— Donnez-vous la peine de vous asseoir.

HT

La dame à la plume noire prit la chaise qu'on lui présentait et remercia par un signe de tête.

— Voulez-vous me permettre, madame, dit Karnix, d'avoir, au milieu de mon bonheur, une nuance d'étonnement ? Arrivé seulement ce matin à Paris, j'ai traversé la ville presque en courant, et j'étais loin de penser que j'avais été assez heureux pour être remarqué par une femme de condition comme vous paraissez l'être.

— Il n'y a point de condition pour les femmes, cher

monsieur Karuix. répondit La dame d'une voix câline, une lorette qu'on aime est préférable aune comtesse qu'on n'aime pas.

— C'est tout à fait mon sentiment, dit Robert, en pliant son manteau en quatre pour s'asseoir aux genoux de la dame.

— Pour rassurer votre modestie, reprit l'étrange amoureuse, et aussi pour m'excuser à mes yeux, je dois vous avouer que depuis longtemps vous m'êtes connu.

— Cela me semble singulier.

— Cria est ainsi. N'arrivez-vous point de Palma, la ville heureuse?

— J'avais juré de ne pas Le dire, mais puisqu'aussi bien vous le savez...

— Comment l'ignorerais-je? J'ai quitté avec vous la ville des savants il y a tantôt treize mois, et depuis ce temps j'ai marché - m'enivrant de votre vue comme la cigale s'enivre de la rosée du matin.

Comme Karnix allait exprin er - n étonnement, la dame a ia plume uoire -tendit vers lui. pour lui im-

poser silence, une délicieuse main, habillée d'un tout petit gant gris de perle à filets noirs.

— Ne doutez point, continua la dame; je m'attachai à vos pas près du ruisseau de Bab-el-Ouad. le premier filet d'eau qui se jette dans le Nil. Votre père venait de vous quitter après vous avoir révélé cette demeure. Vous abandonniez Palma. la ville heureu>e. pour ne plus entendre écorcher le latin. E-t-ce bien cela?

— Étrange! murmura Karnix.

— Si nous étions seuls, reprit la dame en lançant au jeune homme un regard de feu. je vous dirais des choses autrement merveilleuse-.

— Ne faites pas attention à cet enfant, il est tout à fait sans conséquence, dit Karnix en désignant Zidore. qui. tremblant, s'était blotti dans un coin. Voyez, il dort sans prendre nul souci de notre conversation. A cette heure, je ne saurais le renvoyer sans danger pour lui. Et. faut-il tout vous dire, madame, j'aime ce petit bonhomme, que je ne connais que depuis quelques instants. Est-ce parce qu'il est faible ou parce qu'il m'a donné, en se jetant a l'eau pour me rapporter mon manteau, la pleine d'une

probité rare, ou bien encore parce que, dans cette immense ville, c'est le seul visage ami que je connaisse? Je ne sais, mais vraiment je ne le renverrais pas sans regret.

— Soit, reprit la dame d'un ton pincé, gardez-le : puissiez- vous avoir à voiis louer toujours d'un si noble ami.

— Madame, dit Rarnix en souriant, en amitié la condition ne signifie rien, mieux vaut un voyou qui vous aime qu'un gentilhomme qui n'aime que lui ; continuez donc, je vous en conjure.

— Où en étais-je restée, je vous prie? demanda la dame à la plume noire.

— Nous étions, je crois, au ruisseau de Bab-el- Ouad.

— C'est vrai, lorsque je vous y rencontrai, vous vous baissiez pour cueillir dans les joncs cette blanche fleur à'irisa qui ne se fane jamais et que vous portez depuis sur votre cœur comme un cher souvenir de la patrie absente.

— C'est vrai.

— Cette fleur, je la veux; voulez-vous me l'offrir,

dites? demanda amoureusement la dame à la plume noire eu. avançant la main.

— Que me donnerez-vous en échange ?

— Tout.

— C'est beaucoup

— Je n'ai que ça.

— Faut pas vous en priver, murmura Zidore, qui ne dormait pas le moins du monde.

— Voici cette fleur à'irisa que vous désirez, madame. J'y tenais plus que je ne saurais le dire; je m'étais promis en l'arrachant à sa tige de la donner à la femme que j'aimerais; mais je vois bien que je n'aimerai jamais. Les Nubiennes sont trop noires, les Egyptiennes trop jaunes, les Anglaises trop blanches ; prenez, elle est à vous.

