COURS DE PEINTURE ET DE DESSIN POUR LES DEMOISELLES
T0V8 les jours, de dix heures à deux heures
(Dimanches et jeudis ex-ceplés.)
A l'époque où commence cette histoire, le bon Ygonnard avait cmquante-quâtre ans, douze élèves du genre
féminin et cinq ou six jeunes gens qui s'éclairaient de ses conseils dans un atelier situé sur le même carré que celui des demoiselles.
Parmi ces derniers se trouvait M. Àdelpbin Dubois, que nous allons avoir Tbonneur de présenter au lecteur dans le chapitre suivant,
Adelphin Dubois était un gros et joli garçon âgé de vingt-trois ans. Son père, entrepreneur de bâtiments, était mort pauvre; mais il avait un oncle, ancien maçon,^qui possédait deux millions et qui lui faisait six mille francs de pension.
Cet oncle, Antoine Dubois, n'avait pas d'autre héritier qu'Âdelpbin. Volontiers il lui eût donné toute sa fortune, vam à une condition : il voulait que' son neveu fût architecte.
Son frère, Nicolas Dubois, et lui, avaient eu toute leur vie à se plaindre des architectes.
Les architectes diminuaient leurs mémoires.
Les aixîhitectes faisaient refaire leurs travaux mal exécutés.
Les architectes, au lieu de leur donner comptant Targent des clients, gardaient Targent et les payaient en billets à quatre-vingt-dix jours.
Enfin, tous leurs ennuis , tous leurs déboires leur venaient des architectes; ce qui fit qu'ils pensèrent que Tarehitecte était véritablement l'être supérieur en toute chose, et qu'ils désirèrent que leur fils et leur neveu Adelphin fût, par le désir de l'un et la fortune de l'autre, mis au nombre de ces élus qui font trembler le bâtiment.
— Il sera architecte, disait le père pendant sa prospérité. 11 n'aura à trembler devant personne.
L'oncle, à son tour, ne cessait de répéter :
— Oui, il sera architecte. Je ne veux pas avoir travaillé toute ma vie pour que mon neveu soît maçon ou entrepreneur. A quoi donc me servirait mon ar-
. gent?.
De son côté, Adelphin disait :,
— Si je dois avoir de la fortune, pourquoi diable irais-je me donner bien du mal pour devenir archi* tecte?
Cependant, pour complaire à son oncle, il travailla pendant quelque temps dans la célèbre école de monsieur Labrouste.
MalheuFeusement, dès ses débuts, il ne se sentit pas frappé par la grandeur de Tart qu'il étudiait. Les splendides chefs-d'œuvre de l'art grec, du moyen âge et de la renaissance ne vinrent pas murmurer à son oreille profane les sublimes grandeurs du passé,
La destinée n'avait pas semé dans sa jeune et jolie tête bourgeoise le moindre germe créateur. Adelphin était né pour être heureux.
Pour être artiste, il faut bien des choses.
Il y a un jeu d'enfant qui s'appelle le jeu des métier. Cet amusement ne manque ni de profondeur ni d'ingéniosité. ,
Un bambin monte sur le dos d'un de ses camarades en criant :
— Bonjour, maître!
— - Quel métier? demande un tiers.
Cordonnier ou pâtissier, répond récuyer; et Q continue : Pour un bon cordonnier, tir lifautim bon tran* chet, tir H faut une bonne alêne, tirli faut du bon euir^ et enfin tous les ustensiles ou accessoires nécessaires à Tartisan qu'il a nommé. Si^celui qui est dessus nomme un objet désigné par Tun des acteurs de cette enfantine comédie, il prend la place de celui qui est dessous, ce qai prouve qu'il faut savoir ce qui est nécessaire au tra* vail de tous et avoir de la mémoire. Ce jeu condamne sans appel le plagiaire. Pourquoi les grands n'y jouentils pas?
Or, pour y revenir; il faut bien des choses pour être artiste.
Pour être un grand artiste, tir H faut la misè]:e.
La misère, qui tue les faibles et qui élève les forts. L'homme qui a eu une minute dans sa vie Tidéc tita« nesque de mettre son pied sur la gorge delà misère, est . presque déjà un artiste ; quand il a réussi^ c'est un homme de génie.
Tir H faut, au pauvre artiste, l'orgueil^ l'Apre désir
d'être autre chose que rhomme qni passe sans faire retourner les têtes.
Tir H faut les passions et les désordres qui lui permettent d'analyser sur son cerveau, sur son cœur, sur son âme, ce que les médecins cherchent inutilement sur les cadavres.
Tir li faut la foi, Tamour du vrai, le culte du beau etrhonnêteté.
Adelphin ne possédait que Thonnêt^té ; àforce de persévérance et de volonté, il aurait pu devenir un artisan habile, un artiste jamais.
Alors il pensa ce que pensentles naturel incomplètes; il se dit:
— Là n'est pas la vocation.
Il chercha ailleurs , et tomba un beau toatin dans l'atelier d'Ygonnard, auquel il tint ce langage :
— Ygonnard, cher et estimable maître, mon oncle, que vojis connaissez, voulant suivre ses propres désirs et aussi exaucer le dernier vœu de mon père, prétend faire de moi un architecte. Hélas ! la ligne droite ne me dit rien, la courbe m'agace, le grec m'assomme, le byzantin m'énerve> le gothique me scie, et le reste m'ir->
rite; je veux être peinU*e, et je viens à vous : voulez^ vous de moi pour élève ?
Arttiur Ygonnard réfléchit quelques minutes et répondit :
— Mon cher Adelphin, j'ai connu votre père, et je vous aime ; je vais donc vous parler comme à un frère.
— J'y compte bien.
— La peinture est un art diîficile.'
— Je le sais.
— Pour arriver il faut bien du travail.
— Je m'en doute.
— Si lorsqu'on a du talent tout était fini, ce ne serait rien, mais tout est à faire, Je suis une preuve vivante de ce que je vous dis là. Depuis vingt-trois ans, j'expose tous les ans, eh bien, sans mes leçons et le peu ài bien que j'ai amassé, je ne pourrais pas vivre.
— Oh ! l'argent m'importe peu.
-- Je le sais, vous serez riche, ce qui est une condition indispensable pour arriver.
— Cependant, reprit Adelphin, mon ami Eusèbe Martin, qui est presque un philosophe, m'assure que
MAi)£M01S£LL]!: POUCET 25
pour être un grand artiste, il faut être pauvre et orgueilleux.
Ceci est une bêtise. A ce compte-là, Hugo, Meyerbeer, Horace Vernet, qui n'ont jamais connu la misère, ne seraient pas de grands artistes.
— Puth ! fit Adelphin, ils avaient assez d'orgueil, de foi ou d'avarice pour se passer du reste.
Le lendemain Adelphin faisait partie de Tatelier et copiait bravement Un paysan de la campagne de Rom^'^ attendant sa fiancée près des ruines du Cotisée .
— Je veux bien, disait-il, faire la figure et'le paysage, mais je remplacerai le Collsée par des ai'bres bien sentis ; j'en ai assez de d'architecture !
Adelphin était un garçon de parole : il fit le paysan qui attendait sa fiancée, il fit « la campagne de Rome », mais il rie voulut à aucun prix exécuter les ruines.
— Je ne souillerai jamais mon pinceau, dit-il, à faire du bâtiment.
Son aversion ne se démentit pas; jamais, pendant le temps qu'il passa dans l'atelier d'Ygonnard, on ne put parvenir à lui faire peindre une maison, une chau^ mière, un château, un chalet, une église ou un pulais.
