L' HUMANITE COMMENCE A REFLECHIR
— Voici qui est étrange, en vérité, s'écria le docteur Garassus en sortant du laboratoire dont il venait de fouiller tous les coins, votre domestique n'est plus là. Cependant je suis bien sûr de l'y avoir enfermé, je n'ai pas rêvé, que diable!
Robert paraissait en proie à une vive inquiétude: il pénétra à son tour dans le laboratoire, qu'il examina dans tous les sens.
— En effet, monsieur, dit-il au docteur, je ne vois point d'issue, cette disparition est surprenante.
Le docteur ne répondit rien. L'inquiétude de Robert semblait redoubler.
— Mon père, dit Hélène en regardant fixement le docteur, ne vous êtes-vôus point trompé? N'avezvous pas cru avoir enfermé l'enfant là. et ne l'avezvous pas envoyé quelque part, ou n'est-il point parti sans que vous y prissiez garde?
— Ma fille, répondit le docteur, je viens de vous dire que cet impertinent drôle était là. sous clé. Pensez-vous que je ne sache plus re que je dis. ou que je veuille, pour si peu. souiller mes cheveux blancs par un mensonge?
Le docteur avait une perruque.
Hélène reprit :
— Pardonnez-moi si j'insiste, mon père, mais je sois M. Rarnix dans une inquiétude extrême. Cet enfant n'est point un domestique, c'est un ami dévoué, qui lui a sauvé la vie et l'a soigné pendant sa convalescence avec une profonde tendresse.
— Je n'ai jamais dit le contraire, répondit le docteur avec embarras, mais je ne puis pourtant pas faire l'impossible pt retrouver ce garçon puisqu'il a déguerpi...
— Qserais-je vous demander, monsieur, interrompit Rarnix. dans quel luit vous avez incarcéré ce pauvre enfant?
— Mais, dit le docteur de plus en plus embar- 5£ . parce que... Je vous dirai cela plus tard, une
autre fois.
— Pourquoi pas maintenant?
— Je ne puis.
— Parlez, mon père, je vous en supplie; avez-voûs besoin de vous cacher de votre fille? parlez.
— Impossible.
— Monsieur, dit gravement Rarnix, la disparition de cet enfant est plus que singulière. L'amitié que j'ai pour lui, les services qu'il m'a rendus, l'humanité, tout enfin me fait un devoir de recbercber quel peut être son sort; je vous déclare que je me tiens dégagé de la parole que je vous avais donnée et qu'aucun pacte n'existe plus entre nous, jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon guide.
Le docteur devint blême.
— Petit bonhomme vit encore! s'écria Zidore en passant sa tête narquoise â travers la porte entr'ouvortp du snlon.
— C'est lui. «lit le docteur; vous voyez bien que je ne l'ai pas avalé, votre guide.
— Quelle est cette plaisanterie? demanda Robert avec sévérité.
— Une plaisanterie! répondit Zidore; vous êtes bien bon, je vous remercie, j'aurais bien voulu Ivous voir à ma place.
— Que s'est-il passé?
— C'est simple comme bonjour : monsieur le médecin, que voici, voulait me faire raconter un tas de choses...
— Passons. Pourquoi t'es-tu évadé du laboratoire?
— Je m'y ennuyais.
— Comment as-tu fait?
— C'est pas malin, j'ai ûlé par la cheminée; les ascensions, ça me connaît. J'ai gagné la timbale d'argent, moi, tel que vous me voyez.
— Mais une fois sur le toit, comment as-tu pu descendre? demanda le docteur, qui paraissait s'intéresser au récit de Zidore.
Celui-ci continua :
— Ah î je n'étais pas embarrassé, j'ai travail]/' avec
les couvreurs et un peu servi les maçon?, brrrr! d'ailleurs le toit n'est pas méchant, il ne ferait pas de mal
à un enfant, une petite pente douce, douce comme tout. Je me suis laissé glisser et niiez donc! J'ai vu une mansarde; je suis entré : il y avait là une vieille qui a été effarouchée; mais, en me voyant, elle s'est rassurée. Je lui ai dit que je venais de semer des pois de senteur pour embaumer les locataires; elle m'a offert un verre de vin et me voilà.
— Cher monsieur Karnix, dit le docteur, vous voilà rassuré' ?
— Tout à fait, monsieur.
— En re cas. je ne vous retiens plus; la soirée s'avance; je compte sur vous pour demain; je veux que vous offriez votre bras à Hélène, et que vous assistiez à la fête que la France donne en mon honneur : la Fête de la vie. Jamais, dit-on. rien de plus splendide ne se sera vu. Vous êtes mon gendre, presque mon fils; vous serez mon successeur. Il est juste que vous ayez une part dans mon triomphe, et que vous partagiez les honneurs dont mes compatriotes me veulent combler.
Hélène sauta au cou de son père et l'embrassa.
Karnix remercia par un salut affectueux; Zidorc regardait sans comprendre, et un étonnement profond se peignait sur son visage.
Au moment où Robert, après avoir tendremenl baisé la main de sa fiancée, tenait le bouton de la porte pour se retirer, on entendit dans la rue une rumeur confuse. Un bruil de pas précipités se fit dans l'escalier, et au moment où Karnix ouvrait la porte, un homme essoufflé, couvert de sueur, les vêtements en désordre, entra comme une avalanche dans le salon de Jean-Baptiste Gara-sus.
— Ah! mon Dieu! Delsucq! c'est vous! Qui vous amène et qu'avez-vous. mon ami?