— Merci, dit la dame, je n'en ai plus envie; et elle garda le silence. Robert, toujours assis en face d'elle, aspirait, mais en vain, à glisser son regard à travers les plis impénétrables de son voile. Il cherchait dans le passé un souvenir qui put lui aider à découvrir quelle était cette mystérieuse inconnue qui savait tout de lui qui ne savait rien d'elle.

— Ah cà! cher monsieur Ivariiix. demanda la

dame, est-ce que vous allez me laisser bouder longtemps ainsi? Eu vérité, ce n'est pas aimable

— Je vous fais mes eicuses, madame, répondit Karnix: mais vraiment, je ne sais que vous dire. moi. Tout est mystère et étrangeté en vous. Je cherche, sans pouvoir y parvenir, à déchiffrer la raison qui vous conduit, l'intérêt qui vous guide. Von- venez chez moi masquée; comme j'ai été bien élevé, je ne vous ai pas priée de lever Votre voile, mais je trouve étrange cette façon d'agir. Vous prétendez me connaître, m'avoir accompagné depuis le ruisseau de Hab-el-Ouad, et je n'ai vu aucune femme sur ma route. Enfin, vous me dites que vous êtes venue parce que vous m'aimez; vous avouerez que cela est étrange et que. quelle que soit. mou insouciance des chose- de la vie. je puis être étonné.

— 11 y a de quoi, marmotta Zidore entre ses dents: on s'étonnerait à moins.

— Ecoute-moi. Robert Karnix, dit la dame à la plume noire, je vais tout te dire.

— Ce n'est pas malheureux ! dit tout bas Zidore. La dame reprit :

— Je t'aime. Si je suis venue voilée, ce n'est ni

par pruderie ni par peur de me compromettre. Je ne crains personne et tout le monde frissonne en entendant mon nom. Je suis plus forte que tous les rois de la terre, mon pouvoir s'étend sur l'univers entier, ma puissance est infinie ; dans cette main que n'ose toucher la tienne, ne sachant si elle ne sera point repoussée, je tiens toutes les destinée 3 humaines. Je domine le monde à mon gré et je tremble devant toi ; je tremble en pensant que, si le voile qui couvre mon visage venait à tomber, je n'aurais plus l'espoir de te posséder; je n'aurais même plus latriste volupté d'occuper ta pensée, d'où tu me chasserais comme un objet d'épouvante et de terreur. Tu me demandais pourquoi je t'aime; je vais te le dire.

Un coup de tonnerre fit trembler la montagne et frissonner les vieux murs du moulin. Rarnix passa la main sur son front en sueur, Zidore fit le signe de la croix, la dame à la plume noire continua:

— Je t'aime parce que tu es le seul homme qui 4 méprise la Mort.

— Je ne sais si je suis le seul, dit Rarnix, mais je méprise la Mort.

— Je t'ai vu couper cette fleur d'irisa que je te de-

mandais tout à l'heure, et cependant tu savais que la tige de cette fleur recèle un serpent dont la morsure est mortelle.

— Je le savais, mais j'avais des gants.

— Plus loin, les rugissements du tiare faisaient trembler les plus fiers chasseurs d'Al-Rouk; pendant que t< ut fuyait, toi seul, sans armes, la tète haute, le regard calme, tu allas au-devant de l'hôte terrible du désert, et l'étreignant de tes bras nerveux, tu fis craquer ses os pendant que de ses griffes il .labourait tes chairs. Il t'entraîna dans sa chute. A vous voir tous les deux vous tordre sur le sable pris que vous aviez en sanglante, la Mort eût été embarrassée de savoir celui qu'elle allait prendre, de l'homme ou de la bête sauvage, tant l'homme avait l'air du tigre.

— J'avais beaucoup entendu parler de ce prétendu roi du désert, interrompit Karnix, et je tenais à le voir de près; sans vouloir nier les mérites du tigre, je vous assure, madame, que c'esfencore une réputation bien surfaite.

— Plus loin, tu fus averti que l'une des routes qui conduisent à Oiiadi-Serra était infestée par des hordes de bandits, tu la pris de préférence, et lorsque

tu arrivas au milieu de la nuit à 0 ;ad;-Serra. la selle de ton cheval portait quatorze têtes noires souillées de sang.

