‹ La dame à la plume noireChapitre 18 sur 18 · DEUXIÈME TÉLÉGRAMME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TÉLÉGRAMME

N Une erreur déplorable vient Savoir lieu. Le mailre agant ordonné à Pancien guerrier de prendre une bou-

HADEMOISELLB POUCET 77

teille de rhumpot{r imiter la conque marine et de souf" fier dedans, afin de donner la couleur locale à sa pose^ l'ancien guerrier a soufflé le rhum au lieu de souffler dam la conque^ et cela avec une bonne foi tout à fait déplarahle. Le malheureux est endormi cêmthe un boa; le maître va faire comme lui. Les populations sont dans Callégresse.

— Diable! fit Hermann. je crois que nous avons mis Souchard à une bien niauvaise école.

La petite Caroline croissait en âge et en gentillesse. Elle allait avoir douze ans. Près de huit années s'étaient écoulées depuis que madame Hermann Tavait recueillie ainsi que son père, par une soirée pluvieuse et froide.

Maître Souchard avait bien vieilli.

L'abus des liqueur fortes l'avait brisé. Maigre bien des tentatives, il n'avait jamais pu se corriger de l'ivrognerie. L'absinthe avait terrassé cet homme que

dix ans d'Afrique et quinze années de misère avaient à peine amoindri.

Maigre, jaune» voûté, il marchait lentement. Ses yeux étaient devenus ternes, ses cheveux étaient tombés, et tous ses membres s'agitaient en frissonnant.

Un jour, il cessa de boire parce que sa main tremblante faisait choquer le cristal contre ses dents lors-' qu'il portait le verre à ses lèvres pâles.

Cette abstinence forcée le sauva. Il i^prit quelque force ; mais ce qu'il appelait « les grâces de sa personne » avait disparu.

La profession de modèle, son unique et dernière ressource, lui était désormais interdite, à moins pourtant qu'un artiste n'eûtvoulu peindre l'ombre de Banco ou le sinistre convive qui avait bu le vin doré de la vigne des Borgia.

Par commisération, quelques peintres, qui avaient pu apprécier l'honnêteté de Souchard, lui faisaient ba« layer leur atelier et nettoyer leurs palettes.

De ce nombre était Arthur Ygonnard, le doux fabricant de Transtévérins qui a montré le bout de son modeste museau au commencement de cette histoire.

Ygonnard avait deux ateliers, l'un pour les demoiselles, l'autre pour lui et ses élèves.

Souchard les balayait avec tranquillité.

Ne parlant jamais, et sa maladie l'empêchant de fu- . mer, il convenait fort pour un atelier de jeunes filles.

Comme tous les anciens soldats, il était propre et soigneux, ce qui convenait encore mieux à l'atelier des jeunes gens. ^

Les peintres, — cela a été dit souvent, —ne brillent pas par l'amour de l'ordre, domestiquement pariant, bien entendu.

Malgré toutes ces bonnes qualités, il est probable que l'intérêt que les artistes témoignaient à l'ancien soldat n'eût pas été de longue durée. Heureusement pour lui, sa fille l'accompagnait sans cesse; la sympathie que sa gentillesse inspirait se déversait sur le père.

C'était une singulière enfant que cette petite Caroline, elleappartenaitàla secte privilégiéedes charmeurs.

Avez-vous remarqué certains hommes et certaines femmes qui ont dans toute leur personne un charme indéfinissable, un je ne sais quoi qui attire tout d'aboix) et inspire la sympathie.

MADEMOISELLE POUGEI^ 81

Ils ne sont pas r^liërement beaux ; mais leur voix est suave, mais leur regard est doux, mais leur geste est gracieux au possible.

Quand ils parlent, c'est pour s'entretenir de vous ou de ceux que vous aimez : jamais d'eux-mêmes.

En vous voyant, ils savent démêler, avec un tact infini, vos goûts, vos habitudes et jusques à vos passions. Une sorte d'intuition magnétique leur f^t deviner ce qui vous intéresse ; aussi ce qu'ils disent a un attrait aimable qu'on ne saurait jamais oublier.

Il est des charmeurs dans toutes les classes de l'ordre social: partant des grands charmeurs et des petits charmeurs.

Les grands hommes ne sont pas tous des charmeurs. Les charmeurs sont presque tous des grands hommes. Molière, qui était un gr^nd homme, ne fut pas un charmeur, puisqu'Ârmande le trompa.

Brummell et le comte d'Oi^say étaient deux charmeurs ; il ne faudrait pas d'énormes efforts pour en faire des grands hommes.

Napoléon P' a été le charmeur le plus sublime des

8S MADBMOISELLB POUCET

temps modernes, commeJules^Césara été le plas grand cbarmeur des temps anciens.

Au-dessous de ces charmeurs des mondes, il y a les charmeurs de la maison , minces et douces individualités qui éclairent radieusement le foyer domestique.

n y a encore les charmeurs du petit coin social qui s'appelle le monde» individualités spirituelles et aimables qui feraient pardonner aux heureux du jour si les pauvres savaient comprendre.

Donc Caroline Souchard était devenue la charmeuse de râtelier d'Ygonnard.

Longtemps son père avait fait le ménage de Tartiste. Chaque matin il arrivait tenant Caroline par la main ; pour tout au monde Souchard n'eût voulu confier son enfant à des mains étrangères.

— Tiens-toi tranquille dans ce joli petit coin, ma Nine, lui disait-il; regarde tout, mais ne touche à rien si le monsieur venait, il se fâcherait, et papa n^âlirait plus de pain pour nourrir sa petite Ntne.

L'enfant s'asseyait par icirre, ramassait des morcéâtiît de fusain on de crayons de couléUl*, et sê mettait & dessiner^

D'abord dans ses dessins tout fut sacrifié à la couleur : c'étaient des losanges rouges et des ronds verts sillonnés de lignes noires; c'était le chaos.

A mesure que la lumière se faisait dans son petit cerveau, Tenfant tâchait de donner une fornie à ses pensées. Elle dessinait des hommes représentés par des ronds appuyés sur deux lignes droites.

Ces ronds, qui ne tardaient pas à être illustrés de deux petits ronds beaucoup plus petits, d'un triangle et d'un trapèze long, avaient la prétention d'être des têtes. Les deux petits cercles représentaient les yeux, le triangle le nez, le trapèze long la bouche. Les deux longues lignes noires n'étaient autre chose que lôs jambes.

. L'enfant rayonnait lorsque, pai* un effet dti hasard ou de sa réflexion^ elle trouvait m irait distinctif qui cai^ftctérisalt f(on bonhomme. Tantôt c'étaient cinq m six hachures au crayon rouge qui indiquaient que ce bonliomme était un soldat, et mille autres découvertes aussi innocentes.

Un matin que son pèr^ Tavait laissée seule dans Talelier de» demoiselle»; elle trouva un modèle aban-

donné, une superbe page de nez ! Elle s'en empara,

et pendant bien longtemps elle chercha à étudier par

principes.

Malgré ses heureuses dispositions, la pauvre petite en aurait été pour ses frais d'ambition, si un événement malheureux n'était venu seconder ses projets ou plutôt ses désirs.

Un matin, Souchard éprouva une douleur atroce qui l'empêcha de se lever, un rhumatisme articulaire paralysait ses membres.

Caroline pleurait et se désolait en entendant son père pousser des hurlements affreux.

Quelques voisins accoururent, appelèrent un médecin, soignèrent le père et consolèrent Tenfant.

Les pauvres gens s'entr'aident volontiers, parce qu'ils savent bien que leur tour viendra d'avoir à souffrir et à réclamer le secours du prochain.

Les peuples qui avoisinent les déserts pratiquent largement l'hospitalité; leur tente est accessible à tout passant, parce qu'ils savent que le lendemain, voyageurs à leur tour, ils iront frappera la porte d'autrui.

Leur hospitalité, qu'on a vantée peut-être trop, remplace tout simplement les auberges.

Quand Souchard, consolé par le' médecin, eut fini de crier, il lui vmt une idée. Il pensa que, ne voyant pas ses ateliers propres et rangés, ce bon monsieur-Ygonnard mettrait son manque d'exactitude sur le compte de l'ivrognerie et prendrait un. autre serviteur.

— Ma pauvre Nine, dit-il à sa fille, voilà que tu as onze ans; il faut que tu travailles à gagner le pain de ton père.

— Je veux bien, je veux bien, s'écria la petite fille, je ne demande pas mieux; je sais ce qu'il faut faire... je vais aller vendre mes nez.

— Quels nez?

— Mes nez donc !

L'enfant alla prendre un amas de papier qu'elle avait caché derrière une caisse dans laquelle on met^ tait le linge.

-- Qu'est-ce que c'est que tout ça? demanda Souchard. ^

— Ça, c'est ma peinture, répondit fièrement la petite Caroline en développant sous les yeux de son père une

86 ilADBMOISELLB POUCET

avalanche de nez verts^ Bleus, rouges, jaunes et noirs.

— Nous verrons (a un autre jour, fit le malade; il s'agit d'autre cbôse pour le moment : il nous faut de ràrgent.

^ Le marchand de tableaux m'en donnera,

— Le marchand, quel marcluind ?

— Celui qui achète.les tableaux à M. Ygonnard. -- Il t'a dit qu'il te donnerait de l'argent! s'écria

Souchard.

— Il ne me l'a pas dit; je ne lui ai jamais parlé, ré* pondit l'enfant; mais si je veux lui vendre ma peinture, il faudra bien qu'il m'en donne.

Le pauvre père ne put s'empêcher de sourire; il oublia sa douleur.

— Tu es une belle petite fille, ma Ninè; c'est gentil de vouloir vendre ses joujoux pour^son père.

'^ Damel puisqu'il le faut; ça me fait du chagrin, mais que veux-tu, j'en referai d'autres.

•— Hélas! mon pauvre chat, dit Souchard ému, les marchands n'achètent pas les dessins des petites filles. lU ne prennent que ceux des hommes, et encore fautil qu'ils soient très^rands.

ItADBMOISBLLB FOUGBT 87

— Les nez?

•^ Non, les hommes.

-^ Ah ! fit Caroline, c'est*il donc malheureux ! et elle se mit à pleurer.

-— Ne te désole pas, et fais ce quç je vais te dire, continua Souchard; écoute-moi bien. Tu vas aller chez M. Ygonnafd. Avant que personne ne soit arrivé, tu balayeras les ateliers, ensuite tu laveras les palettes. Tu sais comment je fais?

— Mais oui; Tautre Jour j'en ai lavé deux Ne t'en 6ôuvient*il pas?

— C'est ma foi vrai. Ensuite tu placeras en ordre les cârtûfis et lês boites de ces demoiselles»

«^ Ce n'est pas difficile.

— Après, tu iras dans le grand atelier, tu débourreras les pipes.

^ Je sais, J'ai dA)0iirré la tienne.

•*- Quand elles seront vides, tu passeras le jonc dedans ; tu trouveras les joncs derrière la Léda. ~ La femme qui a un cygne?

^ C'est ça, mon petit aâge I

— J'y vais; adieu, père!

— Adieu, mon chérubin Ique Dieu t'accompagne. L'enfant partit et exécuta avec intelligence les ordres

de son père. Ygonnard ni ses élèves ne soupçonnèrent pas l'absence de leur brosseur : — c'est ainsi qu'ils appelaient Souchard.

Lorsque la fin du mois arriva, le père de Caroline se leva comme il put, et alla toucher son mois.

— Tenez, mon brave, lui dit le doux maître, voici vos soixante francs; je vous fais mille compliments, jamais les ateliei*s n'avaient été aussi bien tenus.

Le malade se troubla un peu, et il mit dans sa poche, non sans rougir, l'argent qu'il n'avait pas gagné.

— Ne pourriez-vous venir dans la journée? lui demanda Ygonnard; ces messieurs vous feraient faire quelques courses, ce serait autant de gagné.

— Je suis très-fatigué, répondit Souchard, les ateliers sont très-grands, c'est bien dur à faire, et il s'en alla, emportant, avec ses rhlimatismes, un mensonge pénible.

Le mois suivant, Caroline continua son dur labeur, Son père se rétablissait à vue d'oeil; un matin il lui dit :

M/DEllIOISELLE POUCET 89

— Voilà que je vais bien mieux, ma cMrie; je vais bientôt reprendre mon ouvrage, et tu pourras te reposer à ton tour, il est bien temps.

— Il n'y a rien de pressé, répondit l'enfant, soignetoi bien, et ne t'inquiète pas.

— Au fait, pensa Souchard, pourquoi me presserais-je? rien ne m'inquiète, comme dit }a bambine.

Le mois échu, il alla toucher son salaire comme il avait fait le mois précédent.

Peu à peu Souchard s'habitua à cette vie misérable, mais oisive. Il laissa travailler sa fille, et alla de cabaret en cabaret colporter ses prétendus chagrins. Là, il s'affilia à une classe de citoyens qui représente la paresse en plein Paris.

La plupart de ces gens étaient d'anciens ouvriers que la fainéantise ou la débauche avait fait sortir de l'atelier, et qui, pour vivre, tenaient dans les fêtes publiques des environs de Paris, des jeux d'adresse ou de hasard.

C'est une fameuse profession que celle de teneur de jeux; on ne travaille pas l'hiver, et l'été on travaille fort peu. Sans compter qu'on est de toutes les fêtes. Les dépenses d'établissement sont un peu foiles, et

c*est lrès*heureux. Sans cette difficuKé, peu* aisée à surmonter, les fêtes des environs de Paris offriraient trop de distractions.

Souchardy qui n'avait pas assez d'argent pour acheter un billard anglais, ou le jeu de Pologne, ou un jeu de Siam, ou une loterie de macarons, encore moins une loterie de porcelaine» Souchard avait longtemps cberché dans son cerveau le moyen de dirigei* un jeu économique.

C'était un problème difficile à résoudre.

Il y avait bien le tir à l'arbalète, où les tireurs adroits font sortir l'Empereur et son petit chapeau.

Il y avail bien le dynamomètre» un Turc en bois qu'on assomme pour deux sous.

Il y avait encore^la juste balance et la quille à Mayeux, mais la balance était trop chère, etia quille trop vulgaire.

Ne pouvant acheter aucun jeu, Souchard en inventa uhy qui consistait à enfiler, à vingt-cinq pas, un anneau de rideau sur un couteau piqué dans une planche. Le mortel assez heureux pour accomplir ce tour de force invraisemblable, gagnait le couteau qui coûtait six sous à Souchard.

MADBMOiSELLS POUCET 9h

La emnbinaiscHi, bien simple^ de cette opération était basée sur ce fait indiscutable, qu'on n-enfile pas tons les six coups un petit anneau de cuivre sur un gros couteau qu'on distingue à peine.

. Soochard gagnait à diriger cette entreprise une quinzaine de francs par semaine^ qui, joints à ce que donnait Ygonnard, formaient un bien-^étre relatif.

&ix.m6is se passèrent ainsi, l'enfant travaillant pendant que le père buvait en mauvais lieux. Les choses agiraient duré Itmgtenps aiifM, heureusement, lorsque Sidoine le bossu fut admis à faire partie de Fateiier de mflUre Arthur Ygonnard*

Sidoine fiourdois était le troisième fils d'un quincaillier du faubourg SaintrDenis. Son père, Andoche BOttfdoia, avait vendu so& fonds et s'était retiré à la campegne, ^ disant à ses trois garçons :

~ Le bien de votre mère s'élève à trente-six mille francs, Joachim, qui est majeur, va toucher ses douze mille francs; Joseph et Sidoine auront une rente de six

cents francs jusqu'à leur majorité. Maintenant, mes enfants, débrouillez-vous si vous voulez. Si mon père ita'en avait donné autant, je serais peut-être million-

naire; je suis arrivé à Paris en sabots, ce qui ne m*a pas empêché de faire mon affaire.

Après ce speech, M. Bourdois était parti en laissant sa postérité livrée aux orages de la destinée.

Sidoine, le seul des Bourdois qui tienne à cette his- ^ toire, était lithographe. Comme tous les bossus, il était extrêmement adroit de ses longues mains. Son père, voyant ses dispositions pour la peinture, assembla la famiUe, et il fut décidé que Tenfant serait lithographe, parce qu'il était faible et que le métier n'était pa» fatigant.

*- D'ailleurs, ajouta le père, nous vivons dans un siècle de lumière où les gens intelligents ne doivent pas contrarier la vocation des enfants.

Sidoine, comme tous lès êtres disgraciés, avait l'âme sensible. 11 pleurait en voyant passer des enfants au bras de leur mère. Lorsqu'il entendait un jeune garçon parler de la tendresse que son père avait pour lui, son cœur se serrait, et il se disait :

— Ils sont bien heureux de ne pas être seuls au monde.

Ses compagnons de travail n'avaient pas su démêler

la profonde douleur qui envahissait le cœur du bossu.

La jeunesse cherche rarement à approfondir les misères humaines.

— Sidoine, mon vieux, lui disaient les plus^^barital)Ies,lu as bien tort de te faire tant de chagrin à cause de ta bosse. On peut être bossu et être très-gentil. D'ailleurs, ce n'est pas ta faute, pas vrai? Tout le monde a quelque chose. Qu'est-ce que tu dirais» si tu étais aveugle, ah? Personne ne te la reproche, ta bosse, on sait bien que tu nel'apas misesur ton dos pour faire du genre; ne pleure donc plus.

— Hélas! pensait Sidoine, il? sont tous les mêmes. C'est bien ennuyeux de n'être pas bâti comme tout le inonde; mais qu'est-ce que cela me ferait, si j'avais comme eux quelqu'un pour m'aimer ?

Doué d'une intelligence très-développée, Sidoine comprit bien vite que le règne de la lithographie était passé. Il aurait pu se faire photographe, il préféra devenir peintre.

Il se présenta chez Ygonnard et le pria de lui révéler le secret de son art.

Arthur était un trop exeeUent homme poar ne pas recevoir le. malheureux garçon à bras ouverts.

— Venez, dit^il, te métier est ingrat, mais avec du temps et de la patience on vient à bout de tout. D'ailleurs, si vous ne rénmssez point, vous n'en mourrez pas.

— Combien me prêndrez-vons par mois, demanda Sidoine.

— Pour vous, ça ne sera rien, répondit Ygonnard avec bonté.

— Alors bonsoir, monsieur, fit le bossu; je vougre- .mercie, mais je ne veux rien devoir à personne.

— Mon enfant, reprit le maître, vous avez tort : la reconnaissance n'est lourde qu'aux mauvais cœurs. Mais, à votre aise, payez si vous voulez; que pouvezvous donner?

— Trente francs, monsieur, et même plus, balbutia Sidoine.

— Trente francs , soit. Venez demain à une heure.

— Je travaille chez un lithographe, et je ne saurais venir à cette heure; je vous demanderai de venir le malin jusqu'à midi.

— C'est rheure des demoiselles ; mais cela ne fait rien ; je traverserai de temps en temps le couloir pour vous donner des conseils; seulement vous serez seul.

— Je pi'éfère cela.

Sidoine prit congé du maître et revint le lendemain à sept heures. Il attendit longtemps» croyant qu'Ygonnard l'avait oublié.

Apercevant la petite Souchard en train de nettoyer l'atelier, il lui demanda :

— A quelle heure arrive le maître, mademoiselle, je vous prie?

— Sur les neuf heures, neuf heures et demie, ré^ pondit l'enfant en rougissant.

— Je vous remercie.

Caroline était dans un grand embarras. Elle ne connaissait point Sidoine, et elle craignait, avec raison, qù*il n*apprît à Ygonnard qu'il avait été renseigné par une petite fille. Le maître, qui Ignorait le stratagème que la maladie et ensuite la paresse avaient inspiré à Souchard, ne manquerait pas d*entrer en fureur en le découvrant. Souchard> au reste, avait dit à sa fille :

=- Surtout, petite^ arrange-toi pour que le patron ne

sache pas que ce n'est pas moi qui vient. Nous n'aurions plus un croûton à mettre sous la dent ; car il ne voudrait pas d'une gamine comme toi pour faire les ateliers.

Caroline entrevoyait la colère de M. Ygonnard, les reproches de son père, qui désormais, pensait-elle, n'aurait plus de pain. 'Après bien des hésitations, elle s'approcha de Sidoine et lui dit en tremblant :

— Monsieur...

— Quoi, mon enfant?

— Voudriez-vous être bien bon?

— Je ne demande pas mieux.

— Eh bien, ne dites pas à monsieur que c'était moi qui faisais le ménage lorsque vous êtes arrivé. Diteslui que c'était papa, je vous aimerai bien.

Comme tous ceux qui ont eu à souffrir de la société, Sidoine était observateur.

11 chercha longtemps dans les yeux noirs de l'enfant à déchiffrer le secret qu'elle semblait vouloir cacher. C'était du temps perdu : la petite Souchard était impénétrable. £lle était restée calme et froide après sa tentative audacieuse.

Le bossa avait fort envie delà questionner; sa timidité l'en empêchait. Quand il était prêt à s'enhardii*, il lui venait un remords. Il se demandait, hii qui ne voulait avoir rien à démêler avec personne, s'il avait bien le droit de s'immiscer dans la pensée d'autrui.

Pourtant sa curiosité l'emporta, et il dit à l'enfant:

— Pourquoi voulez-vous me faire mentir?

L'enfant le regarda à son tour et répondit d'un air

chagrin :

— C'est vrai, c'est un mensonge; je n'y pensais pas, non vraiment, je n'y pensais pas, monsieur, je vous assure.

Et comme Sidoine se taisait, elle reprit avec volubilité :

— Un mensonge, c'est vilain,je l'avais véritablement oublié. Comment avais-je fait pour oublier cela? Madame Vergami, notre voisine, m'a si souvent répété qu'il fallait toujours dire la vérité.

— Madame Vergami a raison, répondit Sidoine, qui ne savait que dire.

— Elle a raison parce qu'elle est grande. Quand on est grand, on n'a pas besoin de mentir; on fait ce

qui vous plaît et Ton va où Ton veut : personne n'a rien à vous dire. Si quelqu'un vous fait une observation, on répond : t Ça ne vous regarde pas! » et tout est dit; en vérité, ce n'est pas bien difficile. Tandis que lorsqu'on est petite comme moi, c'est bien différent.

Sidoine se taisait; il entrevoyait que le désir des confidences tourmentait l'enfant. Il devinait . sans peine qu'il apprendrait tout ce qu'il voudrait, à la condition de ne point questionner.

Caroline, fort ennuyée du mutisme du bossu, faisait de vains efforts pour reprendre la conversation.

— Oui, oui, murmurait-elle, quand on est petite, c'est bien différent, petite et pauvre.

— Je suis petit et pauvre, dit Sidoine se parlant presque à lui-même.

Caroline fixa sur lui ses deux grands yeux noirs et lui dit d'un ton grave qui faisait un contraste bizarre à son enjouement habituel :

-^ C'est pour cela que je m'adressais à vous et que je vous demandais de me rendre un service que je n'aurais jamais osé réclamer d*un autre.

«-Vous avez remarqué que j'étais petit; ce n'est pas

bien difficile ù voir; mais comment savez«vous que je suis pauvre?

'. ^ Vous venez de le dire vous-même ; puis, je l'avais pensé. Lorsque vous êtes arrivé, vous avez essuyé plus de vingt fois vos pieds sur le paillasson avant d'entrer.

— Ça prouve que je suis propre.

-* Ça prouve aussi que vous être pauvre. Je vois bien ça, moi qui balaye; les riches n'essuient jamais leurs pieds quand ils vont chez les pauvres. ^

— Oui^ ils croient toujours que leurs semelles à eux sont plus propres que les tapis des autres.

— Ça n'est pas ça. Ils se disent : « Puisqu'il n'y a pas de domestiques dans cette maison, personne ne se plaindra. »

Sidoine Bourdois regarda Caroline avec étonnement et lui dit après un moment de silence :

— Quel âger avez-vous donc?

L'enfant répondit :

— Voilà que je vais avoir treize ans.

Le lendemain les deux délaissés se rencontrèrent de nouveau, mais ce jour-là, comme la veille^ la glace fut à peine entamée j il leur fallut près de trois se-

niaines pour la rompre tout à fait ; ceux qui soufTrent sont méfiants.

Pourtant, le besoin d'épanchement est si impérieux chez les malheureux, que, petit à petit, Tenfant raconta au bossu tous ses petits chagrins.

De son cAté, Sidoine raconta ses douleurs à Fenfant, ej, en la voyant fondre en larmes aux récits de ses misères, il éprouva un bonheur inconnu.

Cette compassion dénuée de tout intérêt grandissait Sidoine à ses propres yeux. Il lui sembla que son existence, vide jusqu'alors, venait de s'emplir tout à coup.

Durant le jour, il pensait, en travaillant, à sa petite amie. En rentrant le soir, il se disait : c Je la verrai demain. »

Il était devenu gai, doux et affable envers ses compagnons de travail, *qui ne comprenaient rien à cette rapide métamorphose.

Lorsqu'il rentrait dans sa chambre solitaire, il n'ouvrait plus tristement sa fenêtre pour contempler d'un œil triste ces milliers de maisons où grouillaient des millions d'étres,'ses frères, et où nul ne pensait à lui.

aîADEHOISELLE POUCET iOl

Son cœur ne se gonflait plus d'amertume en entendant les chants d'ivresse des viveurs attardés. La douce et rieuse chanson de la grisette sa voisine ne lui donnait plus envie de pleurer. Il avait beau se dire , ce pauvre petit bossu , qu'au milieu de cet amas de pierres vivaient des gens droits, beaux, riches et aimés, il ne lançait plus d'imprécations fatales sur la ville des hontes et des plaisirs. Il n'appelait plus Paris la Babylone moderne.

Il arrivait allègre et gai, trottinant de ses longues jambes et chantonnant de sa voix claire et chevrotante le refrain du jour.

Semblable à un amoureux, il s'accoudait sur sa fenêtre et tâchait de percer l'obscurité pour apercevoir la maison de sa petite compagne, peu. éloignée de la

sienne.

Bien peu parmi les gens heureux comprendront cette affection immense si vivement éprouvée. Un mot de Sidoine l'expliquera.

Un jour, après avoir bien cherché dans son esprit

ce qui pourrait plaii'e à sa petite amie, le bossu entra

dans un magasin de jouets et acheta une belle petite

i02 MADEMOISELLE POUCET

poupée, qui lui coûta six francs, c*e8t*à-dire deux ou trois deiïil-journées de travail. On sait que le jeune lithographe étudiait la peinture pendant la matinée.

— Tenez, Caroline, voilà ce que j'ai acheté pour vous.

— Pour moi?

— Oui, regardez.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Déchirez le papier et regardez^

— C'est pour moi, vrai, vous ne me trompez pas ?

— Vous ai-je jamais trompée?

. — - Non, vraiment; mais pourquoi me donneriezvouB quelque chose ?

— Pour que vous soyez contente.

La fille de Souchard déploya le'papier et jeta deux cris, l'un de surprise, et l'autre d'admiration.

— • Oh ! quel joli mannequin ! s'écria-^t-ellOé Ëst-il assez gentil !

La pauvre petite n'avait jamais possédé de poupée; elle ne savait même pas ce que c'était.

En revanche, elle passait sa vie à épousseter les mannequins des ateliers.

MADEMOISBLLB POUCET 103

Sidoine aurait pu la détromper; niais m voyant la joie qui illunxînait les yeux de sa petite amie, il se garda bien de lui expliquer son erreur.

*— QueTOUfl êtes donc bon, m'sieu Sidoine» dit^IIe» de me donner ça pour moi. Oh ! si je savais, j6 ferais un beau portrait avec ; mais je ne sais pas... Vous êtes donc devenu riche, vous?

-- Oh! non..é Pourquoi?

^ Mais parce que ça' doit coûter pas mal d'argent, ce petit inodèle-Ià. Je suis sûr que vous en avez eu au moins pour douze sous ?

Douze sous représentaient une somme fantastique dans Fesprit de Caroline.

— Oui, ^reprit Sidoine, dix ou dou2e aoui; je ne sais pas an juste.

— Comment vous remercier î

— Oh I bien facilement*

— Dites.

— . Tu m'as dit un jour que si je ne dtoalApasau maître que tu faisais l'ouvrage de ton père^ ttl m'aimerais bien.

— Oui, j'ai dit cela.

— Je n'ai pas trahi ton secret.

— Ça, c'est vrai .

'— Alors tu m'aimes un peu.

— Moi ! oh ! mais je vous aime beaucoup.

— Chère enfant, ne me remercie pas. Tu viens d me dire que tu m'aimes beaucoup, n'est-ce pas ?

-«- C'est vrai, allez !

— Eh bien ! c'est la première fois que j'entends quelqu'un me dire cela : comprends-tu si je suis heureux?

— Non, pas très-bien.

— Je vais mieux t'expliquer, tu vas comprendre.

— Je vous écoute bien.

— Je n'ai pas connu ma mère.

— Ni moi.

— Mon père n'aime riai au monde.

— Mon père, à moi, m'aime beaucoup.

Sidoine haussa les épaules et continua :

— J'ai deux frères, mais ils ont honte de moi.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, dans la rue, les passants rient en me voyant. "^

— Pourquoi donc, monsieur Sidoine ? .

— Parce que je suis bossu.

— Ça n'est pas drôle.

— Oh ! certes non, et cependant mes camarades d'atelier et de classe se sont toujours moqués de moi.

— C'étaient des méchants.

.— Non, fit Sidoine, c'étaient des hommes.

— Je le pense bien.

— J'avais fini par croiçe que je n'entendrais jamais une bonne parole. J'avais acheté un chien, je partageais mon déjeuner et mon dîner avec lui ; il s'est sauvé pour errer à l'aventure ; il a préféré la liberté à mon amitié. Comprends-tu, maintenant?

— Non, du tout.

— Comment, tu ne comprends pas combien je suis heureux que tu m'aimes beaucoup, moi qui, hier encore, aurais donné la moitié de ma vie pour qu'un chien m'aimût un peu.

— Maintenant, je comprends, dit la fille de Souchard en fixant son regard pi'ofond sur Sidoine; je comprends tout à fait.

-— Je savais bien que tu me comprendrais; tu n'es

qu'une enfant, mais tu as bien souffert aussi, toi! s'écria le bossu d'un ton plus emphatique* que pénétré.

— Quand je dis que je comprends, reprit Caroline avec hésitation» je n'en suis pas trop sûre; laissez^mol vous dire... ne m'interrompez pas, même si je me trompe ; ça m'embrouillerait. Yoilà'f vous avez un père qui est un méchant homme et des frères qui sont mauvais aussi. Puis, vos amis se moquent de vous. Alors tout cela ça vous rend triste.

— C'est bien cela.

— Alors vous dites comme ça : < Personne ne m'aime, » et vous avez du chagrin.

— Oui.

— Eh bien ! c'est votre faute.

— Mu faute!... ma faute!... s'écria Sidoine, que dis-tu là ?. . .

— Je dis que c'est votre faute.

— Âh ! elle aussi ! . . . murmura le bossu> elle aussi !.. Et il se mita pleurer.

— Tiens ! fit l'enfant, voilà que vous pleurez. A votre âge, vrai, ce n'est pas gentil ; mais écoutez-moi

donc au moins! Si vous ne m'écoutez pas, vous ne saurez pas ce que je veux vous dire:

— Peu m'importe !

L'enfant prit un plumeau et, comme si rien ne s'était p'assé, elle se mit à épousseter les cadres des Transtévérins qui garnissaient pittoresquement les ateliers de maître Arthur Ygonnard.

La matinée se paâsa silencieuse.

Sidoine laissa partir Caroline sans lui adresser la parole. Le lendemain il en fut de môme : des jours, des semaines s'écoulèrent ainsi. Comme tous les êtres faibles, le bossu était boudeur.

Après deux ou trois mois de bouderie, pendant les* quels la fille de Souchard ne desserrait les dents que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement , un événement bien léger vint, à la grande joie du bossu, renouer Tentente cordiale entre les deux exilés.

Un matin que Caroline époussetait et que Sidoine brossait un ciel jaune d'Orient, un bruit sinistre se fit entendre. L'enfant jeta un grand cri; un châssis venait de se détacher du clou où il était attaché depuis bien

desaiméeSy et était venu se briser en tombant avec fracas aux pieds de la jeune fille.

Après un instant de silence, Sidoine, qui s'était remis le premier, s'élança vers l'enfant.

—Vous n'êtes pas blessée? s'écria-t-il.

L'enfant, pâle de frayeur, n'avait pas la force de répondre.

Le bossu suait à grosses gouttes ; il se frappait le front, en cherchant inutilement un* moyen de secourir sa petite amie.

— Ah! balbutiait-il, la voilà qui va se trouver mal... Que faire?... Il y a vraiment des moments où on voudrait être médecin.

—Je crois bien, dit en riant la fille de Souchard, qui s'était bien vite remise.

—Mon Dieu! que vous m'avez fait peur! lui dit le bossu.

— Est-ce moi ou le tableau? demanda l'enfant avec une douce mutinerie.

— Vous et le tableau; mais vous surtout... Je vous croyais blessée, malade.. Ah! tenez, je ne suis pas encore bien remis.

— Je vais vous soigner , fit Caroline malicieusement. Voulez-vous de l'eau sucrée avec de la fleur d*orang^er?

— C'est cela que je cherchais ! s'écria Sidoine en se tapant le front avec un comique désespoir.

—Je vais vous en préparer un verre.

— Oh! non, pas pour moi, c'était pour toi... Dans mon trouble, je ne savais où donner de la tête.

—Ah! vous prenez beaucoup d'intérêtà moi aujourd'hui, monsieur Sidoine !

— Aujourd'hui comme toujours.

— Alors pourquoi ne me parlez-vous plus? Il est bien heureux que la Femme à la cruche soit tombée, sans cela vous bouderiez encore.. .

— Tu m'as fait bien du chagrin, -Moi?

— Oui, en me disant que tout ce qu'il y a d'horrible dans ma vie, toutes mes misères, toutes mes peines, arrivaient par ma faute.

-^ C'est vrai, répondit l'enfant; et je vais vous le prouver quand vous aure; eu la bonté de remettre la

no MADEMOTSELLB POUCET

Femme à la cruche à la place qu'elle n'aurait jamais dj) quitter.

Sidoine monta sur l'échelle, et' avec une vigueur qu'on n'aurait pas soupçonnée en voyant sa chéiive personne, il replaça le châssis décroché.