96 MADEMOISELLE POtCBT
Un jour, ses camarades d'atelier voulurent lui faire une charge, en lui pariant qu*il ne pourrait copier une des plus jolies esquisses de Lanabinet, qui déjà faisait des choses charmantes.
— Y a-t-il du bâtiment? demanda Adelphin.
— Non, lui fut-il répondu.
— Eh bien, je tiens le pari.
On appoila Tesquisse. C'était un charmant paysage, ^ comme le maître devait en faire plus tard. De beaux arbres sur un beau ciel, des chemins couveils et pleins d'un doux mystère. Dans le lointain, une onde pure aux bords fleuris, sur laqueUe était lancé un beau vieux petit pont, à moftié couvert de lierre et de mousse.
 Taspoct du pont, Âdelphin tressaillit.
«- J*ai parié, dlMl, je gagnerai; mais» 69 Vérité, cela n'est pas de l'art, c'est de la maçonnerie.
Il copia l'esquisse; mais il mit tant de lierre et de mousse, que le lynx lui-même n'aurait pu apercevoir une seule pierre.
^ C'est de la mauvaise foi? s*écrîa Paul Buck qul^
éU^dngcr à Tatelier à cetle époque^, dvait été nommé juge du camp.
— Mais non! répondit Adelphin avec véhémence; si j'avais été de mauvaise foi^ j'aurais fait un pont dQ bateaux.
Les compagnons d'Adelpbin étaient cinq ou six jeunes hommes gui travaillaient presque sérieusement. Les uns étaient venus là parce que M. Ygonnard, qui peignait d'une façon contestable au |)Oint de vue pbi« losophiqne de l'art, enseignait fort bien, dans la vulgaire acception du mot. Son dessin était correct, son coloris juste , mais sa composition était sans grandeur et sans esprit.
11 résultait de ces qualités et de ces défauts que le sieur Arthur, pcintt*e médiocre, faisait d'excellents féèves. Quand on soilait de son atelier, on avait de l'acquit, c'est-à-dire de quoi gagner bonnôtemont sa vie.
Adelpbin resta cinq ans sans faire ^e grands progrès; il commençait mèm^ à mépriser la peinturé comme il avait méprisé l'architecture; mais il restait avec bonheur à l'atelier ! il avait bien des raisons pour cela.
28 MADÈMOTSELLE POUCET
D*abordiI s'était habitué à l'endroit; il aimait ses camarades. Timide et paresseux, il n'avait jamais songé à se créer d'autres relations. Si bien que si Ygonnard avait congédié son élève, celui-ci eût été bien embarrassé de sa personne.
Depuis cinq années, il venait tous les jours culotter des pipes de midi à -quatre heures, tout en causant de peinture et de bien des choses inutiles. Qu'aurait-il fait s'il eût trouvé la porte fermée? '
D'ailleurs ses camarades l'aimaient. Sa bonne et franche nature, son bon cœur l'avaient fait estimer. On lui avait pardonné son opulence-* cinq cents francs par mois— parce que sa bourse était toujours ouverte.
Si Antoine Berthier était embarrassé pour son terme, ce qui' lui arrivait juste quatre .fois par an, Adelphin était là.
Si Claudius Aucamp n'avait plus d'argent pour conduire sa maltresse Jocondine à Saint-Ouen, ce qui arrivait une fois par semaine, Adelphin était là,
Si André Rivard manquait de monnaie pour aller faire sa partie de billard, ce qui arrivait tous les soirs, Adelphin était là.
Si Fulgence Lagluvée avait oublié son porte-monnaie chez lui et n'avait pas de quoi acheter'du tabac, ce qui lui arrivait tous les matins, Adelphin était là.
Brave et loyal garçon tout de même, cet Adelphin ! il était vraiment digne d'amitié.*
B ne faudrait pas croire cependant que le neveu du digne entrepreneur fit dans ses opérations financières des marchés de dupes. Non. Antoine, Claudius, André et Fulgence remboursaient intégralement les sommes empruntées, lorsqu'ils touchaient les modiques pensions que leur faisaient leurs parents.
Cette honnêteté touchait extrêmement Adelphin. Bien qu'il y fût accoutumé, elle était toujours pour lui un étonnement.
Il se souvenait qu'il n'avait jamais payé ses propres dettes sans un excédant de 'secours fourni, non sans murmure, par l'oncle Antoine.
Adelphin ignorait l'immense fortune du frère de son père. Un ancien entrepreneur n'avoue jamais qu'il possède deux millions, et il fait très-bien. Aussi le jeune homme avait-il des remords, que la rigide probité de ses camarades rendait plus vifs.
90 MADBMOTSELLB POUCET
En parlant d'Adelphin, les jeunes peintres disaient:
«- C'est un bon ami.
En parlant d'eux, il disait :
— Ce sont de braves et honnêtes cœurs, de vrais
artistes.
Des deux côtés, l'amitié était basée sur une profonde estime, ce qui explique pourquoi, dans les moments les plus difficiles, elle ne changea jamais.
Le sixième élève de l'atelier était un pauvre petit bossu nommé Sidoine Bouixiois. Cet être disgracié de la nature ne parlait jamais que pour dire à ses inter* locuteurs des choses blessantes. Son infirmité et sa laideur l'avaient rendu athée et haineux. Il n'oubliait jamais ceux qui lui avaient fait du mal, et se vengeait tôt ou tard.
Ygonnard était la douceur même; Adelphin, FuK gence, Antoine et André avaient trop eompris toutes les douleurs renfermées dans ce corps frêle, pour y apporter de nouveaux chagi:ins.
Mille fois, sans y réussir,* ils avaient essayé par mille douceurs de forcer le pauvre Sidoine à faire sa paix avec l'humanité.
MADEMOISELLE POUCET 3i
Un jour que Paul Buck élait venu mettre dans Tatelier un peu plus de fumée qu'à l'ordinaire, il entreprit de sermonner le bossu.
— Sidoine, mon cher ami, lui dit-il avec une certaine émotion, Sidoine, vous nous rendez très-malheureux, ces messieurs et moi.
•— S'il en est ainsi, répondit amèrement Sidoine en pliant son carton, je m'en vais.
— Vous ne m'entendez pas, mon très-cher.
— Je suis bossu, mais je ne suis pas sourd, reprit le pauvre garçon en empilant avec vivacité ses couleurs et ses brosses dans leur boite.
— Mille tonneiTes ! écoutez-moi, au moins! s'écria Buck.
. — Si c'est pour entendre des duretés, ce n'est pas la peine.
— Des duretés! Quelles duretés, double brute entôtée.
— C'est cela, injuriez-moi, maintenant.
— C'est à le tuer ! hurla Paul Buck.
-— Ce n'est pas difficile, kl le cœur vous en dit, je n'aurai pas la force de vendre ma vie bien cher.
Il se fit un pénible silence. Buck reprit d'une voix sourde : *
— Dieu m'est témoin, Sidoine, que vous êtes un mauvais cœur. Je viens à vous au nom de tous, pour chercher à mettre un sourire dans votre infortune, et vous me repoussez bêtement. Allez, vous n'êtes pas digne de notre amitié.
— Non, répéta Adelphin, vous n'êtes pas digne de notre amitié,
— C'est vrai, dirent les autres élèves.
