LA MORT DE LA MORT
LE QUIDB
En Tan mil nftif •Cèôt #oixanto*, ^l .^ç.7va dans la ville de Paris uh" Homme jqui se. «gommait Robert
Karnix. : .••.:: .:•••
Lorsqu'il se présentée ï^feCflOPte ^ Midi, — située à
cette époque à Choisy-le-Roi et qui depuis les fortifications blindées se trouve à Athis-Mons, en deçà de la rivière, — l'homme préposé à la garde de la porte lui fit les questions d'usage
— Que voulez-vous?
— Entrer, répondit Karnix.
2 LA DAME A LA PLUMB NOIRB
— Qui êtes-vous?
— Un voyageur.
— D'où venez-TOiis?
— Du passé.
— Où allez-vons?
— Vers l'avenir.
— Que cherchez-vous?
— L'inconnu,
— Avez-vous des moyens d'existence ?
— Ma pensée et mes bras.
— Quel Dieu adorez-vous?
— Le hasard.
— Monsieur, reprit le gardien en s'inclinant avec
politesse, aijx term^sile la noijvelle loi sur les passe- • •• • . • * •* * * * ** î •
ports, vous -Mes ^aFfaitemeafît*eiîI5'eg}e. Vous pouvez
entrer dans la capîwie Jhilnoî>âi. Si votre dieu, qui qui n'est pas le BEiieii,i)ermetdque^vous retourniez un jour dans votre'pa'tfie, jemê fcî'ai'un véritable plaisir de vous ouvrir de nouveau cette porte.
— Merci, répondit l'étranger; ma patrie, c'est le chemin où je marche : par une porte ou par l'autre, je suis toujours sur d'y arriver.
Le gardien regarda en souriant le jeune homme.
qui s'éloignait la tète haute et la démarche assurée, et il dit à sa femme : j
— Voici un brave et loyal voyageur : il met son cœur à découvert et raconte ses affaires avec une merveilleuse sincérité. Sa franchise lui fera des amis, sa bonne mine lui fera des maîtresses.
— Ma foi, répondit l'épouse du gardien, dont les yeux n'avaient cessé de dévorer Robert avec un appétit féroce, ma foi, je ne lui ai prêté aucune attention. Tu dis toujours les choses lorsqu'il n'est plus temps. Si j'avais su, j'aurais mieux regardé.
Robert Karnix marchait d'un pas relevé, le nez au ivcc yQ^^ g|. Yq poing sur la hanche. Les passants lui cé-
^' daient le pas e^ sjarrftaieut -pour â4!Qifer la mâle
^^^ énergie peinte sur son visage." Ses jeiix hoirs pleins
ni * * . S •*••** •
V^ de feu illuminaient sa^têtô::b5on^§:. Cependant Yauda^
"^ ; cieuse audace de son j^g^M itait-t^pérée par de
^^ ; longs cils bruns qui, en s'abaissant, répandaient un
air d'ineffable douceur sur sa physionomie teintée par
^^ le soteil.
f ^^1 ^ Son costume, d'une simplicité extrême, était tout à
la fois ccHumode et gracieux. Une blouse dalmate en
'^- drap bleu îoacè , serrée à la taille par une corde de
i LA DAME A LA PLUME NOIRE
soie, un large pantalon de la même étoffe que la blouse, serré à mi-jambe par des guêtres de cuir de Russie, un chapeau de feutre cavalièrement retroussé, et un manteau posé sur l'épaule complétaient ce naïf ajustement, rehaussé par une chemise de lin d'une éclatante blancheur.
Arrivé au carrefour de Thiais, le voyageur s'arrêta indécis. Devant lui se déroulaient les rues de Villeneuve-le-Roi, de Villeneuve-Sainfr-Georges, de Choisy et de Vitry. Comme il se demandait à laquelle de ces immenses artères il donnerait la préférence, la voix d'un homme qui criait attira son attention.
L'homme disait :
— Demahdû/, mVssiêute^ljf \j^it^ble guide de l'é-
• * • • *»• -•••••* tranger dans Paçi^, indiqyâul^lé^lioms des rues et des
* l * \ i* ••*• monuments pubiks; i'aûi^^^e eWe départ des ballons
et des chemins'.'&ft-fef électpipiesc
— Veuillez me donner un guide, demanda le voyageur.
— Voilà, bourgeois, répondit l'homme en présentant à Rarnix un jeune garçon de quinze à seize ans, pâle et chétif , dont la tunique de cotonnade bleu terne n'était pas fixée à la taille, voilà ce que j'aide mieux;
si celui-là ne vous convient pas, choisissez dans le tas, ajouta-t-il en désignant du doigt une trentaine dé polissons du même genre.
— Combien vendez- vous cela? demanda Tétrangcr en fouillant dans sa poche avec la main gauche, tandis que de la droite il désignait le voyou,
— Mais rien de rien, mon bourgeois; vous le nourrirez, voilà tout.
— Si je n'en étais pas satisfait?
— Eh bien, reprit le marchand de guides, vous vous arrangeriez pour le perdre dans les innombrablés rues qui sillonnent Paris; ce n'est pas plus difficile que ça.
— C'est bon, merci, reprit Karnix; et, s'adressant au gamin, il lui dit : Marche devant et tâche d'aller vite.
— Où allons-nous, bourgeois? demanda le guide.
— D'abord nulle part, ensuite partout.
— En ce cas, reprit le jeune garçon, il nous faut prendre à gauche.
Après avoir marché pendant quelques minutes, Karnix et son ^ide se trouvèrent au milieu d'une
6 LA OACIE A LA PLUME KOIRB
grande place, où fouroiillaieat des geos de toutes sortes.
— Aussi vrai que je m'appelle Zidore, s'écria le cicérone^ nous arriverons à temps pour prendre le chemin américain- Tenez, le voici qui va se donner de Tair ; je meurs d'envie d'aller dans cette machine-là, moi. Allons, bourgeois, un peu de nerf, il n'est que temps.
Ce que le guide Zidore désignait sous le nom pompeux de chemin américain n'était autre chose qu'une lourde caisse de bois peinte en jaune, armée de cent quarante-quatre roues dont les cercles s'adaptaient à un rail d'acier poli. Cette naïve machine prenait son essor grâce à une impulsion électrique assez mal combinée, et ne mettait pas moins d'un grand quart d'heure pour traverser Paris, du cimetière de Gentilly à la place de la Garenne-Clichy, bien qu'il n'y ait pas plus de vingt-cinq kilomètres.
— Pourquoi, demanda Karnix en montant dans la boîte, appelle-t-on cela le chemin américain ?
— Qui saiti murmura Zidore.
— C'est bien simple, dit civilement un moBfiieur déjà installé : le véhicule et le rail ne sont retenus en-
semble par aucune raison bien sérieuse, aussi ils se séparent très-souvent.