— Teneî, dit Caroline, si vous n'aviez pas été là et si vous n'éiiez pas mon ami, ce tableau renversait toutes mes petites combinaisons.

— Comment cela?

— C'est bien simple. Mon père ne veut plus travailler Ce ne serait rien, si le monde n'était pas si drôle. Je fais le ménage mieux que papa. Mais si moasieur apprenait que ce n'est pas son brosseur qui balaye ici, Il entrerait dans une colère furieuse, parce qu'il croil'ait qu'on s'est joué de lui. Il appellerait supercherie m^n application à bien faire et mon <[é vouement pour papa.

— C'est vrai, dit Sidoine, c'est très-bien raisonne

— Puis, continua Caroline, quand il aurait bien juré, quand il aurait bien injurié mon père, il se dirait que soixante francs par mois pour une gamine qui n'a pas quatorze ans, c'est un peu beaucoup, et après avoir

appelé papa misérable et exploiteur, il me diminuerait de trente francs.

— Oh ! encore très-vrai, mon enfant. Qui est-ce qui t'apprend à raisonner ainsi?

— Bon f voilà que vous recommencez à me tutoyer, monsieur Sidoine. Bah! vous faites bien, cela me fait plaisir. Vous me demanda qui m^apprend à réRéchir? C'est moi«m£me. Je vis seule; à quoi penserais-je,sijo ne songeais aux dangers de ma position?

— C'est vrai.

— Mais en pensant ù moi, je songe aux autres, à vous surtout.

— A moi?

— Certes. Ne vivons-nous pas ensemble? Voiis avez beau me bouder, ne pas mefparler, me dire lu, me dire vous, je sais bien que vous m'aimez.

— Oh ! de tout mon cœur !

— Vous faites bien. Moi aussi, Sidoine, je vous aime, parce que vous êtes vraiment bon. Vt)yez*vous, quand Je vous dis quelque chose de désagréable, ce n'est pas pour vous contrarier, c'est pour vous amener à me demander des conseils.

— Des conseils à toi ? fit le bossu stapëfait.

— A moi.

— Voyons, donne-moi des conseils.

— Eh bien , écoutez-moi. Vous passez votre vie à gémir sur votre personne qui n'est pas faite comme les autres. Je conviens que c'est fort malheureux ; mais enfin, la chose est ainsi, il n'y a pas à la refaire.

— Malheureusement. Diras-tu aussi que si je suis bossu c'est de ma faute ? ^

-^ Si je vous disais cela, monsieur Sidoine, vous vous fâcheriez encore et vous ne me parleriez pas de huit mois; et cependant vous auriez tort, car si vous vouliez, si vous vouliez bien, personne ne s'apercevrait que vous êtes bossu.

•— Vous voulez 'plaisanter, Caroline ! dit tristemeiil Sidoine. Soyez gaie, si vous voulez, c'est de votre âge; tâchez de ne pas être cruelle.

— Je ne plaisante pas, reprit gravement Caroline, je dis ce que je pense. Si, au lieu de gémir éternellement, ce qui offense Dieu et ennuie les hommes; si, aa lieu de vous plaindre, vous preniez votre parti en brave,

tout cela changerait. Vous fuyez le monde, qu'est-ce qu'il vous a fait ?

— Ah ! si tu le savais ?

— Je sais bien des choses. Je sais que le monde est meilleur qu'on ne ledit. Depuis que je vous connais, je vous écoute avec soin, je vous étudie. Je vous vois fuir tous ceux qui viennent à vous, je vous vois repousser toutes les mains qui se tendent vers les vôtres.

•— C'est vrai.

— Savez-vous pourquoi ? Parce que vous êtes or-

Ni

gueilleux.

— Moi!

— Parce que vous avez de mauvaises pensées et que vous jugez mal les autres; parce que, à force d'être envieux, vous êt^s devenu méchant !

Sidoine garda le silence.

Caroline continua :

— Il vous serait si facile d'avoir la vie douce et heureuse, si vous teniez pour vraies toutes les marques de sympathie qu'on vous témoigne. Mais non, vous préfélez mépriser l'univers, au lieu de vous dire : « Dieu

m'a créé infirme et chétif pdur que tout le monde s'intéresse à moi, pour que chacun me tende la main et iifaide à vivre. » Vous passez votre vie à souffrir des avances que Ton fait vers vous.

— Je vois, dit Sidoine, que vous ne m'avez pas compris, quand je vous ai raconté toutes mes douleurs.

— J'ai mieux fait que vous comprendre, dit Caroline, je vous ai deviné. Vous m*avez parlé de Tégoismc et de l'avarice de votre père... '

— Lui donnez- vous raison, à lui aussi h

— Je ne lui donne ni tort ni* raison. Il est votre père, partant il est libre d'agir comme bon lui semble; vous moins que tout autre vous avez le droit de critiquer sa conduite. Il vous a élevé, instruit; il vous met à l'abri de la faim. Que demandez vous de plus ?

— Moi? rien. Mon pè.e est riche; il me donne à peine de quoi manger, mais je ne me plains pas, Je suis heureux, frès-lieureux,

— Vous devriez l'être, reprit Caroline en baissant les yeux, si vous pensiez que beaucoup sont obligés do nourrir leur père au lieu d'être noui i is par lui.

— Ce À vrai, c'col vrai, murmura Sidoine; je recon-

nais que j'ai eu tort sur ce point. Je te demande pardon de m'attrister devant toi, qui est plus malheureuse que moi.

— Qui vous a dit que j'étais malbeureuse, monsieur Sidoine? M'avez-vous entendu me plaindre, s'il vous plaît?

Dans toutes ces discussions, la fille de Soucbard était un mélange indescriptible de grâce, de douceur et de despotisme. Son caractère était doux ei tendre ; mais, nerveuse à l'excès, elle ne pouvait retenir de petits emportements qui ressemblaient à de la colère. Sidoine courbait la tête devant cette enfant qui se révoltait chaque fois qu'elle le trouvait rebelle à ses observations pleines de bon sens.

Caroline Soucbard savait lire et écrire; Madame Hermann lui avait appris sans peine; mais elle ne savait pas coudre.

 tous ses moments de liberté, elle prenait des livres dans la bibliothèque d'Ygonnard et les rapportait fidèlement.

Son jugement, fort développé par ses lectures, n'avait été gâté par aucun raisonnement éti^anger.

Personne n'était venu lui dire :

— Telle chose est ainsi.

— U faut avoir telle opinion sur cela. Sa nature était restée entière et pure.

a bibliothèque dTgonnard se composait d'auteurs choisis; l'honnête artiste lisait beaucoup pendant les longues soirées d*hiver. '

— C'est vrai, reprit Sidoine après avoir réfléchi, tu ne te plains jamais ; tu es l'ange de la résignation.

— A quoi cela me servirait-il? à ennuyer les autres, ça ne me rapporterait rien.

— Tu n'es pas heureuse, mais tu es si jeûner le bonheur viendra pour toi un jour ou l'autre. Tu seras très-belle quand tu seras une femme, ta figure maigre s'arrondira, ta peau brune blanchira, ton front bas se développera, tes dents blanches, mais mal rangées, se caseront comme des touches d'ivoire, tes cheveux mal peignés auront, lorsqu'ils seront lissés, d'éblouissants rayons, et tu n'auras qu'à ouvrir ou fermer tes longs cils bruns, pour avoir l'air, à^ ton gré, d'une viei^e d'Italie ou d'un démon d'Espagne, d'une tourterelle endormie ou d'une panthère éveillés.

— Ça m'est bien égal, répondit Caroline ; si je suis belle, tant mieux, si je suis laide, tant pis; je saurai bien me faire aimer tout de môme.

— Tu en parles à ton aise.

— Je suis sûre de ce que je dis.

— Tu le crois. Voyons, dis-moi ton secret; si tu étais à ma place, comment ferais-tu pour te faire aimer ?

— Ah ! cela ne me serait pas difficile. Si j'étais à votre place, Sidoine, je ne parlerais jamais de moi ; jamais je n'entretiendrais les autres de ma disgrâce ni pour en pleurer, comme vous le faites quelquefois, ni pour en rire, comme font souvent ceux qui ont le même malheur que, vous. J'ai lu dans un livre que tous les bossus ont de l'esprit et de la malice; tant pis pour eux. Ah ! tant pis vraiment ! l'homme qui raille ses infirmités pour empêcher les autres d'en rire est presque méprisable; celui qui déteste ceux qui sont droits et voudrait les voir courbés comme lui est méprisable tout à fait. Montrez-vous doux et serviable pour tous ; faites le bien que vous pourrez faire. Riez toujours. Ceux qui vous verront sourire le jour sauront bien que

i18 liArEMOISEI.LE POUCET

VOUS pleura la ouil, ils vous plaindront. Vous mériterez toutes les commisératicms, car vous ne ies aurez point mendiées.

-~ Mais, fit Sidoine, je ne tiens pas à inspirer de la pitié.

— Vous inspirerez de raffection. Chacun se dira : « Pauvre et brave garç^m, la destinée n'a pas été juste envers lui; il méritait mieux que cela! » Et tout ie monde vous tendra une main amie. Les hommes ont tant d'orgueil qu'ils croient qu'il est en leur pouvoir de réformer les arrêts du sort et (te coiriger les esquisses du bon Dieu.

-^ Tout cela, chèi*e enfant» <âiangera-t*il mon sort ? les visages souriants que je verrai autour de mot en diminueront-ils l'amertume?

— Oui, Sidoine, oui, je vous l'assure* en vous voyant aimé, estimé, choyé, vous finirez par oublier et crmre que vous êtes comme tout le monde. Il vous suffira, ^outa-t-eUe ai souriant et en prenant la main du bossu, il vous siffira de regarder toujours devant vous } si vous regardez derrière vous serez changé en statue de sel et vous fondrez aux premières larmes comme

MADEMOiSSLLB POUCET H9

madame Loth, une désobéissante dont je lisais Ttiisloire, l'autre jour, dans ce gros livre-là.

— Caroline, ma chère enfant, reprit Sictoine, si je ne craignais de voit» sembler ridicule, je me mettrais à vos genoux ; vous^ n'êtes pas one jeune ille^ vous êtes un ange, une sainte. Vous avc^tantde raiscm, qne lorsque yom n'èl^ plus % il me semUe^ en me rappelant vos paroles, que j'ai fait un songe doux et profond; en vous écoutant, la lumière se fait d^ins mon esprit. Chacune de vos paroles est une révâaticm. Vous me consolez comme A vous étiez un prêtre; vous me donnez de ta force comme si vous élie^ un komme. Vous m'aviez rendu bon, et voilà que je redevenais mauvais parce que vous ne me parliez plus.

— A qui la faute ?

— A moi certainement. Il m'eût suffit d'un mot, d'un geste, pour vous faire revenir /mon orgueil m'empêchait de m'incJiner devant vous. Je me sentais encore plus petit que je ne suis.

— La Femme à la cruche a bien fait de tomber, dit Caroline en souriant. Je suis doublement heureuse de

sa chute, ajouta-t-elle, parce que j'ai un conseil à voas demander et un conseil à vous offrir.

— Tant mieux deux fois ! s'écria le bossu; j'écouterai votre conseil avec reconnaissance, et si je puis vous donner un bon avis, je serai bien heureux. Voyons d'abord ce que vous avez à me dire.

— Non, fitia fille de Souchard, je commence par ce que j'ai à vous demander.

— Bien.

— Vous savez, continua-t-elle, que je vais avoir bientôt l'âge où on se suffit à soi-même.

•— Ne gapez-vous pas votre vie par votre travail ? interrompit Sidoine.

— Soit, reprit Caroline; mais c'est grâce à un mensonge, à un subterfuge qui finira pai* être connu un jour ou l'autre. Je pense d'ailleurs que ma mission sur terre ne doit pas être de balayer des ateliers jusqu'à la fin de mes jours.

— C'est aussi mon opinion.

— Il est donc temps que j'apprenne un état. -— Ce serait sage.

— Lequel?

-- Ah ! voilà ce que je ne sais pas.

— Je le sais, moi.

^ — Vraiment?

— J'y pense depuis longtemps, allez. D'aBord je voulais être fleuriste; je trouvais que c'était charmant tout plein de faire de belles fleurs aussi bien que le premier soleil venu.

— . En eff'et, c'est assez crâne.

— Oui, mais nous avons une voisine sur notre carré, mademoiselle Eudoxie, qui est fleuriste. Eh bien ! croiriez-vous qu'elle m'a dit qu'on ne gape rien à faire de belles fleurs; il n'y a que les fleurs communes qui rapportent. Il faut faire des roses violettes, des violettes rouges ou des fleurs d'oranger en mousseline avec de la graine de maïs dedans, sans cela on ne gagne rien.

— Voilà qui est malheureux.

. — N'est-ce pas? J'étais bien désolée. Heureusement, j'ai une autre voisine, mademoiselle Clara, qui est coloriste; un état très-bien; elle gagne quarante sous par jour, croiriez-vous cela?

— Mais oui.

— A son atelier, c'est bien plus fort; elle aune de ses amies qui gagne trois francs.

— Diable !

— Oui ; notais il faut tout dire, elle sait dessiner. ^ Vous m'en direz tant.

«* Alors, moi/ je me sois dit : Je veux être coloriste.

— Très-bien pensé,

— Et comme on gagne .davantage quand on a^ appris ji dessiner» eh bien ! je prierai mon ami monsieur Sidoine de m'appresdre ; c'est indiscret, mats...

-- Que je vous remercie d'avoir sci^é à cela, s'éeria Sidoiike tout beureux; oui vraiment, je vous appi endrai tout ce que je sais et de grand coeur.

— Quand je disais que vous étiez b<H» !

— Par exemple!

— Je vous ai demandé un conseil ^ votre aide, maintenant écoutez-moi.

— Volontiers.

-^ Vous venez ici tous Ic^ matins à huit heuiesi quelquefois avant.

— Oh ! pas sou v:oii II

— Â onze heures, M. Ygoonard anive; il vous doune quelques conseils, il crilique ou il loue votre ouvrage et vous partez.

— Sans doute !

~ Eh bien i désormais je voq^ engage à faire le contraire.

— Le contraire de qnoi ?

— Vous irez chez votre litht^raphe le matin, et vous viendrez ici, à midi, travailler avec les autres élèves.

— Jamais.

— Pourquoi ?

— Parce que...

— Parce que quoi ?

— Parce que rien.

— Je vais vous dire pourquoi, moi. Vous ne voulez pas travailler avec les autres, parce que vous avez peur qu'ils ne se moquent de vous.

— C'est vrai. ^

— Vota» avez raison ; mais quoi ! il se moqueront (Lux ou trois jours, et ce sei^a fini.

— A quoi me servira cette nouvelle t'iM euvo ?

— D'abord à vous habituer à en subir d'autres, ensuite à apprendre la peinture.

— Comment cela?

— Depuis un an vous avez copié h Femme à la «f*udiCj puis la Jeune fiUe attendant son fiancé sur les bords du Tibre, puis le Laboureur de la cathpagne de Romt^ puis la Transtévcrine offrant son enfant à la Madone enfin tout ce qu'il y a ici.

— Mais oui.

— Où cela vous mènera-t-il?

■^ Mais à savoir peindre.

— Et après ?

— Comment, après ?

— Oui, vous saurez peindre comme M. Ygonnard ; muis ce n'est pas assez.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que seul on fait toujours la môiiie chose; je veux dire qu'il faut qu'un peintre voie peindre les autres pour apprendre comment on fait pour peindre et pour savoir comment les autres pensent. Un homme tout seul n'a pas assez d'esprit pour deviner ; il fanl qu'il s'inspire de l'esprit d'autrui.

— Comment sais-tu cela ?

— Je le sais par moi-même, j'ai plus travaillé que vous, et voilà où j'en suis. '

Caroline ouvrit un carton et montra à Sidoine, ébahi, une véritable collection de nez, d'yeux, d'oreilles, et de bouches.

Les nez dominaient.

— Tenez, reprit Caroline, je sais dessiner tout cela, et jamais je ne saurai faire toute seule une tête si vous ne venez à mon secours. Vous, vous êtes comme moi. Vous savez la campagne de Rome sur le bout du doigt; l'autre jour, vous avez voulu peindre un coin des fortifications , cela avait l'air d'un gros croûton sur dés épînards,

— C'est vrai.

— Je crois bien que c'est vrai. Chaque jour,M. Yjgonnard vous dit : : « Bistrez la figure, -- allongez-moi ce bras, — raccourcissez-moi cette jambe, — les mains ne sont pas sur leur plan ; brossez, léchez, empâtez; » mais il ne vous dit jamais : « Faif^s un bonhomme sans modèle ou d'après nature. » Il sait bien que vous ne Sauriez pas. Allez demain dans le grand atelier, vous

aurez des modèles; vos camarades, par leure railleries, vous instruiront plus queles conscilsâu maître. Us vous donneront des idées, vous donnerez les vôtres ; vous y gagnerez et personne n'y perdra.

— Demain j'irai à Tatelier à midi.

— Bon, vous ferez bien.

— Mais lu pars à dix heures; comment fcrai-je pour te voir ? Ab ! je ne peux pas vivre sons te voir, dit le pauvre Sidoine.

— Bah ! répondit la jeune fiUe, n'aurons-nous pas les dimanches pour nous ?

— C'est bien peu.

— Le plus beau jour de la semaine ! Merci, vous èlcs bien difficile.

Lorsque M. Ygonnard arriva, Sidoine lui manifesta le désir de changer les heures de ses leçons. Le professcur adhéra à cette demande, et le lendemain le bossu, arrivélepremier, attendait, le cœur palpitantde crainte, Tarrivée de ses futures camarades.

C'était un moment bien dur à passer pour le pauvre garçon.

11 connaissait, par oui-dire, les innombrables charges

MADBMOISBLLB POUCET 137

d'atelier. Il savait le bonheur qu'éprouvent les jeunes geiiS à trouver un souffre-douleur, et il se disait, en se rendant justice, qu'il serait une cible merveilleusement choisie, que nul n'était plus grotesque que lui, et que ces ennemis allaient avoir beau jeu.

M. Ygonnard entia pendant que le pauvrç enfant faisait ses douloureuses réflexions.

— Je viens voir, mon cher, si vous êtes bien installe.

— Parfaitement, monsieur, je vous remercie, répondit Sidoine ; j'ai grand désir d'appi^die et grand courage, et je me trouve bien partout où je puis travailler.

— Le front du doux maître se plissa; un sentiment de gêne ou d'inquiétude vint contracter ses traits, il désirait pailer, mais l'excellent homme était fort timide ; il cherchait, sans les trouver, des circonlocutions pour arriver à dire une chose qu'il croyait utile, mais pénible à entendre.

Sidome pressentait que son maître était embarrassé pour lui faire une confidence.

Il eût bien désiré lui dire de pailer avec franctiise, qu'il était décidé à tout enlciidre, qu'il s'était cuiraiisé

avant d'enti*er dans le grand atelier, qu'il s'attoidait à tout^ qu'il était résigné ; malheureusement Sidoine était aussi timide que son professeur. Aussi le silence devenait*il très-génant.

Arthur Ygonnard, comprenant qu'il fallait faire diversion, regarda avec attention le chevalet de Sidoine.

--Ah! ah! fit-il, vous avez attaqué les Faneurs; vous avez bien fait. Depuis quand avez-vous commencé cela?

— Il y a cinq ou six jours ; et, si vous voulez bien vous en souvenir, c'est d'après vos conseils que j'ai entrepris cette copie qui me parait tout à fait au-dessus de mes forces, répondit Sidoine.

— En effet, je me souviens ; oui, en vérité, je me le rappelle maintenant. D'abord cela m'avait échappé, mais présentement j'y suis positivement ; c'est bien moi qui vous ai engagé à copier cette toile. J'ai tant de choses dans la tête ; et puis c'est l'un, et puis c'est l'autre. Sans compter les demoiselles, j'ai dix-sept élèves en tout ; vous comprenez que je dois confondre parfois, même très-souvent, tf est-ce pas ?

•-- Ce qui m'étonne bien davantage, monsieur, re-

pritlebossUy enchanté de parler pour se soustraire à ses pensées, ce qui m'étonne, monsieur, c'est, au contraire, votre admirable mémoire.

— Oh ! une mémoire médiocre !

— Non, vraiment, monsieur; souvent, en remarquant que vous vous souveniez des (A)servations que vous m'aviez faites, je me suis demandé : Comment M. Ygonnard, avec ses nombreuses occupations, peut-il faire pour se rappeler ainsi tout ? Oui, je me suis souvent demandé cela, je vous assure.

— Vraiment, fit Ygonnard, flatté plus qu'il ne semblait le paraître. C'est une habitude, il y a si longtemps que je professe ! Tout est habitude ici-bas.

— Tout le monde n'a pas votre bonheur, monsieur, reprit Sidoine avec volubilité. Tenez, ^ans aller plus loin, mon patron d'apprentissage, Louis Chauvelot, le lithographe : eh bien ! il n'a pas de mémoire du tout. Un jour il dit blanc, l'autre jour il dit noir ; il ne sait jamais le lendemain ce qu'il vous a recommandé la veille, et le soir il vous dit le contraire de ce qu'il vous a dit le matin. C'est même très-gênant, très-gênant.

— En effet.

130 MADBMOISBLLB POUCBT

— Il sait cela, et ça le tracasse beaucoup. Ça lui fait même beaucoup de tort pour ses clients ; on lui fait à chaque instant de vifs reproches pour ses oublis et pour ses distractions. Heureusement pour lui sa maison est bonne, et il a des économies.

— Est-ce qu'il a intention de se retirer ? -- Je l'ig^nore, monsieur.

— Vous êtes beaucoup d'artistes dans cette maison-là ?

— Oh ! les lithographes sont des ouvriers ; ce né sont point des artistes.

— Je vous demande pardon.

— Oui, ceux qui copient des tableaux de mattre pour les rendre populaires par la lithographie, oui, monsieur; mais vous avouerez que ceux qui, comme moi, font des lettres de faire part pour les mariages ou pour les enterrements, des factures ou des étiquettes pour le commerce, ceux-là sont de simples et bien modestes ouvriers.

— Toutes les professions sont honorables, dii M. Ygonnard sentencieusement.

— jSans nul doute, répondit Sidoine ; mais il y a des

MADEMOISELLE POUCET l3l

degrés en tout, je pense. Mais pour répondre à la question que vous vouliez bien m'adrcsser, nous sommes une vingtaine à peu près employés chez M. Chauvelot, oui, une vingtaine au moins, m comptant les apprentis

Le professeur resta uninstantsilencieux ; mais, s'armant de courage, il affecta de jeter une question en Tair et dit : *

— Diable ! une vingtaine ! vous avez dû avoir quelquefois du fil à retordre avec ces gaillards-là ?

— En effet, monsieur, je n*ai pas toujours été bien heureux* Même maintenant, bien que je sois le plus ancien, mon assiduité et ma résignation n'ont pas désarmé mes camarades, qui se rient sans pitié de mon infortune.

— Et cela vous chagrine, n'est-ce pas ?

— Dame ! ça n'est pas bien gai d'être infirme et d'avoir par^dêssus le marché des gens pour vous bafouer.

— C'est vrai, très-vrai, ce que vous dites là ; nioi, je me mets à Votre place, ça me contrarierait beaucoup, je ne puis dire le contraire. Aussi, je ne vous cacherai pas que, lorsque vous m'avez dît que vous vou-

liez travaifler avec mes autres élèves, je n'ai pas laissé que d'étfe fort eiûbarrassé.

~ Pourquoi ? demanda brusquement Sidoine.

— Mais parce que...

~- Oh ! vous pouvez parler ; ne vous gênez pas pour me dire des duretés, j'y suis habitué.

— Je n'ai pas de, duretés à vous dire J'ai des craintes à vous exprimer ; il est de mon devoir de vous en faire part.

— Je vous écoute.

— Vous allez vous trouver là tout à l'heure avec des gaillards, Claudius Aucamp, André Rivard, Adelpbin Dubois et deux ou trois autres... Mon Dieu, ils ne sont pas méchants, certainement non ; mais, entre nous, je crains...

— Qu'ils ne soient cruels ?

— Non, mais... vous savez...

•— Hélas ! oui, je sais par expérience les lazzi et les quolibets qui vont pleuvoir sur moi. ' *

— Soyez sûr que je leur recommanderai...

— N'en faites rien, interrompit vivement Sidoine ; ils n'auraient qu'à avoir pitié de moi !

— Je VOUS répète que dans le fond ils ne sont pas méchants ; ils aiment à rire, mais ce sont de braves et aimables jeunes gens.

—Ne vous alarmez pas, monsieur, je sais d'avance, vous dis-je, le sort qui m'attend ; je suis préparé et résigné à tout.

— Les premiers temps seulement seront durs. ■— Vous croyez ?

— J'en suis sûr.

— Dieu vous entende !

— Tenez-vous sur une réserve prudente,

— C'est mon intention.

— Parlez peu.

— C'est mon habitude.

— Travaillez et laissez dire.

— C'est mon devoir.

— Au revoir, mon cher ami. Je vous te répète, les

pr'emières journées seulement seront difficiles à passer;

après, ça ira tout seul. Voulez-vous que je reste ici?

Voilà l'heure où ces diableS-là arrivent. Ils sortent de

la brasserie, ils sont d'une gaieté folle, ils se moque-

î34 MADEMOISELLE POUCET

raient du bon Dieu, s'ils osaient ; oui, décidément je vais rester ; devant moi ils n'oseront pas.

— Je vous en prie, monsieur, ne changez en rien vos habitudes, que ce soit aujourd'hui ou demain, il faudra toujours que le moment arrive.

— C'est vrai, répondit Ygonnard, qui brûlait du désir de s'en aller poui^ ne pas entendre l'éclat de rire qui allait accueillir Sidoine, lorsque les rapins entreraient.

— A demam.

— A demain et merci, monsieur, fit Sjdoine. Arthur Ygonnard était parti depuis un quartd'heure,

lorsqu'une voix joyeuse se fit entendre dans l'escalier; c'était M. Adelphin Dubois qui chantait à tue-tête .'

Quand le roi rencontra Nadar, Il lui dit : Bonjour, camarade, Avec vous, j'vcux faire de lart.

Nadar dit : Si c'est ta toquade, Faut pas l' gêner, t'arriveras ; Toute la brasserie émue Resta deux grands jours éperdue, Pour avoir vu dedans la rue, Nadar et le roi sous son bras.

— Mon Dieu ! murmura Sidoine, quel peut être ce roi qui appelle M. Nadar son camarade et qui se promène avec Mf bras dessus bras dessous, dans la rue des Martycsî... Si ces))riganâs-là se moquent d'un roi» assez sublime pour traiter un artiste comme un frère^ que ne feront*ils pas à mon égard.

Âdelphin entra et s'aiTêta sur le seuil de la porte en apercevant Sidoine. Le jeune peintre portait un costume complet en velours bnn à côtes. Ses longs cheveux étaient recouverts par un chapeau gris, de forme ronde; son linge était d'une blancheur éclatante, ses bottes et ses gants étaient irréprochables ; cependant, malgré toute sa bonne volonté, il lui manquait une chose qui ne s'achète pas, l'élégance.

Le fils de l'entrepreneur était beau dans la commune acception du mot. Ses cheveux, eh&tains, étaient soyeux et régulièrement plantés ; son nez droit rappelait les statues grecques: ses yeux noirs étaient encadrés par des sourcils bien dessinés ; sa bouche était petite» ses dents belles; mais il lui manquait la distinction.

On disait de lui : c'est un beau garçon, et pourtant,

bien qu'il eût alors vingt-six ans, il avait du se contenter des amours faciles. II avait eu beau chercher sur sa route, il n'avait jamais rencontré cette douce admiration des femmes sans laquelle l'amour n'existe pas. Aussi partait-il d'un icM de rire démesuréi lorsqu'il voyait l'un de ses camarades les cils entourés de larmes amères au souvenir d'une infidèle.

Sans se rendre bien compte de ses imperfections, Adelphin comprenait qu'il lui manquait quelque chose. Il devinait sa nature incomplète et se trouvait gêné lorsque le hasard le plaçait près d'un homme de talent ou d'un homme simplement distingué. Un jour son ami André Rivard lui avait dit en riant :

•— Tu auras beau être riche, bon « garçon et généreux, jamais tu n'auras pour payer la grâce de Clau-

dius Aucamp, qui n'a pas le sou.

Cette innocente sortie avait fort affligé Adelphin, parce qu'elle reposait sur un fond vrai.

Sidoine avait, sans se lever, soulevé son feutre mon et secoué sa blouse grise pour en cacher certains plis chargés de couleurs? Adelphin, lui, se découvrit poliment et s'avança le sourire sur les lèvres :

MADEMOISEL*LE POUCET 137

— Seriez-vous, monsieur, un nouveau camarade ? dit-il à Sidoine; êtes-vous par hasard un jeune lithographe plein d'espérance dont nous a parlé Arthur?— Les élèves n'appelaient jamais Ygonnard autrement; — soyez le bienvenu.*

Sidoine, interloqué par une politesse à laquelle il était loin de s'attendre^ balbutia quelques mots de remercimerit.

— 11 parait, cher monsieur, reprit Adelphin, que volis êtes un travailleur sérieux, un vrai piocheur-, Arthur nous a raconté vos progrès; je vous avoue que je n'y croyais que relativement, mais il m'a suffi, en entrant, de jeter un coup d'œil sur votre toile pour voir qu'Arthur n'a rien exagéré, au conti^aire.

Sidoine répondit :

— Vous êtes bien honnête.

Un nouveau personnage apparut ; c'était un grand garçon aux longs cheveux blonds, aux yeux gris, à à peau blanche. Il devait demeurer dansje voisinage, car il était nu-tête et vêtu d'une vareuse rouge.

— Claudius, mon cher ami, s'écria Adelphin, je 'annonce un nouveau copin.

~ Tant mieux, répondit Claudius Aucamp en saluant Sidoine, plus on est de fous,' moins on peint. Voulez-vous me pennettre de vous serrer la main, monr sieur ?

— Bien volontiers, dit Sidoin^.

-— Ici, nous sommes tous frères, continua Claudius, il n'y a que de bons^ garçons, comme Adelphino Adelphini que voici ; nous aimons trop le plaisir et peutêtre pas assez le travail, mais nous avcms l'esprit tendu vers les grandes choses et l'amour du beau; si vous pensez c^mm« nous, il ne tiendra qu'à vous que nous soyons vos amis.

— J'en serai honoré, fit Sidoine, rouge de plaisir, et je ferai, nK>nsieur, ce que je pouitai pour me faii^ estimer de vous et répondre à votre bonne grâce.

— J'en suis sûr, reprit gracieusement Claudius, et, maintenant, dites-nous votre nom, je vous prie, afin que nous puissions vous présenter à nos amis que j'entends monter.

Le bossu répondit :

— Je m'appelle Sidoine Bourdoiâ.

— C'est un assez vilaiu nom, dit Claudius Aucamp, mais il a un certain cachet.

— Ua foi, reprit Sidoine en souriant, ce n'est pas moi qui l'ai choisi.

— Vous eussiez peut-être choisi plus mal, fit Adelphin. En- art il ne s'agit pas d'avoir un joli nom, les jolis noms ne se retiennent pas. Au contraire, un nom bizarre frappe le public. Sidoine est un nom propre qui n'est pas commun.

^ C'est sa seule œicuse, fit Sidoine.

— Tiens, vous avez de l'esprit? dit en riant le fils de l'entrepreneur.

«- Si je n'en avais pas Un peu, ce ne serait guèi^ la peine d'être bossu , répondit avec un sourire triste i*ami de la petite Souchard.

-» Vous êtes on brave garçon, fit Claudius Aucamp ; le diable m'emporte, si je ne vous aime pas déjà.

La porte s'ouvrit. André Rivard, Antoine Serthicr et Fulgence Lagluvée entrèrent en faisant grand bruit.

— Messieurs, s'écria Adelpbin, un peu de silence :

permettez-moi de vous présenter notre nouveau compagnon d'étude, M. Sidoine Bourdois.

Les jeunes gens firent au bossu un signe de tête amical, et vinrent à tour de rôle lui serrer la main. Adelphin continua :

— M. Sidoine- est lithographe de son métier. Fils d'un père riche, mais tout à fait ladre. Notre camarade s'est senti à Tétroit entre la plume de roseau et la pierre. Il a entendu en lui remuer la grande voix qui agite les justes et les grands ; il veut devenir un artiste, un peintre î ' '

— Dieu le bénisse ! s'écrièrent en chœur les jeunes artistes; il n'y a pas de sots métiers, il n'est que de sottes gens! Honni soit qui mal y pense! Dieu et mon droit! L'union fait la force! Necpluribus impar,

Sidoine ouvrait de grands yeux étonnés. Adelphin, qui voyait son embarras, continua :

- Ne faites pas attention à ce chœur antique : c'est ce que nous appelons une scie.

— La scie, interrompit Glaudius Aucamp, es^t l'ait d'être goujat en société.

— Eh! dis donc, toi, s'écria Fulgence Lagluvée,tu

jie vas pas commencer la cinquième leçon du Manuel du savoir vivre^ ou la troisième des Règles de la bien-séance puérile et honnête ?

— Je ferai ce que je^oudrai, dit Claudius Aucamp*

— Nous verrons bien.

— Vous allez voir.

— Je t'en défie!

— Messieurs! messieurs!' s'écria Sidoine, je vous supplie d'en rester là ; une altercation à cause de moi me causerait le plus grand chagrin; je ne me âonsolerais de ma vie.

— Une altercation? fit Claudius étonné.

— Quelle altercation? demanda Fulgence d'an air stupéfait.

— Mais n'alliez -vous pas vous disputer? dit le

DOSSU.

— Nous?

— Nous?

— Mais...

— Jamais, au grand jamais, cher monsieur, s'écria Fulgence; une dispute est la seule chose qu'on ne connaisse pas ici où on connaît tout, même le trictrac,

ii2 HADBMOISELLB POUCET

un jeu qui se perd. Claudius Aucamp, notre ami, nous menaçait de nous faire une leçon. Je Tai pressé, piqué, asticotéy non pour éviter la leçon, mais pour avoir au contraire le plaisir de l'entendre. C'eût été la première fois que j'aurais eu le bonheur de lui voir faire quelque

chose.