Sidoine, son carton sous le bras, sa boite à la main, se redressa autant qu'il put, et regardant ses camarades d'atelier, il leur dit avec mépris et amertume :
— Votre amitié ! que voulez-vops que j'en fasse de votre amitié? '
Un long murmure couvrit sa voix; mais, sans se laisser intimider, le bossu reprit d'un air moitié triste et moitié railleur :
— Votre amitié nae rendra-t^lle droit, dites, monsieur Buck? Votre amitié me rendrart^Ue beau, monsieur Ygonnard? Ferez-vousde ma figure une de ces têtes transtévérines que vous faites si bien? Que ferais-
je de votre amitié, Adelphin? Je ne puis pas vous emprunter de l'argent, je fais delà lithographie pour vivre, et comme je ne vis pas, je ne pourrais vous le rendre. Et eux, que feront-ils pour moi? Berthier payera-t-il mon tenne? Il n'a pas pour payer le sien. Aucamp me mènera-t-il festoyer à File Saint-Ouen avec sa maltresse? Une femme et un singe, ce serait trop de bêles à la fois, Rivard m'apprendra-t-il à jouer an noble jeu de billard ? c'est tout au plus si de ma tête je pourrais atteindre la bande ? Ça ferait rire la galerie. Fulgence me donnera-il son tabac? la pipe me fait mal au cœur. Vous voyez bien que je n'ai que faire de votre amitié, et que vous ne pouvez rien pour soulager mes misères. Mon infortune est sans remède ; laissez-moi donc partir.
— Au revoir, dirent les jeunes gens.
— Adieu! répondit Sidoine en s'élançant pour sortir. Comme il appuyait la main sur la serrure, la porte
s'ouvrit et une voix douce dans sa sévérité fit entendre ces mots:
.— Sidoine, mon bon ami, retournez à votre place; vous êtes sur le point d'être deux fois ridicule, une fois
34 MADEMOTSELIE POUCET
commû bûgsu, l'autre comme ingrat. Allons» voyons^ diSpôchez-vous.
Sidoine, atterré, tremblant, hors de lui, retourna lentement à 8a place.
Alors on vit s'avancer en souriant un nouveau per^ sonnage, bizarre , cbarmant et indescriptible. C'était un petit être de dix-sept ans, aux allures étranges.
Son costume était aussi singulier que son attitude. Un pantalon de toile grise et des souliers de collégien annonçaientvéritablement un garçon. Sa longue blouse barmonieusement drapée jetait une vague incertitude dans Tesprit ; mais une physionomie pleine de charme, une longue chevelure brune, brillante et ondulée, de grands yeux noirs dpux et étonnés venaient éclaircir le mystère. Après un examen sérieux on ne pouvait s'y tromper: Tenfant au costume masculin était une éblouissante jeune fille, une vieriçe déguisée en polisson. C'était mademoiselle Poucet
in
Mon honorable et spirilucl ami, Pau] F(!val, le penscurle plus amusant de notice époque, a dit quelque part, dans les Habits nàirs, jp crois, que tout roman a besoin d*un héros ou d'une héroïne. Comme toujours, Paul Févala raison.
Il est difficile de diviser Tintéret; les grands roman* ciers savent bien cela.
La foule se passionne pour Quentin Durward, jeune et pauvre gentilhomme écossais, armé de ses vingt
ans, de son besoin d'aimer et de son désir de parvenir, allant chercher amour et fortune à la cour de Louis XI, le justicier.
En revanche, elle reste froide aux faits et gestes des Puritains d'Ecosse.
Malgré toutes ses beautés, Notre-Dame de Paris n'est qu'un chef-d'œuvre de seconde classe, parce qre l'intéi'êt s'y divise. Il y a de grandes individualités, mais aucune d'elles ne s'impose plus qu'une autre et le lecteur est libre d'y choisir le héros que bon lui semble.
Les artistes aiment Quasimodo, les jeunes hommes préfèrent Esmeralda, les hommes Claude FroUo, les bourgeoises rêvent de Phœbus.
Ruy-Blasy le laquais amoureux de la reine, est plus grand que tous les Burgraves.
Le père Goriot laisse plus de tristesse dans le souvenir que les Treize n'y laissent de frayeur.
Les Trois Mousquetaires^ ne sont amusants que parce qu'ils sont quatre.
Athos est la grandeur, Aramis est la ruse, Porthos la force; mais d'Artagnan est plus que tout cela, c'est
MAnEMOISELLE POUCET 37
raniour et la jeunesse, la pauvreté et l'ambition ; les quatre plus grandes forces que Dieu ait données h rhomme.
Or mademoiselle Poucet était Théroïne de cette petite histoire parisienne, qui n'a malheureusement ricQ de commun avec les chefs-d'œuvre précités.
De son vrai nom, mademoiselle Poucet s'appelait Caroline Souchard.
Voici par quel concours de circonstances cette jeune et mignonne enfant faisait partie de l'atelier de peinture de l'excellent M. Ygonnard.
Son père, le sieur Pierre ^uchard, ancien garçon de ferme, eX'^brigadier aux chasseurs d'Afrique, était, un digne et brave ivrogne, se grisant régulièrement trois fois par semaine.
A son retour d'Afrique, Çierre Souchard, qui s'était déluré au service, arriva tout droit à Paris, cette belle patrie des exilés de la misère. .
Là, il essaya une foule de métiers.
Tout d'abord, il vendit des ouvrages moraux, propres à instruire le peuple. Les œuvres de Chateaubriand et les Mystères de la BasiiUc^ malgi*é la dis*
tance qui sépare ces prodactions, Soucbard les vendait indifféremment.
Avec les œuvres de Chateaubriand, il donnait en prime une pendule en zinc> représentant Biaise Pascal traçant des figures géométriques.
Avec les Mystères de la BmtiUey les abonnés recevaient une pendule représentant mademoiselle La Vallière et en plus deux flambeaux, toujours en zinc, ce qui faisait que beaucoup de gens préféraient les Mys-*
têres de la BoêtilUi
Tout alla bien pendant quelque temps; mais tout s'use. Bi6nt6t la population parisienne ne s'intéressa que médiocrement aux Matchez, et la Bastille n'eut plus de mystères pour personne.
Souchard erra à l'aventure, vendant du vin en bou» teille le matin et faisant des assurances dans l'aprèsmidi, assurant contre l'incendie ceux dont il allumait le cerveau.
Sa loquacité, pleine d'effronterie et de pittoresque, e fit remarquer d'une crémière de la rue des Dames de Batigtiolles. Elle lui offrit sa main, qu'il accepta, et il devint ainsi un homme établi.
MADEMOISELLE I»OUGET * 39
Être un homme établi est le vœn le plus ambitieux qui puisse germer dans la tête d'un homme sans profession, vivant des hasards de Paris,
Pour établir dans les bas quartiers de Paris ou de la banlieue, un petit commerce de crémerie, de fruiterie, de friture, d'épicerie et autres industries utiles mais modestes, il faut avoir de quoi payer six mois d'avance, soit cent cinquante francs. Posséder, en outre, la somme nécessaire à acheter un peu de marchandises en attendant le crédit des fournisseurs, soit
cinquante francs : en tout deux cents francs.
C'est peu, bien peu.
Hélas! il est des milliers de gens qui meurent chaque année sans voir se réaliser ce doux rêve si souvent
caressé :
Il en est parmi ceux-là qui eussent donné quelques années de leur vie pour pouvoir dire aux populations éblouies : '
— Je suis un homme établi !
Le bonheur de Souchard fut profond. La boutique de sa femme était bien achalandée.
Chaque matin, tes cuisinières du quartier venaient
faire leurs emplettes, pendant que les ouvriers, les commis et les clercs des environs y dégustaient leur chocolat ou leur café au lait.