Ce Delsucq était un compatriote du docteur, médecin de vingt-septième ordre, sans esprit, ni talent, ni savoir-faire. Doué d'un physique ingrat, il avait passé sa vie à maudire le sort et à dire du mal de son ami, collègue et compatriote Garassus. Mais depuis que Garassus avait vaincu la Mort et était devenu célèbre, tout était bien changé; Delsucq n'avait qu'un but, qu'un désir : apprendre à l'univers ébloui que Jean-Baptiste était le plus grand homme des temps et que loi Delsucq était son ami.
Si Dieu n'avait pas été heureux, jamais Mahomet n'aurait eu l'idée de devenir son prophète.
Delsucq avait fait des livres, des discours, des brochures, où les louanges de Garassus d'Agen étaient chantées sur tous les tons: puis il était venu emprunter quelques sommes à son heureux confrère. Garassus avait délié les cordons de sa bourse une fois ou deux afin de pouvoir dire aux Agenais qu'il rencontrait :
— Cette canaille de Delsucq est toujours à mes crochets. Je le nourris pour me venger de tout le mal qu'il a dit de moi.
De sou côté, Delsucq disait aux mêmes Agenais :
— Si je vous disais que cet ignohle Garassus, qui me doit sou nom et sa réputation, m'a refusé un infime service que je lui demandais!
Les Agenais, qui sont des gens très-forts, répondaient à l'un et à l'autre :
— Que voulez-vous, tous les hommes sont des ingrats,
-^•Voyons, morbleu! Delsucq. s'écria le docteur Garassus. quand tu auras fini de souffler comme un
bœuf, tu nous diras peut -être ce qui t'amène ici comme un ouragan.
— Un malheur, un grand malheur, dit Delsucq.
— En te voyant, j'aurais dû m'en douter, reprit Garas6us, Quand on a une mauvais»' nouvelle à apprendre, on est sur de voir entrer un ami.
— Allons, reprit Delsucq, voici que tu vas t'en prendre à nmi. maintenant. Tu vas voir que c'est moi qui vais être cause de tout. Ce août les amis qui apportent les mauvaises nouvelles, quelle ingratitude ! Qui donc veux-tu qui te les apporte, les mauvaises nouvelles? les gens qui ne te connaissent point, n'est-ce pas? Ah! Jean-Baptiste, je te croyais bien tout ce que tu voudras, mais jamais, au grand jamais, je n'aurais cru que tu en viendrai- là avec un ami de trente ans.
— Que j'en viendrais où? que j'en viendrai- quoi ! cria Garassus impatienté et furieux; parleras-tu à
la fin. maudit bavard! voici deux heures que tu parles pour ne rien dire; accoucheras-tu, enfin?
— Oui. et puisse ce que je vais te dire te donner à réfléchir, rabattre ton fol orgueil et te faire rentrer en toi-même, t'imposer désormais la modestie qui est
l'apanage du vrai mérite. Jean-Baptiste Garassus, tu
n'as pas vaincu la Mort ; un cas de mortalité s'est déclaré ce soir chez le pharmacien Bizet. place des Petits-Pères. One dis-tu de cela?
— Je dis que tu es un âne bâté de la pire espèce, répondit en éclatant de rire le père d'Hélène, complètement rassuré par les expériences qu'il avait faites deux heures auparavant sur Robert Karnix, oui, un fine, tout ce qu'il y a de plus hâté. Comment serait mort ton sujet?
— En avalant quatre onces d'acétate de morphine, mon bon.
— Partons, s'écria le docteur Garassus d'un air inspiré, partons; je réponds de cet homme; je le sauverai. Hélène, mon enfant, mets-toi à la fenêtre pour voir la foule idolâtre embrasser les traces de mes pas ; et vous, mon gendre, mon ami, mon successeur, suivez-moi !
— Son ami, son gendre, son successeur, un étranger, et moi, un ami de trente ans. je suis un âne bâté ! murmura Delsucq.
Zidore allait suivre son maître, mais Robert l'arrêta :
— Reste, lui dit-il en lui montrant Hélène, et veille
sur elle.
— Suffit, répondit le guide.
La jeune fille était à la fenêtre, ainsi que son père l'avait ordonné; mais elle ne regardait pas la foule idolâtre se prosternant devant lui. Son regard était rivé à Robert, qui lui souriait en partant. Lorsqu'elle n'aperçut plus son fiancé, elle quitta la fenêtre en soupirant el vit le guide qu'elle n'avait pas remarqué.
Zidore, voyant son étonnement, prévint la question qu'elle allait lui adresser :
— // m'a dit de vriller sur vous: avez-vous besoin de moi?
— Oui, répondit Hélène en souriant, je veux vous charger d'une commission.
— Dites, mamselle, elle est faite.
— Vous lui direz, mon bon Isidore, que je me suis endormie en pensant à fat. — N'est-ce pas? vous lui direz cela.
— Oui, mamselle.
— Adieu. Isidore.
— Adieu, mamselle. ■
La fille du docteur entra dans sa chambre à coucher.
Zidore, triste sans savoir pourquoi, la main sur son cœur qui battait avec force, regardait palpitant la porte que la jeune fille venait de refermer sur elle.
— Je voudrais être chien, dit l'enfant, un caniche, quoi! J'embrasserais ses bottines.
Il regarda les fauteuils du salon, le canapé, puis, après mûre réflexion, il prit un tapis, le porta sur le pas de la porte de la chambre de la jeune fille; il resta longtemps immobile et muet, «'coûtant avec avidité le moindre bruit qui sortait de la chambre d'Hélène : sa pensée resta toujours la même, car il murmura :
— Pourquoi ne serais-je pas son chien?
Il s'étendit doucement et s'endormit en rêvant qu'il s'appelait Médor, qu'Hélène lui disait « apporte » et qu'il léchait ses ongles roses.