— Mon cher Sidoine, dit doucement Adelphin, ne

prêtez qu'une attention médiocre aux discours de ces messieurs.

— Très-poli ! s'écrièrent les jeunes gens.

— Ce sont d'aimables garçons, mais incapables d'avoir du bon sens pendant plus de dix secondes. Basezvous là-dessus. '

— Remerciez, Sidoine! remerciez? hurlèrent les élèves. Il n'y a de Dieu que Dieu! Adelphin n'est qu'un architecte !

— Vous voyez, continua Adelphin, la plaisanterie est d'autant plus facile à prendre qu'elle est toujours la même.

— Je vous remercie, dit le bossu, de la peine que vous prenez de me mettre au courant de vos habita ies. Je vous sais vraiment beaucoup degré. Bien

MADEMOISELLE POUCET i&3

([ue je ne sols pas très-susceptible, ojouta-t-il en rougissant, j'aurais pu me formaliser. Vous savez, quand on est infirme, on croit toujours que les autres se moquent de vous, et cela fait de la peine. J'avais bien peur, allez! Quand je suis entré, mon cœur battait d'une force! je ne puis pas vous dire; non, je ne le pourrais pas. Mais maintenant je suis remis, remis tout à fait. Je sens que vous êtes de braves cœurs et que je serai heureux avec vous. Riez, plaisantez, moquez vous de moi, si cela peut vous faire plaisir, ca ne me fera rien. Je sens que je vous aime beaucoup.

Les jeunes gens se regardèrent !es uns les autres. Il y avait dans leur regard une tendre commisération pour le pauvre Sidoine.

Il eût été d'assez mauvais goût de répondre à l'allocution du bossu. Les élèves d'Vgonnard le comprirent ; pour se donner un maintien, ils prirent leurs palettes et se placèrent devant leurs chevalets.

Il se fit quelques minutes de silence. Le fait était tellement anomal qu'on vit apparaître la tête étonnée

du aiaitre au haut de l'escalier de communication cpii reliait les deux ateliers ensemble.

— Hé ! hé ! messieurs, fit Arthur Ygonnard, qu*est-il donc arrivé? Je n'entendais rien, je vous croyais tous morts. Voici la première fois, depuis que je professe, qu'il se fait ici un quart d'heure de silence.

— Pour une foS que ça arrive, interrompit Claudius Aucamp, vous faites bien des embarras.

— C'est vrai, mais ça ne m'arrivera plus, probablement.

— J'en ai peur.

— Est-ce vous, mon jeune ami, reprit le maître en s'adressant à Sidoine, qui avez opéré ce prodige ?

—- Je ne sais, monsieur, répondit Sidoine. Nouveau venu, j'ignore encore les mœurs de l'atelier. Tout ce que je puis vous dire, continua-t-il en fixant le maître, c'est que ces messieurs m'ont accueilli comme un de leurs pairs, ce qui m'a fait infiniment d'honneur et de plaisir.

Ygonnard ne put retenir un soupir de soulagement. II regarda à droite et à gauche, donna quelques conseil» fit quelques observations, et remonta lentement

l'escalier, en faisant un petit signe amical à Sidoine. r- Quel digne homme! s'écria le bossu.

— Qui ça, demanda Fulgence, Arthur? Je crois bien, un brave et digne homme.

— Il est bien malheureux, dit Fulgence d'un air profondément navré, qu'il soit si complètement idiot.

Et il se mit à bourrer une pipe.

— Idiot n'est pas le mot, dit négligemment André Berthier en roulant une cigarette ; il me semble que le mot crétin serait bien))lus en situation.

— Pourquoi ? demanda Sidoine.

— Mais parce qu'il est le maître ; ce mot n'attaque en rien ni son honneur, ni sa probité, ni son mérite ; mais il suffit qu'il soit le maître pour être digne de cette appellation.

— Nom d'un bonhomme! s'écria André Rivard, voilà que je viens de faire une belle affaire !

— Quoi? quoi? demanda-t-on de toute part.

— Une bêtise.

-— Ça n'explique rien.

— Voyez.

— Quoi?

i46 . MADEMOISELLE POUCET

— Regardez.

— Eh-bien?

— Vous ne voyez pas

— Nous voyons Antigone conduisant son vieux père Œdipe, dit Adelphin.

— Pardon ! interrompit Fulgence, parle pour toi. Moi je vois un vieillard qui ne saurait être (Edipe, puisqu'il n*a pas de gros pieds, et une Jeune fille qui ne peut pas être Antigone, puisqu'elle ne porte pas l'amphore traditionnelle.

— Fulgence a raison, dit Adelphin.

— Il a tort ! s'écria Aucamp. (Edipe commence sa route, il ne peut pas avoir les pieds enflés ; quant à Antigone, elle attend le porteur d*eau ; tout l'indique.

— Vous n'y êtes pas ! cria Rivard, vous êtes aussi niais que moi. Comment! ne voyez-vous pas — ô comble de la dérision ! — que j'ai placé le père avant la fille, et que c'est l'aveugle Œdipe qui a l'air de conduire sa fille, au lieu d'être conduit par elle.

— Puth ! fit Claudius Aucamp, on â-vn des aveugles bien intelligents,

— D'ailleurs, continua Antoine Berthîer, l'histoire

(rfffidipe est pleine de ténèbres; qui peut prouver que le devineur de rébus se soit véritablement crevé les yeux? La fable a tout grossi; le fils et Tépoux de

Jocaste était peut-être un simple mryope.

« — • D'ailleurs, dit Fulgence, ça ne fait pas trop mal

ainsi.-

— Moi, reprit Adelphin, à ta place je laisserais les choses comme elles sont; qui s'en apercevra? D'ailleurs, quoi qu'il arrive, tu seras sûr d'être le premier qui ait traité ce sujet sous un jour nouveau.

La discussion allait s'éterniser, lorsqu'un nouveau venu apparut sur le seuil de la porte.

C'était un jeune homme pâle et élancé, un peu plus âgé que ses amis ; il portait sur son visage les traces du chagrin ; la pauvreté avait éteint son regard et froncé ses deux sourcils noirs et épais, vigoureusement arqués. Des rides prématurées annonçaient que son cœur avait battu au milieu des tempêtes du cœur. Un sourire froid et dédaigneux avait creusé deux sillons près de sa bouche ; là étaient enterrés les deux sublimes compagnons de la jeunesse : l'amour et la foi.

i48 MADEMOISELLE POlICET

Avant qu'il eût desserré les dents, les jeunes peintres lui avaient présenté Sidoine Bourdois.

— Allons! s'étaient-lls écriés, allons! ami Buck, arrive donc, voici un nouveau venu, M. Sidoine Bourdois, qui brûle de faire ta connaissance.

— Ah ! fit Paul Buck, si vous brûlez tant que (a, donnez-moi donc du feu pour allumer ma pipe.

Sidoine s'élança vers les allumettes, en alluma une et la présenta gracieusement à Paul Buck, qui le regardait étonné.

— Merci, fit-il, vous êtes un gentil garçon.

— Vous voyez que tout le monde vous dit la même chose, mon cher Sidoine ; on croirait qu'on s'est donné le mot, dit Adelphin .

— Je ne puis attribuer tant de bonne grâce qu'à votre extrême bienveillance.

— Puisque vous faites tous semblant de travailler, reprit Buck, je vais vous présenter les uns après les autres au jeune Sidoine, afin qu'il sache bien dans quel coupe-gorge il est tombé.

— Allons, bon, nous voilà gentils etiite les mains

de ce misanthrope sans repentir, dit Âdelphin. C'est égal, va toujours.

— Celui qui parle, reprit Paul Bu.ck sur le ton d'un montreur de figures de cire expliquant sa galerie, celui qui parle est le sieur Adelphin Dubois, surnommé YHomme au sac; son oncle, un brave et digne oncle» lui'fait six mille francs de rentes.

— Boum ! s'écrièrent les élèves.

— Vous avez le droit de vous montrer stupéfait, reprit Paul Buck.

— Je le suis tout à fait, répondit Sidoine.

— Allons, tant mieux, poursuivit Paul ; le susdit Adelphin- est un ladre vert, qui nous prête de l'argent pour se figurer qu'il est un artiste.

— Voyons, Buck, pas de mauvaises plaisanteries, s'écria Adelphin.

— Je ne plaisante jamais entre mes repas, et voici plusieurs jours que je dîne peu et que je ne déjeune point. Je dis la vérité, rien que la vérité, et je déclare que je ne suis ni allié ni parent de la famille du prévenu, qui, au demeurant, n'est qu'un simple architecte.

— Jamais ! s'écria Adelphin ; j'aimerais mieux mourir !

— Tu n'es pas dégoûté. Le second, ce grand blond, là-bas, répond dans l'atelier au «om de Claudius Aucamp. Dans le monde il est plus connu sous celui de YAwoureviic det ondes, à cause de son amour pour File Saint-Ouen. C'est un parfait seigneur, un gentilbomrac accompli, qui tirerait l'épée comme Saint^Georgcs, s'il avait eu l'idée d'apprendre.

— J'en sais assez pour te démoljr.

— Très-bien, dis tout de suite que tu tuerais Joœlyn de Gatecbair, et qu'il n'en soit plus question. Ce jeune amoureux des ondes est, comme vous le voyez, la modestie même : aussi, moins heureux qu'un panari, il aura bien de la peine à percer.

— Je serai illustre quand tu seras célèbre.

--^ Très-bien ! en ce cas nous avons le temps de continuer les biographies commencées. Ceci vous représente André Rivard, qui a inventé la paresse, et Antoine Berthier, qui l'a perfectionnée en compagnie de Fulgence Lagluvée, ici présent. Ces nobles émules de Raphaël feront un grand chemin dans le monde, .

MADEMOISELLE POUCET IBl

parce qu'en quinze ans, à eux trois, ils n'auront pas achevé cette toile que vous voyez là-bas, au fond. Voilà deux ans qu'elle est là. Us avaient bien commencé. Chacun devait travailler pendant une semaine et céder la place à un autre. De cette façon, ils pensaient créer une œuvre originale renfermant en elle les rayons de trois esprit3 différents ; nouvelle et sublime trinité qui devait faire sensation dans le monde artistique. Us prirent pour sujet Jésus au jardin des Oliviers. Arthur, qui est bon prince, esquissa les personnages. Un jour, Fuigence, qui a une langue de quinze pieds, laissa entendre à ses collaborateurs qu'il rêvait un ciel d'Orient comme on n'en avait jamais *vu, un de ces beaux ciels jaunes qui ont l'air d'être faits avec de l'écorce de citron ou d'orange, à ce point qu'on peut supposer que lorsqu'il pleut sous ces ciels-là, c'est de la limonade qui tomber Aiitoine Berthier ne laissa pas que d'être blessé par cette prétention de Fuigence^ -- Tu n'entends pas, dit-il, nous imposer ton

ciel?.

— J'entends faire un beau ciel> et voilà tout^ ré-

iS2 MADEMOISELLE POUCET

pondit Fulgence d'un petit air décidé. Quel ciel ver- ' rais-tUy toi? demanda-t-il.

— Mais, répondit Berthier, je vois un ciel bleu «comme tous les ciels qui ont l'habitude du monde.

D'ailleurs, les plus grands maîtres ont fait des ciels bleus; Je veux faire comme les plus grands maîtres.

— Tu n'es qu'un plagiaire.

— Et toi, qu'un insensé.

— La dispute aurait duré longtemps, poursuivit Paul Buck, si le bon André, qui était intéressé dans l'affaire, n'était survenu ; on le consulta sur le ciel jaune et sur le ciel bleu.

^ Moi, répondit le nébuleux Rivard, je ne vois pas mon ciel comme les vôtres: je voudrais un ciel approprié à la circonstance, c'est-à-dire magniique et solennel, comme il convient à un ciel sous lequel prie le Fils de Dieu. *

— Très-bien! firent les deux associés; après?

— Je voudrais, continua André Rivard, un ciel qui soit souriant quoique plein de majesté.

— Très-bien ; après?

— C'est-à-dire un ciel d'un bleu gris^ plutôt gris

que bleu, chargé de nuages pourpres que le soleil, en s'irradiant sur eux, a frangés da festons d'or.

Ainsi parla André; ses deux amis levèrent les épaules, et la dispute recommença à trois comme elle avait commencé à deux. Un nouveau juge fut nécessaire ; on prit Adelphin Dubois que voici. Adelphin, qui est un bon gafçon, ne voulant se brouiller avec personne, répondit:

— Moi, j'avoue qu'un ciel jaune ne me déplairait pas, quoique un ciel bleu me paraisse plus naturel ; mais pourtant je suis forcé d'avouer qu'un ciel gris chargé de nuages empourprés ne manquerait pas d'avoir un certain cachet pas commun du tout.

— Claudius fut consulté à son tour :

— Bah! dit-il, tous les ciels sont bons pour qui a la foi ; tirez au sort dans un chapeau.

— C'était sage; malheureusement les l3ons conseils sont ceux qu'on ne suit jamais. Au lieu de s'arrêter là, les frères féroces consultèrent Arthur, qui dit :

— Je réfléchirai.

— Huit-ou quinze jours après, il arriva un matin, la figure rayonnante, l'air heureux, le regard animé.

154 MADEMOISSLLE POUCET

— Mes enfants, dit-il J*ai trouvé! Pârexempte> ee n*est pas sans peine; j*ai songé bien des nuits. U m'était si dur de voir la discorde dans Tatelier. J'ai trouvé une chose bien simple. Vous savez que ce sont les choses simples qui se trouvent le plus difficilement ; puis» quand oq les a, (m se dit : Tiens ! que j'étais béte de ne pas avoir deviné cela tout de suite !

— Voyons, voyons l'idée ! demandèrent avec anxiété les trois dissidents.

— Eh bics) ! répondit Arthur, voici la chose : je crois que vous feriez biai de ne pas faire de eiel du tout.

— Booum ! ! ! hurlèrent les trots anabaptistes.

— Pardon, je m'explique. Où est le Seigneur? dans le jardin des Oliviers, n'est-ce pas?

— Oui.

««•Tout indique que ce lieu, nommé dans les saintes Ëeritures le jardin des Oliviers, n'était autre chose qu'un bois.

— Pourquoi?

— Dame! un bois d'oliviers...

— Après?

— Ensuite ?

— £h bien ! dans un bois, que voit-on lorsqu'on lève la tête ? On voit les branches et les feuilles des

arbres qui font un ciel de verdure^ une nue verte. Vous me direz que parfois on aperçoit le ciel à travers des éclaircies. £b bien! faites«en trois : la première, jaune; la seconde, bleue; la troisième, grise aux nuages empourprés et frangés d'or. C'est simple comme bonjour.

— Les trois jeunes hommes furent tellement frappés par cette judicieuse déduction du maître qu'ils allèrent à la brasserie et qu'on ne les revit plus de trois jours. A leur retour ils avaient abandonné momentanémQnt un projet qui devait faire tomber leurs cheveux et les mener à la postérité; mais, pleins de courage, ils le reprendront un jour ou l'autre : l'autre probablement.

-^ As-tu fini bientôt? demanda Adelphin.

— Oui, monsieur, répondit Paul Buckj qu'y a-t»*il pour votre service?

— Je voulais te demander quel ciel tu mets à tes assiette»?

— Cette profonde ironie d'A(lelphinoAdelphini,mon cher Sidoine, continua Paul, n'a d'autre but que celui de vous apprendre que je suis, par nécessité, peintre décorateur sur porcelaine. Quand, par aventure, j'oublie que je suis un ouvrier pauvre, c'est M. Dubois, l'homme au sac, qui a soin de me le rappeler.

— Allons ! s'écria Claudius Aucamp, ne nous la fait pas à l'aigreur. Voilà deux heures que tu nous blagues, et tu te montes comme une contre-basse parce qu'on se permet de te plaisanter un peu ; ça n'est pas de jeu, ça, voyons.

— Mon père était un pauvre et brave musicien allemand qui n'avait plus de patrie et qui ignorait sa famille. 11 m'a laissé pour tout héritage un violon du celèbre Amati et une clarinette d'un aveugle inconnu ;

si bien que si le diable mourait, je n'hériterais pas de

quatre sous de tabac. Mais si j'avais le ionheurd'ayoir des rentes et d'être le neveu bien-aimé d'un millionnaire, monsieur Adelphih, je ferais à mes assiettes des ciels de pièces de cent sous et j'inviterais tout ie monde à dîner; voilà ce que je ferais. -* Eh bien ! chçr ami, reprit le bon Adelphin en

souriant, fais-moi le plaisir de dîner avec raoi ce soir.

— Merci, : répondit Paul Buck, je ne dîne jamais entue mes repas, et il sortit en se drapant dans sa vareuse. ^

Plus délabré que Job et plus fi^r que Bragancey

déclama Adelphin.

— Voyons, fit Claudius Aucamp, puisqu'il n'est plus là, disons du bien de lui : ça Aous changera.

Il ne sera plus parlé de ces conversations nulles et décousues qui absorbaient niaisement le temps que les élèves^ d'Arthur Ygonnard aurait pu employer à des études sérieuses.

Il était cependant nécessaire d'en donner un spécimen, parce que nulle part, mieux qu'à l'atelier, on ne saurait trouver unétier plus sûr pour mesurer l'esprit du moment.

En France, l'esprit, ou si l'on aime mieux la gaieté, change souvent de moule. Sous le Directoire on mystifiait.

Ce genre de facétie dura longtemps, plus on rendait autrui ridicule et plus on avait d'esprit.

iS8 IfADEMOISBLLB POUCST

M. Romieo fat le dernier mystificateur. Après avoir mystifié des portiers, auxquels il demandait des mèches de cheveux, et des épiciers à qui il faisait couper une livre de chandelle en trente-six morceaux, il mourut mystifié à son tour pai* les petits jo rnaux du temps, qui inventèrent à ses dépens une histoire de tannetolQs fort mystifiante.

Après les mystificateurs vinrent les farceurs, qui m-< ventèrent les fameuses chai'ges. Ces plaisanteries de mauvais goût, qui eurent une certaine vogue, consistarent à choisir une victime et à en abuser.

Ordinairement la victime était encore un portier, dans la cheminée duquel on faisait descendre un squelette attaché à une corde. Le portier avait grand'peur et on riait beaucoup.

Henri Monnter fut le précurseur deCabrion, ou, pour mieux* parler, Tun fut copié sur Tautre. Typeaniusant, après tout, puisqu'il faisait rire et bien rire. Aujourd'hui Cabrion est oublié, et tout le monde connaît Pipelet, qui depuis s'est vengé bien cruellement en restant l'insipide et éternel portier que vous save2.

Plus tard, M. Henri Monnier abandonna ses victimes

MADEMOISELLE POUCET lSi9

pour les peifidre, et fit les admirables scènes de la vie parisienne, qui sont dans la niémoire de tous, véi itar blés photographies exécutées bien avant que M. Daguerre eût inventé son objectif.

Au temps de Balzac, le maître illustre, les plaisante-

ries d'atelier consistaient àiijouter les syllabes ra^ ma à la fin de tons les mots.

— Joli tableaurama, s'é<^iait Bixiou.

Quand cette turpitude fut usée, il en vint une auti c dont remploi était facile, il suffisait de dénatura les proverbes.

— N'afttaehez pas vos chiens avec des etnt'smsses.

— Tout ce qui reluit n'est pas fort.

: — Dis-moi qui tu hantes, )e te dirai qui tu kais.

— Il faut savoir se traire à propos, s'écriait le rapin Léon de Lora, sumomu^ Mystigns, nom qui vient de mystifier, Balzac était soigneux.

*- Alphonse Karr arrive ; l'esprit apparaît. Antoine Iluguet, Charles Lefloch et leur rapin Gargantua, sont spirituels consme des singes et gais comme des pinsons.

^ Gâi^antoa place les fourcheltes dans la tête de

i60 MADEMOISELLE POUCET

Niobéy et Charies Lefloch donne à un pauvre homme

de la rue la bonne paire de sabots que le grigou de propriétaire a laissée sur le carré pour pénétrer dans Tatelier d'Antoine Huguet. Le lecteur^ qui ne peut s'empêcher de sourire, se demande comment le propriétaire fera pour s'en aller. Mais il n'a pas longtemps à songer aux infortunes du vieux ladre, Tiniraense éclat de rire de Tatelier l'envahit bien vite, il ne s'arrêterait plus sans les touchantes infortunes de Geneviève.

Ici le décor change.

Les artistes deviennent des bohèmes par la grâce et l'esprit d'Henri Murger.

Mystigris est un grand peintre. Gargantua est mort ignoré, Charles Lefloch fait des marines au mètre, ^ Antoine Huguet a dû se marier.

Voici venir Lazare, un buveur d'eau ; Marcel, un buveur d'amour, et Rodolphe, qui pleure et ne boit rien.

Ils ont de l'esprit, de la finesse et beaucoup de philosophie.

Florine, Tullia, Coralie et la Schoutz ont aussi dis

paru pour faire place à Minai, qui n'a pas de poitrine, à Musette,, qui n'a pas de cœur, et à Camille, en vacance.

La jeunesse a mis un crêpe à son cœur ; on ne rit plus dans ce monde où l'on a feim.

Les festins ruisselants de lumières où Bixiou représente la gaieté publique, les côtelettes aux cornichons, où Gargantua représente la gaieté privée, tout cela a été balayé par le temps ; un triangle d^ fromage de Brie est seul resté sur la table des dévorants comme une pierre sépulcrale destinée à recevoir l'épitaphe de la bohème.

Âh! pourtant il ne faut pas en dire de mal de ces pauvres bohèmes ! Rien n'a remplacé encore leur dernier et sombre éclat de rire, qui se perd dans le lointain.

Aujourd'hui, les peintres — eux-mêmes'! — sont devenus sérieux;' ils s'habillent comme des Anglais et rient de même.

Ceux qui portent la toque de Raphaël et le pourpoint de velours' sont jugés; ils n'auront jamais de talent.

Ceux qui endossent la vareuse et fument la pipe finiront sur une échelle de la rue, illustrant la boutique d'un bonnetier, ou faisant pour vivre de la charcuterie trompe^Vail,

En notre temps, le fils qui dit à son père : « le veus être peintre, » ne soulève aucun orage au sein de la famille.

Les grands parents sont convoqués; on discute; Toncle Montchanin prend la parole :

—• Certainement, dit-il, *il eût été préférable qu'Anatole embrassât une autre profession que edie d'artiste peintre ; mais, après tout, c'est une partie comme une autre quand on ji de la persévérance» le goût du travail et de Téeonomie.

—Nous avons dans notre maison, s'écrie M"« Montchanin, un peintre, H. Monadeischi, qui gagne pas mal d'argent.

— J'en ai entendu parler, en effet, s'écrie le père, c'est lui qui a peint avec son propre sang la galerie du château de Fontainebleau.

— C'est cela même.

'^ Eh bien ! Anatole, reprend le père, fais-toi pein-

MADEMOiSELLE POUCET 163

tre, puisque telle est ta vocation et que tu ne veux pas être autre chose; mais si tu nieur à Tliôpila), ne t'en prends qu'à toi, et souviens-toi bien que ta mère et' moi, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour l'empêcher de suivre une voie pavée d'écueils et de toutes sortes d'épines.

— Oui, p'pa, répond le Rubens de l'avenir.

Et le voilà transplanté dans" un atelier où il paye pension et où il travaille ni plus ni moins que s'il était dans une étude de notaire ou dans un magasin de Rouveautés.

En .compagnie de sept ou huit drôles qui prennent l'art pour une industrie, il étudie honnêtement ; ii ne pense ni «à la gloire ni à la postérité. Ils ignorent le nom de Hassaecio, mais tous savent que M. Couit gagne beaucoup de mille francs par an.

Aussi, plus de gaieté, plus d'entrain, plus de tene ! Ils ne piochent plus, ils travaillent.

Lorsqu'ils font du paysage, ils ne vont pas chercher dans les endroits perdus le secret des grandes harmonies de la nature.

Ib font et leurs arbres et leurs ctels et leurs chau-

mières et leurs prés couverts comme les' anglaises d'un vilain voile gris ; ils étalent sur leurs châssis une toile d'araignée et s'écrient avec des airs de gloire :

— Sapristi ! ça a-t-il assez l'air d'un Corot !

Hélas ! oui, cela en a tout Tair, mais ça n'en a qne l'air.

* Leurs Romains ressemblent aux Romains de Couture , leurs soldats, à ceux de Pils ou de Dutnaresq; leurs exilés sont ceux de Barrias et non ceux de Tibère; et leurs Transtévérins ont plutôt l'air de moissonner dans les marais Pontins que sur la rive droite du Tibre.

En perdant le désir d'être, ils ont perdu la joie.

Devenus des manœuvres, ils rient comm^ des épiciers ou plutôt comme tout le monde, aujourd'hui qu'il n'est plus d'épiciers.

Us n'ont plus le regard profond des chercheurs; ils n'ont plus ce nimbe impalpable qui dore d'avance les fronts où le génie doit se poser. S'ils l'ont, leurs chapeaux en forme de melon éïnpéchent de le voir.

A l'exception de Claudius Aucamp, que l'habitude d'aimer avait grandi, les élèves d'Arthur Ygonnard

étaient de bons jeunes bourgeois, mettant de la terre de Sienne dans du cobalt, du vert dans du bleu et du rouge dans tout, sans s'occuper autrement de la gloire.

Sidoine avait aussi des inspirations artistiques; malheureusement, élevé dans un milieu commun, le grand Tétonnait sans le frapper, et, jcomme il était infirme et disgracié, le beau l'attristait; il ne l'admirait pas, il l'enviait.

Il y avait trois ou quatre mois que le bossu suivait le cours commun d'Arthur Ygonnard. Ces quelques semaines furent le temps le plus heureux de sa vie ; tout le monde l'aimait et le traitait en enfant gâté. Ces grands gaillards, ses amis, l'avaient adopté.

Parmi eux, deux surtout lui avaient voué une extrême amitié.

C'était d'abord Adelphin Dubois; la faiblesse du bossu faisait une perpétuelle réclame à sa force.

L'autre était Claudius Aucamp, qui, doué d'une âme généreuse, avait bien vite compris l'amertume qui accablait cette jeune et malheureuse existence.

Souvent le dimanche» et quelquefois le lundi, les ca-

466 MADEMOISELLE t>OUeBT

marades de Sidoine avaient voulu remmener avec eux partager leur plaisir ; Sidoine avait refusé.

— Si tu n'as pas d'argent, je t'en prêterai, lui avait dit à l'oreille le bon Âdelphin.

— "J'en ai, je vous remercie, avait répondu le bossu, en montranf^ non sans vanité, un porte-monnaie assez bien garni.

— Tant mieux ! murmurait Adelphin $ mettons que je n'ai rien dit.

Souvent il était revenu à la charge, mais toujours sans le moipdre succès.

*— Ami Sidoine, lui disait Claudius, je sais pourquoi tu ne viens pas; tu as peur qu'on ne te plaisante. Ne crains rien, mon garçon; je suis là et j'ai deux amis pour te dérendre.

Et il montrait deux bras nerveux illustrés de respectables poings.

— Vous êtes bon, répondait le bossu ; je suis bien heureux d'avoir des amis comme vous et Adelphin -. mais ce n'est point la crainte d'être plaisanté qui m'empêche de vous suivre. Je suis habitué à toutes les farces Imaginables. Autrefois j'étais bien affecté lors-

qu'on se moquait de moi; aujourd'hui tout cela coule sur ma bosse comme une goutte d'eau sur une cuirasse.

— Alors tu as des secrets ? i

— Oui.

— Garde-les. Si tu éprouves plus déplaisir ailleurs, va, mon enfant; mais fais bien attention à ceci : on n'a pas le droit d'être malheureux tout seul.

Sidoine n'était pas malheureux. Le dimanche, il se levait de bonne heure et venait à l'atelier, où la petite Caroline Souchard l'attendait.

. Ce jour-là, Ygonnard allait à sa campagne, située à

risle-Adam, et les deux enfants jouissaient d'une entière liberté.

Fidèlaà sa promesse, Sidoine enseignait le dessin à Caroline, qui faisait d'immenses progrès. Le bossu était tout fier des aptitudes de son élève.

— Ce n'est pas moi qui enseigne bien, c'est toi qui a de merveilleuses dispositions, répondait-il, lorsqu'elle le remerciait.

A deux heures, les jeunes gens passaient prendre Souchard et allaient se promener à Romaînville ou aux

Prés Saint-Gervais, ou dans les fêtes où Tancien modèle colportait son jeu des couteaux.

Caroline avait raconté à son père tout ce qui lui était arrivé avec Sidoine depuis leur première entrevue. '

Souchard, en véritable philosophe du trottoir, avait écouté avec attention le récit de Tenfant; il voyait les causes et cherchait à deviner si les effets seraient à son avantage.

Tout d'abord l'amitié que l'enfant avait vouée au bossu lui avait paru une chose excellente, en ellemême.

— Si la petite, pensait-il, n'avait pas une compagnie qui lui plaise, elle s'ennuierait toute seule et je serais obligé de faire la besogne.

D'ailleurs la jeunesse de sa fille et l'infirmité de Sidoine avaient chassé tout soupçon de cet esprit méchant et vulgaire, né et développé dans un milieu où, malheureusement, tous les soupçons sont plausibles.

Un dimanche matin, l'ancien modèle dit à sa fille :

— Pourquoi ne m'amènes-tu pas ce bon jeune homme qui t'apprend à dessiner? Je voudrais le re-

mercier. Nous lui devons bien une politesse, après tout, pour la peine qu'il se doijne pour toi. S'il n'est pas fier et qu'il veuille venir avec nous, il nous fera honneur et plaisir.

Caroline, enchantée, fit l'invitation à Sidoine,*dont les yeux étincelèrent de joie.

En chemin, Caroline parla de son père; elle l'expliqua comme elle le voyait avec ses yeux d'enfant, s'inspirant, du reste, pour faire son portrait, de ce qu'elle lui avait entendu dire à lui-même.

— Papa, voyez-vous, disait-elle, c'est un bien brave homme, allez ! Il est un peu brusque, un peu grondeur, parce qu'il a eu bien du chagrin dans sa vie. C'est le chagrin qui l'a rendu comme ça, et pas «utre chose; avant même, il était très-gai-quand il était établi; mais il a tout perdu, et, dame! ça l'a aigri. Il y avait bien de quoi, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Quand on perd tout, ça vous aigrit toujours > mais, au fond, il est très-bon et bien reconnaissant, allez! Tenez, il y a une dame qui nous a fait du bien,

Madame Hermann, la femme du peintre, vous savez bien?

— Oui, je connais ce nôm-là.

— Eh bien ! tous les ans, à sa fête, II m*envoie lui porter tin bouquet, même que la dernière fois, elle me donna dix francs. Vous ne croiriez pas que papa ne voulait pas les prendre. « Garde-les, » qu'il disait, « c'est à toi et pour toi. » Il a fallu me fâcher; il ne voulait pas entendre parler des dix francs du tout. Enfin il a fini par les prendre parce qu'il a eu peur que je ne vinsse à les perdre.

— Ah!

— Mon Dieu, oui! Tenez, c'est comme vous; quand je lui ai dit que vous m''appreniez à dessiner, il m'a dît comme ça : < Je ne crois pas que ça te servira beaucoup de savoir faire des nez; c'est une partie qui n'est pas très-bonne, puisque les hommes n'y gagnent pas beaucoup d'argent; il y a sans doute des mortes-saisons. Mais, c'est égal, faut faire une politesse à ce ^monsieur. »

— Je n'ai pas besoin deçà.

*^ Je le sais bien; mais c'est pour vous dire com-

MADEMOISELLE POUGl^T 171

bien papa est bon; il a bon cœur, allez, celui-là. G'QBt même la cause de son malheur; il a été trop confiant, il vous le dira lui-même.

Quand les enfants annvèrent, Souchard les attendait à sa porte. Il avait mis sa plus belle blouse bleue et son chapeau gris, en feutre mou, héritage d'Arthur Ygonnard.

— C'est bien de l'honneur que vous nous faites, monsieur, dit-il à Sidoine; vous, un artiste, un jeune "homme de bonne famille, venir avec des ouvriers, c'est bien le cas de dire que ,vous n'êtes pas fler.

— Tous les hommes se valent, répondit Sidoine. Ma famille n'est pas à Paris; je suis seul au monde, et c'est moi qui vous remercie de vouloir bien m'admettré en votre compagnie.

La journée se passa en compliments départ et d'autre. On dina sur l'herbe. Les enfants se promenèrent pendant que Souchard exploitait le jeu des couteaux.

À onze heures, on songea à la* retraite. Sidoine voulut à toute force se charger'de la planche i ux couteaux^ parce que Souchard était resté assis

179 M^DEMOISELLB POUCET

toute la journée, « ce qui est plus fatigant que de marcher. »

— Ton père est un brave homme que j'aime déjà, dit Sidoine. Tiens, à le voir marcher ainsi à côté de nous, on dirait que nous sommes ses enfants. Si tu veux, Caroline, tu seras ma petite sœur.

— Ah ! je ne demande pas mieux, fit Caroline. Que j'aj donc passé une bonne journée !

— Et moi donc !

Souchard, plongé dans ses réflexions, regardait marcher les jeunes gens.

— Allons, murmura-t-il, ce petit Mayeux-là n'est pas dangereux. Le voilà déjà qui porte la planche; il ira tout seul.

Sidoine alla tout seul, comme Souchard Tavait pensé.

II. revint chaque dimanche, et comme les meilleurs cœurs sont capables de petites bassesses, il apportait fréquemment au père de Caroline quelques-uns de ces petits cadeaux qui entretiennent l'amitié.

Une fois, c'était une pipe en bruyère; l'autre, c'était du tabac ou une blague.

MADEMOISELLE PQUCET 173

Souchard acceptait en se faisant tirer Toreille.

— Non, vrai, monsieur Sidoine, disait-il, ça n'est pas gentil de votre part; je ne veux pas vous refuser; mais là, la main sur la conscience, je n'aime pas à accepter ce que je ne puis pas rendre. '

— Tu n'as pas besoin de rendre, petit père, disait Caroline, puisque Sidoine ne fume pas.

— Il est sûr, répondait Souchard, qui ne demandait pas mieux que d'être convaincu, il est sûr que quand on ne fume pas, ce n'est pas comme si l'on fumait.