£n sa qualité d'ancien soldat, Soucbard avait été nommé sergent dans la garde nationale.
Un beau grade partout, un honneur à Batignolles.
Pour comble de bonheur, madame Souchard mit au monde une belle petite fille, grosse comme le poing et jolie comme un amour, un ange taillé dans une pomme cuite.
La maison prospérait trop; le diable s'en lassa.
Madame Souchard mourut au printemps de ses jours, comme disait son mari, qui ne pouvait se consoler.
Soucbard resta père et établi.
Ce fut une justice à lui rendre : il faisait tout ce qui était possible pour vendre du lait; malheureusement, au lieu de mettre l'argent qu'il recevait dans son comptoir, il le portait chez son voisin le marchand de vins.
Parfois les cuisinières qui voulaient s'établir, et qui voyaient en lui un parti très-sortable, lui faisaient do sages représentations touchant son incontoencç.
Souchard, triste et désolé, répondait invariablement :
— J'ai tort, c'est vrai ; mais, voyez-vous, je ne puis faire autrement depuis la mort de ma défunte; j'ai besoin de me distraire.
L'ex-brigadier abusa tant et tant de la distraction, que ses pratiques le quittèrent.
Il resta seul avec le souvenir de sa femme et une gêne qui le força à fermer sa boutique.
Un soir, il mit la clef sous la porte. Sa petite Caroline dans ses bras, il partit sans savoir où il allait.
Souchard n'était pas un homme faible. Il s'était trouvé souvent dans des positions difficiles.
En Afrique, il avait mangé du cheval, et souvent même il en avait été réduit à se figurer qu'il en mangeait.
 son arrivée à Paris, il avait plus d'une fois frappé à la porte du hasard pour demander si son diner était servi et si sa couverture était faite. Quand il trouvait la table prise et le lit occupé, il serrait philosophiquement la ceinture de son pantalon et allait bravement s'endormir sous un des ponts de la Seine ou sur les talus du Champ*de-Mars.
4â MADEMOISELLE POUCET
Mais en ces temps-là, il était garçon, seul an monde, n*ayant pour toute famille à nourrir que sa paresse et son ivrognerie.
Il se consolait en disant :
— Bah! il fera jour demain.
Cette réflexion remplie de probabilité, qui jadis le consolait, le rendit ce soir-là plein de tristesse. Il regardait douloureusement sa fillette qu'il adorait.
La pauvre enfant grelottait, bien que le sergent l'eût enveloppée dans sa tunique de garde national, honorable trophée de sa splendeur passée, seule épave arrachée au naufrage.
— Il fera jour^demain, se disait comme autrefois le bon Souchard ; que deviendrai-je? C'est bien ma faute tout de même si j'en suis là. — Si j'étais seul encore, je me tirerais d'affaire; — mais avec cette pauvre brebis, je n'en sortirai pas. --^ Ah! tonnerre du diable ! avoir été établi et se trouver dans un pétrin commeça, c'est à vous démonter la clavicule du raisonnement.
Et le pauvre diable marchait, marchait comme jadis le juif qui avait repoussé Jésus.
Il '^tait dix heures du soir quand Souchard arriva
MÂDSlfOISELLB POUGBT 43
sur le Dont Neuf. La fatigue et la douleur le harcelaieni; il s*assit sur Tun des bancs de pierre qui bordent le terre^plein où se trouve placée la statue de bronze du roi Henri IV.
Il resta longtemps pensif. L'enfant dormait.
Sa marche précipitée, et plus encore sa fuite de la maison que les huissiers devaient envahir le lendemain» lui avaient donné une surexcitation que l'air frais de la rivière ne tarda pas à calmer.
Les idées se présentèrent plus nettes dans Tcsprit do l'ancien soldat.
— J'aurais dû rester, pensai Wl { peut-être qu'en me voyant ainsi expulsé de chez moi, les voisins seraient venus à mon secours, sinon pour moi, du moins pour la fillette. — Dors, mon pauvre chat! — Ah ben, oui! les voisins! encore de jolischouans! Ça vous fait bonne mine quand on est heureux, et ça vous méprise loi'Squ'on est dans le malheur. — Peut-être ben que le père Poirier m'aurait prêté quéques sous, — j'ai assez consommé chez lui , et d'ailleurs, c'est un brave homme.
Le malheureux se dépitait de son mieux.
— Mille noms d'un bonhomme! murmurait-il^ me
voilà dans de beaux draps, et c'e^st bien ma faute; je n'ai pas eu plus de raisonnement que cette pauvre petite innocente qui ne pense même à rien. — Et c'est elle, le pauvre chérubin, qui sera la victime de mon inconduite.
Les passants regardaient cet homme en blouse et cette petite fille enveloppée dans une tunique à collet rouge; tous flairaient une infortune et précipitaient leur marche.
Un sellent de ville s'approcha de Souchard, après l'avoir regardé longtemps, et lui dit d'une voix bienveillante :
— Vous prenez le frais, camarade?
-^ Je ne prends rien à pei^sonne, répondit brusquement Souchard, le frais est à moi aussi bien qu'à quiconque; et replaçant l'enfant entre ses bras, il se remit en marche en lançant un regard à la statue et en marmottant entre ses dents :
— Oh ! s'il vivait encore, celui-là, il y a bien des choses qui arrivent qui n'arriveraient pas.
Henri IV est un roi heureux.
Avare, tricheur au jeu, couleur de filles et renégat, il est resté populaire au lieu d'être exécré.
Comme dit naïvement Le Ràgois, c'est : *
Le senl roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Ceci s'explique facilement : le Béarnais, par bien peu de mots, fit oublier tous ses vices.
— Je veux, avait-il dit, qu'il n'y ait pas une chaumière dans mon royaume où le dernier paysan ne puisse mettre la poule au pot.
Ce vœu, peut-être sincère, a plus fait pour sa mémoire que n'eussent pu faire toutes les vertus qu'il n'avait pas.
Le peuple a si souvent faim !
Un monarque qui désirerait seulement que chacun de ses sujets eût tous les matins un morceau de paiii à grignoter, deviendrait immortel en France, où on rêve toujours l'impossible. !
Le pauvre Souchard revenait machinalement sur ses pas, regrettant amèrement de n'être pas venu au monde sous le règne du bon roi.
La chaumière, la poule et le pot lui souriaient fort, à lui qui n'avait ni pot, ni poule, ni chaumière.
C'était un triste spectacle que de voir cet homme
désolé, errant à raventure» et oubliant ses douleurs présentes en songeant au bien*être chinoérique d'un temps passé.
Arrivé à la place de TEurope» Toasis du quartier de Glichy, Souchard s'arrêta; il n'était plus qu'à dix minutes du domicile abandonné.
— Fautril retourner au logis ou rester là^ pensait-il avec amertume. Si je retourne, je serai chassé et conspué demain ; si je reste, l'enfant va se geler et les sergents de ville vont me faire des misères. Mon Dieu ! ç: : donc aura pitié de moi !
Cet homme, qui avait passé en souriant à travei*s les plus dures épreuves, se prit à pleurer silencieusement. Il étendit avec soin sa petite fille sur le mur du square et s'appuya sur la grille en se disant qu'à minuit il prendrait une détermination.
Onze heures et demie venaient de sonner; un instant plus tard, il entendit l'horloge du chemin de fer sonner les trois quarts, il se prit à trembler.
Le malheureux n'avait plus qu'un espoir, qu'un rêve, qu'un désir : il aurait voulu que minuit ne sonnât jamais.
Mais le temps est implacable : il marche.
