COMMENCEMENT DE L'HISTOIRE DE LA FILLE LU PHABMACIEN
En i960, les pharmaciens n'étaient pas heureux; il est Mai qu'ils n'avaient jamais rien fait pour mériter
de L'être. Déjà, à cette époque de sages décrets avaient
mis un terme à leur cupidité. Lorsqu'on achetait pour cinq francs de drogues, on était au moins sur d'avoir pour cinq ou six sous de marchandise.
Le pharmacien Bizet ne s'était pas enrichi à ce pénible commerce. Veuf et chargé d'une nombreuse famille, il avait dû songer à l'avenir de ses enfants. Comme il ne leur devait rien laisser, il avait, en père prudent, choisi pour eux des professions lucrative-,
Mademoiselle Antonine Bizet. sa fille aînée, venait de remporter un deuxième prix de chant au Conservatoire de musique et allait débuter à l'Opéra. Bizet était aux anges. Entre la casse et le séné, il rêvail pour Antonine la gloire et les appointements y afférents.
Le soleil de l'espérance luisait en plein dans cette pharmacie, lorsqu'un événement lugubre vint faire pâlir ses doux rayons.
Bizet n'avait qu'une domestique pour lui et sa nombreuse famille. Prudent comme un pharmacien, il n'avait pourtant jamais laissé sa fille aller seule au Conservatoire. Il avait trouvé un arrangement tout à fait ingénieux. Pour ne point déranger
sa bonne, occupée à la cuisine ou à soignerses autres enfants, Bizet avait pris un élève tort laid et fort ridicule, nommé Oscar Lavernol, auquel il avait confié la belle Automne.
Ce pauvre Oscar Lavernol était un brave garçon. Sa laideur grotesque l'avait rendu timide, et comme trais les gens qui parlent peu. il avait acquis une grande finesse d'esprit.
Assez ennuyé d'abord du rôle de mère d'actrice, que son patron lui faisait remplir, il s'y était peu ;i peu habitué, et il avait fini par accomplir ses fonctions avec bonne grâce et sollicitude.
Pris d'une tendre affection pour la belle Automne. rien ne lui paraissait plus doui (pie de se dévouer pour elle.
Au Conservatoire, les jeunes filles appelaient le pauvre élève maman Oscar et se moquaient de lui avec une persistance cruelle. La douceur de maman Oscar ne se démentait jamais, il souriait placidement aux moqueries qui lui étaient prodiguées avec une déplorable générosité.
La belle Automne avait, dès les commencements, défendu le jeune homme par amour-propre. Plu-
tard, elle avait pris son parti avec une espèce de plaisir.
Enfin, elle l'avait tant et si bien défendu, qu'elle avait fini par l'aimer.
Ah! les douces promenades! comme elles rendaient faciles à mademoiselle Bizet les durs commencements de la musique. Depuis la place des Petits- Pères jusqu'au Conservatoire, qui se trouvait alors à l'ancien Opéra, boulevard des Capucines, ce n'étaient que douces paroles et doux serments. La belle Automne était flère de protéger son protecteur. Il lui avait fallu huit jours pour se persuader que c'était elle qui conduisait Oscar au Conservatoire. Le jeune élève, passionnément épris de la lille de son patron, était toujours laid et ridicule, mais le bonheur lui donnait parfois des rayonnements qui l'eussent rendu sublime s'il n'eût été pharmacien.
Le bonheur a un terme, disent les moralistes ; cela n'est point vrai : il en a quatre qui, pour ne pas revenir exactement, finissent toujours par échoir.
Bizet, qui espionnait sa fille depuis quelque temps, se chargea de présenter la quittance...
Un beau soir, il appela son timide éle\e.
— M. nscar. lui dit-il avec une dignité pharmaceutique, qui, je vous prie, vous a tin' de la profonde misère dans laquelle vous gémissiez?