— Quel digne homme ! pensait le bossu; c'est la délicatesse en personne, et quelle naïveté!

Le naïf Souchard, comme l'appelait Sidoine, avait é(é longtemps tourmenté parle remords en voyant sa fille, si petite, si mignonne, travailler à sa place ; vingt fois il avait été sur le point de se remettre à la tâche. Malheureusement pour lui, la paresse et surtout les fâcheuses fréquentations, les mauvais vents enfin, dissipèrent les remords, qui ne reparurent plus à l'horizon de sa conscience.

L'ancien soldat alla même jusqu'à penser que le de^ voir d< s enfants était de travailler pour leurs parents,

174 HADBIfOISSLLB POUGGT

tant il est .vrai que les meilleures maximes du moinle peuvent servir d^exeuse à de mauvaises choses.

Sidoine, esprit clairvoyant et sensé, avait souvent blâmé à part la conduite de Souchard, qu'il avait fiai par trouver détestable.

Après avoir dit bien souvent que le père de Caroline « était un vilain homme, » il était arrivé à faire de lui presque un ami.

Cela se comprend.

O'abord, le bossu avait besoin de lui •. les moments les plus doux de sa vie étaient les soirées du dimanche.

Pendant que Souchard attirait les chalands au' jeu des couteaux, Sidoine et Caroline allaient se promener dans la campagne.

0 les doux instants ! les belles soirées ! pour un monde le pauvre peintre n'y eût pas renoncé.

Or, obligé de vivreen/bofiiM intelligeiice avec te père de sa petite amie, il avait inî par st persuader que la conduite de Souchard eavars sa ftlle élail fort naturelle.

Quand, poussé par ur inlérét quekoiique, on fait

MADSUOISSLLB POUCET 175

commerce d'amitié avec un homme de rien, on cherche à le réhabiliter afin de n'avoir pas à rougir de lui.

Un autre sentiment avait aussi rendu le bossu indulgent. L'affection extrême qu'il portait à Caroline^ et dont il ne comprenait pas lui-même toute l'étendue, rendait Souchard sacré à ses yeux; involontairement il le regardait avec amitié, quelquefois même avec attendrissement, et, sans sa timidité, il se serait jeté dans ses bras en lui disant :

— Que je vous remercie d'être son père ! Souchard, lui, ne se sentait porté ni en bien ni en

mal pour Sidoine. Avec la finesse qui caractéHse les gens vicieux, 11 avait compris l'amour du jeune homme pour sa fille, mais il ne s*en était pas inquiété autrement.

— La petite est jeune, avait-il pensé. D'ailleurs, avec ce bosco-là, il n'y a pas de danger; elle est bien trop futée, et, au moins, à voir un bossu 'dans le quar* tier, on rit, mais on ne jase pas; c'est toujours ça.

Un dimanche, les trois amis partirent pour la fêté de Saint-Ouen. Souchard, les mains dai;s les poches de sa blouse, marchait devant, en fumant sa pipe avec in-

souciance. Derrière lui venait Sidoine, portant l'éternelle planche, et la petite Caroline, chargée du transport des couteaux.

— Vous devez être fatigué? disait l'enfant.

— Moi?... Oh! du tout, au coutraire! r^ondaitle jeune homme.

— Hevreusement, nous arrivons... ce n'est pas trop tôt.

— Veux-tu que je porte les-couteaux?

— Mais du tout... c'est pour vous que je dis ça.

— Tu es trop bonne.

— Avez-vous été à Saint-Ouen déjà?

— • Jamais.

— C'est joli... vous allez voir, il y a une île...

— L'Ile de Saint-Ouen?

— Naturellement. Ça va être un plaisir de se promener; nous irons nous asseoir là-bas, voyez-vous? au haut de rile,'sur le bord de l'eau.

Comme Sidoine levait la tête pour apercevoir l'endroit désigné, il s'arrêta tout à coup et laissa tomber la planche.

— Ah l ah ! paresseux ! fit Souchard, vous en avez

assez? Eh bien! arrêtons-nous là; ici ou ailleurs, ça m'est' égal... Tous les endroits sont bons quand ça mord.

Et il se mita planter ses couteaux sur la planche en criant à tue-tête :

— Tenez, messieurs! qu'est-ce qui veut gagner un magnifique couteau à manche de corne et sa lame en acier, deux pièces magnifiques? Voyez, demandez !six anneaux pour un sou! ça n'est pas difficile.

— Ah! mon Dieu! s'écria Caroline en regardant Sidoine, ah! mon Dieu! qu'avez-vous donc?

Le bossu était là, les yeux fixes, la rougeur au front et immobile comme une statue.

— Rien ! rien ! répondit-il d'une voix entrecoupée.

Et il salua gauchement deux jeunes gens en compagnie de deux dames en toilettes tapageuses, qui riaient beaucoup.

Les deux hommes étaient MM. Claudius Aucamp et Adelphin ; les dames n^étaient personne.

— Quel animai! s'écria Adelphin, lorsqu'il eut fait quelques pas, quel animal stupide!... Avait-il besoin de nous saluer?

178 MADBIIOISELLB POUCET

-- En effet, répondit Claudius Aucamp, voilà une hour^ que je faisais semblant de ne pas le reconnaître.

— Moi aussi. Pauvre garçon ! il aura cru qu'on riait de lui.

— On m'avait dit qu'il était de pLf ents riches.

— On dit tant de choses.

— Pauvre garçon!

— Si vous avez quelque chose, Sidoine, dites-lemoi, je vous en supplie? faisait Caroline en joignant ses petites mains.

— Mais je n'ai rien, vraiment!... *Ah! par exemple, c'est moi qui n'ai rien, je t'assure

-Si.

— Mais non.

— Vous mentez»

— Moi? Ah! non. Souvent comme ça il arrive

qu'on a l'air d'avoir quelque chose, et on n'ii rie» du tout. Ça se voit tous les Joui^, pas vrai, noonsieur Souchard.

— Ça se voit sans se voir.

— Qui avez-vous salué ?

--' Doux camarades de Fatolier, messieurs Aucamp et AdeîphUi Dubois.

— Ah! fit Caroline en rougissant à son tour, je comprends...

Et elle mit ses deux petites mains dans les longues mains du bossu. •

— Moi, je ne comprends pas, fit Souchard en fronçant le sourcil; seulement Je sais que pour ce qui est de rougir des camarades, vaut mieux ne pas venir avec eux.

— Ah! pouvez-vous crçire?

— Je ne crois pas, je suis sûr, n'ayant mon rayon visuel dans ma giberne. Si donc vous rougissez de nous, monsieur Sidoine, faut pas vous gêner; allez retrouver vos camarades, vous leur direz comme ça: J'ai rencontré sur le chemin un vieux troupier et sa demoiselle;' ils étaient échignés. Alors je leur z'y ai donné un coup de main, mais je ne les connais pas plus d'Adam que d'autres personnes.

— Vous me connaissez mal, monsieur Souchard, répondit Sidoine; je ne rougis pas de ceux que j'aime. Ils sont trop peu nombreux pour cela. Je suis, en effet,

ennuyé de cette rencontre, parce que demain ces messieurs vont me questionner et que je n% sais pas mentir.

— Qu'avez-vous besoin de mentir?

— Hais ils me demanderont où je vous ai connu, et je ne puis leur répondre sans parler de Caroline.

— Diable! je vous demande pardon, je n'avais pa^ songé à ça, moi. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'arranger cette affaire.

. — J'y songerai, fit Caroline d'uii petit air décidé ; venez, Sidoine.

Souchard regarda les enfants s'éloigner.

— En voilà un qui se gâte, murmura-t-il en pensant à Sidoine; il lâche la planche et les autres ont pincé la bonne place; j'étais pas fâché de lui mettre un peu le marché à la main. Ça lui fera faire attention une autre fois.

Caroline et son fidèle ami allèrent s'asseoir sur l'herbe, près du rivage. Tous deux gardaient le silence en considérant les eaux vertes de la Seine rouler en flots mal élevés.

Le paysage n'était pour rien dans cette contempla-

tiori; les deux jeunes gens regardaient sans voir et se taisaient, parce qu'ils ne savaient Tun et l'autre comment aborder le sujet qui les inquiétait. 'La jeune fille se décida la première à rompre le silence.

— Ça a dû vous ennuyer tout de même? fit-elle en hochant la tête.

— Quoi ?

— Vos amis.

— Pourquoi?

— Oh! vous avez été humilié: papa a eu raison. *

— Non, je t'assure.

— Je comprends ien ça. Aussi pourquoi venez-vous avec nous?

— Parce qu'il n'y a qu'avec vous q^e je suis heureux.

—Alors vous allez payer votre bonheur en essuyant les plaisanteries de vos camarades.

— C'est vrai, fit piteu ement Sidoine.

— Ils vont vous demander depuis quand vous courez les foires?

— J'en ai bien peur,

— Si vous êtes marchand forain?

— Je le crains.

— Bah ! vous en serez quitté pour leur répondre que sur la route vous avez rencontré deux voisins, un vieillard et une enfant, bien fatigués tous les deux, et que — par charge — vous leur avez donné un coup de main. Voilà toute l'histoire.

— Tiens, fit Sidoine, c'est vrai ; voilà ce que je leur dirai. Je n'avais pas pensé à cela. Il faut avouer que tu as bien de l'esprit; tu trouves des choses si simples, qu'on est tout étonné de n'y avoir pas pensé.

Quand le bossu était content, il tutoyait la petite Souchard.

La soirée fut triste, malgré les efforts de Sidoine ; Caroline était songeuse.

Quand le moment de la retraite arriva et que Sidoine, selon son ordinaire, s'empara de la fameuse planche aux couteaux, elle lui dit d'un petit ton sec :

— Ne craignez-vous pas, mon. cher Sidoine, de retrouver vos am

— Non, non, balbutia le bossu ♦ d'ailleurs, ça m'est égal.

Lorsque la jeune flUe s'endormit bien avant dans la nuit, sa dernière pensée fut amère.

— Oh ! fit-elle, que sommes-nous donc pour que Sidoine, dont le dernier passant se moque, en soit arrivé à rougir de nous?

Le lendemain d'une fête, l'atelier est sombre-, chacun arrive en bâillant ou en allongeant les bras.

Sidoine, ce jour-là, tout au contraire de ses camarades et par une bonne politique, arriva de fort bonne heure. Il aimait mieux, dans le cas où on le questionnerait, avoir à répondre particulièrement à Claudius ou à Adelphin qu'aux deux réunis.

Si, par bonheur, ils arrivaient les premiers, le re^te de l'atelier ne serait pas initié à la rencontré.

Malheureusement les élèves arrivèrent tard ; i]s sortaient de la brasserie, où ils avaient un peu plus déjeuné que d'habitude pour réparer leurs forces, usées la veille.

Il était deux heures quand le flot déborda.

— C'est tout de même très-superbe, messieurs, s'écria Adelphin ; il n'y a rien qui tienne, tous les

jours nous sommes lu au travail sans manquer une seule fois.

— Manquer un jour ! fit Rivard, nous aimerions mieux mourir.

— Mourir positivement, dit Fulgence en bourrant sa pipe. r

— Le travail que vous ferez aujourd'hui sera propre, fit négligemment Claudius ; c'est moi, mes enfants, qui n'ai pas confiance dans les chefs-d'œuvre du lundi ! ^

— Aucamp est un grand penseur, messieurs ! s'écria Adelphin. Je propose d'ajouter à son nom celui de « de Cbâlons, » sous lequel il est généralement connu ; espérons que M. le gar^e des sceaux n'y verra aucun inconvénient.

— Aucamp de Châlons, dit Buck, très-réussi ; ça n'a jamais été fait, non, merci, n'est-ce pas, Claudius? Diable d'Adelphin, quel joli architecte!

— Adelphin pique son soleil, fit observer Rivard; ça prouve au moins qu'il est consciencieux.

— Plus conscienciieux que Sidoine, on ne peut dire mieux.

MADEMOISELLE POUCET , 18o

— Il est sûr qu'en voilà un qui,, pour la conscience, rendrait des points à un cheval du Cirque.

— Quand on parle du Cirque, il faut ajouter olympique; ça fait bien dans le paysage.

— Je trouve Sidoine complètement dépourvu de mérite au point de vue de la conscience et de Tassidûité! s'écria Buck. Il ne va nulle part, ne s'amuse jamais le dimanche ; il n'y a donc aucun effort pour lui à être exact le lundi.

— C'est vrai.

— Je m'amuse comme les autres, fit Sidoine en prenant les devants ; j'ai été hier à la fête de Saint- Ouen, et je ne suis rentré chez moi qu'à deux heures du matin.

— Tiens ! fit Claudius en regardant Adelphin, nous y étions aussi; nous ne vous avons pas vu.

. Le susceptible bossu comprit la charité de cette réponse; mais il préféra prendre le bœuf par les cornes.

— Moi, je vous ai très-bien aperçus... vous étiez avec des dames en chapeaux ronds.

— Boum ! hurla l'atelier.

— Tont le monde vous regardait à cause de leur mise excentrique.

— Boum!...

•— En effet, reprit Adelphin Dubois, blessé par la raillerie qui avait soulevé les rumeurs de l'atelier, en eifetje me souviens, il m'a semblé voir quelque chose qui vous ressemblait; mais comme ce quelque chose portait un jeu d'adresse sur son dos, Je ne pensais pas que ce fût vous.

— C'était moi-même, reprit avec effort Sidoine. J'avais rencontré des voisins à moi, un vieillard et une enfant, très-fatigués tous les deux, et j'avais, vous me blâmerez peui-ètré, offert mon aide à ces braves gens. Gela vous semblera extraordinaire, à vous qui êtes riche, monsieur Adelphin Dubois... L'idée d'assister les pauvres ne vient guère qu'aux pauvres.

— Bravo, Sidoine ! s'écria Buck.

— Très-bien! très-chic! dirent à leur tour Rivard et Fulgence.

— Pardon ! interrompit gravement Claudius, c'est ici comme chez les saint-simoniens de Ménilmontant, il faut que chacun soit jugé suivant ses œuvres. Adel*

MADEM0I3ELLH; P0UC6T , 187

phin est un bon garçon ; on lui fait une scie parce qu'il a de l'argent. Ça n'est pas sa faute, ce n'est certes pas lui qui Ta gagné ; aussi il le dépense trèsbien... Vous en savez tous quelque chose?

— C'est vrai !

— Donc Adelphin est un double idiot, mais<5*estun bon garçon.

— Excesshenient vrai ! crièrent le3 jeynes gens,

— Tandis que M. Sidoine, continua Clandius, n'est qu'un petit poseur. '

Le bossu ge leva menaçant.

— Pai'don ! je na'explique. On ne vous demandait rien, n'est-ce pas?* On poussait même la délicatesse jusqu'à faire semblant de ne vous avoir point vu. C'est Adelphin qui, hier soir, a eu cette bonne idée, et voilà que non-seulement vous venez attraper les toilettes de deux jeunes personnes de la plus grande distinction, mais vous venez encore reniei' vos amis. Ce n*est pai* bien, maître Sidoine.

— Maître Sidoine, ce n'est pas bien, répétèrent les jeunes gens.

- Pardon! j^ n'ai renié per§<)nne{ s'écria le bossu.

188 MADEMOISELLE 4'OUCET

Vous voulez en imposer... je ne renie pas mes amis, entendez-vous?

-— Pas de paroles oiseuses!... Ne venez-vous pas de nous parler de voisins itncontrés par hasard?

— Sans doute. ^

— Un vieillard, une enfant?

— Oui.

— Vous les avez aidés par aventure' parce qu'ils étaient las?

— Mais certainement.

— Eh bien-! c'est d'autant plus gentil de votre part, que depuis un an vous allez dans toutes les fêtes foraines avec l'enfant et le vieillard' en question, et que vous portez avec la même grâce la même planche à enfiler les couteaux.,. Voyez, messieurs, six anneaux pour un sou !

Sidoine était cramoisi ; il voulut parler, mais ses paroles restèrent dans son gosier.

Claudius reprit :

— Ah! ne croyez ni à un reproche ni à une raillerie de ma part. Si ce vieillard était votre père, si cette enfant était votre sœur, je me metti'ais à genoux devant '

VOUS pour vous demander voire amitié. Ce sont des amis seulement; votre action est encore pins belle, mais pourquoi en rougir?

— Je n'en rougis pas, balbutia Sidoine.

— Si, vous rougissez de vos amis, ce n'est ni d'un brave artiste, ni d'un cœur loyal. CefS gens-là vous aiment, sans cela vous ne vous seriez pas attaché à eux. L'Age de l'enfant et votre honnêteté éloignent tout mauvais soupçon. Vous avez donc tort, mille li)is tort de renier ceux qui vous aiment et que vous aimez... La véritable affection ne saurait consister à porter éternellement une planche à enfiler les couteaux.

— Je suis libre de mes actions, je pense? dit Sidoine, et je n'en' dois compte à personne.

— Cher ami, vous êtes dans une profonde erreur, répondit Claudius. Comme je ne veux pas être juge et partie, notre ami, M. Paul Buck, que voici, va se linre un véritable plaisir de'vous expliquer combien vous vous trompez étrangement.

— Je n'aime pas beaucoup le rôle que tu me donnes

là, mon chei Claudius, dit gravement Paul Bucl'.

i90 MADSlfOISSLLE POUCET

Faire de la morale à un digne garçon qui a en un moment d'erreur dont il se repent, cela est fort triste; c'est presque cruel.

— Quand il se repeni, oui, jSt Ciaudius en regardaint Sidoine, qui affectait un air dégagé. Mais lorsqu'au eoûtraire il parait satisfait, il est un devoir que ceux qui sont plus vieux que lui doivent savoir remplir.

-* En ce eas, la morale est inutile.

— Oui, mais le devoir est accompli.

— En vérité, messieurs, s*écria le bossu, vouspr^ nez trop grand souci de ma conscience; je suis content d'elle, que cela vous suffise ; elle ne relève que de moi.

André Rivard se leva.

— Devant l'attitude de Sidoine Bourdoîs, dit-il, je demande sur l'heure sa mise en jugemeiit.

—Et, bien qu'il soit le dernier venu à l'atelier, je prie le tribunal de le traiter comme le premier venu, dit Fulgence en bourrant une nouvelle pipe.

Les jeunes gens cbucbotèrent entre eux. Au bout

MADSMOISStLE i^OUGBT 191

d'un ififiiant, Pmi Ba£k, du ton d'un moue qui pose des conclusions, prononça ce qui mit :

^ Attefida qm lé timv Sidoine Bourdois, ici préfteot, fisi cwfidmn du mm(^ da mauvaise eaimraderie, tant envers un vieillard inconnu et une jeuae fille qui Test davantage, qu'envers ses eompagaons de Iravail ; après m avoir dëlibéré, ia Chambre des misas en accusation ordonna que ledit Sidoine Bourdois sera, sans nul délai, traduit devant un tribunal cdaimis à cet effet, et qu'il sera jugé suivant les us et coutumes de Tatelier. Le dit, composé de M. Adelphin Dubois, président.

De MM. André Rivard et Fulgence Lagluvée, juges.

Le siège du ministère public sera occupé par M.Giaudius Aucamp.

Maître Paul Buck, nommé d'office, est ehargé die la défense du prévenu.

Pendant les dernières ]»âfoles de Buck, ie tribunal s'était organisé avec la rapidité que mettent les artiste ^ toutes les fois qu'ils accomplissent une action qui doit '^s éloigner du travail <

— Accusé, levez-vous ! s'écria le président Adelphin. Sidoine ne bougea pas.

— L'empressement que vous mettez à obéir aux ordres du tribunal ne peut que vous gagner sa bienveillance. *

— Monsieur! s'écria Sidoine, je n'ai à obéir aux ordres de pei'sonne, et comme il ne me plaît pas d'être la victime de vos mystifications, je m'en vais.

11 se fit un profond silence. Les visages étaient ironiques. Sidoine s'élança vefô la porte ; elle était fermée.

Un inniicnse éclat de rire accueillit cette tentative de fuite.

— Voyons, s'écria Sidoine, assez de plaisanteries ainsi !

— Ah î monsieur, fit Claudius, nous ne plaisantons pas du tout,

— Vous ci'oyez que je vais me soumettre à vos caprices! hurla le bossu, dont les yeux s'injectèrent de sang. Vous vous trompez ; je suis faible, vous vous dites comme ça : II est faible, nous en ferons ce que nous voudrons, ci vous riez. Ali! mais vous vous (ram-

pcz, VOUS VOUS trompez tout à fait, et, dussc-je me faire tuer, je sortirai d*ici !

S'emparant d'une barre de fer qui servait Thiver à attiser le feu du poêle, S doine frappa sur la porte à coups redoublés.

Mais la porte était solide, et le tribunal gardait te calme plein de majesté qui est le plus bel apanage de la justice.

Au bruit que faisait le bossu, M. Ygonnard, qui était dans Tatelier des demoiselles, s'empressa (Paccourir. Il apparut au haut de Tescalicr de comuiunioation et dit, sans manifester trop d'étoniiement :

— Eh bien! messieurs, qu'est-ce qu'il y a?

Sidoine s'élança, franchit d'un bond cinq ou six marches, et s'écria d'une voix entrecoupée par la colère :

— (iC qu'il y a, monsieur? Il y a que ces messieurs me font des violences; il y a qu'ils me martyrisent mo- Paiement et qu'ils poussent la cruauté jusqu'à vouloir m'empêcher de sortir pour que j'endure leurs lâchetés; il y a que je suis ici chez vous; il y a que je vous paye

494 UADIMOISELLfi POUCET

et que je veux ni'ea aller. Voilà ce qu'il y a ; faites ouvrir cette porte.

-- Allons! allons! messieuns, ouvrez, je vous prie; vous avez tort, mille fois tort de tracasser ce jeune homme; vous lui ferez quitter l'atelier. ^ ce n'est pas généreux dç votre part.

— Pardon ! dit Claudius^ le sieur Sidoine oublie de vous dire qu'il est en accusation.

Ygonnard fit un mouvement de surprise.

— S'il en est ainsi, reprit-il- sérieusement en s'adressant au bossl], mon autorité disparaît devant les usages que j*ai sanctionnés : vous appartenez à ces messieurs . jusqu'à cinq heures; après, vous serez libre, libre de partir et de ne plus revenir.

Il s^éloigna lentement et disparut derrière la gâterie de bois découpé de l'escalier.

— Puisqu'il en est ainsi, dit Sidoine en rugissant, aUez, vous avez une heure devant voifê ; c'est plus qu'H n*m fml pom hm du mai.

^ Pr^v^u, At le pi^skleni AAipimf^^s &m, vas nom et préj^oms ?

— Mou ûom, que voms feigt^ d'igttoi-er, vous le

MADEMOISBLLC POUCET 195

saurez un ;our; car j'aurai plus de lalent que vous, eî je vous rendrai au centupid Ut m&l iiuc vom me

''ùUes. ' . .

— Le tribunal, continua le présideat, vous sait gré de voire modér^^i^; il vous en lie&dra compte, n'en doutez pas.

— Je me moque de ce que vous pouvez faire et dire, entendez-vous?

— Quel est votre âge?

— J*ai rage où Ton ressent les injures et où Ton sait les venger.

— Fort bien... Que faisiez- vous dans la nuit d'hier k la fête de Saint-Ouen, en compagnie d'un bateleur et de sa demoiselle?

— Vous m'emuyez,

— Très-bien... Pourquoi avoir dit qae vous ne ecmnaissiez pas ces gens, puisque Tacc . aljon établit q&t vous vivez daas leur intiaiiié ?

Sidoine ne répondît pas; il cnotsa «es longues et. frêles jaîBÎ)es sur les barreaux 4e «on tabou: et et sa mit à sif«floter.

 trois ou quatre questions que lui posa Adelphin, il ne répondit pas davantage.

Après avoir pris du regard conseil du triblinal, le président ajouta :

— La parole est au ministère public.

— Messieurs, dit Claudius en se levant, l'affaire qui nous occupe est si grave, que j'hésiterais à parler si une promesse sacrée ne nous liait depuis longtemps.

Je n'ai, certes, pas besoin de vous rappeler les raisons qui nous firent fonder l'association des justiciers. Ces motifs, vous les connaissez mieux que moi ; mais il e>t bon que Taccusé les appienne à son tour, pour ne pas soupçonner notre justice.

— Je ne veux rien savoir, criait Sidoine, je ne veux rien connaître; vous abusez de votre force; vous vous mettez cinq contre un, voilà ce que je sais. Eh bien, c'est lâche, m'entendez-vous?

Cliiudius eoiilinua, comme si personne n*eût parlé : — - 11 y a quelque dix ans, de jeunes artistes, aujourd'hui nos maîtres, épouvantés de la répulsion que les bourgeois avaient pour nous, résolurent de mettre fin à un état de cho.se qui n'était pas sans inconvénients.

11 est pénible de Tavouer. Les bourgeois étaient dans leur droit; le tort était de notre côté. Nos excentricités de costume, de langage et de conduite leur donnaient cent fois raison. Cependant, comme il était impossible \

de dire à cinq ou six mille gaillards, dont les plus vieux avaient vingt-cinq ans : « Vous allez sur l'heure mettre un cadenas à votre gaieté, une serrure de sûreté à votre jeunesse, puis vous fourrerez dans votre malle vos habitudes et TOtre esprit ; » tout cela pour plaire à des boutiquiers parisiens, on dut chercher ailleurs un moyen de conciliation. On le trouva, mais dans Tordre moral seulement. Une commission fut nommée et décida que pour avoir désormais le droit à rexcentricité, il fallait posséder deux choses :, ,

Le talent et Thonnêteté.

Il faut le dire, messieurs, cette décision était admirable. On est véritablement fort lorsqu'on peut dire à un botirgeois stupide :

— Si vous êtes honnête, je suis votre égal et j'ai sur vous l'avantage du talent.

D'ailleurs, messieurs, le talent n'est-il pas le précur-

seur du génie, et rhomme de génie n'a^Ul pas le droit de tout faire, même le mal ?

— Si, si?

— Sbakspeare est un piliei' de brasserie» Richelieu est un assassin» Comeille m va<-nu-pieds : qui leur en veut?

-* Personne.

^ Eh bien ! messieurs, je vous le demande, Sidoine Bourdois a*t*ildu génie?

— Pas l'ombre.

-^ X-tAl du talent?

— Il ne sait pas ce que c*-est.

*- Bien. Je m'attendais à vos réponses. Maintenant, je vais avoir rhonneur de vous^ prouver que ce jeune barbouilleur, dont nous avions fait notre confrère, n'e.^t pas un honnête garçon.

— Pour ça, je vous en défie, s'éria Sidoine; vous êtes des calomniateurs, je suis plus honnête que vous tous.

— Si vous entendez, monsieur, reprit Claùdius toujours avec calme, que vous n'avez jamais assassiné ni voté, que vous n'avez rien incendié, que vous ne faites

point de la fausse monnaie, que vous n'enipinintez pas les foulards des'gens qui passent, et autres gentillesses appréciées de différentes façons par messieurs les magistrats, si vous entendez cela, monsieur, vous avez raison, vous êtes un honnête homme, dans la stupide acception du mot. Mais si vous voulez me le permettre, je vous dirai qu'il est une honnêteté plu$ grande que celle dont vous parlez^, c'est l'honnêteté du cœur; elle s'appelle la délicatesse. Comme l'autre, elle a ses lois, et c'est à ces lois que vous avez manqué. Sidoine haussa les épaules.

— Je vais, continua Claudius, passer aux faits reprochés à l'accusé.

— C'est inutile ; ils sont connus, trop connus, dit Rivard. ' *

— C'est vrai, crièrent les autres,

~ La parole est à maître Paul Buck, dit le président Adelphin. Maitre Buck, le ministêm public a été doux et convenable^ je vous engage à rester dans les piesures voulues par la bienséance, ûue le désir de rendre votre client blanc comme neige ne vous entraîne pas au delà du respect que vous devez au tribunal.

— Messieure, s'écria Buck en relevant ses manclies avec le geste familier aux avocats, messieurs, l'énormité des faits commis par Taccusé ne me laisse qu'une porte de sortie. Comme je ne veux tromper ni surprendre personne par mon éloquence, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vais plaider la folie ou tout au moins la monomanie. Ceux qui voudraient fumer une pipe peuvent le faire sans craindre de nuire au droit sacré de la défense ; l'odeur du tabac ne m'inconimode pas.

— La cause est entendue, dit majestueusemenf le président.

— Elle a plus de chance que moi, répondit sèchement l'avocat.

Adelphin et ses 'assesseurs chuchotèrent un instant. Enfin le président prononça d'une voix peu émue le jugement suivant :

— Attendu qu'il est patent que le sieur Sidoine Bourdois, se disant artiste peintre^ a été vu, dans la nuit du dimanche 7 juillet, en compagnie d'un vieillard et d'une jeune fille à la fête de Saint-Ouen;

Attendu que l'accusé a rougi jusqu'aux oreilles et

MADEMOISELLE POUCET «Of

s'est trouvé honteux d'être rencontré en si pauvre compagnie, ce qui est la preuve d'une vanité bête; - Attendu que, questionné le lendemain, il a déclaré avoir rencontré fortuitement cette jeune fille et ce vieillard et ne pas les connaître;

Attendu qu'il résulte des faits de l'accusation que ledit Sidoine, se disant artiste peintre^ vit dans une grande intimité avec les deux personnes en question, qu'il a reniées sans aucun motif puisque le coq ne chantait pas;

Attendu que par ces mensonges réitérés il a doublement manqué aux devoirs de l'amitié, tant envers le vieillard et son enfant qu'envers ses camarades d'atelier;

Par ces motifs : •

Condamne le sieur Sidoine à ne plus se dire artiste peintre, à avoir à tout jamais son nom rayé du grand livre de la Renommée, où tout artiste doit se faire un devoir de l'effacer avec acharnement;

Ordonne que tous les ateliers seront clos pour ce monsieur vaniteux et ingrat;

Dit que tout artiste peintre rencontrant Sidoine

même avec le ministre d'Ëtat, si le hasard permettait que Son Excellence se promenât avec le cou pable^ tout artiste devra lui dire ces mots ignomioleux :

— Tu peux te fouiller, tu n'as pas de cœur ! Ordonne en outre qu'à partir de ce jour, le sieur

Sidoine ne fait plus partie de l'atelier. Des plantes odoriférantes seront brûlées jour et nuit pour purifier l'air, son tabouret sera rasé et qu'on sèmera du chanvre sur ses décombres.

Et, se tournant vers Sidoine, Adelphin lui dit:

-^ La loi vous accorde trois minutes pour vous donner de Talr.

Sombre et pâle, Sidoine s'était iJvé et s'avançait vers la porte.

— Je pars, dit-il; je n'emporte d'ici que mon mépris-, j'ai la conscience de valoir mieux que vous.

— Ainsi soit-il ! répondit Paul Buck.

La porte s'était refermée sur le bossu. Les jeunes gens tâchèfent de rire.

-^ Bon débarras !. fit Rivard,

— Il m'âgaçalt, cet âgneau-lâ, avec sa bosse, reprit Fulgenee. .

— C^est ennuyeux d'avoir du matin au soir devant soi une vilaine figure, fit observer Buck.

— On n*a pas besoin de raisons pour se débarrasser d'un ingrat, dit Claudius Aucainp«

*- Avez-vous remarqué, demanda Adelphin, que du commencement à la fin il avait l'air très-convaincu de

son innocence.

— C'est de l'aplomb.

— C'est de l'impudence.

— Ma fol, je n'en sais rien.

— Bon, voilà le président qui a des remords.

— Poule mouillée !

— Bâton flottant!

— Cire molle!

— Tout ce que vous voudrez, fit Adelphin, mais plus je nie rappelle la douleur et la fierté de ce garçon, plus j'ai peur d'avoir commis une mauvaise action.

-* Allons donc ! .

— A ce point que, s'il était encore là, je lui tendrais la main.

Un sanglot parti du haut de l'escalier attira l'attention des jeunes gens.

Claudius enjamba les marches avec rapidité.

Il regardait sans rien apercevoir, lorsqu'il eut l'idée de soulever une tapisserie sous laquelle était blotti quelque chose;

Un petit être humain était là, accroupie et pleurant; ses cheveux noirs et frisés cachaient sa figure et se perdaient sur une robe d'indienne^brune.

Claudius enleva cette petite masse sombre, et la montrant à ses amis du haut de l'escalier, il s'écria :

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela peut bien être. Cela, c'était mademoiselle Caroline Souchard. L'enfant était venue toucher le mois de son père,

c'est-à-dire le sien.

M. Ygonnard allait la payer, lorsque le bruit que faisait Sidoine pour ouvrir la porte avait attiré son attention. Le digne maître avait été s'enquérir du tumulte et, suffisamment édifié, il était revenu dans

Fatelier des demoiselles où il avait oublié l'enfant. Caroline avait attendu patiemment, examinant avec curiosité les jeunes filles en train de dessiner.

Et pendant que maître Ygonnard expliquait à une jeune institutrice en herbe que les fleurs doivent être fort dessinées, afin de bien apparaître sans confusion, Caroline avait entendu la voix menaçante de son ami Sidoine.

Elle prêta Toreille avec attention; un pressentiment secret lui disait qu'elle n'était point étrangère à ce qui se pasAit dans l'atelier voisin.

Elle écoutait sans rien démêler; mais quand les mots « jeu d'adresse, — vieillard et jeune fille, — planche à couteau, — fête de Saint-Ouen, » — parvinrent jusqu'à elle, son doute se changea eh certitude.

Il était question d'elle, de son père ; Sidoine criait, qu'est-ce que cela voulait dire?

La fille du soldat, oubliant pourquoi elle était venue, se glissa sournoisement vers l'escalier, gravit les marches, en faisant semblant d'examiner avec attention les tableaux représentant des Transtévérins qu'elle voyait chaque jour.

206 MADEUOISELLB POUCET

Peu après, elle arriva sur la plate-forme qui reliait entre eux les deux ateliers.

Là, un certain danger était à craindre. Il fallait à tout prix n'être point aperçue., Caroline se pelotonna comme un chat et alla' s'accroupir derrière une tapisserie qui représentait — les élèves d'Arthur s'en souviennent bien — la Vinte de Télémaque chez Idomenée.