Comme Rarnix était resté impassible en éeoutant cette bourgeoise facétie, le monsieur pensa qu'il avait affaire à un idiot, et il s'allongea sur la banquette opposée.
Les gens ne nous trc»ivent spirituels que lorsque nous avons leur genre d'esprit.
Or, comme l'esprit a un nombre infini de variétés, comme il est fort rare que justement deux individus ayant le même genre d'esprit vienneat à se rencontrer, une bonne moitié de l'humanité (.ouve stupidc l'autre, qui, de son côté, la trouve idiote.
D'où il résulte que toutes deux ont parfaitement raison.
Le véhicule glissait avec rapidité sur le rail d'acier. Le conducteur du train, debout à l'avant, jouait sur un sax perfectionné la marche des Diamants de la couronne. Ce bruit seul suffisait pour mettre en fuite les populations, dont le goût était déjà épuré grâce aux compositions du célèbre Wagner. En entendant cette musique barbare, chacun cherchait un asile dans le temple voisin et la voie se trouvait déblayée. L'hor-
8 LA DAMC A LA PLUMB NOIHË
reur des Parisiens pour ces sons discordants et sauvages rendait barrières et palissades inutiles, el les trains circulaient sans danger.
Tout à coup, le conducteur s'arrêta et poussa un cri de stupéfaction. Pendant que tout le monde s'éloignait avec effroi, un homme, ne partageant pas la même aversion que la foule pour la musique d'Auber, restait assis sur la voie.
— Le malheureux est donc sourd 1 s'écria le chef de train, dans trente secondes, il sera pulvérisé.
En effet, Thomme n'était plus qu'à un demi-kilomètre.
— Jouez, mais jouez donc! hurlèrent en chœur les voyageurs en s'adressant au conducteur ; jouez ou il est perdu.
L*homme emboucha son sax avec frénésie et fit entendre un air du Domino noir : « Flamme vengeresse. »
Les voyageurs se bouchèrent les oreilles, mais l'homme ne bougeait pas.
— C'est fait de lui, dit le conducteur, et il posa son instrument en poussant un soupir.
Pendant que le chef de train s'épuisait à souffler,
que les voyageurs discutaient, Robert Karnix, assu«> jettissant ses pieds sous une banquette, avait laissé tomber son corps dans l'espace et saisi de ses bras nerveux Tinfortuné qui allait être broyé. Par un effort suprême, il se releva et déposa son fardeau au milieu de ses compagnons de route, émerveillés de tant de force et de sang-froid.
— Oh I s'écria Zidore, c'est épatant. Vous n'êtes pas un homme, mon bourgeois, vous êtes un cabestan.
— Il est impossible d'être plus courageux, dit le monsieur qui avait déjà parlé à Karnix ; permettezmoi de vous faire mes plus sincères compliments.
Les autres voyageurs inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
— Des compliments, pourquoi? demanda Karnix.
— Mais pour votre courage et votre dévouement.
— Je ne suis ni dévoué ni courageux ; je ne crains pas la Mort, voilà tout.
— A la bonne heure ! reprit le monsieur, mais
TOUS mè permettrez de vous dire que ne pas craindre
la Mort, c'est du courage.
10 LA PiME A LA PLUME NOIAE
Karnix répondit :
— Vous vous trompez^ c'est du mépris.
Un éclat de rire sec et strident se lit entendre. Chacun se regarda étonné.
— "Voilà un vilain rire, dit en frissonnant le guide Zidore. Ça vous entre dans le cœur et ça vous gratte dans le dos.
— En eflfet, reprit le monsieur à \'oix basse, ccite dame n'a pas un rire bien gai. Ce doit être une Anglaise.
La femme dont le monsieur parlait était assise dans un coin, tout au fond du wagon. Un voile noir cachait son visage; sa taille était jeune et élégante; sans l'exagération de sa crinoline, elle eût été distinguée ; sa robe et son manteau étaient de soie noir^-, Un chapeau de paille blanche aux bords retrousses, orné d'une longue plume noire, lui donnait un petit air qui, pour être cavalier, n'était pas d'une gaieté folle.
On allait probablement entrer en commentaire touchant cette belle personne, lorsqu'on arriva à la station de l'Odéon et qu'un autre événement vint attirer l'atteition des voyageurs.
LA DAME A LA PLTJtfE NOfKB H
Le conducteur était aux prises avec l'homme que Karnix avait sauvé si miraculeusement d'une mort certaine, et prétendait lui faire payer sa place.
— Vous étiez dans mon train, disait le fonctionnaire ; vous devez payer. Je ne connais que ça.
— Permettez, reprenait l'homme, je n'y suis pas entré volontairement, dans votre train.
— Ça ne me regarde pas-
D'autres employés viiu*ent prêter main-forte à leur confrère.
— Messieurs, dit l'homme, je voulais me faire broyer le crâne afin que nul en ce monde ne connût ma pauvreté. Je ne veux pas faire de reproche i l'homme généreux qui m'a sauvé, en risquant sa vie, mais que ne m'a-t-il laissé mourir, iLm'auraît épargné une dernière honte.
Les employés laissèrent partir l'homme après lui avoir remis quelque argent.
Ce ne sont point de mauvaises gens, les employés, mais la crainte d'être blâmés par leurs supérieurs les rend tout simplement féroces.
Robert Rarnix et son guide étaient descendus pendant l'explication et continuaient leur chemin à pied.
\2 LA DAME A LA PLUME NOIPiE
Zidore faisait son métier de guide et racontait à Rarnix étonné des détails sur la Chaumière, le Prado, rodéon et le quartier latin. 11 n'était question ni de Ponsard, ni de Courbet, ni i* Agnès de Méranie^ ni des Casseurs de pierres; le spirituel gamin ne savait que les légendes immortelles de la jeunesse et de Tamour.
Comme ils arrivaient sur le Pont-Neuf, ils entendirent de grands cris. Une barque montée par deux jeunes hommes et deux jeunes filles venait de chavirer. Karnix déposa son manteau et son chapeau sur le parquet et s'élança dans le fleuve. Zidore, un instant stupéfait, réfléchit et, prenant son courage à deux mains, il se précipita dans la Seine à la suite de son bourgeois.
Robert Karnix était un nageur habile et vigoureux ; en dix brassées, il atteignit les deux jeunes filles qui, grâce à leurs jupons empesés, n'avaient pas encore quitté la surface de l'eau.
— Ne craignez rien, leur dit-il, saisissez-moi par le cheveux, il n'y a aucun danger.