Les horloges, ses ministres, marquent fidèlement sa course sans fin, ne se souciant :
Ni de Tenfant qui meurt;
Ni du vieillard qui demande à vivre ;
Ni de ramant qui ne voudrait pas voir le soleil se lever;
Ni du mari qui a peur qu'il ne se couche trop tut;
Ni da voleur chargé d'argent et qui arrivera trop tard à la frontière ;
Ni des rides de la marquise ;
Ni des cheveux blancs de la comtesse.
Si ces ministres de bois ou d'acier avaient une conscience, chose rare chez des.... horloges, leur conscience ne serait pas troublée et leur marche ne cesserait point d'être imperturbable^ parce que si le temps cause toutes les douleurs, il les guérit toutes.
Et d'ailleurs qu'importe que l'enfant meure et que le vieillard s'éteigne? l'un etl'autre seront oubliés demain.
Que l'amant serait cruellement puni si le soleil ne se levait pas!
Que le mari serait puni lui-même s'il ne se couchait point.
48 UADBMOISELLE POUCET
Avec le temps, le voleur repassera la frontière, la marquise mettra du rouge, la comtesse mettra du noir, et tout ira comme devant.
0 Pangloss ! vous étiez un grand philosophe ! Ce ne sont point vos pareils qui font les révolutions.
L'horloge du chemin de fer sonna minuit.
Souchard, au lieu de prendre une résolution comme il se rétait promis, tomba affaissé près du mur, en s'écriant ;
— Ah ! mais le bon Dieu n'aura-t-il donc pas pitié de moi !
Une pluie fine et serrée se mit à tomber. Lorsqu'elle s*y met, la destinée fait bien les choses.
Souchard prit Tenfant, retendit sur ses genoux, la couvrit avec soin et la regarda dormir.
— J'aurafs mieux fait de rester au pont Neuf et de me jeter à l'eau, murmurait le pauvre homme ; la petite est si gentille que quelque âme compatissante l'aurait recueillie, pauvre chérie!
Un éclat de rire frais, jeune et sonore retentit à quelques pas de l'endroit où Souchard pleurait. Le malheureux père tressaillit; il lui sembla qu'on
lui enfonçait un couteau dans le cœur; il avait peur que ce rire, bruyant comme une nichée de pinsons, ne réveillât son enfant.
Deux jeunes gens bras dessus bras dessous passèrent près de lui. C'était un jeune peintre et sa femme qui revenaient à pied de l'Âmbigu-Comique. La femme disait :
— Je me suis bien amusée, mais j'aime mieux être là qu'au milieu de tout ce monde. D'abord je voudrais qu'on fit des drames où personne ne serait assassiné.
— Ce serait difficile, disait le mari, ça ne serait plus des drames.
— Cependant j'ai été bien contente quand Mélingue a tué le traître. Comme il joue bien ce Mélingue!
— Avec ça que c'est malin de tuer un traître !
— Que tu es bête !
— Merci.
— Dis donc.
— Quoi?
— As-tu vu cet homme avec cet enfant enveloppé qui dort sur ses genoux.
— Oui.
80 MADBMOISELLE POUOBT
-- Ttt ne trouves pas qu'en passant près <to loi ça sentait la misère?
— Ça infectait.
— Quel Age a»t-il, Mélingae?
— Soixante-dix-sept ans.
-- Tu te moques de moi. Tu n'as pas vingt sous à loi donner?
— A Hélingue?
— Non, bêta, à Thomme.
— Quel homme?
— L'homme à l'enfant.
— Si vraiment; tiens.
La jeune femme revint sur ses pas et s'approcha timidement de Souchard. Son mari la suivit, parce qu'à Paris on se défie de tout, même des pauvres.
— Tenez, mon brave homme, dit la femme de l'artiste en tendant gracieusement la main.
Souchard, étonné, ne bougeait pas; le peintre prit sa prostration pour de la fierté.
— Pardonnez à ma femme, monsieur, dit-il avec douceur; elle vous a pris à tort dans l'obscurité pour un
malheureu; son bon cœor Ta entraînée; je vons prie de Texcuser.
— Ne votis excusez pas d'être bon , répondit Souchard; ce n'est pas déjà si commun qu'on soit^ obligé d'en rougir. Je ne suis pas un mendiant, mais je ne vaux guère mieux. .
— Pouvons-nous vous être de quelque utilité? demanda la femme.
— Nous ne sommes pas riches, dit le mari; mais c'est égal...
Le père de la petite Caroline raconta son histoire qu'il termina ainsi :
*- Je n'ai plus qu'une chose à faire : porter mon pauvre petit ange aux Enfants-Trouvés et aller me jeter à l'eau.
— Venez vous mettre à l'abri chez nous : nous demeurons là tout près, rue de Hambourg; demain nous aviserons.
— Que Dieu vous bénisse de ce que vous voulez faire pour nous; mais, voyez-vous, cela ne servirait à rien; demain la position sera la même.
— Qui sait? fit l'artiste.
— Et puis, reprit sa femme, rien n'en coûte d'essayer, si demain matin vons n'avez pas changé de résolutioD, il sera toujours temps de vous noyer.
— Sans'compter, dit l'artiste, que la Seine, qui est bonne fille, vous attendra bien jusqu'à midi.
Souchard suivit les deux jeunes gens en les accablant de bénédictions.
A peine arrivée au logis, madame Léa Hermann, — ainsi se nommait la femme du peintre, — combla de caresses l'enfant, qui ne se réveilla pas.
Hermann offrit à manger et à boire à Souchard, qui refusa.
— A votre aise, dit le peintre, je vais vous faire voir votre lit.
Il emmena le père et l'enfant dans son atelier, et en montrant une immense peau de tigre :
— Voilà le divan ; ce n'est pas beau, mais en revancne, c'est très-dur. La plus belle fille du monde ne peut offrir que... ce qu'elle a. Voici un manteau de dragon qui m'a servi pour mon tableau delà retraite de Moscou. — Vous avez été soldat, tâchez de vous débrouiller et bonne nuit.
— Dieu VOUS bénisse, monsieur, et votre dame aussi. Je voudrais donner ma vie pour vous.
— Pour ce qu'elle lui a rapporté jusqu'à présent, pensa Hermann^ le bonhomme ne ferait pas un grand sacrifice. '
Hermann était l'un de ces dix mille artistes qui encombrent le pavé de Paris.
On ne sait d'où ils viennent, et un beau matin ils disparaissent sans qu'on ait su par où. Il est vrai qu'il en revient bien vite d'autres et que personne n'y gagne rien.
En 1848, le premier usage que le peuple souverain voulut faire de son pouvoir fraternel fut de renvoyer les ouvriers étrangers dans leur patrie.
Les Savoyards manquèrent d'avoir fort à souffrir de cet ostracisme, qui, heureusement, ne dura pas dix ans.
— Allez chez vous manger le pain de votre pays, disaient les ouvriers parisiens, et ne mangez pas le nôtre!
Un grand citoyen prononça un discours, -r il en prononçait deux où trois par jour à cette époque; — ce discours se terminait ainsi ou à peu près :
« Un jour, sous Tinfluence de la liberté, tous les peuples ne feront qu'un. Que les frontières disparaissent, que les limites n'existent plus. Quelle que soit la langue que vous parliez, rappelez-vous qu'il n'y a plus ni Français, ni Savoyards, ni Anglais, ni Allemands... Vous êtes tous concitoyens du grand Empire de Dieu ! »
Le peuple souverain prit la chose an sérieux; il dit au Savoyard du coin :
— Reprends ta médaille, bon cousin des marmottes ; tu n'es plus un Savoisien, tu es un concitoyen de r£mpire du bon Dieu, et toi, bon Chouflick, aussi, et milord Goddem aussi. Asseyez*vous, commissionnai-
reSy cordonniers, jockeys, au grand banquet de la vie, c'est la France qui régale.