Blottie dans sa cachette, la petite amie du bossu avait peu entendu, mais elfe avait tout compris.

Mille pensées agitaient son jeune cerveau, et elle se promettait de donner le lendemain des conseils serieux à son ami.

Elle s'apprêtait à repartir, lorsque la voix de stentor d'Adelphin lui apporta mo>t par mot la sentence qui frappait son ami.

Ne se rendant pas compte de la plaisanterie un peu bien outrée des artistes, elle envisagea la situation de Sidoine comme la plus pitoyable du monde. Elle le vit à jamais banni, perdu, déshonoré, et tout cela il cause d'elle.

Elle pleura amèrement.

Ses larmes étaient silencleusics, son pauvre petit

cœur grossissait, elle respirait à peine.

Mais lorsqu'elle entendit le départ de son ami, et qu'elle-pensa qu'elle ne le verrait plus chaque matin; que c'était à cause d'elle et pour ne pas divulguer son secret qu'il était ignominieusement chassé, elle ne sut plus retenir sa douleur et éclata en sanglots.

Claudius Aucamp était monté à ce moment, avait pris Tenfant à bout de bras et l'avait délicatement posée sur une table carrée en chêne sculpté. Il avait délicatement écarté ses cheveux, et un étonnement plein d'admiration avait accueilli l'appaiition de mademoiselle Souchard.

— Quelle ravissante petite créature ! s'était écrié Claudius, qui considérait déjà l'enfant comme un trésor découvert par lui,

— Ne dirait-on point Mignon regrettant sa.paifieî fit Adelphin.

— Avec cette différence qu'elle est plus jolie!... Mais il y a quelque chose, dit Paul Buck.

—C'est la jeunesse de la Jocond^! s'écria Fuigence.

— En effet, interrompit André Rivard-, cependant elle est plus distinguée.

Ces exclamations n'avaient rien d'exagéré.

Caroline allait avoir quinze ans; sa beauté était aimable et étrange.

Au premier abord elle devait frapper des artistes ; on comprenait que plus tard elle frapperait le vulgaire.

Ses cheveux noirs brillaient comme si des diamants eussent été cachés sous leurs ondulations. Ëpais et courts, partagés au milieu de la tête et retroussés sur les côtés avec la main, ils eussent rappelé la coiffure de l'archange Michel, si quelques mèches indociles n'avaient serpenté sur le front. Ses yeux, d'un noir écla-^tant et profond, étaient ombragés par de longs cils bruns, voile mystérieux et pudique .qui <;achait les étincelles d'esprit qui devaient devenir des feux brûlants d'amour. Les sourcils, quoique épais, étaient admirablement dessinés. Le nez, droit, se relevait sous l'impulsion de deux narines roses, qui se dilataient suivant toutes les impressions du cœur ou de la tête ; la bouche était petite, les délits mal rangées, mai& d'une

éclatante blancheur et avaient l'air de petiies noiseltc? oubliées par un enfant sur les pétales d'un œillet rouge Le menton était fin, et l'ovale du visage délicieusement modelé. La peau était brune, mais transparente; on devinait un sang ardent et pur à travers les petites veines bleues qui, venant des tempes, se perdaient dans le velouté des joues.

Caroline Souchard était petite, mais parfaitement faite; ses bras ronds et forts, sa poitrine sèche et bombée, sa main mignonne et délicate, son pied fluet et délicat.

11 avait fallu dix secondes aux jeunes leiiitres pour découvrir et apprécier de si suaves beautés. Ils se regardèrent sans dire un mot ; mais leur silence équivalait à une série d'admirations.

Cllaudius reprit le premier la parole et dit à la jeune fille :

—- Ma chcre enfant, que faisiez- vous ainsi cachée? Etes-vous une élève d'Arthur, et ce vilain homme vous aurait-il grondée?

Caroline ne répondait point; elle n'avait nuinô pa?

210 MADBMOISBLLB POUCET

Tair d'entendre; elle promenait son regard étonné sor les jeunes gens.

— Tu lui parles trop fort, à cette pauvre gazelle effarouchée, dit Adelphin ; tu vas voir qu'elle va me ré* pondre à moi... Cher petit ange, dites-nous qui vous fait tant pleurer?

Caroline ne répondait pas.

— C'est un ange du ciel !... quand le ciel est noir, s'écria Paul Buck ; si vous voulez m obtenir un mot, parlez-lui en grinçant des daits.

Un muriiiure de reproche accueillit cette sortie; mais Paul ne s'en effraya pas.

— Oh! continua-t-il, je ne suis pas sentimental, moi, parce que je connais les fenmies.

— Ce n'est pas une femme, c'est une enfant.

— Une petite fille qui a ces yeux-là, c'est un démon en apprenlissr.ge... Voyons! petite, dit Buck en fronçant le sourcil, tu ne veux donc pas nous répondre?

— Non! fit sèchement Caroline.

— Là, voyez-vous... Et pourquoi, s'il te plaît?

— Parce que vous êtes des méchants.

— Nous?

MADSMOISELLE POUCET SU

— Vous.

— Vraiment!... Méchants, soit; mais au moins disnous pourquoi ?

— Parce que, fit Caroline en ouvrant ses grands yeux, parce que vous avez ehaissé mon ami.

— Quel ami?

— Sidoine.

— Ab! ah! voilà >e mystère découvM! s'écria en riant Paul Buck. Regardez-la donc bien, Adeiphîn, et toi, Claudius, je parie que c'est la fille aux couteaux.

— Oui, dit Caroline, je suis la fille aux couteaux, comme vous dites.

—En effet, fit Adelpbin, maintenant je la reconnais.

— C'est cela.

— Mais, dit à son tour Claudius, comment êtes-vous ici et pourquoi pleurez-vous ?

— Je vous ai dit pourquoi Je pleurais. C'est parce que vous avez fait un vilain aifrout à mon pauvre Sidoine, et. je suis ici parce que je venais toucher le mois de mon père, qui est le brosseur de M. Ygonnard.

-- Quoi! s'écria Paul Buck, tu serais la fille de Sou* diard, l'ancien guerrier?

— Oui.

— Du brave Souchard qu'Hermann avait recueilli par une nuit d*orage?

— Oui.

— Tu serais ce bébé que le brave homme colportait dans une tunique de garde national ? «

— Oui.

— Mais c*est vrai ! je te reconnais maintenant, mais très-bien.

— Moi aussi; vous êtes monsieur Paul Buck, un peintre qui faisiez boire papa toute la journée et qui le chassiez le soir en l'appelant ivrogne.

— C'est bien cela: tu as de la mémoire.

— Je me souviens du mal et du bien : vous avez de bon pour papa; il vous aime beaucoup.

— Ah! Eh bien, tant mieux; alors, chère pelite, si nous sommes des amis, tu vas me dire pourquoi lo dé])artde Sidoine te .cause tant de chagrin.

— Parce que j'en suis cause; c'est ma faute.

— Comment cela*"

Caroline baissa les yeux et ne répondit pas.

— Voyou;;, voyons, repril Paul, rassure-loi, et pour

te calmer^ laisse-moi te dire que ton méchant bossu^ que tu as Tair de tant aimer, t'a reniée et a prétendu ne connaître ni toi ni ton père; il a rougi devous, parce que vous êtes pauvres; il est puni, c'est bien fait.

— Non, c'est mal fait, répondit Caroline : c'est pour me faire plaisir, pour ne pas nous faire perdre notre pain, que M. Sidoine nous a reniés, comme vous dites. D'ailleurs, si nous voulons être reniés, nous, ça nous regarde, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Tenez, ajouta Caroline en fixant son regard profond sur Adelphin, dont la figure ouverte lui revenait beaucoup, tenez, j'aime mieux tout vous dire que de laisser mépriser celui qui m'appelle sa sœur.

— Oh! oh! s'écria Buck, ça tourne au drame; on voit que l'enfant est l'élève du bossu : elle parle comme on crie à l'Ambigu.

— Tais-toi donc, fit Adelphin en frappant du pied, tu es fatigant. Voyons, ajouta-t-il d'un ton doux en s'adressant à la petite Souchard^ parlez, mia, chère enfant, nous vous écoutons. Si nous avons été injustes

214 MADBHOISBLLE POUGBT

envers votre ami nous réparerons notre injustice surle^bamp.

— Lesurques, après soixante*dix ans, attend encore une pareille faveur, murmura Buck.

Caroline raconta la maladie de son père, sa rencontre avec Sidoine, la bonté du jeune bomme qui avait gai'dé son secret, qui lui avait enseipé le dessin, qui était devenu l'ami et presque le serviteur de son père.

Le récit de la jeune fille fut touchant dans sa simplicité; à mesure qu'elle avançait, les cinq artistes éprouvaientle malaise qui accompagne une mauvaise action.

— Maintenant, dit Caroline en terminant son récit, M. Ygonnai*d va me renvoyer. Je n^oserai jamais revoir Sidoine, qui a eu tant de chagrin à cause de moi, et que dira mon père, si j'ose revenir sans argent à la maison? Ah! j'étais trop heureuse, ça ne pouvait pas durer; il faudra que j'aille travailler dans une fabrique ; j'aime mieux momûr^ non que je sois paresseuse, au moins; mais je neveux pas être ouvrière, pas par fierté, bien sûr : iln'y a pas de quoi être fiëre quand

on est une pauvi^e .fille comme moi. Mais je sens que je ne pourrai jamais, jamais : ça ne me dit pas.

— Mon enfant^ reprit Adelphin, nous sommes les auteurs du mal, nous réparerons le mal. Arthur vous gardera, et votre père ne saura rien de toute cette sotte histoire..

— Vous êtes bon, vous, monsieur; je m'en étais bien doutée en vous regardant. Je vous remercie bien ; mais que ferais-je ici sans Sidoine ?

— Vous serez notre petite sœur; au lieu d'un ami,

vous en aurez cinq.

— Vous êtes bien honnête, dit Caroline,. mais ce n'est pasJa même chose. Vous autres, vous êtes riches et heureux, qu'avèz-vous besoin que je vous aime?

— Nous ne demandons pas à être aimés, nous, dit Clâudius; nous ne vous demandons que de vous laisser aimer.

— Ma foi non, dit Caroline, ça ferait trop de peine à mon frère Sidoine».

— Il est donc jaloux? demanda Buck en ricanant. — Jaloux? je ne sais pas ce que c'est que cela; mais

ce que je sais bien, c'est que voilà deux ans que Si-

doineest mon ami; je suis sûre que, s'il savait que d'autres que lui font ce qu'il faisait pour moi, il aurait bien du chagrin.

— Brave petit cœur ! s'écria Fulgence.

— Bonne petite nature, dit André.

— Bah ! fit Buck attendri malgré lui, Sidoine reviendra.

— Jamais.

— Alors il ne t'aime pas.

— Oh si ! mais vous l'avez humilié, méprisé : il re vous pardonnera pas ça et ne reviendra jamais.

— Si on lui écrivait ?

— Il ne répondrait pas.

— Si on l'envoyait chercher?

— Il ne viendrait pas.

— C'est donc un roi, un duc, un empereur?

— Non, c'est un pauvre bossu.

— Voyons, fit Adelphin, si j'allais le chercher moimême ?

— Il ne vous ouvrirait pas la porte.

— Bah ! je Jui demanderai pardon à travers le trou de la serrure.

— Ah ! s*écria Caroline en sautant au cou d'Adelphin, si vous faisiez cela ! ah ! tenez, j^ vous aimerais bien.

Et, toute honteuse de son action, elle baissa les yeux en rougissant.

Adelphin prit la jeune fille par la main et lui dit :

— Je ferai ce que j'ai dit, je vous le promets ; mais il faut que vous me suiviez chez Arthur ; avant d'aller demander notre pardon à votre ami, il faut que j'obtienne le vôtre près du maître.

Le neveu du riche entrepreneur avait une grande influence sur Ygonnard, qui, comme tous les gens qui ont beaucoup travaillé pour amasser peu, respectait beaucoup la fortune.

n raconta au peintre le subterfuge de Souchaf d ; Arthur, d'abord fort irrité, ne tarda pas à s'apaiser.

— Comment, petite, dit-il, tu as fait cela?

— Oui, monsieur, répondit Caroline en baissant les yeux.

— Mais c'est fort beau cela, suis-tu bien ; c'est un

glorieux mensonge qui vaut mieux qu'une mauvaise vérité.

— N'est-ce pas, s'écria Adelphin, n'est-ce pas que c*esl admirable et touchant? Oh ! cher maître, que je savais bien que vous seriez attendri par tant de courage et de jeunesse !

— Je le suis, Adelphin, mon ami, je le suis positivement... Attendri, c'est bien le mot; on le serait à moins. Quand je pense que c'est ce diable de Souchard qui a une filte comme celle-ci. En vérité, il n'y a qu'un ivrogne pour avoir de ces chanccs-là.

— Ah ! monsieur» papa est bien malade, allez !

— Il guérira, mon enfant, ne t'inquiète pas. Va, ma fille, et remercie M. Dubois ; c'est à sa recommandation que j'oublie les peccadilles de monsieur ton père et que je te garde. Je n'aurais pas été fâché de lui donner une leçon à ce braillard-*]à.». Allons, bon, Voilà que tu pleures à présent... Eh bien! non, non, ton père n'est pas un ivrogne, ni un braillard, ni autre chose, es-tu contente ?

Caroline sourit au tnilieu de ses larmes, et, se tour* hant vers Adelphin, elle lui dit :

— Monsieur, je... /

— Bon ! interrompit Adelphin, n'-allez-vous pas me remercier pour si peu de chose ?

— Non, fit Caroline embarrassée, je voudrais voug demander quelque chose.

— Avec plaisir, ma chère enfant, parlez.

— Eh bien ! répondit mademoiselle Souchard en rougissant comme une cerisC; si vous vouliez, je... je laverais votre palette.

Ygonnard partit d'jm immense éclat de rire.

Adelphin, profondément touché par ce naïf élan de reconnaissance, prit les deux mains de la jeune fille.

«*- Vous êtes une brava et vaillante petite créature, dit-il, j'accepte de grand cœur.

— Alors, reprit Caroline en souriant, il faudra tra* vaiUer beaneoup, pour me donner de Touvrage.

-— Tiens ! tiens ! fit Ygonnard, la petite n'est pas sotte.

— Allons chercher Sidoine ! s'écria Adelphin ; passez la première.

Caroline s'élança joyeuse vers l'escalier. Ygonnard l'arrêta.

— Hé ! petite, dit-il, attends donc une minute, je fais une réflexion.

— Ça vaut la peine d'attendre, fit Adelphin, ça n'arrive pas tous les jours.

— C'est bon, mauvais plaisant.

— Voyons la réflexion.

— Je pense que je donnais soixante francs par mois à Souchard pour faire les deux ateliers, qui, à vrai dire, ne font qu'un, puisqu'ils communiquent par un escalier qui monte ici et descend de l'autre côté, ou, si vous aimez mieux, qui monte dans l'autre atelier et qui descend ici.

— Il faut bien qu'il monte et qu'il descende, puisque la porte de communication est dans la galerie supérieure des deux ateliers... Ensuite^?

— Je veux bien ; moi, je ne suis pas architecte, dit Ygonnard d'un air pinpé.

— Il ne faut -pas avoir de regrets pour ça, reprit Adelphin ; mais que disiez-vous ?

— Je ne disais rien ; seulement, je pensais que pour

une petite fille soixante francs par mois c'est beaucojip d*argent.

— Pardon !... Faît-elle bien son ouvrage?

— Très-bien.

— Sans ce qui vient d'arriver, vous ne vous seriez jamais aperçu de la substitution ?

— " Je ne dis pas.

— Alors pourquoi voudriez -vous profiter d'un malheur ?

— Pardon à mon tour. Je vous ferai remarquer, Adelphin, que vous me dites là une vilaine chose.

— C'est qu'en vérité votre réflexion me semble tellement bizarre...

— Chacun entend ses . affaires à sa manière, mon cher Dubois.

— Alors c'est une affaire. . . Ah ! très-bien !

— - Je raisonne. Un homme ou un enfant ce n'est pas la même chose.

— Quand l'enfant travaille mieux que l'homme surtout.

—Il est certain que si j'avais voulu prendre une pe-

S92 MADBMOISELLB POUCET

tite bonne, j'en aurais en pour vingt-cinq francs à choisir.

— Une bonne, il faut la nourrir.

• — Oh ! ça mange si peu !... Pour vous montrer que je ne veux pas profiter d'un malheur , je donnerai trente francs à la petite, si cela lui convient.

— Ça me convient, monsieur, dit Caroline, qui souffrait beaucoup de cette discussion

— Voyez ! elle est plus raisonnable que vous* Adelphin était furieux ; mais il n'osait faire paraître

sa colère, de peur de nuire à la jeune fille.

— Soit, monsieur, dit-il assez sèchement, vous avez raison : les affaires sont des affaires, et les vAU^s ne me regardent pas.

Et, prenant Tenfant par la mam, ils montèrent ensemble l'escalier et disparurent derrière les tapisséries.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un immense cri, parti de l'atelier des jeunes gens, vint faire tressaillir le professeur.

— Arthur est un pingre ! Arthur est un pingre !

— Bon I fit Ygonnard, les voilà partis^ Je suis un

pingre! un pingre! C'est bientôt dit. Après tout, qu'est-ce que cela me fait? J'économise près de quatre cents francs par an ; quatre cents francs, ça fait toujours vingt francs de rente.

Adelphin, au grand désespoir de Caroline, s'était empressé de raconter à ses camarades l'économie sordide de leur professeur. Le récit n'était pas terminé, que le formidable cri : « Arthur est un pingre ! » avait fendu les airs.

André Rivard avait fait la charge d'Ygonnard sur le mur et avait, en Iqttres immenses, écrit en légende : Arthur est un pingre !

'— Messieurs ! s'écria Fulgence Lagluvée, je propose de condamner Arthur à un mois de scie.

— C'est ça ! crièrent les autres, un mois de scie au sieur Arthur.

-— Vous êtes des idiots ! fit Claudius en arrêtant les cris d'un geste impératif ; vous êtes stupides ! Ne comprenez-vous pas que si vous tracassez Arthur, il prendra celte enfant en grippe et la renverra.

— 11 y a du vrai dans ce que dit Claudius, fit Paul.

— Je propose quelque chose de bien simple, reprit

Âucamp : dans sa reconnaissance, la petite a offert à Adelphin de nettoyer sa palette ; que par devoir elle pettoie les nôtres, et chacun de nous la payera; de cette façon, elle ne perdra rien.

— Au contraire, elle y gagnera.

— Messieurs, fit Caroline, qui éprouvait une grande humiliation; messieurs, je vous en supplie, ne faites pas attention à moi, je vous assure que j'ai bien du chagrih de mettre ainsi tout sens dessus dessous, et que je n'ai besoin de rien. Vous êtes très-bons; je vous remercie bien comme si j'acceptais.

— Ma petite fille, dit Claudius avec douceur et autorité, à partir d'aujourd'hui vous êtes l'enfant de l'atelier,* vous n'avez plus le droit de rien refuser.

— L'enfant de l'atelier ? demanda Caroline, qu'est-ce que cela veut dire ?

-^ Cela veut dire, chère enfant, que nous vous adoptons, répondit Adelphin.

— A l'unanimité ! crièrent les penitres.

— Oui, reprit Claudius, l'atelier est une famille; nous sommes six frères ici, en comptant Sidoine, qui reviendra ; vous serez le septième.

HADEMOISTELLÏ POUCET 23S

— Oh ! je veux bien .

— En ce cas, nous allons vous baptiser, reprit Claudius.

Et, montrant Âdelphin à Caroline, il ajouta : ^

— Allons , mademoiselle Poucet , embrassez votre parrain.

— Mademoiselle Poucet, parce que nous sommes sept frères et qu'elle est la dernière venue, voilà qui est ingénieux, dit Paul Buck.

— D'autant mieux qu'elle est assez petite pour entrer dans un sabot, fit Adelphin.

— Elle est assez jolie pour trouver l'ogre, fit remarquer Fulgence.

— Sans compter, dit doucement André, que son père pourrait bien la laisser perdre. Claudius est ingénieux.

^ Hélas ! répondit Aucamp, ce rie sont point toutes

ces raisons qui m'ont déterminé au choix de ce nom.

C'est que la pauvre enfant a été jusqu'ici forcée de

. disputer son pain aux oiseaux du ciel et qu'elle n*a

trouvé que des cailloux sur sa route.

Selon sa promesse, Adelphin alla trouver Sidoine.

9i6 1IADB1I0I9BLLB POUGBT

Chemin faisant, le bon architecte se disait :

•-» n ne faut pas me dissimuler que j'ai entrepris là une tâche fort difficile. Cet enragé de bossu est orgueilleux comme trois poètes. Nous l'avons fort humilié, et je suis sûr que s'il en avait la force» il me flanquerait par la fenêtre. J'aurais du amener Claudins; il est l'homme des situations embrouillées. Mais on ne pense pas à tout. Après tout, j'ai promis; si je ne réussis pas, ma foi, tant pis. Pourvu que l'enragé m'ouvre sa porte seulement.

Âdelphin était arrivé. Il frappa ; personne ne répon« dit. Il frappa une seconde fois sans plus de succès* II allait se retirer, lorsqu'il aperçut que la clef était à la serrure, n entra.

La chambre de Sidoine était un logis meublé à vingt-cinq francs par mois, chiffre qui dispense de toute description.

La nuit s'avançait, et ce ne ftit pas sans peine qu'A« delphin distingua Sidoine, assis près de son lit, la tète dans ses mains.

— Hum ! fit Adelphin.

Sidoine ne bougea pas.

MADEMOISELl^Ç; POUCET 227

— Hum ! hura ! fit-il encore.

— Qui va là ? murmura le bossu sans se retourner.

— Ami.

-Qui?

^ Moi» parbleu ! Adelphin Dubois, pour, vous servir, cher ami, si j'en étais capable.

-— Vous n'en êtes pas capable.

-^ Vous êtes bien dégoûté.

— Je suis comme ça. -

— Bon ! puisqu'il en est ainsi, j'attendrai. Sidoine se leva lentement et, s'approchant de son

camarade, il lui dit :

-«• Qu'altendez-vous, monsieur Dubois,, je vous prie. Attendez-vous que je me souvienne» une à une, des paroles blessantes que vous m'avez dites ? que je me rappelle, sans en oublier aucun, tous les affronts que vous m'avez faits ? Attendez-vous cela 2

— Non» cher ami, j'attends que vous ayez allumé une bougie pour vous dire le but de ma visite.

— Je n'allumerai rien ; dans la nuit, quand je ne me vois pas,4l me semble que je suis un homme*

— A votre aise, cher ami, reprit Adelphin, qui ne

comprit pas FamerCume de cette réponse, à votre aise. Voilà de quoi il s'agit : Ce matin, nous avons eu de grands torts envers vous, et je viens, au nom de tous, vous demander pardon.

— C'est trop de peine. Je vous ai pardonné déjà; vous n'êtes que les instruments de la destinée qui me poursuit.

— - Soit, mon cher Sidoine, mais il parait qne la destinée vous a pardonné aussi.

— Moi, je ne lui pardonne pas, interrompit vivement Sidoine. J'ai trop à me plaindre d'elle..

— A votre aise. Permettez-moi d'achever ma commission. Nous avons appris par la petite Soucbard le motif de votre silence obstiné.

— Caroline ! vous l'avez vue?

— Je la quitte à l'instant. Elle nous a Itout raconté. Arthur a un peu crié; mais il s'est calmé en faisant une économie : il a rogné la moitié des gages de la pauvre petite. Blessé de cette sordide injustice, l'atelier a adopté Caroline, qui devient notre rapin sous le nom de mademoiselle I^oucet ; c'est moi qui suis son parrain.

MADEMOTSELLE POUCET 329

Nous la traiterons comme une sœur, revenez-nous, elle aura un frère de plus.

— Vous avez fait cela, vous!... Ah! c'est tout de même bien de votre part. Vous êtes bien méchants, mais vous êtes bien bons.

— Total, rien. Voyons, cher ami, ne pleurez pas; vous nous revenez, c'est entendu ; nos amfs vous feront eux-mêmes leurs excuses.

-— Des excuses à moi ! fit Sidoine en riant et en pleurant, ah!... Laissez-moi allumer la bougie... bon. Des excuses à moi! pourquoi faire, grand Dieu?... Est-ce que je n'aurais pas dû être plus confiant envers vous, qui êtes de braves coeurs, et vous dire : tenez, il n'y a pas de mystères dans tout ça, voilà la chose; n'en dites rien, la petite perdrait son pain. Oui, voilà ce que j'aurais dû faire iîertainement.

— C'est comme si vous l'aviez fait. A demain.

— A demain.

Aussitôt. qu'il fit jour, Sidoine s'habilla et ouvrit sa fenêtre.

— Ah! fit-il, quel beau ciel et qu'il fait bon de vivre! Il regarda les nuages pendant deux heures»

— Et cependant — murmura-t-il en sortant de sa rêverie — s'il est vrai qu'il y ait un Dieu là-haut, pourquoi ne mVt-il pas bâti comme les autres? je ne lui avais rien fait !

Mademoiselle Poucet s'était aussi levée de grand matin. Pour la première fois de sa vie, elle se regarda ' longtemps dans son miroir après qu'elle fut peignée. Elle atteignit sa robe des dimanches, mit son beau ruban vert, souvenir de madame Hermann, et elle se dirigea vers l'atelier où elle trouva le bossu.

Les deux jeunes gens se racontèrent dix fols l'histoire de la veille. Sidoine poussa un cri d'étonnement,

.— Que tu t'es faite belle ! s'écria-t-il.

— Dame! dit Caix)line» je ne pouvais pas faire autrement.

— Pourquoi?

— Mais pour vous.

— Pour moi?

— Mais sans doute. Après votre beau dévouement d'hier, il faut bien que je vous fasse honneur.

— Que tu es gentille !

— ADons, c'est bon; voilà que vous me faisiez déjà de grands vilains yeux.

A une heure, messieurs les artistes arrivèrent. Claudius Aucamp, qui venait en tête, aperçut le premier Caroline.

— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria-t-il en montrant la jeune fille à ses camarades. Ce n'est pas, je pense, mademoiselle Poucet; quelqu'un nous l'aura changée.

Caroline et Sidoine étaient interdits; les autres attendaient, prévoyant quelque nouvelle plaisanterie. Mais Claudius était calme et sévère, un certain cour- . roux semblait le dominer.

— Corne de bœuf! têtç de buffle! s'éçria-t-il, quelle est cette mascarade? Approche ici, mam'selle Poucet; veux-tu bien m'ébouriffer ces petits crins noirs! Quel est l'âne bâté de perruquier qui t'a lissée ainsi ?

'^ C'est moi, monsieur, dit Caroline en tremblant.

— Eh bien, tu as fait là un beau chef-d'œuvre'. Al- Ions! allons! mon enfant, laissez-moi faire.

Claudius enleva le peigne qui comprimait la coiffure de Caroline. Il le replaça au même endroit, après avoir desserré, soulevé des flots de cheveux noirs et brillants

qui ondulèrent sous les rayons du soleil qui filtraient à travers les rideaux.

—• Et cette robe d*épicière en vacance, veux-tu bien cacher cela! continua Claudius. Un ruban vert!... Mais tu ne sais donc pas, petite malheureuse, que le vert noircit les brunes? C'est gentil d*étre noire; mais tu as ton compte sans le ruban vert.

Et d'un tour de main, il enleva le fameux ruban.

— Tiens! continua-t-il, tu vois qu'on pense à toi : voilà une belle blouse en toile grise que nous t'avons achetée ce Inatin; un rapin qui n'aurait pas de blouse, ne serait pas un rapin. .

. Avant que Caroline ne fût revenue de sa stupéfaction^ Claudius lui passa le nouveau vêtement, qui lui donna une allure étrange.

Xes peintres battirent des mains à cette transformation.

— En vérité, elle a l'air d'une artiste ! s'écria André Rivard.

Sidoine prit dans son carton un dessin de Caroline €t le montra aux jeunes gens émerveillés*

— Elle est déjà une artiste! s*écria-t-il, voici son ouvrage. Un dessin d'après la bosse : mon portrait.

Cette plaisanterie, dite gaiement par Sidoine, fit rire les jeunes gens qui se passèrent le porti-ait de main en main.

L'œuvre de mademoiselle Poucet n'était certes pas une bonne chose, le dessin en était mal assuré, et la critique aUrait eu à s'exercer sur bien des incorrections; mais il résultait au premier abord une chose frappante. Caroline Souchard avait donné à la physionomie de Sidoine une tristesse si douce et si intelligente, une finesse si résignée, qu'on se sentait le cœur serré en regardant cette jeune figure où toutes les douleurs de la vie>vaient laissé une trace.

Adelphin n'osait se prononcer; Fulgence et André éprouvaient un sentiment de jalousie mal dissimulée; Paul affectait une indifférence complète; Claudius seul ne cachait pas son admiration.

— Comment! s'écria-t-il, vous n'êtes pas plus étonnés que cela? Est-ce que par hasard vous auriez perdu la vue ou le cœur? Est-ce que vos veines seraient taries et

ne charrieraient plus une goutte de sang artiste ? Voyons, mais parlez donc !

— Il est sûr que c'est assez gentiment troussé, pour quelqu'un qui n'en fait pas^son métier, répondit Adelphin qui eût été heureux d'applaudir aux paroles de Claudius, mais qui craignait que l'admiration de son ami nefût une plaisanterie.

— Assez gentiment troussé ! s'écria Aucamp, Ah! architecte, mon camarade, voilà donc tout ce que tu as trouvé. Et vous, mes maîtres, étes-vous de ceux à qui les louanges écorchent la langue? Trouvez-vous aussi que c'est gentiment troussé?

— Gentiment troussé suffit à mon admiration, dit Buck.

— La nôtre ne demande pas autre chose, fit Fulgence.

— Ah! misérables que vous êtes! s'éciia Glaudius avec une exaltation comique, vous n'avez ni cœur ni entrailles. Non, ni Papavoine assassinant des petits enfants, ni Castaing empoisonnant son ami, ni Ravaud étranglant sa maltresse endormie, n'étaient d'aussi

grands criminels que vous.

MADBMOISBLLB POUCET S38

«^ Il faudra nous guillotiner tout simplement, dit André Riyard.

— Vous n'en valez pas la peine, reprit Claudius, vous venez de commettre le plus grand forfait qui puisse entacher rame d'un artiste; vous êtes passé auprès du sublime sans ôter vos casquettes. Tenez, là-dedans, il y a un homme stupide, notre digne maître Arthur, un idiot que vous appelez crétin, et vous^ n'avez pas tort; eh bien ! cet idiot, qui n'a jamais soulevé le coin du voile qui cache le beau au profane, va tomber en admiration devant ceci, vous allez voir.

Et, d'une voix de tonnerre, il se mit à crier :

— Arthur! Arthur! on vous apporte de l'argent.

— Un commissionnaire de la part de mademoiselle du Pallis, crièrent tous les élèves.

Mademoiselle du Pallis était une intrigante qui avait pris des leçons d'Ygonnard, pendant six mois, et qui était partie un beau matin sans dire bonjour et sans payer.

Ygonnard avait été fort touché par ce mauvais procédé. Il y avait quinze ans qu'il avait été la victime de

236 HADEMOlSBtLB POUCET

ce manque de délicatesse, et, depuis ce temps/ il no passait pas une semaine sans dire, à propos, de rien :

— J'ai toujours dans l'idée que mademoiselle du Pallis reviendra ou que nous entendrons parler d'elle d'une manière ou de l'autre.

Les élèves se regardaient entre eux, et souriaient comme sourient les petits-fils d'un vieux soldat qui raconte pour la millième fois la bataille de Bautzen.

— Mon Dieu ! reprenait Ygonnard, elle m'aurait dit: Je ne puis pas vous payer. Je lui aurais répondu :Tant pis! que voulez-vous, à l'impossible nul n'est tenu; au plaisir de vous voir ! mais partir ainsi, ce n'est pas bien. L'argent, parbleu, je m'en moque, c'est le procédé.

Les regrets éternels du pauvre professeur avaient inspiré à Aucamp l'idée de la plaisanterie à laquelle ses camarades s'étaient associés.

En entendant le nom de mademoiselle du Pallis accouplé au mot argent, monsieur Ygonnard apparut rayonnant au haut de la galerie.

— Quand je disais qu'elle reviendrait, s'écria-t-il, quand je le disais ! Eh bien, où est ce commissionnaire? demanda-t-il lorsqu'il fut dans l'atelier.

Il s'agit bien de mademoiselle du Pallis, dit Claudius^ c'était un irm pour vous faire venir vite.

— Ah!

— Oui, regardez-moi ça.

Ygonnard poussa un soupir de regret, et après avoir grimacé un sourire d'homme habitué aux charges, il prit le papier que Claudius lui présentait, l'examina avec attention et le rendit après un long examen.

•— £h bien ! demanda Claudius.

— Eh bien, quoi? répondit Arthur.

— Que pensez-vous de cela, maître!

— Dites votre opinion sans apprêt et sans fard, fit Buck.

— Ne vous laissez pas intimider par les menaces de la Russie, cria André.

— Toutes les opinions sont libres, lorsqu'elles sont exprimées de bonne foi, dit Fulgence.

— Je pense, répondit lentement monsieur Ygonnard, je pense que si celui d'entre vous qui a fait cela, voulait travailler, un jour viendrait où il pourrait serrer la main de monsieur Flandrin, et que monsieur Flandrin serait enchanté de serrer la sienne.

238 MADBIIOISBLLB POUGBT

— Que disais^e? cria Claadiiis. Ayaîsîe raison, oui ou non.

— Il ne s'agit pas de crier au miracle, répondit Beck. Nous ne demandons pas mieux que d'admirer, mais nous désirons le mot du rébus.

— Celui qui a fait cela, reprit Ygonnard, a trouvé la dernière expression de l'art : la beauté dans la laideur, le sublime dans la vulgarité.

— Voilà qui est aimable pour Sidoine, dit Bnck.

— Oh ! cela ne me fâche pas.

— Serait-ce vous, cher enfant, demanda Ygonhard, qui auriez fait ceci?

— Non, monsieur, répondit le bossu . C'est mon élève, mademoiselle Poucet que voici.

— La petite Souchard ! Allons donc, vous plaisantez.

— Non, monsieur, demandez-lui?