Les jeunes filles obéirent, et Karnix, semblable à un dieu marin jouant avec des naïades, gagna un
LA DAME A LA PLUX^E NOII\E 13
îlot qui existait alors en face de la troisième arche ; les deux jeunes gens, après quelques efforts, rejoignirent leurs compagnes et remercièrent leur sauveur.
Pendant ce temps, le guide Zidore était en train de se noyer. Heureusement pour lui, Rarnix l'aperçut se débattant dans le fleuve ainsi qu'un chat réprouvé ; se précipiter au secours de l'enfant et le ramener sur la berge fut pour lui l'affaire d'un instant. La foule applaudissait avec transport, chacun voulait serrer la main de Robert et le féliciter.
— Mes amis, dit Rarnix, votre sympathie me touche; je n'ai fait que ce que je devais faire-: le premier devoir de l'homme n'estril pas de mépriser la Mort?...
Un éclat de rire sec et saccadé l'interrompit. Zidore, qu'on entourait de soins, reprenait ses sens.
— Puh I dit-il en rouvrant les yeux, j'avais perdu la boussole, j'avais le délire ; il me semblait que je voyais là-haut, derrière le parapet, passer — la de me
à la plume noire.
— Pourquoi, lui demanda Rarnix, t'ètrc jeté à l'eau, puisque tu nages si mal ?
' — Dame I répondit naïvement l'enfant, je Yonlais vous rapporter votre manteau. Si vous étiez mort, vous auriez pu croire que je l'avais gardé ; — merd, je ne mange pas de ce pain-là.
À Paris, la foule s'amasse pour rien et se sépare de même.
Dix minutes s'étaient à peine écoulées, que Tétran* ger et son guide se trouvaient seuls sur la berge, à sécher au soleil leurs vêtements mouillés.
Les jeunes filles que Rarnix venait de sauver lui faisaient, en quittant l'île, des signes d'adieu avec leurs mouchoirs, et cela au grand mécontentement de leurs cavaliers. A force d'entendre dire que le sauveur était aussi beau que brave, les jeunes gens avaient fiai par trouver que l'action de Karnix n'avait rien que de fort naturel. Ils ajoutaient que tout le monde à sa place en eut fait autant, [et que d'ailleurs, à cet endroit, la rivière n'était pas dangereuse.
Les jeunes filles ne croyaient rien de tout cela et regardaient avec tristesse Karnix, qui, accompagné de Zidore, disparaissait à leurs yeux.
— C'est égal, disait Zidore, vous êtes tout de même un brave homme, vous. A votre place, il y a beau-
coup de bourgeois qui m'auraient laissé me noyer. Qu'est-ce que je dis : beaucoup de bourgeois... tous m'auraient laissé boire le bouillon. Aussi, voyez-vous, je me jetterais au feu pour vous.
— Je ne t'en deaiande pas tant, interrompit Rarnix. Conduis-moi à la butte Montmartre et nous serons quittes.
Paris était) au dix-neuvième dècle, dominé au nord par trois hautes collines nommées les buttes Montmartre ; sur l'une était située l'abbaye de Saint- Pierre; sur l'autre on avait installé un naïf télégraphe, dont les bras apportaient les nouvelles du nord ; la troisième était couronnée à sa cime par des moulins à vent. Les deux premières se couvrirent do maisons; puis, un beau jour, des spéculateurs nivelèrent deux de ces montagnes pour rire, afin de prolonger la plaine Saint-Denis comme on avait prolongé la rue de Rivoli, Seule, la troisième resta debout. Elle dut sa conservation aux carrières de pierres qui avaient été sur le point de causer sa ruine. Nul n'osa donner le premier coup de pioche à cette masse minco qui menaçait de s'écrouler d'elle-même. Lorsque le danger devint imminent, les habitants s'éloignèrent.
et la butte des moulins devint un désert au milieu de Paris.
— Voilà, dit Zidore en arrivant, la butte demandée; il faut la regarder de loin, ça n'est pas solide.
— Tiens! fit Karnix en donnant une pièce d'or à l'enfant, voici pour ta peine, et adieu I
— Vous me quittez? demanda le guide attristé.
— Oui, répondit Rarnix; je vais à ce moulin, où tu ne voudrais pas me suivre.
— Ah ! mon bourgeois, s'écria Zidore les larmes aux yeux, ne faites pas cela. Vous ne savez pas, vous qui n'êtes pas d'ici, que la butte est creuse; je le sais, moi, voyez-vous, j'ai longtemps couché dans les carrières; un beau matin qu'il fera du vent, tout ça s'écroulera,'et patatraque ! bonsoir la compagnie I Croyezmoi, n'y allez pas.
— Adieu I dit Rarnix.
Et il se mit à gravir d'un pas assuré le penchant do la colline.
— Attendez-moi au moins 1 cria Zidore en s'élançant à sa poursuite.
Parvenu au haut de la montée, Karnix se dirigea vers un bâtiment cylindrique tombant en ruine ;
c'était la carcasse du dernier des moulins à vent. Prenant dans sa poche une clef, il l'introduisit dans la serrure rouillée de la porte, qui résista à sa pression.
— Ne poussez pas, dit Zidore, vous allez tout flanquer par terre.
Cependant, la porte s*ouvrit et laissa voir une pièce ronde, aux murs délabrés.
— Voici ma demeure, dix Rarnix.
— Je ne vous en fais pas mon compliment; en vcrite, mon bourgeois, si vous cherchez le mal, vous avez réussi; si la butte ne s'écroule pas, vous serez enseveli sous cette ruine, à moins que vous ne soyez assassiné cette nuit.
— Que m'importe la Mort? repondit Rarnix, je la méprise!
Un rire sinistre traversa l'espace comme le cri d'un oiseau de proie.
— Ahl s'écria Zidore en pâlissant, la voyez-vous là-bas, dans cette voiture, près du cimetière? C'est elle! je la reconnais!
— Qui, elle?
PALMA Lé. BIENHEUREUSE
Robert Karnix était né à Palma, Tille située wax sources du Nil.
Nos pères, à l'époque où se passe cette histoire invraisemblable, ignoraient complètement l'existence de cette ville, puisqu'il y a tout au plus soixante ans que le mystère qui enveloppait cette cité fut percé par miss Grâce Makensie^ à la recherche de Tinfidèle Williamson.
On ne saurait trop raconter l'histoire de la ville de Palma. C'est certainement le plus beau spécimen <l6
LA DAME A tA PLUJME NOIRE 10
régoïsme des hommes en général et des savants en particulier.
Il y a deux siècles ou deux siècles et demi, les savants de tous les pays n'avaient qu'une idée en tête, qu'une toquade^ pour employer un vieux mot français inusité aujourd'hui , mais qui rend bien la pensée. Cette idée fixe, cette toqoade, c'était la découverte des souioes du Nil.