— Vous, monsieur Bizet. répondit timidement le pauvre garçon qui sentait venir l'orag ,
— Moi-même. N'est-ce pas, vous en convenez? ■ — ( lui, monsieur Bizet.
— Très-bien; maintenant, dites-moi si je ne vous ai pas traité comme l'un de mes enfants.
— Si, monsieur Bizet.
■ — Vous vous êtes assis à ma table, vous avez couché sous mon toit; je ne vous ai jamais reproche Votre laideur et j'ai tâché de vous instruire. Est-ce \ rai ?
— Oui, monsieur Biz»d.
— Eh bien ! vous avez récompensé toutes mes bontés par lapins nuire des ingratitudes!
— Uni, monsieur, par la plus noire des ingratitudes! Vous avez capté le cœur de ma fille, dans quel but ?
— Mais, monsieur Bizet..;
— Dans quel but? Parle ! parle ! misérable suborneur de jeune? ûlles! Dans quel but?
— Dans le but d'être aim<;.
— Et après ? malheureux !
— Après?
— Oui, après? Mais, tiens, je nerveux pas prolonger cette pénible discussion. Je te chasse, ingrat! Dans deux heures que je ne te retrouve plus ici.
— Monsieur, dit Oscar avec une audace dont il ne S3 serait pas cru capable, je crois que vous avez tort.
Bizet s'emporta en invectives. Lorsqu'il eut fini. Oscar continua :
— Vous avez tort, et voici pourquoi. Dan- deux ans, je serai reçu pharmacien, partant, moins la boutique, je serai votre égal. J'aime votre fille. Antonine m'aime, pourquoi ne feriez-vous pas notre bonheur?
— Je t'avais donné deux heure-, hurla Bizet : je ne te donne plus cinq minute-. Surs d'ici, infâme suborneur, Sors d'ici !
Automne, entendant la voix irritée de son père, était accourue. En la voyant, Bizet s'écria :
— Ma fille, approche ici : tu vois ce misérable Quasimodo; il vient dese vanter d'être aimé de toi.
— lia eu tort, mon père, répondit Antonino avec l'aplomb des demoiselles du Conservatoire.
— Tu l'entends! cria Bizet;et, prenant sa lille sous le bras, il gagnason arrière-boutique.
Oscar Lavernol, un instant atterré, s'approcha d'une étagère, y prit un flacon, en avala le contenu d'un seul trait et tomba comme s'il eût été frappé de la foudre.
Le bruit de sa chute fit tressaillir le pharmacien et sa fille. Antonine, qui avait renié le pauvre Oscar, se précipita sur son corps et pleura amèrement.
Bizet considéra le flacon, et dit en le reposant :
— De l'acétate de morphine, cent vingt grammes, de quoi tuer un régiment; il n'y a pins de remède.
Deux médecins furent appelés en toute hâte, Grenuchot l'ennemi, et Delsucq l'ami de Garassus. La discussion fut entre eux longue et animée :
— Monsieur et honoré confrère, s'écria Delsucq. puisque je ne puis vous convaincre que le suje't n'est point mort, je vais de ce pas chercher l'éminent docteur Garassus.
— Lp docteur Garassus ne me prouvera rien, répondit sourdement Grenuehot. Vous pouvez l'aller quérir.
Garassus, entraîné par Delsucq et suivi d'une grande affluence de populaire arriva à la pharmacie en compagnie de Rarnix. Avant d'entrer, il se retourna vers la foule en s'écriant :
— Oui. mes amis, ayez confiance, malgré ce que disent les gens jaloux de mon savoir. Je vais vous prouver une t'ois de plus que je suis le vainqueur de la Mort. Monsieur, continua-t-il, en s'âdressant à Bizet, où est le sujet? Je vais démontrer au docteur Grenuehot qu'il n'est point mort.
Le docteur Grenuehot s'avança le sourire aux lèvres :
— Monsieur et honoré confrère, dit-il, le sujet est tellement mort que je viens d'avoir le plaisir de le disséquer.