L'HUMANITÉ SE RÉJOUIT ENCORE
Une effroyable détonation se fit entendre et Rarnix tomba sanglant sur le parquet.
— Parpaïol de diou ! s'écria Jean-Baptiste Garassus en se précipitant sur le corps du jeune homme, voici un malheureux qui renverse toute ma gloire.
Au bruit produit par l'arme à feu, Zidore et Hélène s'étaient élancés dans la pièce où le docteur avait donné audience à Robert.
En voyant son amant ensanglanté, gisant sur le carreau, Hélène avait poussé un cri douloureux et
était tombée sur un fauteuil. Une pâleur mortelle couvrait son visage, ses yeux démesurément ouverts étaient fixes et menaçants. Le docteur Garassus abandonna Le cadavre de Robert et courut effrayé vers sa fille.
— Hélène! Hélène! mon enfant. N'aie pas peur. s'écria-t-il, ce n'est rien, ne t'effraye pas. Si tu savais combien les émotions sont contraires à ta santé! Hélène, reviens à toi; il n'est pas mort. non. au contraire, mon Dieu! Je ne sais plus ce que je dis maintenant, Hélène, chère enfant. Je vais te dire...
— Oh ! mon père, murmura la jeune fille, pourquoi l'avez-vous tué ! je l'aimais tant !
— Moi, l'avoir tué, reprit le docteur, quelle absurdité ! c'est lui, oui, c'est bien lui, je te l'assure. Cet homme est mon mauvais génie ; d'un coup de 'cette arme stupide il vient de renverser toutes mes espérances de gloire et de fortune. Encore un jour et j'étais le pins grand homme de mon siècle. — Ah ! le misérable étranger, Dieu le maudisse !
Pendant que Jean-Baptiste Garassus éclatait en imprécations contre Rarnix , sa fille s'était évanouie. ant parterre, le docteur la prit dans ses bras
comme il eût fait d'un on faut et il se mit à pleurer.
— Ah ! l'étranger maudit, disait-il d'une voix entrecoupée par les sanglots. Ah ! le misérable ! Non content de nYenlever ma gloire et les biens que j'aurais acquis, il m'a volé ma fille. Ah ! l'ignoble brigand ! Il m'a pris son cœur et voilà maintenant qu'elle va mourir. Hélène, mon enfant . tu ne m'entends donc plus, tu n'aimes donc plus ton père? Tu vois bien cependant combien je t'aime. Mon Dieu, dire que je suis médecin et que je ne sais rien faire pour empêcher mon enfant de mourir! Si je n'étais pas médecin, je lui taperais dans les mains, je lui mettrais du vinaigre sur les tempes^ et j'aurais de l'espoir. Mais ce sont des bêtises, cela ne sert à rien. Stupide savant que je suis ! Je vois mourir ma fille, mon Hélène, et je ne sais rien faire. Moi qui me vantais d'avoir tué la Mort ! Voilà que je suis bien puni, mon enfant va mourir!
Le docteur se tut. Ses larmes l'étouffaient.
Zidore, un instant stupéfait à la vue de son maître •'tendu à terre, avait bien vite repris son sang-froid. 11 avait déchiré l'un des rideaux qui garnissaient les fenêtres , avait trempé le morceau de mousseline
dans l'eau d'un vase de fleurs do la cheminée, et,
après avoir ouvert avec précaution les vêtements de Robert, il avait appliqué le linge mouillé sur sa ble sure béante ; puis, s'asseyant à son tour, il avait délicatement placé la tète de son maître sur ses genoux.
C'était un spectacle étrange et lugubre de voir d'un côté ce vieillard éperdu, se roulant près de sa fille avec la fureur du désespoir; de l'autre, le gamin calme et triste, tenant l'homme sur ses genoux.
Il se fit un silence de trois ou quatre minutes, troublé par quelques mots inarticulés et les sanglots du docteur.
Tout à coup, Zidore poussa un cri de joie :
— Le cœur bat, le cœur bat encore, disait-il ; ce n'est pas la clôture définitive ; j'en étais bien sûr, moi. "Bourgeois, votre cœur bat. vous n'êtes pas mort, vous en reviendrez encore cette fois, c'est moi qui vous le dis. Quoi ! vous auriez tué des serpents, des crocodiles, des tigres, des hommes même, pour venir vous faire démolir par un médecin, ça ne serait pas drôle.
Un bruit qui venait de la rue, semblable aux mur-
mures de la mer en fureur, interrompit l'enfant et fit bondir le vieillard.
La foule criait :
— Vive l'illustre savant Garassus !
— Vive le vainqueur de la Mort !
— Vive le bienfaiteur de l'humanité !
Comme s'il eût été mû par un ressort, le docteur se leva convulsivement; pâle, les yeux hagards, les cheveux dressés, il ouvrit la fenêtre et hurla en se penchant vers la foule.
— Je ne suis pas un illustre savant, je ne suis pas le bienfaiteur de l'humanité, je n'ai pas vaincu la Mort. Je suis un misérable Gascon, vaniteux et cupide, sans savoir et sans honnête ; j'ai menti comme un vil faussaire ;• au lieu de m'acclamer, crachez-moi au visage et couvrez-moi de boue.
— Vive l'illustre savant ! vive le bienfaiteur de l'humanité î cria de nouveau avec frénésie la foule. qui, cà cause de la distance, n'avait pas distingué les paroles de désespoir de l'infortuné Garassus.
— Vive le vainqueur de la Mort !
Le docteur ne chercha pas à se faire entendre ; il tomba anéanti sur un fauteuil.
— Tout perdre, lorsque j'étais si près du triomphe, murmurait-il. Je n'avais pas tué la Mort, c'est vrai :
mais, le premier, j'avais découvert qu'elle n'existait plus ; je méritais bien d'être récompensé, et de m'enrichir, je suppose. Et dire que c'est cet infâme vagabond, ce voyageur errant, qui fait crouler toutes mes espérances. Oh! que n'est-il vivant encore î je le tuerais.
Saisissant le revolver qui était à terre. Jean-Baptiste Garassus l'arma et s'approcha menaçant de Karnix, qu'il ajusta au front.
— Si votre tête vous gêne, dit froidement Zidore. tirez, ne vous gênez pas ; la guillotine luit pour tout le monde.
L'arme échappa des mains du docteur.
■ — Vous vous calmez, reprit l'enfant, vous faites bien.
— Tais-toi, ignoble vagabond! cria le docteur; tais-toi, digne associé de ton maitre ; que je ne t'entende pas ou je t'étoufFerai comme un reptile venimeux et ferai trois cadavres au lieu de deux; je vengerai ma pauvre enfant, que vous avez tuée.
— Bonhomme, dit Zidore, vous déménagez. D'à-