Tous tenaient cet argument logique à leurs goor vemements :
— Le Nil est un fleuve. Tout fleuve a une ou plusieurs sources. Il y a gros, à parier que le Nil est comme les autres. — Les anciens étaient de cet avis. — U doit venir d'un endroit quelconque. Songez ^ monsieur le ministre, à l'honneur qui re^llirait sur une nation, sur un prince dont le ministre de l'instruction publique aurait chargé un savant — comme moi, par exemple, — de découvrir les sources de œ fleuve plus incompréhensible que les rébus hiéroglyphiques qu'arrosent ses eaux. Que Votre Excellence daigne m'accorder une mission greffée sur cinquante mille francs et quelques accessoires, je me charge de l'affaire.
Le ministre refusait net ; mais le soir, en s'endormant, il se disait :
— Il est bien certain que la découverte des soui ^ es du Nil serait une chose admirable, qui jetterait un immense et immortel éclat sur mon nom; ce serai! la gloire de mon ministère et par conséquent celle de Sa Majesté. Il est bien regrettable que des besoins impérieux accaparent tous nos fonds; la nation eit pauvre, Thiver est rigoureux, le peuple souffre, il n'y faut pas songer.
Le lendemain — la nuit porte conseil — Thonorable savant Chauvinard, Hudson, Schwartz, Von Henhom ou Carvalajo , recevait sa mission et les cinquante mille francs demandés. La nation n'était ni plus pauvre ni plus riche, l'hiver n'était ni plus ni moins rigoureux , le peuple ne souffrait ni plus ni moins, l'espoir entrait dans le cœur du ministre et du savant, et les journaux avaient de la copie malsaine et abondante pendant les deux mois que l'intrépide voyageur mettait à faire ses paquets.
Le savant partait, et l'on n'entendait plus parler de lui ni des sources du Nil, et enclore moins des cinquante mille francs.
11 arrivait bien de temps en temps qu'un journal, la Quotidienne ou le Temps , publiaient des faits diversqui donnaient à réfléchir aux populations touchant certaines émotions intimes de la vie des savants int'épides; mais ces faits divers étaient toujours les mimes :
c On nous écrit du Caire :
9 Un crocodile de la plus grande taille a été trouvé mirt sur les bords du NiL Notre correspondant nous traisme$ sur ce monstre un détail assez étrange et qui a déjà donné lieu à mille commentaires. Le savant Tlwmas Johnson , attaché au consulat anglais d'A^ lexandrie^ ayant procédé à Vautopsie de ce saurien^ a trouvé dans son ventre un pantalon écossais à sous^ pieds.
M On se perd en conjectures, »
Quinze jours après, autre fait divers :
f Nous avons entretenu nos lecteurs, qui . s'en souviendront sans doute , d'un pantaUm écossais à sous^ pieds trouvé dans le ventre du crocodile disséqué par rhanorahle Thomas Johnson^ esq. On avait tout d'abord pensé que ce vêtement avait dû être habité. L'événement
22 LA DAME A LA PLUMB NOIRB
a juUifU cet iuppontians, ce pantalon a été reconnu pour aooir appartenu au célèbre voyageur Schwariz^ qui explorait les bords du IfU afin de découvrir les sources de ce fleuve et qui aura sans doute péri victime de son inirépidité. »
X.es savants montaient sur les toits et s'écriaient : a La science a aussi ses martyrs. »
Le ministre se disait que ce Schwartz était un imbécile et qu'il avait eu tort de lui accorder la moindre confiance.
Les voyageurs prétendaient que Schwartz n'était qu'un intrigant, qu'il s'était fait dévorer pour qu*on parlât de lui.
Le public riait et trouvait que l'action du crocodile dénotait un palais blasé et que ce savant vêtu d'un pantalon écossais n'avait que ce qu'il méritait.
Puis arrivait une lettre de Tépouse de Thonoraile savant :
oc Monsiew le rédixtem^ » PermetteZ'moi de nCétoaner^ à bom droit^ de la facilité avec laquelle vous avez bien voulu aeeueilUr des bruits sinistres H malveilUnUs répandus à dessein sasis
doute sur lecéUhre savant SchwartZy mon époux ^ parti en septembre dernier j — avec mission du ministère, — pour découvrir les sources du Ml. S*il est vrai que, par une de ces manies qui ne sont point inconciliables avec le vrai mérite j monmariaitla détestable habitude âe porter des pantalons écossais^je puis affirmer d'une manière absolue que jamais j au grand jamais , il n'a porté de sou&^ieds. Il m'est donc permis d^ espérer que te nest pas lui qui a servi à satisfaire la férocité du monstre ouvert par M. Thomas Johnson. Cet espoir est trop doux à mon cceur pour que je ne le fasse pas par^ tager aux nombreux amis et élèves de mon époux. D àgréeZy etc^ »
Pendant un an ou deux, on n'entendait plus parler du savant, du pantalon, de Tépouse, de Thomas Johnson ni du crocodile ; mais les sources du Nil restaient' à Tordre du jour, et il ne se passait pas un tiimestre où Ton ne vit partir des diverses contrées i^ TEurope deux ou trois intr^d^ voyageurs qui ne revenaient jamaîA .
Cependant 1 un de ces intrépides avait laissé uno tmante au rivage, c'est-à-dire dans le Strand. LV
24 LA DAME A LA PLUME NOinE
mour, qui n'en fait jamais d'autres, donna une idée à miss Grâce Mackensie, la pauvre abandonnée.
— Eh quoi ! se dit-elle, est-il bien possible que tant d'illustres personnages, y compris Williamson, ne puissent pas trouver les sources d'un fleuve ? La chose n'est cependant pas impossible , puisqu'après tout il n'y a qu'à remonter le courant.
Sous l'empire de cette idée, miss Grâce Mackensie fit confectionner par Jeanne Lewis, la costumière de CoventrGarden, un uniforme de midshipman de la marine royale. Elle tira de sa commode cent cinquante livres que son oncle Bob Lawrence, le pasteur de Dowley, lui avait léguées avant de mourir, et, sans autres armes que son courage et son amour, elle partit pour découvrir les sources du Nil, ou plutôt le volage Williamson.
Arrivée au rivage du Nil, la charmante enfant troqua son uniforme et i$a casquette plate contre la soutanelle et le fez d'un attaché d'ambassade du vice-roi, lequel fut enchanté, parce qu'il comptait aller au bal de l'Opéra, à Paris, où se rendait son ambassadeur.
Miss Mackensie acheta un âne et un bât, qu'elle
bourra de provisions de bouche et se mit en route. Il faut être juste, le voyage fut long; il dura cinq mois et quelques jours, mais aucun incident désagréable n'en vint troubler la douce sérénité.