^ Estrce vrai, petite?

— Oui, monsieur, répondit Caroline; c'est bien moi, mais avec les conseils de monsieur Sidoine.

Monsieur Ygonnarf prit l'enfant avec émotion et lui donna un baiser sur le front. Claudius, Adelphin, Paul, André et Fulgence en firent autant»

L'atelier était en joie. Chacun proclamait le mériie de mademoiselle Poucet.

Pour rendre la fête complète, Arthur invita tous ses élèves à diner au Moulin de la Galette, sur les hauteurs de Montmartre.

La troupe joyeuse partit. Caroline Souchard avait, de son autorité privée, saisi le bras de Sidoine et montrait le chemin.

Le diner fut joyeux. Mademoiselle Poucet fut la reine de la petite fête. A dix heures on se sépara heureux

En se couchant, Sidoine avait le cœur gros ; il souffrait sans se rendre comptede sa douleur; il s'endormit en murmurant :

— J'espère bien qu'ils ne l'embrasseront pas ainsi tous les jours.

A peu près au même instant, Adelphin s'endormit en disant :

— C'est singulier! je ne sais, pas pourquoi j'ai été ennuyé quand Claudius l'a embrassée.

Caroline fermait les yeux et croyait rêver; elle disait tout haut i

— C'est étrange! j*ai senti en moi quelque chose de tout droie lorsque M. Âdelphin m'a^mbrassée.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Adelphin? demanda Souchard, qui, de la chambre voisine, avait entendu la réflexion de sa fille.

— Adelphin, répondit mademoiselle Poucet, tu sais bien, c'est un élève de l'atelier; tu ne te rappelles pas, celui qui est si riche?

—Alors il t'a embrassée^? dit l'ivrogne en se retournant sur son grabat. Eh bien! il a bien fait; c'est bon signe. Les gens riches qui vous embrassent, ça porte toujours bonheur.

Arthur Ygonnard, lui, n'avait eu aucune pensée malicieuse; il avait cependant beaucoup réfléchi, et voilà quel ét^iit le résultat de ses'pensées : - « Caroline est un trésor. »

Depuis bien des années le professeur cherchait, sans le trouver, le moyen d'être chez lui et ailleurs.

— Quel malheur! se disait-il, que je n'aie pas un ami sincère qui fasse ma besogne au dehors pendant que je me repose au dedans. Les leçons en ville sont ce qu'il y a de plus lucratif; j'ai été obligé de les aban-

donDer à cause de mes rhumatismes, c'est fort déplorable. J'ai cherché longtemps un élève capable de me suppléer, mais je n'ai trouvé que des paresseux ou des garçons impossibles. Ceux qui me rendraient volontiers ce service sont des imbéciles incapables de rien enseigner et de se présenter dans le monde. Ceux qui ont du talent fument la pipe et ont desberrets basques sur la tête. Un seul aurait pu faire mon affaire, c'était Buck; il a de la tenue quand il veut. Mais quand je lui ai parlé dcj ariager le prix des leçons qu'il donnerait pour moi, il m'a appelé : exploiteur. C'est un manque de raison et de justice; il crève la misère, c'est bien fait. Qui empêcherait que je me servisse de la petite Poucet, comme ils l'appellent, pour me suppléer? Avec quelques leçons, je la perfectionnerai ; elle ira dans mes pensionnats, elle y gagnera de belles robes.. . Oui, je ferai cela : Caroline est un trésor.

Ygonnard ne perdit pas de temps ; à la grande stupéfaction de l'atelier, il prit un Auvergnat qu'il chargea de faire le ménag , et mademoiselle Poucet passa élève.

Les élèves complimentèrent le maître snr sa générosité et son désintéressement.

Il répondit quelques phrases empreintes de modestie. --C'est une brute, disait Claudius, mais il est char*

mant dans le fond.

Cependant Sidoine éleva une objection.

— La gloire, dit-il, est une belle chose, certainement; mais Caroline a besoin de gagner pour vivre, et, quelles que soient ses dispositions, il est proliable que d'ici à trois ou quatre ans elle ne gagnera rien.

— Je n'ai pas l'habitude de faire les choses à demi, avait répondu le maître, mademoiselle Poucet gagnera toujours se» soixante francs par mois; seulement, elle m'aidera un peu.

— Tout ce qu'il y a de plus idiot, mais sublime, avait murmuré Claudius à l'oreille d'Adelphfn.

Une seule chose contrariait le maître; il avait fait cette réflexion^ pleine de justesse, que les demoiselles qui avaient vu Caroline dans l'exercice de ses fonctions de balayeuse, ne voudraient jamais admettre qu'elle fût devenue une grande artiste, quelle que fût d'ailleurs la perfectioii de son talent.

Ygonoard connaissait le cœur humain.

Pour obvier à cet inconvénient, il résolut de laisser mademoiselle Poucet dans l'atelier des garçons^ où sa jeunesse et sa beauté seraient suffisamment défendues par le bossu.

Cette décision fut accueillie avec joie dans Tatelier.

Caroline travailla du matin au soir; ses progrès furent rapides. Ygonnard prenait d'elle un soin im« mense.

Buck et Aucamp, qui avaient réellement beaucoup de mérite, donnaient des conseils qui profitaient énormément à cette jeune fille avide d'apprendre et admirablement douée.

Au bout de quelques mois, Ygonnard fit venir Caroline dans l'atelier des demoiselles, désert en ce mo« ment, et lui parla ainsi :

— Ma chère enfant, il y a longtemps que je désirais causer avec toi; je n'ai qu'à me louer de tes progrès, mais je vois avec peine qu'en compagnie de ces drôles, tu es devenue uti vrai garçon. Voilà maintenant que tu portes une blouse comme un rapin et des pantalons, je ne sais pas pourquoi?

244 MADEMOISELLB POUCET

— Il ne faut pas être sorcier pour devinep,«dit mademoiselle Poucet.

— Je ne suis pas sorcier.

— Ça se voit.

— Alors, explique-moi. . .

— Une blouse, ça économise les robes,

— Soit. Mais les pantalons.

— Dame ! à cause de l'escalier de la galerie.

— Ah ! c'est juste. Mais je t'ai surprise l'autre jour fumant une cigarette.

— Pour ça, j'ai eu tort. Ça ne m'arrivera plus, c'est mauvais en diable.

^ — Ton langage n'est guère, celui d'une jeune fiHc.

— Je parle comme ceux qui m'aiment.

— C'est très-joli,, mais ça ne peut pas durer. J'ai songé à ton avenir; je veux te mettre à môme de gagner de quoi suffire à tes besoins et à ceux de ton père. Dès lundi, tu iras donner des leçons dans la pension de mesdames de Bellesgrues. Il est donc nécessaire de changer de ton et d'allure, me comprends-tu?

— Oui, mais je ne saurai jamais enseigner.

— C'est simple comme bonjour. Écoute-moi. Pour

MADEMOrSELLE POUCET 245

les élèves nouvelles, tu ne seras pas embarrassée, j'es* père ?

— Mais si, vraiment.

— Tu leur montreras à tracer des lignes verticales et horizontales ; ensuite, à faire des hachures de toutes les façons ; puis, tu leur donneras des modèles d'yeux, de nez, de bouche et d'oreilles. Ensuite, tu passeras à la tête,: Coriolan^ Andromède ^ Scipion^ Marins, Comme académies, tu leur feras copier Socrate buvant la ciguë et César mourant, Tatius et VEnlèvement des Sabines, c'est pour les garçons. Quand la copie ne sera pas exacte, tu gronderas en corrigeant. Ce n'est pas plus difficile que ça ; d'ailleurs, je serai là de temps en temps.

Mademoiselle Poucet fit quelques obsei*vations auxquelles le maître répondit victorieusement. Puis il lui donna cent francs, en la priant de s'acheter de quoi se vêtir le plus convenablement possible.

Le lundi suivant, mademoiselle Souchard donnait sa première leçon de dessin dans le pensionnat le plus renommé de Chaillot, à la grande satisfaction des dames

de Bellesgrues, qui lui trouvèrent un air décent et dis* tingué.

Quinze jours après, matre Arthur présentait son élève, chargée de le remplacer de temps à autres, aux demoiselles Rédillon, de Passy, qui furent enchantées de ne pas perdre tout à fait le bon monsieur Ygonnard.

— Les deux pensions donnaient chacune mille francs par an an professeur de dessin .

En rentrant, le maître dit à mademoiselle' Poucet :

— Maintenant, chère enfant, te voilà libre et indépendante, tu es une véritable artiste ; je ne te donne plus soixante francs par mois; tu les gagnes.

— Oh! monsieur, dit Poucet, comment ferais-je pour reconnaître toutes vos bontés.

— Tu travailleras bien.

— Oh ! je vous le jure.

Caroline ne vint plus à Tatelier que trois fois par semaine. Les peintres avaient pris la jeune iille en si grande affection que les jours où elle ne venait pas se passaient dans la tristesse ; personne ne travaillait.

Fulgence et André jouaient au bezigue sur un coussin de tapisserie qu'Arthur prétendait avoir été brodé par

la princesse Palatine^ mère du duc d'Orléans. Clau dius lisait les vers de Musset, Buck fumait silencieusement, Adelphin rêvait et Sidoine soupirait.

Les jours où Poucet venait, tout le monde arrivait à rheure. On lui faisait raconter ses visites aux pensionnats, on la faisait chanter. Elle cédait- à toutes les demandes ; mais récits et chansons se disaient en travaillant.

La jeune fille avait installé son chevalet dans la galerie, au haut de Tescalier. De là, elle voyait tout» et, si parfois elle apercevait l'un de ses amis les bras pendants, elle ^'arrêtait net au milieu de son (couplet. Le paresseux savait ce que cela voulait dire, il se remettait à son œuvre et Poucet à sa chanson.

Un matin, Adelphin était seul et pensif dans Tatelier, lorsque Claudius entra.

— Qu'as-tu, bonhomme? demanda Aucamp. Tu as Tair triste et malheureux.

^ — Vraiment, non, répondit Adelphin.

^ Vraiment, si ; mais s'il te platt de garder ta aouleur pour toi, ne te gène pas, vil égoïste I

•— Que viens-tu faire si matin ?

248 MADEMOISELIE POUCET

— Chercher mon volume de Musset... Et toi?

— Moi ?. . . Je voulais retoucher un peu ma toile.

— Quelle plaisanterie !. . . Viens déjeuner,

— Soit.

A la fin du repas, Adelphin dit à Glaudius :

— Hier, j'ai rencontré Poucet, qui montait dans l'omnibus de Cbaillot. Elle avait une robe blanche avec des pastilles lilas, un chapeau de paille avec des rubans mauves , et un petit paletot de soie noire avec un flot de rubans sur Fépaule gauche. Elle était charmante ; je ne pouvais en revenir ; au lieu de la gamine

que tu sais, j'ai trouvé une ravissante jeune fille.

— Je comprends, dit Glaudius, pourquoi, à dix heures du matin, tu retouchais ta toile.

— Eh bien ! répondit Adelphin, tu es plus avancé que moi, je n'y comprends rien du tout.

Adelphin était très-sincère. Il aimait mademoiselle Poucet, mais cet iimour était venu sans préméditation. L'image de la jeune fille s'était logée en son cœur sa^s y être conviée. Il est vrai que, ne se doutant pas de l'envahissement, Adelphin n'avait rien fait pour la chasser.

Les réflexions de Claudius lui ouvrirent les yeux. Il comprit alors que l'amour n'était point ce qu'il avait cru jusqu'à présent. Cet insouciant garçon était parvenu à l'âge de frente ans sans se soucier autrement de son cœur, longtemps endormi par les faciles amours.

Cet attachement nouveau, qui aurait dû le charmer, ne laissait pas que de l'inquiéter beaucoup.

— Hélas ! disait-il à Claudius, la vie devient impossible pour moi ; la nuit, le jour, que je dorme ou que je veille, je vois cette petite tête noire apparaître sur ma toile ou sur mon chevet.

— Mais, répondait Claudius, ça ne doit pas être désagréable ?

— Oh! si, vraiment. J'éprouve, lorsque je vois Poucet, un embarras extrême, je suis gêné, je n'ose pas la regarder; je voudrais qu'elle s'en allât, et lorsqu'elle n'est pas là, je donnerais ma vie pour la voir.

— Diable ! diable ! disait Claudius, c'est grave, très-grave ; ^ar enfin, Poucet est notre enfant, nous l'avons reconnue, adoptée. S'il te prenait fantaisie de mal te conduire avec elle, nous serions obligés de trouer

un peu la peau» chacun à notre tour. Ce serait fort désagréable, parce qu'à la fin tu aurais l'air d'une écunooire.

— Peux4u penser?

— Je ne pense rien, mais je connais la vie. Tu n'es pas plus fort qu'un autre ; au contraire, enfant gâté, jeune homme riche, tu as été habitué à te passer toutes tes fantaisies ; je t'empêcherai de te passer celle-ci.

^ Je n'y ai jamais pensé.

— Tant mieux. Pour commencer, je t'avertis, que je vais faire garder l'enfant par un chien plus fidèle que celui d'Ulysse, qui, tout fidèle' qu'il était^ ne mordait pas les amants de Pénélope.

-— Nous verrons cela, dit en souriant Adelphin. •— Tu vas le voir tout de suite.

En entrant à l'atelier, Claudius avisa le bossu, en train de travailler. ^

— Sidoine, cher ami, lui dit-il, regardez Adelphin; vous le voyez bien, n'est-H^ pas?

— Sans doute.

— Eh bien ! Adelphin est amoureux de Poucet. Sidoine rougit et devint livide ; son regard hébété

allait âe Clâudius à Adelphin. On aurait dit que le malheureux garçon venait de perdre la raison. Cependant il se remit peu à peu et murmura en tremblant :

— Je ne suis ni le père ni le frère de Caroline^ que Voulez-vous que je fasse à cela?

— Bon, dit Claudîus, maintenant je suis bien tran* quille.

Adelphin était tout embarrassé.

— En vérité, mon cher Aucamp, dit-il, tu vas trop loin dans tes plaîsanterfes.

— \rês-bien, répondit Claudîus ; j'ai menti, n'estce pas? Alors, cher ami, jure sur ta parole d'honneur que tu n'aimes pas d'amour mademoiselle Poucet, et je vais te faire des excuses.

— Va-t'en au diable avec tes excuses et mêle-toi de ce qui te regarde. '

— Bon, nous sommes édifiés.,. Êtes-vous édifié, Sidoine?

Le bossu ne répondit pas ; il brossait avec fureur un ciel qui ne lui avait rien fait.

Lorsqu'il avait commencé sa toile, Sidoine avait rêvé un ciel pur et bleu ; depuis un quart d'heure^ il

avait si bien fait, que son ciel était devenu gris, brameux et chargé de sombres nuages.

Hélas ! tous, tant que nous sommes, nous agissons ainsi : e'est le propre des vrais artistes d'imprimer à leurs œuvres les tristesses de leur âme.

Tel qui était né pour publier des volumes pleins de sourires, écrit des romans désespérés parce que la vie a été pour lui pleine d'amertume.

Un autre pleure des vers plaintifs qui aurait fait de gaies chansons, si sa maltresse n'avait eu un beau matin l'idée d'avoir quelques diamants pendus^à son cou.

Dans un milieu moins excusable, tel critique tance un auteur dont il dirait du bien, si son estomac de critique ne lui faisait pas mal, ou si un créancier ne venait ébranler sa sonnette au moment où il trempe sa plume dans l'encrier. ,

La chose est ainsi, que voulez-vous y faire ?

Sidoine avait été extrêmement troublé. Il y avait longtemps qu'il aimait Caroline et qu'il le savait. Il aimait la.jeune fiilé, mais il ne s'était jamais demandé ce que lui rapporterait son amour. Le premier attache-

ment qui naît dans le cœur d'un jeune homme est toujours honnête et désintéressé.

Voir Poucet chaque jour, se promener avec elle le • dimanche, jamais Sidoine n'avait rêvé plus loin.

En apprenant qu'Âdelphin était amoureux de Caro-? line, son amour» jusqu'alovs pur et limpide comme un lac» s'agitait dans son âme comme une mer chargée de tempêtes» emplissant son cœur d'une écume souillée et bourbeuse.

La haine» l'envie» la jalousie» la convoitise» tous les mauvais sentiments enfin» entrèrent avec fracas dans cette nature honnête. D'abord le bossu songea à la vengeance; mais comment se venger? il n'avait ni le droit ni la force.

— Parbleu ! pensa-t-il, il ne faut pas être bien fort pour tuer un homme ; David tua Goliath. '

Certes» oui» David vainquit le géant» mais il avait une fronde. Une fronde et le bon droit» deux*armes terribles. Quand les gens chétifs et petits de taille ont dit : <t L'empereur Napoléon n'était pas grand et David tua Goliath» » il leur semble qu'ils ont tout dit.

Hélas! cette bo ffée de van envolée, ilscompren-

is

9SI MADBMOiSBLLB POUCKT.

nent que Napoléon était le bras du progicft^ que David étuit le bras de Dieu, el; ils tombent dans le néant du haut de leur Impuissance et de leur nullité.

Les bons pleurent et se résignent ; les mauvais s'arment du couteau. Le pauvre bossu Rottaenlro le meurtre et la résignation ; mais Tidée du mal ne fit que traverser son cerveau. Son honnêteté triomplm.

— D'ailleurs, se^dit-il, pourquoi m'aimerait^elle et qui me prouve qu'elle l'aime ? .

A partir de ce Jour, 11 épia Poucet du matin au soir. D'abord, il avait eu la pensée de s'attadier aux pas d'Adelphin; mais il lui répugnait d'espionner les actions d*autnil. Protéger Cai^oline était pour lui un droit; il, se cramponna à cette idée et suivit la jeur.c fllle avec tout Tacharnement que mettrait un saint à accomplir un devoir.

L'amour grandit des difficultés qu'il rencontre. Adelp'liin, qui peut-être n'aurait plus pensé h mademoiselle Poucet huit jours après ses confessions à Glaudius, s'irrita des obstacles que le petit bossu multipliait sous ses pas. Son caprice devint une passion ardente et vigoureuse*

. ltfAi)SM0I$8LLE POUCET 238

Les femmes ne se trompent jamais. Les plus Chastes devinent avec un merveilleux et déplorable instinct les convoitises dont ellei sont Tobjet.

MademoiseUe Poucet eût été une exception. Son entamée, écoulée dans la solitude» hors de tout contact^ n'avait pas été souillée par des pensées étrangères. Grande fille, elle avait été traitée en garçon» si bien qu'elle m s'était jamais demandé la différence qui existait entre elle et les jeunes gens qui l'avaient adoptée^

Ce furent les soins que prenait Sidoine pour la pro* téger et la persévérance que mettait le bossu à ne la . point quitter» qui lui donnèrent à penser. .

Eh le voyant apparaître» pâle et crispé» entre elle et Adelphin» quand ce dernier voulait lui parler dans Tatelier; en remarquant que» lorsque le hasard lui faisait rencontrer Adelphin dehors» lorsqu'elle allait donner ses leçons» le même hasard amenait Sidoine, elle se demanda comn^nt et pourquoi il en était ainsi.

Brave et vaillante fille, elle eut beau se creuser la cervelle» elle resta près d*un an sans deviner.

Ah ! ce fut un bien grand malheur et une bien matt«

2S6 MADEMOISELLE POUGBr

vaise idée qo'eut Sidoine de vouloir se faire le r^lateur de la destinée.

Si Adelpbin avait dit à mademoiselle Poucet :

— Je vous aime, je ne puis et ne saurais vivre sans vous. Vous êtes mon bonheur, ma joie, mon espoir; je meurs pour vous...

Et mille autres niaiseries du vocabulaire des amoureux, il est certain que la petite Soucbard serait par* tie d'un grand éclat de rire qui aurait rendu Adelpbin ridicule à tout jamais, et eût été le dénoûment de cette comédie qu& les précautions malentendues dn bossu jaloux allaient changer en drame.

Pendant un an, Caroline ne devina pas l^amour qu'elle avait inspiré, et nul ne peut dire combien eût duré cette chaste ignorance, si elle n'avait jamais mis les pieds dans un pensionnat de demoiselles.

Parmi les élèves des demoiselles Rédillon, se trouvait une grande et blonde jeune fille, qui, par sa grâce, sa beauté, son esprit, sa fortune, sa naissance, était la perle de Î5 pension.

Tous les pensionnats de jeunes filles possèdent une perle.

Celle des dames Rédillon était alors madenioiselle Amélie de Villecresne, fille du marquis de Ville-^* cresne, capitaine de vaisseau, gouvernant une des colonies françaises. Sa tante, madame de la Roche- André, l'avait mise en pension jusqu'au retour du capitaine de Villecresne, parce qu'elle-même avait dû rejoindre son mari, consul général de France à Hambourg.

Mademoiselle Amélie de Villecresne avait, déprime abord, ressenti une vive sympathie pour la maltresse de dessin.

De son côté, mademoiselle Poucet n'avait pu s'empécher, en sa qualité d'artiste, d'admirer cette blonde et blanche jeune fille, douce comme une madone et gracieuse comme une fleur.

On dit que l'affection naît des contrastes ; c'est trèsvrai, mais. voici pourquoi : il faut toujours donner la raison des faits.

Les contrastes en eux-mêmes ne signifient rien; mais il arrive presque toujours ce qui advint entre'la fille de Souchard et la jeune patricienne;

La première fois qu'elles se parlèrent, Poucet dit à Tautre :

-- Ah ! mademoiselle, que vous êtes belle !

A quoi Amélie de Villeeresne répondit :

•— Vous êtes bien aimable, mais vous me deviez bien cela : je ne trouve rien au monde d'aussi joli que vous.

— C'est que vous ne vous connaissez pas ; on dirait que la Viei^e a fait son fil en or pour vous trosser des nattes. Vos y^w sont bleus comme le ciel d'un beau jpur ; votre peau est blanche comme un lis ; votre taille est vaporeuse ; vos pieds ne touchent pas la terre. Et, l'autre jour, en vous voyant faire un bouquet dans le jardin, je me disais : voilà un ange que les autres ont envoyé au marché aux fleurs.

Mademoiselle de Villeeresne rougit et répondit :

— En vérité, je ne sais plus que vous dire, je vais avoir l'air de vous rendre la monnaie de votre corn-

pliment ; mais vraiment, je le répète, vous êtes ce que J'ai vu de plus joli au monde Ne m'interrompes pas.

— Vous allez me faire rougir.

MADEMOISELLE PÔU€ET iSS

— Vous serez plus belle eneore, il n'y a pas de mal à ça.

— Mais on m m'a jamais fait tant de compliments;

— Je comprends cela ; mais moi, voyez-vons, chèi^c mademoiselle, je ne suis pas jalouse, je dis tout ce que je pense.

— C'est trop.

— Non, c'est assez. Je vous écoutais tout à l'heure me parlant de mes grâces, vous m'amusiez beaucoup. Vous ne savez pas ce que je désirerais le plus au monde, ce sont vos yeux noirs où votre mère a oublié ses diamants.

Poucet répondit à cette flatterie par un sourire si triste, que mademoiselle de Villecresne comprit.

— Vous voulez dire, reprit-elle, que votre mère ne possédait pas de diamants; c'est qu'elle n'avait ^as voulu vous les reprendre. Si vous saviez combien mes «airs éthérés me déplaisent, et combien j'admire votre grâce brillante et humaine. Ne me parlez pas des blondes. Ma blancheur, on me jette toujours cela au

f60 MADEMOISELLE POUCET

nez. J*ai Tair d'une rose trempée dans du lait. Quand le lait aura séché, je serai fanée.

— C'est le sort de toutes les roses.

— Tenez, je me connais bien, je trouve que j'ai Tair d'une grande brebis qu'on a donnée au jardin d'accliniatation de mesdames Rédillon; tandis que vous, vous êtes une petite panthère libre et bondissante, gracieuse et belle.

— Quelle comparaison !

— Moi on me montre aux étrangers, qui me regardent comme un produit bien venu, grâce au soin des éleveurs; vous, il faudra un chasseur hardi pour oser vous regarder. *

Caroline ne répondit rien, elle prit la main d'Ame- ' lie et l'embrassa ; mademoiselle de Yillecresno retira SSL main avec vivacité, et enlaçant Poucet dans ses bras elle baisa ses joues avec tendresse.

Les deux jeunes filles s'aimaient de toute leur force.

Leur amitié était née, non des contrastes qui existaient entre leurs natures, mais parce qu'elles s'enviaient toutes deux et que nous sommes portés à

aimer ceux qui nous envient uïie grâce du corps oy une faculté de l'esprit. Tel est le secret de Taniour dans les èontrastes.

Elles causèrent longtemps.

Au détour de l'allée, mademoiselle de Villecresne, qui tenait le bras de Poucet sous le sien, se retourna ; elle abaissa ses yeux languissants sur sa nouvelle amie, et lui dit :

— Petite Panthère , répondez-moi franchement , voulez-vous?

— Oh ! de grand cœur, dites?

— Vous, qui avez la clef des champs dans vQtre poche, n'avez-vous jamais aperçu, derrière un rocher ou un buisson, le chasseur dont je vous parlais ?

— Non, fit mademoiselle Poucet; mais il y est peutêtre, quand je passerai près du buisson, je regarderai.

Les deux amies se séparèrent, et Caroline revint toute pensive à l'atelier.

Elle considéra longtemps Sidoine, qui Valsait semblant de travailler et jetait sur elle ses. regards timides

et passionnés. Poucet' s'approcha de son chevalet el se nM à peindi*e en murmurant :

— Non ! ça ne peut pas être ça.

Sidoine raccompagna chez elle, et la quitta à sa porte; son père n'était pas rentré. Après avoir ôté son chapeau, la jeune fllle, songeuse depuis le matin, se mit à sa fenêtre. Tous leB soirs elle prenait un plaisir extrême a regarder les enfants qui jouaient sur les buttes Montmartre. Ce jour-là» les bambins avaient été jouer ailleurs, quelques promeneurs désœuvrés animaient seuls le paysage.

Poucet allait refermer sa fenêtre, mais elle s'arrêta brusquement, son regard s'anima, son sang reflua vers.ses joues, elle resta les bras suspendus à Tespagnolette, ses yeux s'étaient arrêtés sur un homme assis sur Therbe.

— Oh! dit-elle .en tressaillant, je ne me trompe pas? c'est Adelphin, c'est bien lui.

C*était en effet M. Adelphin Dubois. En apercevant mademoiselle Poucet, il s'était levé et la saluait en secouant dans Tâir son mouchoir blanc.

Mademoiselle Poticet, pour la première fois de sa

vie, ne répondit pas à un salut' fait par Tun des amis de Tatelier, elle rougit, ferma sa fenêtre et tomba sur une chaise où elle resta longtemps rêveuse. , Les pas de son père qu'elle entendit dans resoallei* la réveillèrent.

— En vérité, fit-elle, s*il y avait eu un buisson, je croirais que c'est le chasseur dont me parlait ma'demoiselle de Villecresne.

Le surlendemain, elle retourna à la pension, et loreque Amélie vint l'embrasser, elle lui dit tout bas:

— Je crois que j'ai "bien des choses à vous demander. .

Quand elle partit, son amie raccompagna encore, la fille du marquis riait de tout son cœur. Entre deux éclats de rire, elle s'écria :

— Je' regrette le buisson, mais je siiîs obligée d'avouer qu'il n'est pas absolument indispensable, a la rigueur on peut s'en passer.

Le dimanche qui suivit fut un jour bien triste pour le pauvre Sidoine. Selon son habitude, il s'était paré de ses plus beaux habits et avait été chercher Poucet

pour raccompagner dans l'endroit que Souchard désignerait.

Sa surprise fut extrême, lorsque le propriétaire du jeu d€$ CùfUeaux annonça qu'il allait à la fête de Saint-Gloud, et qu'il entendit Caroline lui dire :

<— Eh bien ! va, père, prend le chemin de fer, et surtout sois raisonnable ; à ce soir.

Souchard embrassa sa fille, alluma sa pipe et partit avec une indifférence complète.

—Tu n'accompagnes ps^ ton père? demanda Sidoine. — Non.

— Pourquoi î

— Pour rien.

— Es-tu malade?

— Oh ! du tout.

— Hais alors?

— Mon Dieu, je vais vous dire : j'ai beaucoup réfléchi. Tous les métiers sont honorables, sans doute, mais comme depuis que je vais dans les pensions, je connais beaucoup de monde, je pense qu'il ne serait pas convenable qu'on me vît dans une fête, mêlée avec les saltimbanques et les gens que vous savez. Cela

pourrait nuire à mon avenir. Quand j'étais enfant, c'était bien, mais à présent...

— A présent que vous êtes une demoiselle, dit ironiquement Sidoiiie, ça pourrait vous compromeitre, n'est-ce pas ?

-— Mon Dieu, mon cher Sidoine, quelle que soit la peine que cela semble vous faire, je suis obligée dévouer que je suis une demoiselle et que j'ai besoin de mériter la confiance que l'on m'accorde.

^ Et que comptez-vous faire aujom^d'hai ?

-* Rien.

— Ne veulez-vous pas vous promener?

— Seule ! y pensez-vous.

— Né suis-je pas là ?

— Vous ne réfléchissez pas, mon ami, qu'il .serait peu convenable de nous promener sans que mon père fût avec nous.

Le pauvre bossu était stupéfait.

— Ne suis-je donc plus votre ami ? demanda-t-il tristement.

— Vous serci toujours mon frère.

Six mois avant, Sidoii^eeûtété bien heureux <i'en*

f66 MADEMOISELLE POUCET

tendre Caroline l'appeler son fi*ère; mais dans la disposition d'esprit où il se trouvait, exî titra lui parut froid et déplaisant.

— Puisque vous ne voulez pas sortir, dit-il, je vais vous laisser; vous avez peut-être besoin d'êti'e seule.

— Non, répondit Poucet ; restez, au contraire, j'ai * beaucoup à vous parler.

«^ Et moi aussi, fit Sidoine; ça tombe bien.

Malgré cette double déclaration, les deux jeunes gens restèrent fort longtemps sans parler; un embarras extrême se peignait sur leur visage. Pourtant Sidoine finit par se décider.

— Vous avez quelque chose à me dire? demandat-il.

—.Vous aussi, je croîs, répondit Caroline. Commencez d'abord.

— C'est que, vraiment, ce que j'ai à vous conter est si étrange, que je préférerais, vous voi»' commencer; j'ai besoin de me recueillir.

— C'est comme moi,'dit Caroline.

Il se fit un nouveau silence.

•** J'ai i^emarqué depuis quelque temps, n7on cber

Sidoine, reprit Poucet, que vous mettez à me suivie partout un acharnement qui me parait tout à fait singulier.

-Moi?^

— Vous. Je crois, je suis sûre même que cette surveillance bizarre doit ^oir un excellent motif.

«- Croyez que des raisons que vous apprécierez. .. -*- £b bien» mon ami, c'est^ce motif, ce sont ces raisoiis que je veux connaître.

— Impossible ; je ne puis rien vous répondre, fit Sidoine d'un ton sec.

•^ En ce cas, mon cher Sidoine, je vais parler pour vous. Je pourrais bien vous dire que je suis libre, que ma conduite ne regarde personne, que vous n'êtes ni mon père ni mon tuteur; mais j'irais contre mon cœur en agissant ainsi.

Pendant que mademoiselle Poucet faisait, d'un air mutin, cette déclaration d'émancipée, le pauvre bossu avait des larmes plein les yeux et soupirait comme un soufflet de forge.

Caroline reprit :

— Vous êtes mon frère : vous m'avez le premier

S68 . MADEMOISELLE PODCET

lendn la main et je voos en sais gré : car vous étiez faible voos-méine. le vous ai Yoaé une étemelle amitié; mais je ne veux poini de secret entre nous. Vous ne voulez pas m'apprendre le vôtre, je vais vous dire le mien.

— Oh ! ne me jugez pas, je m'en vais tout vous dire, s'écria Sidoine ; je n*ai pas à rougir dé trop vous aimer. Êeoutez-moi : fa vie, ma cbère Caroline, est une chose difficile pour une jeune fille belle comme vous rétes.

— Âh çà ! interrompit mademoiselle Poucet en riant, c'est donc vrai (Jtie je suis jolie? voilà deux fois qu'on me le dit.

— Qui vous a dit cela ? demanda Sidoine en fronçant le sourcil.

— Que vous importe? continuez. Vous disiez d^onc que j'étais jolie ?

— Je disais belle, trop belle. Cette beauté étrange qui s'est révélée soudain sera peut-être la cause de bien des larmes pour vous, de bien des douleurs pour moi.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Caroline, qu'arriverait-il donc si j'étais laide?

— Il adviendrait que personne ne ferait attention à vous, que vous m'aimeriez sans doute, ne pouvant mieux faire, et que ma vie entière eût été consacrée à vous rendre heureuse.

— Hélas ! je vous comprends. Je vous avouerai même que j'avais parfois rêvé ce que vous me dites là. II me semblait alors qu'avec vous la vie eût été douce.

— Et à présent?

I A présent, à présent j'ai changé d'avis.

— Vous êtes cruelle.

—Non, je suis franche. Quand je faisais les doux et sages rêves dont je vous parle, je croyais qu'on pouvait dire à son cœur : « aime, » et que lé cœur aimait comme la voix chante quand on lui dit de chanter. Je me trompais. Il parait que le cœur ne nous appartient pas tout à fait. C'est un pantin à nous que les autres font danser. Voilà bien longtemps qu'Adelphin tient les fils du mien ; quand je m'en suis aperçue, il n'était plus temps de les lui repreudre ; ils étaient trop em* brouillés.

— Ainsi, vous aimez Adelpbin? fit Sidoine, dont la voix tremblait.

— Je l*aime, répondit Caroline.

"- Ob ! mon dieu, comme vous me dites cela. Est-ce bien possible ! Vous êtes calme et tranquille» et vous voyez que j*ai le cœur brisé.

— J'avais deviné votre douleur; j'en ai souffert avant de la faire naître. Il y a mieux, mon pauvre Sidoine, je sens que c'est vous que je devrais aimer; je sens que c'est vous qui me rendriez heureuse. J'ai fait mille réflexions sur tout cela, allez ! et après bien des discussions entre ma raison et mon cœur, discussions ' où tous deux avaient tort, où tous deux avaient raison, j'ai bien pleuré, parce que j'ai senti que ma raison n'était rien^ que mon cœur était tout.