— Dame, dans un pays où il n'y a pas de justice instituée, toul citoyen est magistrat,

— Mais ce qui fut plus admirable encore, ce fut ta lutte contre les deux armées que tu vainquis au pied du mont Sinaï.

— Mais vous exagérez tout à fait, interrompit Karnix : l'affection que vous semblez me porter, chère madame, vous fait voir ma valeur endimanchée, Ce que je fis en cette conjoncture est la chose la plus simple qui se [misse imaginer. Voici toute l'histoire : les peuples qui habitent l'Arabie Pétrée inventèrent, il y a deux ans, un canon d'artillerie gros comme cent canons ordinaires. Cette monstrueuse machine tire cent coups par minute et peut tuer cent hommes

iip, c'est assez joli comme vous voyez. De leur côté, les peuples qui habitent la Nubie avaient découvert un système de carabine extrêmement curieux. Ce système consistait dans une grande portée, une précision merveilleuse, mais surtout une énorme économie de projectiles, en ce sens que la même balle servait

éternellement, attendu qu'après avoir tué l'ennemi, elle venait se replacer elle-même dans le canon de la carabine, d'où elle cepartail et revenait autant de foie que le tireur le jugeait à propos, Vous comprenez,

madame, combien cette précision et cette économe' étaient pour les Nubiens des avantages précieux. Aussi, une fois maîtres de ce terrible engin de guerre, ils ne songèrent pins qu'à l'utiliser.

Un petit morceau de terre, l'île Kaël, située dans la mer Rouge, assez semblable à une écaille de tortue oubliée par un cuisinier, servit de pré-texte aux Nubiens, qui prétendirent que les habitants de l'île Kaël étaient courbés sous 1" bras des oppresseurs. A quoi lès Arabes répondirent d'abord que les Nubiens se mêlaient de choses qui n'étaient pas leurs affaires, que les habitants de l'île ne s'étaient jamais plaints, et enfin que si les Nubiens n'étaient pas contents, on les attendait au pied du Sinaï. Dans le fond, les Arabes n'étaient pas fâchés d'essayer un peu leur fameux canon. Le jour de la mêlée arriva, vous savez le reste.

— Oui, reprit la dame a la plume noire, j'étais là; je te vis t'avancer plein de calme et de majesté au milieu d'une grêle de balles et de boulets, et de tes

mains étrangler le général qui commandait l'armée

nubienne: je n'étais pas revenue de mon étonnement que tu tuais de même le chef de l'armée arabe.

— C'était la seule façon d'arrêter cette guerre, qui eût été effroyable après avoir été injuste, car j'avais pu m'assurer la veille que l'île de Kaél n'avait jamais été habitée.

— Comme tu étais beau, mon Karnix î Je te vois encore, au milieu de la poussière et de la fumée, t'avancer triomphant. Comme tu te souciais peu de la vie. comme tu méprisais bien la Mort. Ne songeais-tu donc pas, cher vaillant, que la Mort est femme et qu'elle pouvait se venger?

— Allons donc ! fit Karnix.

La foudre, qui grondait dans le lointain depuis le commencement de cet entretien, devint soudain menaçante : le ciel éclata, la butte sembla tressaillir, et la tour trembla comme un vieux chêne battu par la tempête.

— Venez, madame, dit Karnix ; venez, ou nous allons être engloutis.

^— Tu as donc peur enfin! cria la dame à la plume

— 'to —

noire en se levant noble et majestueuse: tu as peur enfin, la Mort te t'ait peur]

— Oui. pour vous, le tonnerre effraye les femmes.

— Les battements de mon cœur m'empêchent de

l'entendre. Rarnix, je t'aime.

— Fuyons, madame, fuyez, je vous en prie, au nom de l'amour que vous avez pour moi; dans quelques secondes il ne sera plus temps.

— Dis-moi que tu m'aimes, ou je reste.

— Eh bien, oui, je vous aime, je vous aimerai, vouez.

Rarnix enroula ses bras autour de la dame à la plume noire et fit un effort pour l'enlever ; mais quelque doux qu'eût été cet effort, la dame fut presque lancée dans l'espace, tant elle était légère; pareille à une plume échappée de l'aile d'un ramier, elle retomba dans les bras de celui qu'elle aimait. Pendant sa course aérienne, le vent avait soulevé son voile. Sa tète s'appuyait languissante et amoureuse sur l'épaule de Rarnix. Elle sentait battre le cœur du jeune homme dont les bras l'étreignaient. Elle sentait son haleine réchauffer ses cheveux. Oubliant le danger, oubliant son voile qui flottait au gré du vent, elle laissa tom-

ber sa tête en murmurant d'une voix entrecoupée :

— Ta bouche, mon beau Robert ! je t'aime, oh ! je t'aime.