Les crocodiles, à ce qu'il paraîtrait, n'aiment pas les Anglaises, — sans doute parce qu'elles sont trop blondes. — De temps à autres, la nièce du pasteur Bob marchait bien sur un petit serpent rouge ou sur une grosse vipère noire. Alors, effrayée, elle criait : Oh ! — en anglais, — le petit serpent rouge allait de son côté, miss Mackensie du sien. — Les vipères ne se mangent pas.
Le seul danger sérieux que la jeune fille eut à essuyer tut la rencontre de deux savants européens » un Français et un Allemand, qui allaient découvrir, eux aussi, les rivages bénis où le fleuve de Moïse montre le bout de son nez.
Les deux savants, qui étaient naturellement ignorants comme des carpes, parlèrent latin à la fille d'Albion, qui répondit: s/iocfttn^. Les savants, convaincus qu'ils entendaient un indigène, la prièrent de leur servir de guide. , Il y avait trente-cinq jours que la blonde miss mar-
chaît, et le Nil, qui d'abord lui avait paru trois fois plus large que la Tamise, diminuait sensiblement.
Ce qui est certain, c'est que le troisième mois la première cataracte du fleuve des Pharaons ne rappela qu'imparfaitement au savant français le barrage de la Seine près de Bougival.
Lorsque la petite caravane eut franchi la seconde cataracte, le Nil ne leur donnait plus qu'une idée faible de la rivière de l'Hippodrome. Ce que voyant, miss Grâce Makensie proposa de louer une cange, que ses deux compagnons remorquèrent à tour de rôle.
Un beau matin, en s'éveillant, la caravane n'aperçut plus le fleuve : une ville européenne, élégamment bâtie, s'offrait aux yeux des voyageurs, qui se virent entourés par une foule d'habitants qui étaient venus à leur rencontre.
— Êtes- vous des savants? leur cria-t-on.
— Nous le sommes, répondirent-ils.
— Soyez les bienvenus.
Parmi les nouveaux venus, le premier visage qui ?rappa les yeux de miss Makensie lut celui de Williamson, oui s'était précipité à ses genoux.
— Oh ! douce et fidèle compagne de ma vie, disail le savant anglais, une voix secrète me disait que je te reverrais; viens dans ma demeure, je te raconterai mon histoire, et ton cœur en sera touché.
L'histoire de Williamson était fort simple. En marchant droit devant lui, il était arrivé dans la ville de Palma. Puis, il raconta l'histoire de la ville, qui était aussi simple que la sienne. Le premier savant qui était arrivé avec mission de découvrir les sources du Nil, ayant trouvé au berceau de ce fleuve une nature luxuriante, une température aimable, des fruits et du gibier en abondance, pas de percepteurs des contributions, pas de tailleurs, pas d*amis pauvres — ni riches, pas de tragédiennes et aucun portier, le savant avait planté sa tente sur ces bords fortunés.
Un autre savant, puis deux, puis cent, puis mille, étaient venus et avaient imité le premier d'autant plus volontiers qu'ils n'étaient pas parfaitement convaincus des intentions du ministre à Tégard des cinquante mille francs si bien gagnés.
Ils restèrent tous. La ville s'agrandit, s'embellît et quarante ans ne s'étaient pas écoulés, qu'il y avait sous le ciel une cité bienheureuse, bâtie dans le plus mer-
veilleux endroit du monde et dont chaque citoyen possédait deux mille cinq cents livres de rentes au denier cinq.
Ainsi s'était réalisé sans secousses et sans efforts le rêve de Tlcarie, si ardemment caressé par le chancelier Thomas Morus, rêve qui avait été la cause de tant de troubles et de désastres dans Tunivers; tant il est vrai qu'une idée n'est bonne que lorsqu'elle arrive à son heure.
On sait que miss Makensie, ayant surpris, quelque temps après son arrivée, le docte Williamson en criminelle conversation avec une femme jaune, qui avait un anneau d'argent dans la narine droite, revint à Londres et découvrit la vérité à l'univers ébaubi do son récit.
Depuis ce temps, les ministres de l'instruction publique n'envoient aux sources du Nil que les savants dont ils veulent se débarrasser.
Or, Robert Rarnix était né dans cette ville de Palma la bienheureuse — soixante ans environ avant l'indiscrétion de l'Anglaise trahie — d'une aimée et d'un père Français, ancien meunier de Montmartre, qui s'était fait savant quand sa butte avait menacé ruine.
Lorsque Robert eut atteint sa vingtième année, ennuyé d'entendre parler latin autour de lui, il demanda à son père la permission de courir le monde afin de s'instruire en étudiant les mœurs et les coutumes des peuples. Le père en référa au conseil des anciens. Après mûre délibération, les savants accordèrent au jeune homme la permission de partir, à la condition qu'il jurerait solennellement qu'il ne révélerait à âme vivante l'existence de la ville bienheureuse.
Kamix jura.
Le jour de son départ, son père l'accompagna jusqu'à l'endroit où le Nil devient trop large pour qu'on le puisse sauter à pieds joints.
— Mon cher fils, lui dit-il, si les crocodiles ne te dévorent pas, si les bêtes féroces ou venimeuses ne se passent pas le caprice de ta personne, si les hommes ne t'assassinent pas un peu, si les femmes ne t'aiment
pas trop, tu finiras indubitablement par arriver à P^ris, une misérable ville où il faut travailler pour "Vivre, et où très-peu de gens parlent latin. Une fois dans cette capitale, tu demanderas la butte Montmaître. Si elle est encore debout, ce qui n'est guère
probable^ mais ce qui ponrrait bien être — les desseins de Dieu sont impénétrables — tu verras au haut un moulin à vent. C'est là que je suis né et que mon pèi»* esè mort. Voici la clef, tu pourras entrer, tu seras chez toi. Sur le mur à droite, tu trouTCfras un bouton dé cuivre qui fait jouer la trappe du sous-sol. J'^ai caché là mon mobilier afin qu'il ne soit pas mangé par les vers du par les huissiers. Il est en acajou, fais-en bon usage, adieu.
A propos, continua Tancien meunier, si par aventure il te prenait l'idée de revenir, tâche donc d obtenir une mission : il ne faut pas négliger les bonnes traditions.
Robert partit et, après mille aventures, arriva heureusement en Europe. Ne sachant que faire, il se décida à être le contraire de ce que sont les autres ; sa pensée devint l'envers de la pensée d'autrui. Robert ne visait pas à roriginaUté^ mais il tenait à ne pas être vulgaire.
Après avoir cAservé l'humanité dans deux des parties du monde, Robert resta convaincu que la peui de mourir était l'unique préoccupation de l'hommo et sa plus grande crainte; il résolut de braver la Mort
LA DAUC A LA PLUME NOinS 31
aussi souvent qu'il le pourrait, et de la mépriser toujours.
