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bord, mon maître n'est pas un vagabond ; je ne suis
pas un reptile, et c'est vous qui avez refroidi la petite demoiselle.
— Tais-toi.
— La preuve encore que vous avez un hanneton dans la toupie, c'est que vous parlez de cadavres, ce qui est une bêtise : puisque la Mort est morte, il n'y a plus de cadavres.
— Toi aussi, reprit le docteur en ricanant, tu crois à la mort de la Mort?
— J'y crois d'autant mieux, mon bon monsieur, que moi qui vous parle je l'ai vu tuer.
— Dis-tu vrai ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai. M'avez-vous vu trembler quand vous avez voulu tirer sur mon bourgeois? Allons donc, puisqu'on ne meurt plus! Je vous parlais de la guillotine, c'était une frime. Quand bien même qu'on vous couperait la tète, vous ne mourriez pas pour ça ; seulement ça vous gênerait pour mettre vos lunettes.
— Écoute, s'écria le docteur, auquel de mauvaises pensées faisaient oublier sa douleur, si ce que tu dis est bien vrai, je te ferai riche et heureux, je te com-
blerai de biens, j'accomplirai tous tes désirs, fussentils plus nombreux que les étoiles du ciel, fussent-ils insensés comme des rêves. Si tu as des parents que tu aimes, je les ferai riches comme des rois; si quelqu'un t'a fait du mal. je te vengerai !
— Que faudra-t-il faire? demanda Zidore ébloui.
— Mort ou vivant, tu vas m'aider à traîner ton maître dans mon laboratoire; la porte est en fer, et ses cris ne sauraient être entendus par personne. Tiens, regarde.
Le docteur ouvrit une porte masquée dans le mur, l'enfant put voir une petite pièce carrée, sans fenêtres, dont nul n'aurait pu soupçonner l'existence. Les murs de pierre étaient pleins de ca\ités dans lesquelles on distinguait des bocaux, des cornues, des tètes de mort et des ossements d'hommes et d'animaux. Deux squelettes, aux os blanchis, étaient debout contre un fourneau. L'un étendait ses liras décharnés vers l'enfant comme pour l'attirer ;i lui: l'autre, coiffé d'un vieux chapeau du docteur, semblait rire de la frayeur qui se manifestait sur le visage du guide de Karnix.
— Tu vois, dit le docteur, qu'une fois là, ton maitre
— lin — n'en sortira pas pour te faire des reproches. Mais tranquillise-toi sur son sort; aussitôt couronné bienfaiteur de l'humanité, possesseur de la fortune que je désire, je lui rendrai la liberté.
— Est-ce tout?
— Oui. quand tu auras juré de ne révéler à personne que c'est ton maître qui a tué la Mort.
— Écoutez, reprit Zidore, pour ce qui est de ne rien dire à personne, je ne dirai rien: mai-, pour ce qui est d'agir traîtreusement 'envers mon bourgeois, vous saurez que traîtreusement et moi nous n'avons jamais passé par la même porte.
— Ainsi, tu refuses? demanda le docteur en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
— Je refuse.
— Prends garde à ce que tu fais! Je te briserai comme ce verre, si tu te permets d'entraver mes projets.
— Je n'ai pas peur, répondit Zidore en ramassant à son tour le revolver; vous voyez ça, continua-t-il, ça ne tue pas, mais ça mord.
Avec une vigueur qu'on n'eût pas soupçonnée chez ]m docteur, il s'élanra sur l'enfant, le désarma; puis.
le terrassant, il mil son genou sur sa poitrine et le bâillonna avec 1»' linge ensanglanté qui couvrait la blessure de Robert.
— Allons! dit le docteur en se redressant, assez
do faiblesse comme cela. L'homme vraiment fort doit savoir violenter la destinée el ne poini se laisser entraver dans sa marche par de stupides obstacles.
Tantôt avec ses mains, tantôt avec ses pieds, il roula le corps inerte de Zidore dans le laboratoire; et, lorsqu'après en avoir fermé la porte il se retourna. il se trouva en face de Karnix debout et menaçant.
Troublé d'abord par cette résurrection, le père d'Hélène se remit bien vite, et il adressa d'un air narquois la parole au revenant.
— Ah! ah! jeune homme, lui dit-il, il faut recon* naître que Vous ave2 deux grandes qualités : vous êtes brave el vous aimez la vérités
Pendant que Jean-Baptiste Garassus parlait, Robert, regardant autour de lui. avait aperçu Hélène évanouie et s'était précipité vers elle pour la secourir; mais le docteur l'avait arrêté.
— Un instant, mon jeune ami : Hélène; que j'avais crue morte; a tout simplement perdu les sens; voyez;
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ses joues se colorent et Les battements de son cœur font soulever sa gorgerette; dans cinq minutes, elle ouvrira les yeux et tout sera dit.
— Dieu t'entende! vieillard, dit Rarnix.
— Bien ne le gênera pour cela, répondit sceptiquement le docteur; écoutez-moi, continua-t-il. et tachez de ne pas perdre une de mes paroles; vous n'avez que cinq minutes à m'entendre; quand ma fille reviendra à elle, il sera trop tard pour accepter ou refuser La proposition que je vais vous faire.
— Je vous écoute, parlez.
— Permettez qu'axant j'examine votre blessure.
— C'est inutile, je ne souffre pas.
->- Peu importe, je désir.' la voir.
— Regardez.
Le docteur examinait avec attention; le savant prenait la place de l'ambitieux.
— Vous ne souffrez pas, dites-vous? c'est vraiment inouï.
— Je n'éprouve qu'une sensation de froid qui n'est pas désagréable.