Cependant le bon exemple courait le monde, mais pas vite.
L'Angleterre, qui s'intitule par excellence la patrie de toutes les libertés, l'Angleterre disait :
< Les miens vont s'installer à Tours ou à Pau, à Saint-Germain ou à Boulogne ; ils ont de belles propriétés dans toutes les provinces françaises. Ils ont de beaux hôtels dans Paris; mais vous. Français mes amis, je vous défends d'acquérir mon sol. Ma terre est la propriété de mes fils et non la vôtre ! »
L'Allemagne tenait un autre langage :
« Achetez mes terres. Français riches, venez dépenser votre argent dans mes villes et semer votre or sur la rouge et la noire, rien de mieux ; mais que vos pauvres ne s'avisent jamais de dépasser mes frontières. J'envoie à Paris, bon an, mal an, quinze mille bottiers
et autant de tailleurs. Je n'ai donc nul besoin de vos artisans. Si, par aventure, l'un des vôtres a l'audace de venir, il ne pourra ni coudre, ni raser, ni tailler, ni raboter, ni limer, ni forger, ni tisser, ni fouler pour
son compte. Tout ce que l'industrie peut gagprier sur mes terres appartient à mes enfants. »
Dans cet étrange conflit, le dessus resta à la France. Elle dit à l'Angleterre :
— Gardez votre sol.
À l'Allemagne :
— Gardez vos frontières; j'ai assez de moi pour moi et pour les vôtres. Prenez mon territoire et vous deviendrez Français; envoyez vos artisans, je les nourrirai et ils m'aimeront. Repouçsez les miens, ils me reviendront.
Brave et superbe nation, quel exemple elle donne au monde !
Mais cela lui coûta cher au point de vue artistique.
Une avalanche de Fritz, de Frantz, de Willem, d'Hermann, de Smith, de Chiarini inonda les bords de la Seine ; les uns tenant en main un ciseau, un pinceau, un ébauchoir, un violon, voire un piano, les autres ne portant rien.
Le monde des arts fut littéralement obstrué.
On s'effraya à juste titre, et cent fois oh fut sur le point de dire à Tinvasion h^vbm ;
— Braves gens, retournez chez vous.
Mais on pensa à Meyerbeer et à Rossinl, à Verdi et à Grisar, à Willems et aux Stevens, à Henri Heine, h Erkmann et à Sivori, à bien d'autres eneore, et on leur dit :
— Entrez et honorez-nous, ainsi qu'ont fait vos frères. -
Douze ou quinze individus sur trente miUe payent rhospitalité pour tous; les autres meurent dans l*oubli ou dans la photographie, de qui est*bien pire encore.
Hermann, le mari de Léa, était un Allemand, célèbre dans la famille des inconnus.
Il portait une longue barbe et ée longs cheveux qui encrassaient invariablement un paletot de velours taillé en forme de pourpoint.
Il ne peignait ni bien ni mal, et exécutait, suivant les besoins de Texportation, des sujets religieux ou profanes. Du reste, brave et honnête garçon, n'ayant qu'un tort, ^celui de ne pas dépasser d'un centimètre les vulgaires médiocrités.
Soit par modestie, soit par esprit, toutes les fois qu'on lui parlait de sa peinture, il entamait une dissep*
MADEMOISELLB POUCET ^9
tâtion sur Gœthe ou sur Schiller, ce qui ne laissait pas d'éblouir les ignorants.
Le lendemain, tout dormait chez l'artiste quand Souchard s'éveilla.
Il prit son enfant sur ses genoux, sépara les cheveux qui encombraient son front, et il la couvrit de baisers.
— Pauvre et chère fillette, diWl, c'est à toi que nous devons de n'avoir pas couché à la belle étoile.
** Où qu'elle est, cette belle étoile ? demanda l'enfant.
— La belle étoile, c'est dehors, dit le père en souriaDL
— Eh bien, allons«-nous-en, fit la petite.
— Non, reprit Souchard, il faut attendre; nous allons voir une belle dame, qui est bien bonne et qui va t'embrasser ; il faudra lui dire que tu l'aimes bien, tu m'entends?
La petite fille entendait, mais elle n'écoutait plus. Ses yeux s'étaient portés sur les toiles peintes ou ébauchées, et elle les considérait avec une grande attention.
— Quoi c'est ça? demanda-t-elle à son père.
— Ça, fit Tancien chasseur d'Afrique, c'est le bon Dieu, notre père à tous, portant sa croix pour nous racheter.
— Et ce soldat, qu'est-ce qu'il fait?
— Ce n'est pas un militaire, reprit Souchard, c'est Simon, un brave homme, qui veut donner un coup de main à Notre-Seigneur pour porter sa croix. Il a une tunique bleue, mais ce n'est pas un soldat. Je crois même que c'était un ouvrier... Après ça, ajouta-t-il d'un air capable, il se pourrait bien qu'il eût servi dans son temps et fait un congé ou deux,
— Et ça, père, quoi c'est?
— Ça, c'est l'empereur premier, traversant les neiges du mont Saint-Bernard et le soleil d'Austerlitz, pour aller mourir sur le rocher de Sainte-Hélène.
— Et ça?
— Ça, c'est une Moresque qui se balance sur l'onde pure, soi-disant.
L'enfant prenait un plaisir extrême à considérer les mille figures qui ornaient les murs de l'atelier.
Ses questions allaient leur train, lorsque la porte
s'ouvrit et que Léa Herinann apparut au bras de son ' mari.
— Bonjour, mon brave, dit Hermann. Comment avez-vous passé la nuit?
— Très-bien ! grâce à vous et à votre bonne dame. Que le bon Dieu vous en récompense.
Hermann sourit avec la satisfaction d'un homme qui a accompli une bonne action.
Léa prit l'enfant dans ses bras et lui dit :
— Viens, ma belle chérie; tu ne me connais p5s, mais n'aie pas peur.
— Je n'ai pas peur, fit l'enfant ; je te connais ; tu es, la belle madame qui va m'embrasser, je t'attendais.
Le peintre et sa femme se regardèrent en souriant, mademoiselle Caroline Souchard, âgée de quatre ans, venait de faire leur conquête.
— Très-intelligente ! fit Hermann.
— Elle comprend tout, dit Souchard. Tenez, vous allez voir.
Et il se mit à questionner l'enfant sur les sujets de de peinture qu'il venait de lui expliquer à sa manière,
— Qu'est-ce que c'est que cela, Bichette?
— Ça c'est, c'est le bon Dieu ! Ah !
— Et cet homme, qu'est-ce qu'il fait?
— C'est M. Simon qui veut porter la croix pour que le bon Dieu ne se fatigue pas.
Léa souriait en regardant son mari. Soucbard rayonnant continua :
— Maintenant, ma chérie, dis à la dame ce que c^est que ces tableaux-là.
L'enfant réfléchit un instant et répondit :
— Ça, c'est l'empereur premier qui prend de la neige et du soleil pour se faire un joli rocher et mourir 'dessus.
Les Allemands ont beau devenir Français, ils n'aiment pas Napoléon. Ce manque d'amour pour le héros qui les a humiliés est, du reste, bien facile à comprendre.
Aussi Hermann éclata-t-il de rire en entendant la smgulière explication de la petite fille.