Quand il entendait le riche et le pauvre, le travailleur et Toisif, le colosse et rinflrme répéter à qui mieux mieux la phrase traditionnelle « dire qu'il faut » toujours finir par mourir, » il souriait de pitié et s'élançait vers un danger nouveau, d'où, grâce à sa force physique et à son sang-froid, il sortait toujours vainqueur.
Arrivé au but de son voyage après des périls sans nombre, Karnix était monté au moulin et s'était promis de l'habiter, plus encore pour vivre dans un danger permanent que pour suivre les avis de son père. Comme l'avait dit le guide Zidore, Robert, qui cherchait le mal, avait eu la main heureuse.
— Voyons, dit-il à l'enfant, es-tu bien décidé à rester avec moi?
— Tout ce qu'il y a de plus décidé, mon bourgeois; je ne vous quitte plus.
— Bon, reprit Rarnix, alors retire-toi un peu.
Et il fit jouer le ressort que l'ancien meunier lui avait indiqué. Le parquet glissa comme dans Rob**rt
le Diable j et les deux nouveaux habitants de la tour aperçurent une pièce assez pauvrement meublée.
— Je ne me soucie pas de dormir dans ce trou, dit Karnix. Vois si cela te plait?
— Merci, dit Zidore, je préfère cette chaise.
La nuit venait, l'orage grondait dans le lointain, la butte tremblait, et d'énormes pierres tombaient du faite du moulin.
— Bourgeois, dit Zidore, si nous nous réveillons demain, nous aurons une fière chance!
— Ma foil répondit Rarnix en s'étendant sur son manteau, la Mort peut venir quand elle voudra, je suis admirablement bien ici.
Tout à coup, Zidore tressaillit et Karnix se leva. On frappait à la porte.
— Qui va là? demanda Robert.
— Ouvrez !
— Qui êtes- vous?
— Que vous importe! Avez-vous peur?
— Moi, peur! s'écria Rarnix, et il ouvrit.
— La femme à la plume noire 1 murmura Zidoro en tremblotant. Je m'en doutais!
C'était en effet la dame qui, le matin, avait voyagé
LA DAME k LA PLUME NOIRE 2'o
dans le wa^on américain. Les frous-frous de sa robo de soie troublaient seuls le silence du soir.
— Êtes-vcu^ Robert Karnix? demanda- t-elle.
— Oui, madame, dit Robert. Qui me vaut Thon^ neur de votre visite?
— Je ne suis pas une prude, répondit la dame, je suis ici parce que je vous aimel
Robert avança la chaise sur laquelle Zidore avait essayé de s'endormir et, de sa voix la plus douce, il répondit :
— Donnez-vous la peine de vous asseoir.
La dame à la plume noire prit la chaise qu'on lui prosentait et remercia par un signe de tète.
— Voulez-vous me permettre, madame, dit Karnix, d'avoir, au milieu de mon bonheur, une nuança d'étonnement ? Arrivé seulement ce matin à Paris,. J'ai traversé la ville presque en courant, et j'étais loin de penser que j'avais été assez heureux pour être remarqué par une femme de condition comme vous paraissez l'être.
— Il n'y a point de condition pour les femmes, cher
monsieur Rarnix, répondit la dame d*une voix câline, une lorette qu'on aime est préférable à une comtesse qu'on n'aime pas.
— C'est tout à fait mon sentiment, dit Robert, en pliant son manteau en quatre pour s'asseoir aux genoux de la dame.
— Pour rassurer votre modestie, reprit l'étrange amoureuse, et aussi pour m'excuser à mes yeux, je
-dois vous avouer que depuis longtemps vous m'êtes connu.
— Cela me semble singulier,
— Cela est ainsi. N'arrivez-vous point de Palma, la ville heureuse?
— J'avais juré de ne pas le dire, mais puisqu'aussi bien vous le savez...
— Comment l'ignorerais-je? J'ai quitté avec vous la ville des savants il y a tantôt treize mois, et depuis ce temps j'ai marché à vos côtés, m'enivrant de voire vue comme la dgak s'enivre de la rosée <du matin.
Comme Kamix allait exprimer son étonnement, la lame à la plume noire étendit vers lui, pour lui îm-
Co LA DAME A LA PLUME NOIRE
poser silence, une délicieuse main, habillée d'un tout petit gant gris de perle à filets noirs.
— Ne doutez point, continua la dame; je m'attachai à vos pas près du ruisseau de Bab-el-Ouad^ le premier filet d'eau qui se jette dans le Nil. Votre père venait de vous quitter après vous avoir révélé cette demeure. Vous abandonniez Palma, la ville heureuse, pour ne plus entendre écorcher le latin. Est-ce bien cela?
— Étrange I murmura Karnix.
— Si nous étions seuls, reprit la dame en lançant au jeune homme un regard de feu, je vous dirais des choses autrement merveilleuses.
— Ne faites pas attention à cet enfant, il est tout à fait sans conséquence, dit Rarnix en désignant Zidore, qui, tremblant, s'était blotti dans un coin. Voyez, il dort sans prendre nul souci de notre conversation. A cette heure, je ne saurais le renvoyer sans danger pour lui. Et, faut-il tout vous dire, madame, j'aime ce petit bonhomme, que je ne connais que depuis quelques instants. Est-ce parce qu'il est faible ou parce qu'il m'a donné, en se jetant à l'eau pour me rapporter mon manteau, la preuve d'une
À DAME A LA PLUME NOlRË 37
probité rare, ou bien encore parce que, dans cette immense ville, c'est le seul visage ami que je connaisse? Je ne sais, mais vraiment je ne le renverrais pas sans regret.
— Soit, reprit la dame d'un ton pincé, grrdez-le : puissiez- vous avoir à vous louer toujours d'un si noble ami.
— Madame, dit Rarnix en souriant, en amitié la condition ne signifie rien, mieux vaut un voyou qui vous aime qu'un gentilhomme qui n'aime que lui ; continuez donc, je vous en conjure.
— Où en étais-je restée, je vous prie? demanda la dame à la plume noire.
— Nous étions, je crois, au ruisseau de Bab-el- Ouad.
— C'est vrai, lorsque je vous y rencontrai, vous vous baissiez pour cueillir dans les joncs cette blanche fleur d't'ma qui ne se fane jamais et que vous portez depuis sur votre cœur comme un cher souvenir de la patrie absente. ,
— C'est vrai.
— Cette fleur, je la veux; voulez-vous me l'offrir,
38 LA DÂifV A Là PLtmk VrôinB
dîtes? demanda amoureusement la dame à la plunio UtEire en avançant la main.
-— Que me donnet^-vous en échange t
— Tout.