— Cela se comprend ; la balle est entrée par le cœur
ot est sortie par le dos. ce qui a établi un léger courant d'air. Nous le boucherons.
Puis, saisi d'un enthousiasme étrange^ le docteur décria : Heureux, trois fois heureux celui qui, denain, pourra dire en présence oY l'Institut : « Messieurs et honorables confrères, vous voyez cet homme; si vous rtcs incrédules comme saint Thomas, touchez le trou, mettez le doigt sur la plaie; tous [les organes de la vie sont attaqués, eh bien! il n'y a pas lf moindre danger, la Mort est morte, et c'est moi qui l'ai tuée. Je l'ai tuée, bien tuée: la Mort est morte; grâce à moi. l'homme va devenir immortel, presque l'égal de Dieu! Vous tous qui m'écoutez, vous qui êtes les génies du siècle, son Ame sa gloire, vous pourrez achever votre œuvre si laborieusement commencée. Vous pourrez entreprendre les travaux les plus longs avec tranquillité; le temps, ce trésor des trésors, ne vous manquera plus, vos livres seront sans fin. vos recherches sans bornes. etCuvier, Linnée, Buffon, et tant d'illustres morts pâliront dans leur tombeau, en vous voyant deviner les mystérieux secrets de la nature et de Dieu. » Eh bien! c'est moi qui serai ce mortel fortuné.
— Si je veux, dit Karnix.
— Tu voudras, répondit le docteur. Que te faut-il à toi, qui es jeune? l'amour? tu l'auras. Mais moi, il me faut plus que cela, vois-tu. Je veux la puissance, parce que je suis homme ; la fortune, parce que je suis médecin ; la gloire, parce que je suis Gascon.
Hélène lit un léger mouvement. Karnix allait s'élancer vers elle, mais le docteur le retint encore :
— Patience, cher monsieur Karnix, dit-il, je n'ai pas encore fini.
— Hàtez-vou- !
— Jouons cartes sur table. Vous avez tué la Mort ?
— Je l'ai tuée.
— Je le sais, je le vois. Si je ne l'ai pas cru tout d'abord, cher monsieur Robert, il ne faut point m'en vouloir. Vous arrivez chez moi comme un fleuve, vous sollicitez la main de ma fille, qui. demain, sera l'une des plus riches héritières du monde. Je vous demande qui vous êtes, d'où vous venez, ce que vous faites, vous me répondez : «Je suis Robert Karnix ; je viens du diable, et j'ai tué la Mort. » Réfléchissez, et vous tomberez d'accord avec moi que tout cela n'était pas bien clair au premier abord.
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— Vous prétendiez également avoir tué la Mort.
— Moi, c'est différent : que deux homme? se présentent quelque part en disant qu'ils ont tué quelqu'un ou quoique chose, le médecin sera cru de préférence.
Robert inclina la tête en signe d'adhésion.
— Si j'avais été un méchant homme, continua le docteur, il m'eût été très-facile de vous traîner en prison comme un vil imposteur que vous paraissiez être.
• — J'avais des preuve- de ce que .("avançais, vous n'en aviez pas.
— Soit, ne discutons pas. Aussi bien, je ne viens pas vous déclarer la guerre: je vous propose une association. Lorsque vous êtes arrivé, j'avais déjà, depuis huit jours, découvert que la Mort n'existail plus, et j'avais fait part de cette heureuse découverte au monde scientifique. Malgré la guerre acharnée de mon confrère Grenuchot, guerre qui, du reste, dure encore, j'avais fini par convaincre la grande majorité de mes confrères, qui a été obligée de se rendre à l'évidence. Eh bien! voilà qu'après tant d'efforts, au moment où je touche nu but. où mon nom est proclamé
avec amour dans l'univers entier, où la gloire va me sourire, la fortune me caresser, vous venez souffler sur tout cela. Votre présence me ruine et renverse toutes mes espérances. Vous voyez que je reconnais que vous avez l'avantage sur moi.
— D'un mot, dit Karnix, vous pouviez me rendre doux, soumis et muet. Je vous demandais la main de votre fille, vous avez répondu « non. » Vous vouliez pour elle non un mari qui la rendit heureuse, mais un prince, un duc, que sais-je?
— C'est vrai, les hommes les plus forts ont leurs faiblesses. Que voulez-vous! le monde est ainsi fait. Mais ne parlons plus de cela. Vous aimez Hélène, elle vous aime, elle est à vous; je vous la donne, rendezla heureuse.
— Quoi! dit Karnix, vous consentez...
— Je veux mieux faire encore. A partir de ce jour, vous serez mon disciple. Je reconnaîtrai devant le monde entier que vous, mon élève et mon gendre futur, vous m'avez aidé dans mes travaux; la moitié de ma gloire rejaillira sur votre front.
— Je n'y tiens pas.
— Ali î c'est que vous ne savez pas ce que c'est que la gloire, mon jeune ami ; mais que vous y teniez ou non, je veux vous faire partager la mienne; je veux que vous ayez savouré à longs traits le bonheur d'être célèbre lorsque, dans un an, vous épouserez ma fille.
— Un an! s'écria Karnix, un an! Je ne pourrai jamais attendre aussi longtemps; gardez pour vous la gloire, la fortune et les honneurs; peu m'importe, pourvu qu'Hélène soit à moi!
— Soit! vous l'épouserez dans deux mois. Êtes-vous content ?
— Non. répondit Karnix. je suis heureux.
— Ainsi, reprit le docteur, il est bien entendu que moi seul ai vaincu la Mort?
— Vous seul.
— Que nul ne voudra me contester cet honneur?
— Personne au monde.
— Vous le jurez ?
— Je le jure.
— Sur quoi ?
— Sur la tète bien-aimée de cette douée et chère créature.