^ Mais enfin, comment cela s'est-il fait? dites-moi tout; je veux tout savoir.

«« Hélas ! ne ne le sais pa§ moi-même. C'est venu tout seul. Chaque jour je vous voyais tous à Tatelier. J'aurais dû vous aimer, vous, mon bon Sidoine, vous qui avez été pour moi plus qu'un frèro, plus qu'un père. Il me semblait, à moi qui n'ai pas connu ma

MAPEMOÎSELLE POUCET 271

màfiy que vous lui ressembliez, que tous dticz ellemême sous une autre forme, et quand j'étais seule el que je me prenais à penser à tout ce que vous aviez fait pour moi, je vous appelais « maman Sidoine; » oh ! j'aurais dû bien vous aimer.

— C'est vrai, dit naïvement le bossu.

-* J'aurais dû aimer Claudius Aucamp, qui a de beaux grands yeux gris et une vaillante tête, Claudius, qui est la bonté, Claudius, qui est généreux comme un roi et doux comme un chevalier.

-- Je ne savais pas toutes ces qualités à monsieur Aucamp, fit Sidoine d'un air ironique.

— C'est que vous ne le connaissez pas.

— Je le regrette.

— J'aurais pu, continua Caroline, aimer Paul Biick, un bon cœur aussi, celui-là, un véritable artiste, paresseux et aimant. Pauvre cœur, qui s'est brisé sur d'indignes amours et qu'une femme dévouée relèvera avec un sourire.

— ^ C'est une cure dont vous parlez là f

-^ Soit. J'aurais du aimer André Rivard qui tremble

quand je le regarde; j'aurais dû aimer Fulgence qni pleure quand je ne le regarde pas.

— Ça doit vous gêner de ne pouvoir regarder ]*un sans faire pleurer l'autre.

— Tenez, continua Caroline sans paraître entendre les petits sarcasmes du bossu, j'aurais . dû* écouter M. Ygonnard un jour qu'il me dit : « J'ai cinquante ans, je deviens vieux, j'ai besoin d'une femme qui sera ma fille ; si je trouvais un cœur dévoué, je mourrais content, en pensant que le fruit de mon travail

servirait à rendre heiireuse celle qui me fermerait les yeux. »

— Pourquoi ne prend-il pas une sœur de charité?

— Oui, j'aurais dû aimer tout le monde avant Adelphin, et cependant, et presque malgré moi, c'est lui jjue j'aime.

—.11 est bien heureux !

— Vous me demandiez tou( à l'heure comment cela s'est fait?

-Oui.

— Mon Dieu, je n'en sais rien. Un matin, je me suis éveillée en pensant à lui, en me couchant j*y son-

geais encore. Quand il arrive tard à Tatelier, mon cœur devient gros. Quand il ne vient pas, je m'en vais pour ne pas montrer ma douleur.

— Mais lui, vous aime-t-il ?

— Il m'aime.

— Il vous r« dit?

— Non, jamais.

Sidoine respira, ses yeux prirent une teinte d'espoir.

— Jamais, continua Caroline il iic m'a parlé d'amour, mais j'ai tout deviné.

— Quoi?

. —Mille riens.

— Lesquels ?

— Je ne saurais vous le dire, mais il m'aime, j'en suis certaine. . . .

Et Caroline releva la tète avec fierté.

— Écoutez-moi, pauvre et chère petite sœur, dit Sidoine avec tristesse, et ne m'en veuillez pas si je vous dis "des choses qui vous feront de là peine; en vous attristant, j'accomplis un devoir.

• —Parlez.

274 MADEMOISBLLE POUGBT

— Ne croyez pas surtout que la tioulcur de n'être pas aimé de vous envenime mes paroles, je vous aime de toute mon âme, mais je vous jure que jamais je n'avais espéré être aimé de vous, je me connais trop. Oh !. si ce bonheur m'était arrivé, j'aurais ét^ si heureux, que j'aurais pardonné à Dieu de m'àvoir fait laid et difforme.

— Pauvre Sidoine !

— A l'heure présente, mon parti est bien pris, je ne m'occuperai plus de moi, je ne veux que pensera vous. Je devrais vous fuir, mais quelque chose me dit que vous aurez besoin de moi. Je reste.

Poucet s'avança et baisa Sidoine sur le front. Le pauvre bossu fondit en larmes.

— Oh! dit-il en sanglotant, je suii heureux, bien heureux ; non, vrai, je vous assure que je ne mérite pas tant de bonheur.

— Vous méritez mieux que cela ; un jour vous serez aimé aussi.

Sidoine se prit à rire amèrement.

*- Voyons, fit Poucet, que voulez-vous nie dire?

— Ah! oui, reprit Sidoine," vous avez raison. J*avais commencé mon discours; où en étais-je?

— Je ne sais.

— Non, je me rappelle maintenant, je n'avais pas commencé; je ne commencerai las. Que vous dirais-je? qu*Adelphin est riche? Vous le savez.

— Qu'est-ce que cela me fait?

— Adelphin a un oncle millionnaire.

— C'est très-heureux pour lui.

— Ne me comprenez-vous pas?

* —Du tout.

— Pensez-vous que M. Dubois, qui a rêvé pour son neveu un mariage riche, le laissera épouser une jeune fille pauvre ?

— Je n'ai jamais songé à cela. Adejphin est libre et n*a pas. besoin du consentement de son oncle.

— C'est vrai.

— Du reste, tout cela m'est bien égal.

■— Ainsi, vous compte^ assez sur l'amour d* Adelphin pour croire qu'il abandonnera une fortune considérable pour vous épouser ?

•=- Poui^quoi l'abandonnerait-il ?

â76 MADEMOISELLE POUCET

— Mais parce que, s'il vous épouse, le vieil avare le déshéritera.

Sidoine triomphant se leva et considéra la jeune fille qu'il avait cru blesser mortellement ; il voulait à jspn tour, le pauvre amoureux, jouir de sa douleur et rine de ses larmes.

Mademoiselle Poucet, le regard calme, le sourire aux lèvres, lui dit :

— Pour Dieu, mon ami, pourquoi me racontezvous tout cela? Que m'importe qu'il m'épouse ou ne m'épouse point! Pourvu qu'il m'aime, c'est tout ce que je demande au ciel.

— Vous voulez donc devenir sa maitresse ! s'écria Sidoine en se couvrant le visage de ses mains. Oh ! Caroline, est-ce bien vous que j'entends?

Mademoiselle Poucet se leva ; son œil avait pris un air sévère et froid, elle s'approcha de Sidoine :

— Monsieur, lui dit-elle, je me souviens de votre amitié pour moi, de ce que vous avez fait pour mon père ; je me rappelle que c'est à vous que je dois un peu de talent et beaucoup de bonheur. Pourtant, tous ces diux souvenirs ne me feraient pas oublier que

VOUS m'avez insultée, si d'ailleurs je ne compatissais aux douleurs dé votre cœur, dont je suis la cause innocente. Je vous pardonne.

— Ah ! fit Sidoine, vous valez mieux que moi, je ne mérite pas d'indulgence.

— D'un seul mot, reprit Caroline, vous venez d'effacer toutes les pages du passé. Du reste, vous avez bien fait, ajouta-t-elle, nous ne pouvions plus les lire ensemble.

Sidoine se leva.

— Je suis bien lâche ! dit-il. Non, je suis vraiment trop lâche!... On n'est pas plus misérable que je ne le SUIS... je ne mérite ni pardon ni pitié... et cependant je vous adoi'e...

Les sanglots étouffaient sa voix; il soi*tit en se frappant la tête. .

Mademoiselle Poucet, le suivit des yeux dans la rue, où il marchait comme un homme ivre. Quand il tourna le coin de la place et qu'il disparut, elle regarda encore un. instant et murmura :

— En vérité, le ciel n'est pas juste; mais ce n'est pas ma faute.

t78 MÀDIMOISELLE POUC£t

MademmseUe ,

Maiemoiselle A&iélie de Villecresne, Boulevard de Beawéjoufy

Passy,

« Amélie, ma chérie, mademoiselle Poucet» ton amie, est la plus heureuse petite fille qui soit au monde.

» Au milieu de sa joie, sa première pensée est Aa te faire part de son bonheur. C'est ça qui est gentil !

» Voilà ce qui arrive; — il ne s'agit pas.de bavar* der pour ne riêa dire. «-^ Hier, en te quittant, je courus à l'atelier dans Tespoir de rencontrer mon pauvre Sidoine, qui^ depuis la triste .soirée des explications, ne m'a pas adressé la parole. Je voulais, d'après tes conseils, mettre quelques gouttes d'eau dans cette âme qui brûle. Je traversais l'atelier des demoiselles et j'allais descendre, lorsque du haut de la galerie j!entendis prononcer mon nom»

MADEMOISELLE POUCET t79

» Si du haut de la galerie tu entendais prononcer ton nom, toi, Amélie, qu'est-ce que tu ferais?

» Tu écouterais... Oh ! ne dis pas non, tu écouterais. C'est ce que j'ai fait.

» Pour mieux entendre, je me suis cachée derrière Tune des tapisseries. 11 y en a quatre qui sont là pendantes comme si on les avait mises exprès.

» Celle derrière laquelle je me blottis, lorsque je ^ veux surprendre quelque petit secret, représente le ' Vaisseau d'Ulysse, roi d'Ithaque, hatluparles vents. Ce vaisseau est une espècede trirème, qui a plutôtTair d'un sabot que d'un navire, si bien que je me fais tout à fait l'effet de mon homonyme, de petite mémoire, caché dans la chaussure du brave bûcheron son père.

» Juge un peu si je dus tendre les oreilles i on par* lait de moi. On, c'est Adelphin, je n'ai pas besoin de te le dire; Paul Buck et Claudia^ Aucamp, que tu connais par mes récits, étaient avec lui. Voilà ce qu'ils disaient; tu peux croire qu'il ne manque pas une virgule de leur conservation :

» — Certes, disait M, Buck, Poucet est gentlïle,

280 MADEMOISBLLB POUCET

très-gentille même ; mais de là à Téponser, il y a un abime.

» — Pourquoi? demandait Adelphin.

» — Mon Dieu, parce que...

» •— Tu n'as pas d'autres raisons à me donner?

]» —Mais c'est plus qu'il n'en faut... demande à

Aucamp. . .

» — Puth ! fit Claudius, je ne me mêle pas de ces choses-là.

» J'avais toujours pensé que Claudiusjivait pour moi une grande amitié. Cette indifTérence à mon égard m'a beaucoup chagrinée; mais j'avais tort de m'alarmer, comme tu vas le voir.

» — Tu l'aimes donc bien ? demanda M. Buck.

» — Je l'aime tant, fit Adelphin, qu'il n'est pas de

parole au monde capable d'exprimer ce que je ressens

là pour elle.

» Là, c'était son cœur.

» — Quand tu ne l'aimeras plus , tu trouveras toutes les paroles que tu voudras pour énoncer tes regrets de l'avoir épousée.

» — Je l'aimerai toujours.

MADEMOISELLE POUCET 28i

» —'Je connais ça.

» — Que ferais-tu à ma place?

» — D'abord, je commencerais par lui demander si elle m'aime.

» — Ça, dit Claudius, c'est impossible. Quand nous avons adopté Poucet, nous ayons tous juré sur l'honneur de ne jamais parler d'amour à cette enfant et de ne rien faire qui puisse l'entraîner dans la mauvaise voie.

» — Mtoi, reprit Paul, je n'aimerais pas à épouser une petite diablesse qui a passé sa vie avec un bossu, et si j'étais à ta pbce, je serais médiocrement flatté d'être le gendre du sieur Souchard, l'ivrogne le plus réussi du département de la Seine, le sais bien que de temps à autre tu pourrais t'exercer au noble jeu des couteaux; mais ce n'est pas encore là le dernier mot du bonheur.

» Claudius reprit :

» — Ami Paul, Adelphin nous consulte ; dis ton opinion ; tu as le droit de l'énoncer, puisqu'il te la de* mande; mais pour Dieu, ne dis pas de bêtises. Tu sais combien le bossu aime Poucet; mais cette affection a

» .— Je vais vous prier, chers amis, d'allez chez H. Souchard loi demander pour moi la main de sa fille. «

» Lày ma bonne Amélie, le cœur m'a manqué, le bonheur m'a grisée, je suis tombée sans connaissance comme une petite sotte que je suis. J'ignore ce qui s'est passé après; mais je le saurai, tu le sauras. Quel malheur que tu sois la fille d'un marquis ! comme tu aurais dansé à ma noce ! tu aurais joliment bien fait dans le paysage.

» Je t'embrasse, ma belle,

» Ton heureuse et sincère amie,

» Poucet. »

Pendant que mademoiselle de VlUecresne lisait la lettre de Poucet, Claudius Aucamp et Paul Buck cheminaient vers la jdemeure de Souchard.

Pour accomplir la mission qu'Adelphin leur avait donnée , les deux artistes s'étaient déguisés en bourgeois, c'est dire qu'ils étaient à peu près propres.

Oâudius, luxe étrange ! avait même acheté des gants. Paul Buck n'en revenait pas.

Quand les deux amis arrivèrent chez Souchard^ ils trouvèrent Tex-brigadier eo train de perfectionner le jeu des couteaux,

•— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le père de Poucet sans se déranger ; donnez-vous donc la peine vous asseoir... Faites excuse, je n'en ai que pour une petite seconde.

— Comment donc ! mais ne vous gênez pas, je vous prie, dit Claudius.

— Les affaires avant tout, fit Paul.

— Vous êtes bien honnêtes, reprit Souchard. C'est rapport à mon jeu ; c'est demain la fête de Courbevoie, et je le change de fond en comble... Quoi ! il n'y restera plus rien de rien, ma parole d'honneur!

— Vraiment ?

— Mon Dieu ! oui ; faut toujours faire du nouveau, pas vrai? Sans le progrès, pas de salut; le progrès, c'est l'âme de la civilisation.

. — Oh ! oh ! Souchard, s'écria Paul, vous parlez comme le Siècle,

SRG MADEMOISELLE POUCET

-* ^e le lis quelquefois, dit Soucbard avec modes*lie; aussi, je suis progressiste, moi. Tenez, j'ai vu que le jeu des couteaux avait fait son temps, j'ai inventé le jeu du lapin.

— Cela doit être curieux, fit Claudius, qui, depuis qu'il examinait Souchard, trouvait sa mission difficile et ridicule.

— Mon Dieu ! non, reprit Souchard; c'est la même chose que Tautre, mais c'est le contraire, censément. Voyez plutôt.

— Voyons.

— Autrefois, je piquais mes couteaux sur ma planche. Bon, qu'est-ce qui arrivait?

— Des trous? dit Paul. *

— Non, reprit Souchard ; il arrivait ceci î c'est que quand on gagnait, on gagnait des couteaux.

— Naturellement.

— Eh bien ! c'était bête,

— Bah!

— Suivez bien mon raisonnement. Je donnais six anneaux pour deux sous ; la pratique se mettait- à quinze pas et lançait les anneaux. Dans les premiers

temps, ça allait bien ; mais voilà que mes gaillards ont trouvé le truc; les filous gagnaient presque à tous les coups. *-.

— Vous, vous perdiez toujours ?

— Non, parce que les couteaux ne valaient pas deux SOUS; mais voilà qu'au bout' de quelque temps, ils ' avaient tous des couteaux, les scélérats! et dame, quand oo a seulement deux ou trois couteaux, c'est bien assez pour un homme seul.

— C'est très-judicieux ce que vous dites là.

— Vous êtes bien honnête... Alors, qu'ai-je fait? Au lieu de piquer quinze couteaux sur ma planche, je n'y plante qu'une lance, je ne donne que trois anneaux, et je flanque la pratique à vingt pas.

— Diable ! dit Claudius , ça ne doit pas être facile.

— C'est plus difficile, soît; mais aussi, au lieu d'un couteau, je donne un lapin à celui qui gagne.

— Pardon ! fit Buck, je ne vois.pas bien l'avantage qui résulte de ce nouvel arrangementi

— Oh ! interrompit vivement Souchard, il n'y a pas de comparaison, on ne gagne presque jamais*

— Alors, vous n'aurez plus de pratiques. '

— Que si, parce que, voyez-vous, on a beau dire, c'est joliment flatteur, tout de même, de gagner un lapin.

* — Très bien ; mais si, comme ils ont fait pour les couteaux, vos clients attrapaient encore le truc?

— Ça ne feraitde rien, reprit Souchard avec fierté; tout est calculé. On a assez d'un ou de deux couteaux, mais on n'a jamais assez de lapins.

Paul se leva d'un air grave.

— Monsieur, dit-il, votre logique, votre perepicacité et votre profonde connaissance du cœur humain, nous font bien augurer pour le succès d'une démarche que nous venons faire près de vous.

'— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, demanda Souchard très-flatté, mais un peu surpris delà solenmté de Paul Buck et de CJaudius f

— Nous avons Thonneur, monsieur, i*eprit l'artiste, de vous demander la main de mademoiselle Caroline, votre fille, pour M. Adelphin Dubois notre ami.

— M. Dubois, continua Claudius, a trente-deux ans,

un assez joli talent d'amateur, et plus de cinquante raille francs de rente.

— Cinquante mille francs de renie, répéta iîuck, en appuyant sur les mots.

Un nuage passa devant les yeux de Souchard; il laissa le jeu du lapin s'échapper de ses mains ; il regarda tour à tour les deux jeunes gens pour voir s'il n'était pas la victime d'une plaisanterie ; puis, revenant âf lui peu à peu, il s'écria :

— Pardon, messieurs, mais, voyez-vous, là... vrai, je suis ému, ma parole ! je n'ai pas mes pensées bien à moi.Pourriez-vous me dire combien cinquante mille francs de rente ça fait à manger par jour?

Claudius fronça le sourcil ; mais Buck répondit tranquillement: /

— Ça doit faire quelque chose comme cent trentehuit francs.

Souchard eut un auti^e éblouissement.

— Sapristi, s'écria-t-il, sept louis tous les matins sur sa ti)ble de nuit, ça doit rudement vous taper dans l'œil?

— Je ne saurais vous renseigner à cet égard, et je le

regrette fort, mon cher monsieur, dit Buck. Pouvonsnous espérer?...

— Encore une question? reprit Souchard, les parents de ce monsieur sont-ils consentants?"

— n n'en a pas, reprit Claudius ; il possède un vieil oncle qui ne demande qu^à le voir beureux et qui hï laissera toute sa fortune.

— En effet, reprît Buck , j'avais oubKé de vous dire que le jeune homme a des espérances.

Mais Souchard Tan êta du geste :

— Oh ! moi, voyez-vous, dit-il, je ne suis pas regap* dant ni ambitieux, si le jeune homme plaît à Tenfànt, M. le maire mettra sa sous-ventrière ti^îcolore; s'il ne lui plalt pas; ma foi, à la guerre comme à te guerre ! il faudra bien qu'il lui pfaise, pas vrai ?

Au moment où Claudius allait prononcer quelques paroleâ indignées, la porte s'ouvrit et Poucet entra.

— Arrive doçc, s'écria Souchard, arrive donc J

— Claudius, Paul ? fit Caroline.

^- Ces messieurs viennent te demander en mal'iage ?

Poucet rougit*

— En effet, ma chère enfant, dit ClantRos, Adelphin, qui vous aime, nous a prié de demander retire mtm k votre père.

— Et votre père, interrompît Badt, n'a pas voritr nous donner une réponse sans connaître vos sentiments.

~ Il est si bon, dit Poucet.

— Dame! ton bonheur avant tout, s^écrfer Souchard; je n'ai que toi d'enfant, je veux que tu sois heureuse, et que, plus tard, tu ne viennes pas me dire d et ça et l'autre.

— Je ne dirai jamais cela, je vous le promets.

— Vous consentez? démanda Buck.

— De tout cœur.

— Vous aimez donc Adelphin ?

— De toute mon &me.

— Alors, dit Paul Buck, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; i'ai Imt Vbofmmf de vous saluer.

— A bientôt, Poucet , dît à son tour ClaMîiis ; vous serez heureuse, si Dieu vous donne tout le bonhevr que vous méntezi

— Du bonheur, du bonbeur, murmura Souchard en

fermant la porte ; certainement qu'elle en aura du bonheur, je l'ai élevée pour ça. Tiens ! fit-il en se frappant le front, j'ai oublié de leur dire quelque chose.

~ Quoi, père ?

-— Quelque chose d'important.

— Mais encore ?

— J'entends que' vous vous donniez tout au dernier vivant.

— Je ne comprends pas.

— On ne sait ni qui vit ni qui meurt, et je ne veux pas que tu sois malheureuse après avoir été riche, je sais trop ce que c'est que d'éti^e dans la misère après avoir été dans l'opulence.

A Mademoiselle Amélie DE Villegresne.

« Mademoiselle mon amie, j'ai l'honneur de vous faire part de mon mariage avec M. Adelphin Dubois. Notre union, qui est depuis longtemps accomplie dans

iSi

nos cœurs, sera célébrée à Saint-Vincent-de-Paul, ma paroisse. Quand? Je n*en sais n'en, mais ce sera bientôt. Aussitôt que je saurai quelque chose de certain' touchant ce grave événement, tu en seras avertie !

» Comme je t'aime, ma chère Amélie !

» Je ne sais pas pourquoi je te fais cette déclaration. Comment ne t'aimerais-je pas? Tu es si bonne pour moi que le sort avait placée si loin de toi.

» J'ai une idée. — J'espère que cela ne t'étonne pas? — ïl me semble que c'est à notre amitié que je dois tout mon bonheur, vrai. On est bête quelquefois, — souvent même. — On se met une idée dans la tête, impossible de la faire déloger. Croirais-tu qu'il me semble que la destinée nous voyant si unies ne veut pas nous séparer.

» Tu avais beau dire, vois-tu, mais si j'étais restée M"« Poucet, rapin chez maître Ygonnard, comment aurais-je pu demeurer ton amie ?

» Tu vas te marier, un de ces jours, à quelque beau gentilhomme bien riche. — En voilà un que je ne plaindrai pas ! — Tu seras maixjuise tout au moins. Vois-tu la belle mine que M"* Poucet eût fait dans tes

994 MADEHOrSELLE POUCET .

(salens. Je dis M*^ Pmeei, parce que pouf rien an monde je ne Tondrais faire annoncer W^ Soudiard.

» Tandis qne, maintaiant^ e'e^ bien différent, M*"* Adelphin dn Bois, c'est quelque cbose. ie sais bien que mon mari futur est d'une noblesse d^mteuse, mats il sera millionnaire, et il me s^nble qn'nn miUiOD, cda doit aplanir un peu les distances.

» Un million ! Cela t'étonne, mais c'e^ ainsi, ma chère. Un Tidl oncle riche à pleins saes« Mon Âddphin est son unique héritier. .

» Ce qu'il y a de charmant c'est que M. Dubois, mon futur, a voulu que j'ignorasse ce détail. Il s'est entendu avec ses amis et avec mon père pour qu'on ne me dise rien de cette fortune inespérée. Heureusement, j'âais cachée dans mon sabot; tu sais la fameuse trirème d'Ulysse, roi d'Ithaque?

» J'ai d'abord trouvé ça très-sot de la part d'Âdelphin ; je l'aimais avant le million et naturellement le million ne me le fera pas aimer moins. Maïs voici l'excuse qu'il a donnée à Claudius.

» — Je veux, a-t-il dit, qu'elle ignore ce dâail heureux, elle est si fière, si étrange, qu'elle serait capable

IfADEMOlSEiLfi POUCfiT S95

de m pas vouloir de moi parce que je suis riche. D'ailleurs, je veux que ce soit elle qui me fasse la grâce de m'^user. Je veux être un amant et non une aubaine. »

» C'est gentil cela, n'est-ce pas? Il y a encore une nuance qui va te plaire, tu vas voir combien Adelphin est bon, simple et délicat.

» Lorsque le lendemain de la demande je suis annvée à l'atelier, tu crois peut-être qu'il s'est précipité à mes genoux ; rien du tout. ^

» —Bonjour, Poucet.

» — Bonjour, Adelphin.

i — Voulez-vous voir un homme heureux ?

» — Oui,

» — Eh bien, regardex-moi.

» Je lui ai tendu la main ; il a repris :

» — Maintenant, voulez*vous voir une jeune et belle iille qui sera la femme la plus aimée et la plus heureuse du monde?

» — Non, ai-je répondu, je la connais.

» Et nous nous sommes mis à travailler comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.

» Une heure après» nous nous sommes trouvés tout

près Ton de l'autre, moi, sur mon escalier, lui, sur l'échelle ; je lui ai passé ma main à travers les baiteaui de la rampe, j'ai cru que je n'allais en retirer que la moitié et qu'il allait manger l'autre.

» — Comment saviez-vous que je vous aimais? Ici ai-je demandé.

» — Je ne la savais pas, je m'en suis douté.

» — Pourquoi ?

» — Parce que vous avez pâli le jour où je me suis piqué le doigt avec le compas.

» — Ce n'est pas lyie raison?

» — Si, car huit jours avant vous avez ri en voyant Fulgence se faire une piqûre bien plus grave.

» — Quel homme profond vous faites.

» — Puis, a-t-il ajouté, ce qui m'a fait croire que vous m'aimiez, c'est que Sidoine me déteste.

» Voilà le hardi chasseur dont tu parlais, il est bon et doux, et a juste assez d'esprit pour faire un délicieux mari.

» Maintenant, il faut que je te dise combien ta petite amie Poucet est pleine de perfidie.

» Âdelphin a loué sournoisement un ravissant petit

hôtel dont le jardin donne sur le bois. C'est loin, mais il parait que nous aurons des voitures.

» Cette bonbonnière a un haut rez-de-chaussée où Ton arrive par un perron italien. Claudius, qui a du goût, dit que c'est ravissant. A l'heure qu'il est les ouvriers bouleversent le deuxième étage.

n L'ameublement et l'ornementation de notre nid étaient devenus la grande affaire de l'atelier. Chacun faisait part de ses goûts, proposait un plan, et on allait aux voix*. Cachée derrière mon inévitable tapisserie, j'entendais tout et je frémissais.

» Oh ! je frémissais plus que je ne saurais te le dire, on ne parlait que de colonnes torses, que de bahuts, de vitraux moyen âge, de chambranles Renaissance et surtout de salons orientaux. La sueur me coulait du front.

» C'est là que tu vas voii* poindre mon astuce. Au premier mot d'ameublement, j'avais tout de suite pensé au splendide Mtel de ta tante de La Roche- André. Je me suis rappelé qu'en me parlant de ses merveilles, tu me disais : Il n'y a qu'un homme à Paris qui sache meubler un hôtel, c'est Fauh. J'ai quitté ma cachette et

Je suis arrivée en chantant. Tout le inonde s*est tu, comme tu penses bien. Je me suis mise au travail.

» Tu sais que les hommes ont la prétention d'être très-fins, c'est béte, mais ils sont ainsi. Voilà que Paul Buck se met à crayonner comme s'il venait d'avoir une idée, il fait des. signes aux autres par mille clignotements d'yeux, et, s'adressant à moi d'un air indifférent, il me dit :

» — Dites donc, vous, petite Poucet, ma chère amie, qui avez du goût, que me conseillez-vous comme ameublement pour ma Mort d'une jeune fille ?

» La Mort d'une jeune fiVe est un tableau qui lui est commandé par un marchand du boulevard, qui a une spécialité de Morts déjeunes filles. Ce juif fait des affaires d'or. Il parait qu'il y a beaucoup de gens qui ne seraient pas heureux s'ils n'avaient pas chez eux, entre un faux Watteau et un vrai Galimard, une jeune fille en train de moiirir.

» Je lui ai répondu : , .

» — Je ne vous conseille rien.

» — Vous n'êtes pas prêteuse.

MADBMOtSSLLE POUCET 399

» — Que voulez-vous que je vous dise, je n'entends rien aux ameublements»

» — Hais, a repris Buck d'un air fin, en regardant nos amis, si vous aviez à vous meubler une chambre, comment fériez-vous ?

» — Je ne ferais pas, ai-je dit, et j'ai lâché ta fameuse phrase. « Je m'adresserais à Fauh, le seul homme qui sache meubler un hôtel. » £t je suis partie sans retourner la tête de peur d'être changée en statue.

» Je n'étais pas au haut de l'escalier qu'Adelphin s'est écrié:

» -*- Sidoine, prenez une voiture et amenez-moi ce Fauh-là, mort ou vif.

» Sidoine a hésité ; mais il est parti, le brave garçon, et une demi-heure après il revenait avec le tapissier.

» Adelphin a montré le plan de l'hôtel et a parlé de ses désirs. Le spirituel aitisan a répondu :

» -^ Monsieur, des colonnes torses, c'est bien neuf; des bahuts, c'est bien vieux; des vitraux, c'est bien rare ; des chambranles, c'est bien cher. Quant aux sa-

300 IIADEMOIS LLE POUCET

Ions orientaux, ne m'en parlez pas. Mosquées, palais, harems, tout cela a l'air d'être du nougat de Provence enveloppé dans du papier dofé.

» Claudius s'est mis à rire ; les autres ont lait comme lui ; le pauvre Adelphin était atterré.

» — Hais enfin, monsieur, a-t-il dit, comment entendriez«-vous l'ameublement de cet hôtel ?

B Après avoir bien étudié le plan, l'artiste — bon, voilà que je l'appelle ^ste, maintenant ; ma foi, tant pis — l'artiste a répondu :

» -*- Sauf meilleur avis, je vous proposerai le grand salon Louis XIV, en chêne naturel surchargé de feuillages d'or, très«-peu d'or, rideaux et tentures en tapisserie de Neuilly à fleurs semées sur fond vert d'eau.

» — Adopté! a crié l'aréopage.

B — Pour le salon intime, a continué le tapissier, je vous engage à enti^er dans le Louis XVI pur : c'est * droit et correct comme le grec, mais plus aimable. Les meubles blancs reposent la vue. Comme il faut les relever un peu, les tentures seront sur un fond lie de vin à lacs bleus. Pour peu que ces messieurs veuillent

illttstrer les portes et le plafond d'amours encamaleux, ce sera fort joli.

» — Adopté ! adopté !

» — Pour votre atelier, je ne vous conseille pas les tapisseries anciennes. Tout le monde en a de laides ; pour en avoir de belles, il faut trouver une grande occasion. En attendant, si vous voulez remplacer le chêne par Tébène pour les meubles, les galeries et la rampe de Tescalier, les panneaux en noyer sculpté, vous aurez ainsi un atelier dans le style que vous préférerez ; et ce sera neuf et original.

» — Monsieur, dit Buck, vous êtes un maître.

» Le tapissier a salué.

» — Comment, monsieur, a demandé Adelphin, ferez-vous les deux chambres à coucher que vous voyez là?

» Pour les chambres à coucher, a répondu l'ordonnateur, il n'y a pas à choisir : le confortable est poussé aujourd'hui aux dernières limites, je vous ferai donc du confortable.

» — Mais de quel style?

» — Si vous le voulez bien, ce sera du Napoléon III.

S02 ITADEMOISBLLB POUCET

» -«Soit! a dit Adelphin un peu ahuri, et il a remis le plan au tapissier , qui est parti comme un simple mortel.

» ^ Mes enfants^ s'est écrié Bnck» voilà un homme qui nous enfonce à vingt-six pieds au«dessous du ni- ^ veau de la mer.

» Je vais donc avoir toutes ces splendeurs que tu m'as fait aimm*. Oh ! Amélie, ma belle chérie, marietoi bien vite pour venir voir tout cela. Dépédie-toi ; je mettrai des fleurs partout et mon cœur sera illuminé.

» Je t'embrasse,

» PÛUG8T. »

Tout ce qu'écrivait mademoiselle Poucet à Amélie de Villecresne était rigoureusement vrai. Sans que rien ne fût changé dans les habitudes de l'atelier^ on sentait une ébuUition souterraine.

Àdeiphin arrivait accablé de fatigue.

-î Ça marche, disait-il tout bas! c'est pyramidal! quelle surprise !

Claudius venait ensuite.

— Je viens d'inspecter les travaux ; c'est féerique !

Pauvre Poucet, sera-t-elle étonnée !

Un matin Fulgence, qui avait été chargé d'aller à Neuilly, revint tout en sueur. ^

-— F-i fi, n-i ni, s'écria-t-il ; le bazar est terminé. C'est esbrouffant ! je veux être là pour voir l'espatement de Poucet.

Le grand jour arriva : la noce fut superbe.

Monsieur Ygonnard et Sidoine étalent les témoins de la mariée, Claudius et Paul ceux de l'époux.

Le commandant, marquis de Villiecresne, de retour depuis quelques joui*s, avait consenti à accompagner sa fille. Le brave marin ne savait rien refuser à Amélie. Son habit brodé et chamarré de décorations charmait fort les élèves d'Arthur, malgré leurs petits airs démocratiques.

Souchard arriva en habit noir et en cravate blanche; ses habitudes militaires lui donnaient une roideur que le portier de la mairie prit pour de la distinction.

^ Mon commandant, dit Souchard au marquis de Villecresne, la première fois que j'eus l'honneur de

VOUS voir, nous étions en train de pi'endre Alger; la dernière fois, c'était en trente-trois, nous étions en train de la garder.

— Monsieur, répondit le marquis, je suis heureux de retrouver ici un compagnon d'armes.

— Que ton père est bon d'avoir donné une poignée de main à papa ; au moins il n'osera pas se griser, dit Poucet à Amélie.

— Ma chère belle, fit Amélie en arrangeant la coiffure de Caroline; une couronne de fleurs d'oranger, ça ne se met pas sur l'oreille, ce serait par trop... peintre.

Adelphin, épanoui de bonheur, et Sidoine, pâle de tristesse, entrèrent :

— Voilà le chasseur, dit Poucet.

— Et le chassé, dit Amélie.

La jeune patricienne se mit à examiner ces deux hommes si différents. Adelphin, qui n'était pas mal en veste de velours, était gros en habit et ridicule en cravate blanche. Sidoine, au contraire, malgré son infirmité, ne manquait pas de distinction : la douleui ennoblissait ses traits irréguliers, mais expressifs.

MADEMOISELLE POUCET 30o

— Voilà deux grands amours qui passent, dit André Rivard.