**- C'est beaucôApî *«- J€ n'ai que çia.
— Faut pas vous en priver, murmura Zidore^ qui ne dormait pas le moins du monde.
— Voici cette fleur à'irisa que Vous désires, madame. J'y tenais plus que je ne saurais le dire ; je m'étais promis en l'arrachant à «a tige de la donner à la femme que j'aimerais; mais je vois bien que je n'aimerai jamais. Les Nubiennes sont trop noires, les Égyptiennes trop jaunes, les Anglaises trop blanches ; prenez, elle est à vous.
— Merci, dit la dame, je n'en ai plus envie; et elle garda le silence. Robert, toujours assis en face d'elle, aspirait, mais en vain, à glisser son regard à travers les plis impénétrables de son voile. Il cherchait dans le passé un souvenir qui pût lui aider à découvrir quelle était cette mystérieuse inconnue qui savait tout de lui qui ne savait rien d'elle.
— Ah çàl cher monsieur Karnix> demanda la
dame, est-ce que vous allez me laisser bouder longtemps ainsi? En vérité, ce n'est pas aimable.
— Je vous fais mes excuses, madame, répondît ILarnix; mais vraiment, je ne sais que vous dire, moi. Tout est mystère et étrangeté en vous. Je dierche, sans pouvoir y parvenir, à déchiffrer la raison qui vous conduit, Pîntérêt qui vous guide. Vous veneî chez moi masquée; comme j'ai été bien élevé, je ne vous ai pas priée de lever votre voile, mais je trouve étrange cette façon d'agir. Vous prétendez me connaître , m*avoir accompagné depuis le ruisseau de Bab-el'Ouad^ et je n'ai vu aucune femme sur ma route. Enfin, vous me dites que vous êtes venue parce que vous m'aimez; vous avouerez que cela est étrange et que, quelle que soit mon idsouciance des choses de la vie, je puis être étonné.
— n y a de quoi, marmotta Zidore entre ses dents; on s'étonnerait à moins.
— Écoute-moi, Robert Karnix, dit la dame à la plume noire, je vais tout te dire.
— Ce n'est pas malhetireuxl dit tout bas Zidore. La dame reprit:
— Je f aîme. Si je suis Tenue voilée, ce n'est ni
par pruderie ni par peur de me compromettre. Je no crains personne et tout le monde frissonne en entendant mon nom. Je suis plus forte que tous les rois de la terre, mon pouvoir s'étend sur l'univers entier, ma puissance est infinie; dans cette main que n'ose toucher la tienne, ne sachant si elle ne sera point rejpoussée, je tiens toutes les destinées humaines. Je domine le monde à mon gré et je tremble devant toi ; je tremble en pensant que, si le voile qui couvre mon visage venait à tomber, je n'aurais plus l'espoir de te posséder; je n'aurais même plus la triste volupté d'occuper ta pensée, d'où tu me chasserais comme un objet d'épouvante et de terreur. Tu me demandais pourquoi je t'aime; je vais te le dire.
Un covap de tonnerre fit trembler la montagne et frissonner les vieux murs du moulin. Ramix passa la main sur son front en sueur, Zidore fit le signe de la croix, la dame à la plume noire continua:
— Je t'aime parce que tu es le seul homme qu: méprise la Mort.
— Je ne sais si je suis le seul, dit Ramix, mais je méprise la Mort.
— Je t'ai vu couper cette fleur d'tma que je te de-
LA DAME A LA PLUME NOIRE il
mandais tout à l'heure, et cependant tu savais que la lige de cette fleur recèle un serpent dont la morsure est mortelle.
— Je le savais, mais j'avais des gants.
— Plus loin, les rugissements du tigre faisaient trembler les plus fiers chasseurs d'Al-Rouk; pendant que tout fuyait, toi seul, sans armes, la tête haute, le regard calme, tu allas au-devant de l'hôte terrible du désert, et l'étreignant de tes bras nerveux, tu fis craquer ses os pendant que de ses griffes il labourait tes chairs, n t'entraîna dans sa chute. Avons voir tous les deux vous tordre sur le sable gris que vous aviez en sanglante, la Mort eût été embarrassée de savoir celui qu'elle allait prendre, de l'homme ou de la bête sauvage, tant l'homme avait l'air du tigre.
— J'avais beaucoup entendu parler de ce prétendu roi du désert, interrompit Rarnix, et je tenais à le voir de près; sans vouloir nier les mérites du tigre, je vous assure, madame, que c'est encore une réputation bien surfaite.
— Plus loin, tu fus averti que l'une des routes qui conduisent à Ouadi-Serra était infestée par des bordes de bandits, tu la pris de préférence, et lorsque
iS LA DAME A LA PLUME NOIRE
tu arrivas au milieu de la nuit à Onadi^Serra^ la selle de ton cheval pc^rtait quatone tètes aoires souillées de sang.
— Dame, dans un pays où il n'y a pas de justice instituée, tout citoyen est magistrat*
«— Mais ce qui fut plus admirable encore, ce fut ta lutte contre les deux armées que tu vainquis au pied du mont Sinaï.
— Mais vous exagérez tout à fait, interrompit Karnix : Taifection que vous semblez me porter, chère madame, vous fait voir ma valeur endimanchée. Ce que je fis en cette conjoncture est la chose la plus simple qui se puisse imaginer. Voici toute l'histoire : les peuples qui habitent FArabie Pétrée inventèrent, il y a deux ans, un canon d'artillerie gros comme cent canons ordinaires. Cette monstrueuse machine tire cent coups par minute et peut tuer cent hommes par coup, c'est assez joU comme vous voyez. De leur côté, les peuples qui habitent la Nubie avaient découvert un système de carabine extrêmement curieux. Ce système consistait dans une grande portée, une précision merveilleuse, mais surtout une énorme économie de projectiles, en ce sens que la même balle servait
LA DAMR A. LA PLUBiS NOIR?; 43
élmielleiBeat, attendu qu'après avoir tué rennemi, elle venait se replacer elle-même dans le eaaoa de la carabine, d'où, elle repartait et revenait autant de fois que le tireur le jugeait à pyopos. Vous comprenez, Eîadame, combien cette précision et cette économie étaient pour les Nubiens 4es avantages précieux. Aussi, une fois maîtres de ce terrible engin do guerre, ils. ne songèrent plus qu'à l'utiliser..
Un petit morceau de terre, l'île KaëU située dans la mer Rouge, assez semblable i une écaille de tortue oubliée par un cuisinier, servit de prétexte aux Nubiens, qui prétendirent que les bfi^bitants de l'île Raèl étaient courbés sous le bras des oppresseurs. A quoi les Arabes répondirent d'abord que les Nubiens se mêlaient de choses qui n'étaient pas leurs affaires, que les habitants de l'île ne s'étaient jamais plaints, et enfin que si les Nubiens n'étaient pas contents, on les attendait au pied du Sinaî. Dans le fbnd, les Arabes n'étaient pas fâchés d'essayer un peu leur fameux canon. Le jour de la mêlée arriva, vous savez le reste.