— La vérité sort de la bouche des enfants, s'écria le peintre. Il est impossible de mieux écrire l'histoire que ne le fait ce bébé. Voilà le Bonaparte jugé par la postérité et réduit à sa simple valeur.
— Sans vous commander, murmura Souchard, irrité de Tair persifleur de Tartiste, sans vous commander, personne n'a le droit de juger Femperéur, pas plus la postérité que n'importe quelle autre personne ; et si c'est celui-là qui avait une valeur simple, je voudrais bien connaître ceux qui en ont une double, soit dit sans offenser qui que ça soye.
Hermann fronça le sojircil et répondit : *
— A Dieu ne plaise, mon brave homme, que je veuille porter atteinte à l'admiration que vous inspire votre empereur ; je sais combien, vous autres Français, vous êtes fiers de votre héros.
— Il y a de quoi, fit Léa en souriant.
— Mon Dieu, sans doute, reprit Hermann , blessé plus qu'il ne voulait le paraître, l'empereur était un' grand homme. Tous les pays ont leurs grands hommes; nous avons eu les nôtres aussi. La gloire du grand Frédéric est impérissable ; la Russie a Pierre le Grand, l'Angleterre a Wellington, l'Amérique a possédé....
Un immense éclat de rire interrompit Hermann, une figure joyeuse apparut derrière la fenêtre de l'atelier.
Souchard regardait avec curiosité ce nouveau personnage qui faisait une si singulière entrée.
Le peintre Paul Buck, qu'on a déjà aperçu chez maître Ygonnard, en train de sermonner Sidoine, demeurait dans un appartement situé au-dessus de celui d'Hermann.
Paresseux comme une couleuvre, ou plutôt comme un peintre, ce jeune artiste avait imaginé une corde à nœuds, fixée du balcon supérieur à la barre du balcon inférieur.
Lorsqu'il voulait visiter ses amis, il se laissait glisser; quand il avait fini, il remontait tranquillement, à la force du poignet.
L'ascension et la descente étaient périlleuses; mais l'insouciant jeune homme exécutait l'une et l'autre avec tant delaisser-alIer que les gens de la maison avaient fini par trouver ces tours de force la chose la plus simple du monde.
Seul, le portier du logis, qui n'avait aucune considération pour Paul Buck, prétendait que la peur de se trouver nez à nez avec ses créanciers, avait seul enfanté cette bizarre invention.
— Pourquoi ris-tu? demanda Hermann en voyant Buck enjamber l'appui de la fenêtre.
— Mais, répondit Buck en sautant, parce que, depuis trois minutes, je t'admirais voulant persuader à ce vieux brave que le grand iFrédéric, un roi à queue de rat derrière la tête, pouvait marcher de pair avec Bonaparte. Tu m'amuses.
— Pardon, fit Hermann, je parle d'un génie qui a honoré mon pays; il y aurait mauvaise grâce à vouloir l'amoindrir devant moi.
— Ce n'est pas mon inteation. D'ailleurs, je te passe ton grand Fritz, mais à une condition : tu allais nous entretenir de la. jeune Amérique. Soit; cause de Washington, puisque c'est ta manie; je te passe niêmc Franklin qui, après tout, était un physicien. Mais, pour Dieu, pas un mot de Bolivar, cet affreux juge de paix qui a inventé le chapeau tromblon. Ah ! pouah !
— Vous autres Français, dit Hermann, vous vous croyez très-forts parce que vous tournez tout en ridicule; aussitôt que vous avez fait une charge, vous croyez que tout est dit.
— Alors pourquoi ne vas-tu pas t'ctablir dans le Mas-
sachusete pour peindre les batailles de la Brandywine ou de Germante wn?
— Parce que la France est plus près de l'Italie ; parce que la France est le pays du goût comme l'Amérique est celui de la liberté. Quelle que soit d'aiDeurs la patrie que je puisse adopter, je ne peindrai pas plus la retraite de la Brandywine que le désastre de Waterloo. , — Mon Dieu ! que vous êtes ennuyeux avec vos éternelles discussions, s'écria madame Hermann. En vérité, monsieur Buck, si cela continue, je voiis jure que je couperai votre corde.
— Vous aurez raison, chère madame, répondit Buck; mais cela ne m'arrivera plus. D'ailleurs c'est toujours votre Hermann qui commence.
— Comment, s'écria le peintre, c'est moi qui grimpe
à ta fenêtre? C'est trop fort!
Pendant cette inutile discussion, Pierre Soucbard avait conduit l'enfant au fond de l'atelier et s'y tenait discrètement à l'écart.
Hermann et sa femme racontèrent l'histoire du pauvre homme à Buck, et lui demandèrent conseil.
— Voyons^ cher monsieur Buck, dit Léa, vous, si
ingénieux, trouvez donc un moyen pour que ces pau-
vres gens puissent vivre.
— Demandez-moi tout de suite, chère madame, de découvrir le mouvement perpétuel.
N — Je ne sais pas ce que c'est.
— Après le pain quotidien, c'est ce qu'il y a de plus difficile à trouver.
Buck réfléchit longtemps en regardant Souchard; tout à coup il s'écria :
— Mon Dieu ! mon Dieu, que nous sommes bêtes !
— Pourquoi ? demanda madame Hermann en riant.
— Pourquoi ? continua Buck; mais voilà deux heures que nous nous creusons pour chercher comment nous pourrons trouver du travail pour que ce pauvre diable puisse vivre, lui et sa fillette : il n'y avait qu'à le r^arder pour trouver. Jetez donc un coup d'œil sur ce gaillard-là, vous m'en direz des nouvelles.
— J'ai beau le regarder, je ne vois pas, dit Hermann.
— Ni moi.
— Ah ! reprit Paul, c'est que vous ne regardez pas bien. Comment, vous, qui êtes femme! comment, toi, gui es peintre ! vous n'avez pas découvert dans ce vieux
brave un excellent modèle. Voyez ses pieds, ses mains, son cou, tout cela est merveilleusement attaché et'dans les meilleures proportions du monde. Regardez sa figure, vive, intelligente et énergique ; vous en ferez, quand vous voudrez, un guerrier ou un penseur, un soldat ou un bénédictin. Examinez les rides prématurées qui sillonnent son front; il a fait la campagne de Russie comme le fameux grenadier couvert de neige, du Luxembourg, ou il a vécu dans une grotte comme saint Anselme. Mettez-lui une serviette blanche sur la tête, il aura Tair de l'Arabe du désert; couviez-Ie d'une tunique rouge, il ressemblera comme deux gouttes d'eau au centenier qui garde le tombeau de Jésus. Allongez sa blouse, il vous représentera un prétorien se rendant au Forum ; 6tez-la-lui, et vous verrez un gladiateur entrant dans le Cirque.
—Tout cela jCst vrai, dit Heri^iann ; j'avoue que je n'avais pas bien regardé.
—Sans compter, reprit Buck, que Charles Voillemot, le grand peintre des Amours, des Jeux et des Ris, sautera de joie en voyant ce baby, fait de lis et de roses.
IfÂDEMOISELLE POUCET 69
qui ressemblerait à TAmour, si l'Amour n'avait pas fait la bêtise d'être un garçon.
On annonça à Souchard ébahi l'emploi qu*on allait tirer de sa gracieuse personne. Le pauvre homme resta stupéfait.