La foudre sillonna le ciel avec un horrible fracas, et les payons de ses éclairs lumineux vinrent converger sur le visage pâle de la dame à la plume noire.

Karnix épouvanté poussa un rugissement terrible.

— Ha! cette femme! s'écria-t-ii. cette femme, la Mort!

Un froid aigu gagna son cœur, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, ses bras se détendirent, et son fardeau.— la dame à la plume noire, — alla rouler dans la trappe béante, qui se referma soudain grâce à Zidore, qui, s' appuyant contre le mur afin de ne pas tomber de frayeur, avait l'ait jouer le ressort de cuivre.

Un calme lugubre avait succédé aux éclats de l'ouragan. On n'entendait d'autre bruit que celui de la respiration entrecoupée de l'homme et des dents de l'enfant qui s'entie-dr quaient. Les oiseaux de proie, bres habitants de la tour démantelée, avaient fui à tire-d'aile et s'étaient réfugiés sur les eyprès du cimetière.

L'homme et l'enfant, semblables à do? statues, restaient anéantis.

L'enfant, qui était le plus faible, revint à lui le premier, parce que les êtres qui n'ont ni le courage, ni la force nécessaire pour braver le danger, savent le craindre et l'éviter.

Zidore secoua la tète comme s'il sortait de l'eau et s'écria :

— Brrrrl quelle soirée! si on en avait souvent comme ça, ça ferait du tort à l'Ambigu. Allons, bourgeois, revenez à vous, il n'est que temps, l'orage peut recommencer, faut pas froidir ici. Décampons.

— Qui es-tu? demanda Karnix, dont les sens n'étaient pas encore remis.

— Qui je suis? Elle est bonne, celle-là I Je suis Zidore, votre guide. Allons, bourgeois, dépècbons, ce n'est pas le moment de compter vos souvenirs, vous les retrouverez toujours.

Saisissant par la main Robert, qui n'opposait aucune résistance, il l'entraîna hors du moulin.

— Bon! disait l'enfant, voilà qu'il fait noir comme dans un four et que je ne reconnais plus le chemin.

Saeristi! c'est trop bleu; si j'avais des allumettes au moins. . . Attendez donc !

— Nous ne pouvons partir sans cette femme, murmura Rarnix; ce serait lâche.

— Par exemple, si vous n'êtes pas toqué, vous, je veux que le diable m'étrangle. A votre place, moi, j'irais lui chercher un fiacre, à c'te biche-là.

L'orage, apaisé un instant, reprit avec une vigueur nouvelle. Le ciel déchaîné vomissait des torrents de feu; un épouvantable craquement se fit entendre, et l'homme et l'enfant purent voir, à la lueur des éclairs, le vieux moulin s'écrouler avec fracas.

— J'aime mieux ça. dit Zidore; allons-y si vous voulez maintenant; si vous parvenez à retirer cette biche camarde qui est à vingt pieds sous terre, je vous payerai des cerise?.

— Robert Rarnix est un lâche qui a eu peur de la Mort, cria une voix lugubre; Robert Rarnix est un lâche!

Robert, comme s'il eût été atteint par le vertige, se mit à courir devant lui ; Zidore le suivait à grand'peine.

— Arrête! cria tout à coup Rarnix. arrête, enfant,

le sol manque sous mes pieds, je suis perdu... Mon Dieu, ayez pitié de moi!

Alors Isidore put entrevoir Robert, franchissant l'espace avec une rapidité effrayante, rouler comme une pierre et tomber lourdement dans la plaine.

— Bon! ces bourgeois, ça tue des tigres et ça ne sait pas seulement descendre la butte ; c'est pas la peine de faire le malin.

Et se mettant à plat ventre, s'accrochant des pieds et des mains, il descendit lentement le revers de la colline en s'écriant :

— Me voilà, bourgeois, me voilà! Je ne peux pas aller plus vite. C'est pas ma faute, j'ai acheté le fond d'une tortue; mais j'arriverai tout de même, ne vous faites pas trop de mauvais sang.

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