— Les grands amqjirs, ça passe toujours, fit Buck. —Entre les deux, son cœur a balancé, dit M. Ygon-

nard.

— 11 n*y avait cependant pas à hésiter, dit mademoiselle de Villecresne, à qui Claudius offrait le bras jusqu'à la voiture.

— Ah ! c'est que vous ne les connaissez pas tous les deux, dit Aucamp! «

— Si, vraiment... et j'aurais choisi l'autre, répondit Amélie.

—Ah ! mademoiselle, s'écria Claudius, nous sommes bien faits pour nous entendre. Quel malheur que nous ne soyons pas faits pour nous parler !

Devant l'officier municipal, mademoiselle Poucet prononça le oui solennel d'une voix claire et assurée.

A l'église, tout se passa merveilleusement. L'aspect d'un temple catholique produit un effet saisissant sur les gens qui n'ont pas l'habitude d'y entrer souvent.

Les jeunes artistes avaient été gouailleurs à la mairie. A relise, ils furent respectueux d'abord, recueillis

306 HADEMOISELLE POUCET

ansiiite. Pais, Torgue el TeBOOis aklant, ils deTinrent songeurs.

A Paris, les membres da dei^ oot w tact parfait pour recomialtfîe les gi^is. Le discours d'oa prêtre qui marie deux artistes n'est pas le même que celui du prêtre qui marie detlx boui^peois.

Le vicaire qui unit Adidphin à mademoiselle Poucet était un homme jeune encore, dont la physionomie était franche ei ouverte. Soa aUocuUoo fut touchante et simple.

^ Vos cceurs, dit-il m finissant, vos cœurs volent l'un vers l'autre. Aimez-vous, c'est l'ordre de Dieu.

— Décidément, dit Paul Buck en descendant les marches de Téglise, tout ceci est fort beau. Ces grands pilliers, ces splendides viti*aux, ces fleurs, ces chants, cette douce et bonne morale accompagnée par l'oi^ue, ça vous empoigne crânement.

— Ne m'en parle pas, dit Glaudius, c'est à donner envie de se marier.

Les peintres jetèrent toute leur monnaie aux pauvœs, qui, étonnés de tant de laiigesses, se disaient entre eux :

lIADElIOISELf.E POUCET 307

— Ouels sont donc ces gens qui donnent tant ? A coup sûr, ce ne sont pas des riches.

la foule, qui se presse an milieu de toutes les voi* tures de noces, trouva la mariée charmante.

n est nne chose à remawpzer : cette foule est toujours composée de jeunes filles et de vieilles femmes. Iflusions naissantes, illusions perdues. Espérances et r^rets. Vivant plaidoyer en faveur du mariage.

Par les soins de maître Arthur Ygonnard, un déjeuner avait été préparé à l'atelier.

Chacun fut prévenu qu'il ne fallait pas trop manger, afin de pouvoir faire honneur au dtner. '

Le commandant de Villecresne était parti en sortant de l'église ; il avait emmené sa fille, en promettant qu'il la laisserait assister au diner et au bal, qui devaient avoir lien an bois de Boulogne.

Malgré les avertissements réitérés, les amis des mariés s'étaient attablés et mangeaient à belles dents.

Parfois Souchard, le verre à la main, invitait les convives à la sobriété, pareil au mauvais apôtre qui disait : « Faites ce que je dis et ne faites point ce que je fais. »

L'exemple étant plus attrayant que la morale, chacun dévorait et buvait à plein verre.

Au dessert, André Rivard, qui aimait les traditions, se leva :

— Messieurs et amis, s'écria-t-il, je bois à la vertu ' et à la grâce : A madame Adelphin Dubois !

— Messieurs et amis, dit Fulgence en se levant à son tour : à la bonté, à la franchise ; je bois à Adelphin Dubois !

II se fit un silence. On attendait la réponse ; mais les jeunes époux ne répondirent pas ; ils avaient disparu.

— Messieurs, s'écria Souchard d'une voix avinée, mon cœur de père est sensible, certainement... pa rapport que... naturellement... Je suis très-honoré de ce que... de ce qui... A la vôtre pareillement...

Le brave homme était d'autant plus troublé, que tout le monde s'était tu, et qu'il prononçait son speech au milieu d'un profond silence.

Chacun s'interrogeait du regard.

Tout à coup Sidoine apparut au haut de l'escalier ; il était pâle et tremblant ; ses longs cheveux plats re-

tombaient en mèches sur son visage. Il venait de chercher AdelphJD et Poucet dans l'atelier des demoiselles, où tout le monda pensait qu'ils s'étaient réfugiés.

— Ils n'y sont pas ! murmura-t-il d'une voix entrecoupée, je n'ai trouvé personne.

— Oh ! oh ! fit Buck, voilà qui est étrange.

— Bizarre ! bizarre ! s'écrièrent les autres.

— C'est à n'y rien comprendre! disait maître Arthur Ygonnard.

— Quoi.donc ? demanda Souchard.

— Mais Adelphin et Poucet ne sont plus Jà.

— Là où qu'ils sont? dit le père.

£t comme personne ne lui répondait, il se leva comme il put et s'écria :

— J'espère bien que mon gendre ne m'a pas ravi ma fille adorée ! Je ne suis pas méchant, mais il ne faudrait pas jouer ce jeu-là avec moi... J'irai réclamer mon enfant jusque sur la terre étrangère^ et même plus

^loin... Voilà comme je suis...

— Je dois avouer, répondit Ygonnard, que la conduite des jeunes gens me parait assez... c'est-à-dire

310 HABSMOISSiLK-POVCET

pas trè$-e<mvenable ; mais, ^rès twrt> Us sMt nariés^ ils sont libres.

— Libres de quoi f demanda Soodiard.

— Mais, répondit Buck, îls sont libres d'aller ou bon leur semble.

Puis, irrité du ton que prenait le père de Poucet, il igouta :

— Vous aurez beau faire les gros yeux, c'est comme si vous dansiez; aujourd'hui Caroline n'a qu'un maître, c'est Adelphin. Elle ne doit rester qu'avec Adelphin. Adelpbm M dirait : « AlfOBS habfter avec

* les bourgeois, au seia de la me de Rivoli |vi^ngée, » il n'y aurait pas k dire, il faudraR y aller. .Du reste, soyez sans inquiétude de ce côi64à; Adâpbifi a'esl pas cruel, et d'ailleurs,, il a trop peur de k garde nationale. •

Cornsoe la {Aupart des ivrognes» Soucharâ, au lieu de se fkher des plaisantairies^ du peintre^ eut ua bqmk ment d'attendrissement.

^ VoUà bien les enfants! s'éeriar441^ oq travaille nuit et jour pour les él^er» oa se saigue^ et loi?sciu'iis^

- WADfiMOJSELLE POUCBT 3ii

sont grands, ils ne font pas plus attention à vous que si vous n'étiez pas de ce monde.

Non, mon gendre ne fera pas ee que vous dites, — n en est incapable, —, et sachez, pour votre gouverne, qu'il n'a pas plus peur de la gdtrdd nationale que de n'importe qui. Moi aussi j'en ai été de la garde natio* nale; on ne le dirait pas, mais c'est comme ça,etgradé même^ vous m'entendez biea? votre santé et la compagnie.

— Quel âne !

— Quelle brute î

— Quel crétin !

— Quel idiot! s'écrièrent les jeunes gens.

— Oh ! messieurs, dit Sidoine, n'insultez pas ce pauvre homme, que le bonheur de sa filte a grisé.

Souchard, qui n'avait été que médioci*ement touché par les injures, fut blessé de la protection dé Sidoine. L'idée d'être défendu par un faiWe le fit rougir; U s^é* cria :

— HéJ dites-donc, vous là-bas, mossiett Mayeux, de quoi que vous vous mêlez à cette hernie ï En voilàt*il p^ i^ Alcide qui veut défendu^e k& autres^de quoi

ça se melc ! Ça fait mal ! Apprenez, monsieur le Bosco, que je ne permets pas plus à personne qu'à auti*ui de m'insulter, et que je ne suis pas plus ivre que vous et moi du bonheur de ma fille que de n'importe quoi, vin^ cognac ou autre chose. A votre sant^i et la compagnie.

Comme c'était la vingtième fois au moins que Souchard portait le même toast, il arriva qu'au vingt et unième il se laissa tomber sur un fauteuil, roula de gros yeux à droite et à gauche, et finalement s'endormit comme une marmotte en murmurant :

— C'est égal, voilà comment on enfonce les malins, ce n'est pas plus long que ça.

Il est une chose, une seule qui surnage dans le vin, c'est l'orgueil de l'homme.

— Voilà qui est parfait, dit Buck en voyant Souchard assoupi, en voilà un qui ne fera pas rougir sa fille pendant le dîner. Voyons, Fulgence, donne-moi un coup de main : prends par là, bon, hisse !

Les deux jeunes gens enlevèrent le buveur et l'emportèrent dans une chambre voisine, où ils le déposé-

lent sur un canapé. Buck ferma la porte et mit la clef dans sa poche.

— Et maintenant, dit-il, bien que nous n'ayons pas absolument faim, il serait peut-être temps de nous diriger vers le bois où nous trouverons sans doute nos égarés.

On monta en voiture. Durant le chemin, les jeunes gens et maître Ygonnard lui-même se perdaient en conjecture sur la disparition des époux.

Arrivés au restaurant, ils questionnèrent tout le personnel du pavillon d'Armenonville ; mais nul ne put les renseigner : on n'avait pas vu les mariés.

— Nous jouons le Chapeau de paille d'Italie, disait Tun.

— Ou la Mariée du mardi gras, disait l'autre.

— Ils sont partis pour l'Italie.

— Ils ont été à Sainte-Geneviève faire brûler un cierge.

Mais toutes ces pauvres facéties étaient dites avec un embarras mal dissimulé.

Les invités arrivaient les uns après les autres et dois

3f4 MADSMOISSLLB POUCET

msùéai^Êi à sriwr les épmni; cfù kisr dissk ! f Attendez. »

Les eoB¥Îyes da soir étiàmt pour la j^tapart des artistes, ^s jeiiDes fiHes^ âèves à'Ygoimahl, des sons- BMttresKs et (piel^MS demoiselles des feaskm^ où Poucet donnait des leçons.

TiNis ees geas étaienâ là s^s que persoime leur fit les honneyrs de r^Kiroit; Hicâ&aas les ws aux attirés^ ils paraissaient fort gêfiés*

— Saerebleu I dit Claudius à roreUle de Paul, v«ilà que |e conamence à être très-inquiet. S'il leur était arrivé quelque chose?

— Puth! fit Buck, que veux-tu qu'il leur arrive? D'ailleurs, s'il y avait un malheur, nous le saurions déjà.

La manière dont le jeune homme prononça cetle banalité fit comprendre à son amf que son inquiétude était partagée.

Tout à coup un cri de joie éclata et tous les cowvives se précrpiftèvenf m l^eem. Ââelpbm et Fraeet arrivaient dans une élégante victori».

^ Aht Qi0n Diftiit s'éori» il''« Mmm, aàl Sei-

MAiyEMOfSELLE POUCBT 318

gneur! e^<-«e bi^ Dieu possible! elle n'a plus sa fleur d'oranger !

En effet, Poucet était enveloppée dans un burnous bleu et portait, coquettement incliné, un chapeau de paille Henri IV, garni de plumes bleues.

Elle sauta d'un pied léger, suivie d'Adelphîn, qui venait de donner avec importance un ordre à son valet de pied.

Les dames chuchotaient, les demoiselles se parlaient bas. Les hommes, éblouis par le luxe de leur ami, admiraient rèquipage avec un sentiment d'envie si naturel, qu'il est presque inutile de le mentionner.

La grande porte s'ouvrit et M"« Poucet fit son entrée en grand costume de mariée : couronne au front et voile sur les épaules.

La métamorphose s'était si vite opérée, que la surprise fut générale.

Poucet, qui avait plutôt l'air d'une communiante que d'une mariée, embrassa ses jeunes amies et salua les vieilles avec une grâce parfaite.

— Nous vous avons inquiétés, mes bons amis, dit elle en se tournant du côté où étaient ses camarades

d'atelier ; ne nous en veuillez pas et pardonnez-nons, ou plutôt pardonnez-moi, car c'est moi qui ai commis la faute. J'ai forcé mon mari à se soumettre à une fantaisie.

— Une fantaisie le premier jour, dit M. Ygonnard, ça promet.

— N'est-ce pas? reprit Poucet. Figurez-vous que je trouve souverainement ridicule la promenade du jour en habits de mariée. Tout le monde vous regarde, tous les yeux ont Tair de vous adresser une menace éloignée. Si bien que j'ai jeté un burnous sur mon voile, une casquette sur ma couronne, et j'ai prié Adelphin de me mener promener en voiture.

— Découverte ? fit Buck.

— Découverte, répondit Poucet.

— Oui, dit Adelphin, nous avons été visiter notre hôtel !

Poucet alla causer avec ses amies.

Les cinq artistes et Ygonnard s'approchèrent d'Adelphin.

— Eh bien! dit l'un.

— Elle a dû jeter de beaux cris?

— Je vois son étonnement.

— Comme elle a dû être heureuse.

— A-t-elle dû tout admirer en artiste.

— Elle a dû être pétrifiée ?

— J'aurais voulu être là pour jouir de sa joie.

— Mes enfants, reprit tristement Adelphin, elle n'a pas été surprise, elle n'a pas crié, elle n'a pas été joyeuse, elle n'a rien admiré et a discuté avec persistance sur la nécessité absolue de faire placer une marquise sur le perron, afin de pouvoir, par les jours de pluie, descendre facilement de voiture.

On allait se mettre à table, lorsqu'on annonça l'oncle Dubois.

Il se fit un grand silence ; chacun voulait voir un homme capable de donner un million à son neveu.

L'oncle Dubois était un petit vieux, sec, noir et ratatiné; il avait une perruque rousse trop courte d'où s'échappaient quelques cheveux blancs ; ses oreilles étaient illustrées de boucles en or.

Il embrassa Poucet, en lui faisant un compliment équivoque; puis il raconta à tout le monde qu'il était

818 IIADRMOISELLB POUCET

arrivé à Parisnn-pieds, bien supérieur en cela aux gens qui y arrivent en sabote,

Adelphin était ru martyre.

Pendant le diner, Tonde Dubois manifesta son étonnement de ne voir personne-chanter une chanson.

— Sans refrains, pas de bonnes noces !

Et il entonna d'une voix chevrotante une chanson dont voici le dernier couplet :

Puisque Thymen vod9 assemble, Que Tamour suive vos jeux, Quand on est si bien ensemble, Il faut toujours être à deux.

Allez où le vent vous pousse, Sans humeur et sans regret, Et puisse une amitié douce Remplacer l'amour parfait {bU),

— Monsieur, dit Poucet en s'approchant d'Adelphin, vos amis ont eu une bien mauvaise idée d'enfermer mon père, la chanson de votre oncle l'aurait bien amusé.

Adelphin ouvrit de grands yeux étonnés et entraîna Poucet dans l'embrasure de la fenêtre.

— Caroline, moii cher ange, s'écria-t-il, qu'as-tu? que t'ai-je fait ?

^ Je n'ai rien, mon ami, répondit-elle, absolument rien. Je me demande seulement une chose.

— Laquelle?

— Si vous me dites toi ce soir, que me direzvous demain ?

Quelques convives vinrent interrompre la conversation des mariés pour prendre congé d'eux. Gomme on ne fit rien pour les retenir, d'autres suivirent leur exemple et la cérémonie s'acheva comme celle de Marlborough : chacun s'alla coucher,

— Oh ! oh ! fit Buck, ça sent la gène, ici.

— Qu'as-tu donc ? demanda Claudius à Âdelphin, au moment où celui-ci allait monter en voiture.

— Je ne sais, répondit Vheureux époux, mais j'ai froid dans le dos.

La voiture partit rapide comme 1 ^éclair.

II y avait quinze jours que le neveu du père Dubois habitait son b^tel en compagnie de sa jeune et jolie ^ épouse.

Par discrétion, et peut-être à cause de la susceptibilité ridicule des pauvres, leurs amis n'avaient pas été encore leur faire visite.

Un jour, Âdelphin allant chez son notaire avait rencontré Buck : .

— Pourquoi ne venez-vous pas nous voir ? avait demandé Âdelphin.

— Nous n'avons pas d'oncles, avait répondu Paul, et il faut becqueter chaque jour que Dieu fait.

— Venez le dimanche, alors ! s'était écrié Adelphin, et il avait fouetté son cheval.

Paul l'avait regardé partir d'un air triste.

— Voilà, avait-il pensé, tout ce qu'il trouve à me dire ; il est plein de cœur, ce gaillard-là.

Arrivé à l'atelier, il raconta son entrevue.

— Mon bon vieux, dit Claudius, tu étais à pied, Adelphin était en voiture ; il allait chez son notaire, tu

allais au mont-de-piété. Quelle diable d'idée as-tu eue de Tarrêter? qu'est-ce qu'il y a de commun entre ce seigneur et toi ?

— C'est vrai, murmura Paul; nous sommes séparés ^ 'par un mur de trente-trois mille pieds de hauteur.

— Oui, rî'est cela, dit Claudius, trente-trois mille pieds à trente francs le mètre.

— Ce n'est pas moi, mes amis,qui tenterai l'escalade, fit Rivard.

— Ni moi, ni moi, ni moi, dirent les autres.

A partir de ce moment, Adelphin était devenu la cible sur laquelle on lançait les railleries. C'était à qui tomberait sur le pauvre millionnaire.

— Il avait besoin de ça, ce n'est pas son pinceau qui l'aurait fait vivre.

— Aux innocents les mains plaines.

— Bête, mais pas niauvais garçon.

— Allons donc ! avec çà que c'est difficile d'être bon garçon, quand on a de la monnaie de reste.

— Puisque cet animal avait de l'argent à ne savoir où le mettre, qu'avait-il besoin de nous prendre Poucet qui était la joie de la maison ?

Mli MADEMOISELLE POUCET ^

-^ C'est bien vrai ça, toot de mésûê»

«-r D^Hiis (p'elle n'est plitô là, ^ s^nque de i^ao^ sons et d'éclats de rire.

^ Ce sont des ingrats, ils auraient bien pu venir nous voir, on ne lâche psfs des amis comme ça.

— Mais il me semble, dit tristement Sidoine, que c'est à nous à les aller voir : nous leur devons une visite.

— ^ Les pauvres ne doivent rien aux riches, mattre Sidoine, vous saurez cela, répondit Buck sententieusement. Si l'usage voulait que nous allassions déposer des cartes chez nos amis, la délicatesse exigeait qu'ils vinssent les premiers. N'étîons-nous pas la famille îf Poucet n'était-elle pas potre fille adoptive î

— C'est vrai, cria le chœur.

— Anatlième sur eux, reprit Buck; qu'ils restent seuls !

-Une!

--r D^ux!

— Trois!

— Avec leur conjungo /

MADEMOISELLE POtTCfit ' dS3

Pendaiïl qne le clan maudissaft tes deax fugitifs, voilà ce qui se passait à l'hôtel Dubois.

Poucet, étendue sur une causeuse, lisait un roman nouveau. Un élégant déshabillé blanc, illustré de Valenciennes et coupé par la meilleure faiseuse, faisait admfrablement ressortir les grâces suaves de sa petite personne. De temps en temps, elle levait les yeux au ciel ou regardait à droite ou â gauche, en femme médiocrement intéressée par sa lecture.

— Puh ! fit-elle en posant son livre, toujours des femmes qui trompent leurs maris, cela est bien vulgaire et bien ennuyeux.

Adelphin entra. Quinze jours de mariage l'avaient viâlU de dix »ns. h était pâle, bouffi, mai peigné. On voyait sa peau blême sous le col fripé de sa chemise entr'ouverte. Sa robe de chambre en velours noir, serrée par une cordelière d'or, était du dernier ridicule. Il s'approcha de sa femme et la baisa au front.

— Mon ami, dit Poucet, f ai une pri^e à vous faire.

— Dis plutôt un ordre à me donner ; parle, mon cher ange, fit galamment Adelphin.

— Je désirerais que, lorsque vous me faites la grâce de venir me voir, vous soyez assez bon pour vous faire annoncer.

Un éclair de colère traversa le front d* Adelphin, mais il se contint.

— Soit, ma chère, puisque je ne suis pas le bienvenu chez toi, je te ferai demander tes heures. Veux-tu que je sonne pour te faire demander par un domestique si tu veux déjeuner ?

— Non, dit tranquillement Poucet, j'ai donné des ordres pour qu'on serve à onze heures et demie.

— Parfait.

— Est-ce que vous déjeunerez dans votre appartement, mon ami ?

— Pourquoi cette question ?

— Mais, à cause de votre costume.

— Quoi ! que lui trouves-tu à ce costume?

— Je le U'ouve ridicule.

— Comment, sacrebleu ! une robe de chambre de trois cents francs ! Ah ça ! est-ce que je n'ai pas le

droit de m'habiller chez moi comme bon me semT}le, à la fin? Si je voulais manger en manches de chemise, n'en ai-je pas le droit?

— Chez vous, si vraiment, reprit Poucet avec son calme imperturbable; mais chez nous, vous n'avez pas le droit de me manquer de respect devant vos gens.

Adelphin se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Très-bien! dit-il, je vais aller mettre ma cravate blanche.

— Pourvu que vous en mettiez une, peu m'importe la couleur.

Un quart d'heure après, Adelphin reparut habillé.

— Je vous remercie, monsieur, lui dit sa femme, de votre empressement à m'être agréable.

— Il n'y a pas de quoi.

Comme ils descendaient à la salle à manger, un domestique tendit une carte de visite à Poucet.

— Joseph, dit-elle, je vous ai prié trois fois de ne me rien présenter de la main à la main. Veuillez me remettre cette carte sur un plateau; puis vous irez faire régler votre compte par ma femme de chambre : vous n'êtes plus à mon service.

Le domestique s'inclina et sortit.

•^ Mais, ma chère enfant» s'écria Âdelphin, tu es d'une sévérité. . .

—Vous me trouvez sévère parce que je congédie un domestique qui, par trois fois, enfreint mes ordres et me manque de respect. A moms qu'il ne m'assassine pour me voler mes diamants, je ne vois pas trop ce qu'il pourrait faire déplus.

Le laquais revint avec un plat d'ai^ent. Poucet prit la carte et dit nonchalamment à son mari :

— C'est M. Ygonnard.

— Faites entrer bien vite! s'écria Adelphin. Et il alla au-devant d'Arthur avec cordialité.

— Quoi! c'est vous, cher maître? Que vous êtes gentil d'être venu!... vous allez déjeuner avec nous, hein ?... Joseph, un couvert et rondement!

Madame Dubois fut fort gracieuse pour son ancien

maître ; mais elle ne parla point de ses anciens amis.

A table, elle fit les honneurs avec une sollicitude charmante.

— Donnez une salière à monvSieur, dit-elle au domestique.

— Pourquoi faire? demanda Ygonnard.

— Mon Dieu! c'est dans le cas où, comme mon mari, vous auriez l'habitude de tremper vos radis dans la salière, au lieu de mettre du sel dans votre assiette.

Adelphin rougit comme un écolier.

Après le repas, Arthur fut convié à visiter i'bôtel, Adelphin voulait éblouii' son vieux professeur.

Le bon Ygonnard examina tout en vrai connaisseur. L'atelier surtout excita son admiration.

*~ Pour le coup ! s'écria-t*^il, voilà bien le plus bel atelier que je connaisse; c'est princier. ;. Etqueijour I... Rien n'y hianque.

— Si, dit Poucet, il y manque un maître capable d'y faire une œuvre.

Adelphin rougit encore.

A deux heures. Madame Dubois annonça qu'elle allait sortir.

— Où vas-tu? lui demanda son mari»

— Faire des visites.

328 MADEMOISE-LLB POUCET

— Quelles visites ?

— Si vous me faisiez Thonneur de m'accompagner, vous verriez où je vais, mon ami,

— Ah ! répondit Adelphin, qui appréhendait les visites plus que tout au monde, ah ! ma chère âme, tu es ^bien libre, vas où il te plaira, tu es libre, tout à fait libre.

— Votre mansuétude me touche.

En ce moment, un jardinier tourna l'allée et se découvrit humblement devant Poucet.

. — Fichtre ! pensa maître Ygonnard, voici des gens joliment bien dressés.

— Mon ami, dit Madame Dubois, je vous ai prié d'ordonner à vos gens de ne pas avoir toujours la casquette à la main ; il me faut leur rendre leur salut., rien n'est plus désobligeant.

Madame Dubois partit. Ygonnard n'osait pas questionner Adelphin ; il attendit pendant deux heures, espérant des confidences. Ne les voyant pas venir, il prétexta un diner en ville et se retira.

—Allons ! pensa Adelphin, me Vbilà seul. Suis-je assez malheureux!... Pourquoi a-t-elle changé ainsi.

elle si charmante, si bonne?... Pouvais-je soupçonner que le bonheur métamorphoserait aussi bêtement une créature intelligente?... Malgré tout, je Taimeplus que jamais; devant elle, je suis comme un eilfant!... Elle ne m'aime pas, elle!...* Mon Dieu ? s'écria-t-il, si die en aimait un autre !... Ah ! que je suis bête ! elle ne m'aurait pas épousé... Je ne puis penser qu'elle m'a pris pour ma fortune, puisqu'elle ignorait que je fusse riche... C'est un mauvais moment à passer, le bonheur reviendra. . . Le changement de position, ça fait toujours quelque chose. On se croit fort et pas du tout... Moi-même j'ai été un peu ébloui ; j'ai lâché mes pauvres vieux amjs.

En disant ces absurdités, Adelphin marchait sans savoir où il allait. Un soupçon avait montré le bout perfide de son nez et avait fini par envahir son esprit, si bien que, sans trop s'en rendre compte, le mari alla droit dans la chambre de sa femme. Là, poussé par une foule de mauvaises pensées, il fouilla dans tous les tiroirs.

On dira . qu'Adelphin était un homme mal-né, un rustre sans dignité. Adelphin aimait. L'amour fait

faire les plus belles et les plus vilaines choses du monde. Donc, il fouilla partout et fut bien puni, car il

trouva un pacfuet de lettres dont la lecture manqua de le rendre fou. Il frappait du poing, il pleurait» il riait avec mépris.

Ces lettres étaient tout simplement celles de Mademoiselle de Yillecresne. Adelphin y lut comment Poucet, le sachant riche, l'avait joué en faisant meubler

rhôtel à sa fantaisie. .

— Ah ! s'écria le malheureux , j'aimerais mieux qu'e//e m'eût trompé.

Ce n'était pas vrai du tout.

Il disait cela, comme les gens qui ont mal aux dents disent qu'ils aimeraient mieux une fluxion de poitrine.

On efface une petite perfidie, on n'efface pas une infidélité. - .

Adelphin eut tout le temps pour réfléchir. Après avoir voulu tuer la perfide Poucet, il résolut de tenter un dernier effort pour la ramener à lui. Après diner, il l'entraîna dans un petit salon turc, s'agenouilla sur un petit coussin et lui prit sa petite main :

-Cher ange, lui dit-il, tu n'es pas heureuse!... Ah ! ne dis pas que si, tu n'es pas heureuse, je le vois bien. Prends patience. Tu ne m'aimes pas... Ne dis pas non, je le sens bien, mais cela viendra, prends patience. Je t'aimerai tant qu'il faudra bien que ça vienne. Tu n'auras pas un désir qui ne soit accompli, pas un rêve qui ne soit réalisé... Tiens ! cherche dans ton esprit, trouves-y quelque chose d'impossible, tu seras satisfaite. Voyons ! dis, parle, que veux-tu ?

— Mon ami, répondit Poucet, si vous voulez véritablement m'être agréable, perdez, je vous prie, Thabitude de me tutoyer.

Adelphin se leva triste et digne.

— Soit, dit-il, adieu, madame, je ne vous tutoyerai plus.

— Merci, monsieur, et au revoir.

Le lendemain de cette triste soirée, maître Paul Duck, Claudius Aucamp, Fulgence, André et-Sidoine mangeaient tranquillement sur le poêle un jambonneau, bien et dûment pané.

— - Combien peut coûter un porc? demandait Lagliivée.

— Heu! répondait Rivard, dont le père était fermier, un joli porc, mais un joli, par exemple, ça va dans les cinquante à deux cent dix-sept francs.

— C'est bien ce que je pensais. Maintenant, autre chose. C'est bien avec les jambes du porc qu'on fait les jambons?

— NatureUement.

— Combien un porc peut-il bien avoir de jambes? \

— Quplle bêtise ! quatre.

— Bon. Eh bien, alors, comment expliques-tu que les charcutiers puissent donner un jambonneau pour trente-deux sous, puisque ça ne mettrait un porc qu'à six francs huit sous?

— Je n'explique pas.

— Pas de paroles oiseuses, interrompit Buck, ils se retirent sur les saucisses.

— D'ailleurs, ajouta Claudius, il est bien rare que les <;harcutîers ne vendent pas des homards.

Comme on tâchait de démêler la pensée de l'orateur, la porte s'ouvrit, et Adelpliin parut. Le mari de Poucet avait remis sa veste de velours.

Aucun étonnement ne se manifesta chez les peintres.

— Tiens ! A^elphin ! fit Claudius , bonjour, mon vieux.

— Veux-tu manger du jambon? demanda Paul.

— Ma foi, oui, répondit Adelphin, en serrant la main à tout le monde, voilà près de trois semaines que je n'ai pas déjeuné, et il se mit à manger de grand appétit et à boire. Après quoi, il bourra une pipe.

— Oh ! oh ! cria Claudius, à qui Ygonnard avait raconté les airs de duchesse de M"* Poucet, oh ! oh ! que va dire madame Dubois?

— Je ne suis plus marié; il n'y a plus de madame Dubois, dit Adelphin, et il fit à ses amis le récit fidèle de ses infortunes. Pour couper court à^tout cela, dit-il en finissant, je voulais demander une séparation à la justice ; mais il parait que pour se séparer il faùt'battre sa femme; je n'ai pas eu ce courage-là. J'ai pris mes cliques et mes claques au lieu de les lui donner; je lui laisse tout, et me voilà. Je reviens avec vous, mes frères, reprendre notre bonne vie d'autrefois, chanter et rire.

— Rire c'est difficile, quand on n'est pas heureux, dit Sidoine,

— L'amour est-il mort? demanda Glaudius.

— Mort et enterré, répondit Dubois.

— Bon, fit Buck, mais combien de temps porteras-tu son deuil ?

— Je Tai porté toute une nuit, maintenant j'ai cédé le crêpe à un autre, et la preuve c'est que, malgré la piquette que nous venons d'avaler, je suis prêt à chanter une chanson.

— Très-bien ! puisque tu es guéri, chante-nous la chanson de Poucet, dit Buck d'un air narquois.

Adelphin se leva ; mais le souvenir arrêta les paroles dans sa pensée, l'air dans son gosier, ses yeux s'obscurcirent de larmes, et il retomba sur sa chaise.

— Ah ! millions de diables ! mes pauvres vieux, lîiurmura-t-il, si vous voulez voir un être malheureux, vous n'avez qu'à me regarder. Et il se mit à pleurer.

— Pauvre garçon ! djt Buck ; ça serre le cœur; je le plains ; je sais ce que c'est.

-— Et moi aussi, répondit le chœur.

A ce moment, la tapisserie de la galerie s'agita. La trirème d'Ulysse parut plus battue par les flots qu'à l'ordinaire, et Poucet, chantant sa chanson, apparut au

haut de l'escalier. Elle portait sa blousé grise, et ses beaux cheveux noirs tombaient sur ses épaules.

Elle descendit et alla à Adelphin.

~ Embrasse-moi, lui dit-elle.

hes deux jeiines gens se tinrent longtemps dans les bras Tun de l'autre; ils pleuraient à chaudes larmes et le chœur pleurait aussi.

Sidoine seul avait les yeux secs, mais son cœur brisait sa poitrine de bossu^ et le corps du pauvre garçon tremblait comme une feuille sèche agitée par lèvent.

— Voyons, voyons, s'écria enfin Claudius Aucamp, qu'est-ce que cela veut dire à la fin ?

— Cela veut dire, répondit lentement Poucet, que je voulais mon Adelphin heureux. Cela signifie que nous ne pouvions pas trouver le bonheur au milieu de riches qui nous méprisaient et nous appelaient parvenus ; que nous ne pouvions vivre entourés de pauvres : notre richesse leur crevait le cœur; cela veut dire que nul n'est heureux hors de sa condition et sans le travail. Cela prouve, surtout, chers amis, qu'on ne quitte pas impunément la famille que Dieu donne à ceux qui

n'en ont pas. Pour nous, le bonheur est ici, il fallait y revenir. J'ai employé un moyen cruel pour y ramener Adelphin; mais c'était le plus court; il a réussi, et maintenant à l'ouvrage.

— Patdon, dit Buck, je demande la parole pour un fait qui ne m'est pas personnel. Que vont devenir les cinquante mille livres de rente?

— Ah! répondit MadameAdelphm, j'ai pensé à une chose. Nous achèterons des toiles aux jeunes artistes inconnu^. Quand ils deviendront célèbres, ils reprendront leurs tableaux qu'ils revendront très-cher, et ils nous rembourseront notre argent.

Adelphin embrassa sa femme at^c reconnaissance.

— En ce cas, continua Buck, comme j'ai bien besoin de mille francs, je vais achever la Mort d'une jeune fille; vous la prendrez en pension. Ne vous gônéï pas pour vous y attacher ; je ne la réclamerai jamais.

— Jurons de ne jamais nous séparer ! cria Fulgence enthousiasmé.

— C'est juré, s'écrièrent les autres.

— Moi seul ne puis jurer, dit Sidoine. Je viens .vous

faire mes adieux; je pars pour TÉgypte, attaché comme dessinateur à une mission scientifique.

Il se fit un silence... Chacun savait la douleur du pauvre bossu.

Poucet l'arrêta en souriant.

— Vous partir, dit-elle, c'est impossible, cher gi^and cœur que vous êtes. Si vous partiez, qui apprendrait à mes enfants à aimer, et qui les aimerait comme vous m'avez aimée ?

— C^est vrai, murmura Sidoine, je n'avais pas songé à cela.

Et il retourna s'asseoir devant son chevalet.

Page 1