— Écoutez, dit-il, pour être vrai, je dois vous avouer que lorsque j'étais aux chasseurs d'Afrique, je n'étais pas plus mal ficelé qu'un autre, même que je n'avais que quarante-cinq centimètres de tour de taille; vu que j'avais un camarade de lit, un nommé Lamoureux, soidisant qu'était son nom, qui serrait mon ceinturon en n)e mettant son genou dans le dos, et que je l'aidais réciproquement; que dans le régiment il n'y en avait pas trois comme nous deux pour avoir la taille fine. Mais du diable si j'aurais cru que ma vieille carcasse pouvait être bonne à quelque chose.
— Cette modestie vous honore, dit Buck, et ne vous empêchera pas de gagner six francs par jour et un pourboire en tabac de caporal.
— Pas possible ! s'écria Souchard u comble de la joie. Comment, j'aurais cette chance-là ! Ah ! monsieur, est*ce possible?
70 MADBMOISSLLB POUCET
-f- Puisqu'on vous le dit.
—Ah ! c'est que, voyez-vous, quand on voit un pauvre homme sans pain, avec une enfant, on lui dit comme ça, pour lui donner du courage : « Vous allez gagner six francs par jour. » C'est que je connais la vie, et que je sais bien que six francs c'est de l'argent; ça ne se trouve pas sous le pied d'un vétérinaire. Voyons, mon bon monsieur, dites-moi que vous ne me trompez pas.
— M. Buck est incapable de se jouer de votre infortune, dit madame Hermann; vous pouvez croire ce qu'il vous affirme.
La joie de Souchard fut sans bornes, il se mit à rire et à danser en tenant l'enfant dans ses bras. Ce malheureux, qui la veille voulait se noyer, se mit, sans la moindre transition, à parcourir les champs de l'avenir.
— Nine! ma Nine! s'écriait-il, moitié souriant, moitié pleurant, lu entends ce qu'il dit, le monsieur? papa va gagner beaucoup d'argent pour sa fillette chérie: elle aura des belles robes pour être jolie, et un beau manteau pour avoir bien chaud. A bas la tunique de la garde nationale, t'auras un bernons ; c'est moi qui te le dis, et des beaux souliers, et qui sait, avec le
HADEMOrSBLLE POUCET 11
temps, ton père pourra s'établir; j'ai été établi,' je n'avais pas six francs par jour, je n'avais môme -rien, c'était ta mère qui avait tout. Oui, ma Nine, tu vas grandir heureuse; ce n'est pas toi qui demanderas à te marier, il n'y a pas de danger; tu voudras rester avec ton père, pas vrai ? Vive le maréchal Bugeaud !
Buck considérait silencieusement le père et la petite fille.
Madame Hermann souriait au bonheur de Souchard.
Hermann paraissait froid; mais ses yeux, d'un bleu pâle, étaient plus animés qu'à l'ordinaire. Les braves cœurs se réjouissent volontiers du bonheur d*autrui.
Buck rompit le premier le silence.
—Cet ex-guerrier, dit-il, me parait complètement idiot. Cependant je découvre sous son crétinisme une dose suffisante d'amour paternel pour en faire un être intéressant. Pour commencer, je le prends aujourd'hui; je tiens à l'élrenner.
— Que la charité est une charmante chose! dit madame Hermann ; voilà qu'elle va vous forcer à travailler.
— Il y a longtemps que cela ne lui est pas arrivé, flt Hermann en riant.
—Hélas! reprit Buck, une fois n*est pas coutume; je suis dans un jour de bravoure. D'ailleurs, je vous Tai dit, je tiens à ce que l'invincible Souchard fasse ses débuts dans mon atelier : l'argent des pauvres porte bonheur.
—Vous êtes un bon et aimable garçon^ mon cher Paul, dit Léa en tendant gracieusement sa main à Tartiste qui la baisa avec plus d'affection que degalan* terie.
— Vous voyez bien que j'avais raison, reprit Paul, voilà le bonheur qui commence,
—Assez de marivaudage, dit Hermann; emporte ton modèle et laisse-moi travailler. Léa gardera Tenfant.
— Soit, s'écria Buck; Voyons, maître Souchard, par le flanc que vous voudrez, en avant! arche!
Souchard embrassa la petite Caroline, en lui recommandant d'ôtre sage, et suivit gravement Paul Buck.
Hermann se mit au travail. Léa donna des images et des chiffons a Tenfant, prit une tapisserie et vint broder près de son mari.
— Quel brave garçon, ce Paul ! fit Hermann.
— Charmant, répondit Léa. A-t-il du talent?
— Il en aurait beaucoup; mallieureusementiln*aime pas beaucoup à piocher.
— Ça viendra.
— Oui, quand il ne sera plus temps.
—Pourquoi ne se marie-t-il pas?
—Il ne lui manquerait plus que ce malheur-là,
— Comment avez-vous dit cela, monsieur? Je vous piîe, répétez donc, s'il vous plaît?
—Je répète.
— Etes-vous donc si malheureux d'être marié?
—Je suis l'homme le plus heureux du monde.
— Eh bien?
—Lui, ce ne serait pas la même chose.
—Et pourquoi? voulez-vous me dire pourquoi?
—Mon Dieu! parce qu'il est de la coterie des Buveurs
d'eau. .
«- Qu'est-ce que cela ?
-^ Dix ou douze garçons qui se sont faits volontairement les amants de la misère. Il en est parmi eux qui sont hommes de lettres, d*autres peintres, 'd'autres musiciens. Les uns pourraient faire des articles de journaux et vivre en attendant mieux ; les autres pour* raient faire quelques toiles pour les marchands ; les musiciens pourraient donner des leçons et être à l'abri du besoin; mais ils préfèrent manquer de fout. Ils se sont fait une auréole de leur pauvreté. Ils se drapent^
dans leur dénûment, et méprisent profG:yl*^Ji3cnt ceux qui ont des bottes et les appellent t épiciers. » Leur unique Dieu, c'est Tart. Comme tous les fanatiques, ils encensent leur divinité sans la connaître. Ils arriveront tôt ou tard, parce qu'ils sont tous merveilleusement doua; mais ils verront bien des jours s'écouler avant queThearede la célébrité sonne pour eut. Ils refusent tous les travaux modestes, sous prétexte de dignité
artistique; c'est sous ce grand mot qu'ils cachent leur
paresse et leur vanité.
—Pourquoi se sont-ils nommés les Buveurs d'eau?
— Parco qu'ils ne boivent que de la Wère. Comme Hermann et sa femme riaient, un écriteau
suspendu à une ficelle vint battre les vitres. '
— Bon ! dit le peintre, voilà encore ce farceur de Buck qui fait des siennes.
Il s'approcha de la fenêtre et prit la pancarte^ sur laquelle il lut : ,
TÉLÉGRAPHIE PRIVÉE DE fOUt
Paul Buck, maUre peintre^ et son modèle Souchardi Vancien guerrier ^ viennent de se mettre à l'œuvre. Le
76 " MADEMOISBLLE POUGBT
maUre exécuie un épisode des fêtes de Versailles^ commandé par un marchand (Pouah!). V ancien guerrier, couronné d'algues marineSy pose pour le génie des Eaux dans un élégant dishahillé du matin. Les peuplades environnantes sont dans la désolation.
— II est fou, ma parole d'honneur! dit Hermann.
— Pauvre garçon ! il est bien heureux d'être gai, fit madame Léa; dans sa position, bien d'autres pleureraient. La jeunesse est une belle chose.
— Malheureusement, ça ne sert à rien.
V— Ça sert toujours à vieillir. *
— C'est vrai.
Une deuxième pancarte descendit.
— Encore! fit Hermann.
— Lis donc !
— Pourquoi faire? ça m'empêche de travailler. Lis toi-même.