«^ Qui, reprit la dame à la plume noire, j'étais là ; je te vis t'avancer plein de calme et de majesté au mi- }ieu d'iiQe grè}e je ^al}^ ft âe boulets, et de tes
4i LÀ DAME A LA PLUME NOIRE
mains étrangler le général qui commandait l'armée nubienne ; je n'étais pas revenue de mon étonnement que tu tuais de même le chef de Tarmée arabe.
— C'était la seule façon d'arrêter cette guerre, qui eut été effroyable après avoir été injuste, car j'avais pu m'assurer la veille que l'île de Kaël n'avait jamais été habitée.
— Comme tu étais beau, mon Karnix I Je te vois encore, au milieu de la poussière et de la fumée, t'avancer triomphant. Comme tu te souciais peu de la vie, comme tu méprisais bien la Mort. Ne songeai&-tu donc pas, cher vaillant, que la Mort est femme et qu'elle pouvait se venger?
— Allons donc ! fit Karnix.
La foudre, qui grondait dans le lointain depuis le commencement de cet entretien, devint soudain menaçante : le ciel éclata, la butte sembla tressaillir, et la tour trembla comme un vieux chêne battu par la tempête.
— Venez, madame, dit Karnix; venez, ou nous allons être engloutis.
— Tu as donc peur enfin 1 cria la dame à la plume
noire en se levant noble et majestueuse ; tu as peor enfin, la Mort te fait peur I
— Oui, pour vous, le tonnerre effraye les femmes.
— Les battements de mon cœur m'empêchent de l'entendre. Karnix, je t'aime.
— Fuyons, madame, fuyez, je vous en prie, au nom de l'amour que vous avez pour moi ; dans quelques secondes il ne sera plus temps.
— Dis-moi que tu m'aimes, ou je reste.
— Eh bien, oui, je vous aime, je vous aimerai, venez.
Karnix enroula ses bras autour de la dame à la plume noire et fit un effort pour l'enlever ; mais quelque doux qu'eût été cet effort, la dame fut presque lancée dans l'espace, tant elle était légère ; pareille à une plume échappée de l'aile d'un ramier, elle retomba dans les bras de celui qu'elle aimait. Pendant sa course aérienne, le vent avait soulevé son voile. Sa tête s'appuyait languissante et amoureuse sur l'épaule de Karnix. Elle sentait battre le cœur du jeune homne dont les bras l'étreigaaient. Elle sentait son haleine réchauffer ses cheveux. Oubliant le danger, oubliant son voile qui flottait au gré du vent, elle laissa tom-
hùv sa tèie en murmurant d'une voix entrecoupée :
— Ta boucha, mon beau Robert l je t'aime. Oh 1 je tTaime,
La foudre sillonna le ciel avec un horrible fracas, et les rayons de ses éclairs lumineux vinrent converger sur le visage pâle de la dame à la plume noire.
Karnix épouvanté poussa un rugissement terrible,
— Ha ! cette femme ! s'écria-t-il, cette femme, c'est la Mort!
Un froid aigu gagna son cœur, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, ses bras se détendirent, et son fardeau,— la dame à la plume noire, — alla rouler dans la trappe béante, qui se referma soudain grâce à Zidore, qui, s'appuyant contre le mur afin de ne pas tomber de frayeur, avait tait jouer le ressort de cuivre.
Un calme lugubre avait succédé aux éclats de l'ouragan. On n'entendait d'autre bruit que celui de la respiration entrecoupée de l'homme et des dents de l'enfant qui s'entre-choquaient. Les oiseaux de proie, ix)mbres habitants de la tour démantelée, avaient fui à tire-d'aile et s'étaient réfugiés sur les cyprès du cimclicrc.
l^ PA^il A, L,A PLUME NQiaS 47
L'bofiouafie et Tenfant, semblables à des statues, rcs^ taient anéantis.
l«'eaf^t, qui était le plus faible, revint à lui le premier, parce que les ètP0» qui u'ont ni le courage, ïii la force pécessairQ pour braver le dajager, savent le eraindrç et Téviter.
Zidore ^eco^a la ti^te commB s'il sortait de Teau et s'écria ;
-r^ BfP?r{ quelle soirée l si on en avait souvent eomme fa, cil ferait du tort à TAmbigu. Allons, bourgeois, revenez à vous, il n'est que temps, Tprag-e peut recommencer, faut pas froi4irici,Décampons*
•«- Qui es-tu? demanda Rarnix, dont les sens n'étaient pas encore remis.
•rr.Qui je suis? HUe est bonne, celle-là 1 Je suis Zidore, votre guide. Mlons, bourgeois, dépêchons, ce n'est pas le moflcient de compter vos souvenirs, vous les retrouverez toujours.
Saisissant par la main Robert, qui n'opposait aucune, résistance, il l'entr^na hors du moulin.
— Bon l disait l'enfant, voilà qu'il fait noir comme dans un four et que je ne reconnais plus le chemin*
Sacristi! c'est trop bleu; si j'avais des allumettes au moins... Attendez donc!
— Nous ne pouvons partir sans cette femme, murmura Karnix; ce serait lâche.
— Par exemple, si vous n'êtes pas toqué, vous, je veux que le diable m'étrangle. A votre place, moi, j'irais lui chercher un fiacre, à c'te biche-là.
L'orage, apaisé un instant, reprit avec une vigueur nouvelle. Le ciel déchaîné vomissait des torrents de feu ; un épouvantable craquement se fit entendre, et l'homme et l'enfant purent voir, à la lueur des éclairs, le vieux moulin s'écrouler avec fracas.
— J'aime mieux ça, dit Zidore; allons-y si vous voulez maintenant; si vous parvenez à retirer cette biche camarde qui est à vingt pieds sous terre, je vous payerai des cerises.
— Robert Karnix est un lâche qui a eu peur de la Mort, cria une voix lugubre ; Robert Karnix est un lâche!
Robert, comme s'il eût été atteint par le vertige, se mit à courir devant lui ; Zidore le suivait à grand'peine.
*— Arrête! cria tout à coup Karnix, arrête, enfant.
le sol manque sous mes pieds, je suis perdu..* Mon Dieu, ayez pitié de moil
Alors Isidore put entrevoir Robert, franchissant Tespace avec une rapidité effrayante, rouler comme une pierre et tomber lourdement dans la plaine.
— Bon! ces bourgeois, ça tue des tigres et ça ne sait pas seulement descendre la butte ; c'est pas la peine de faire le malin.
Et se mettant à plat ventre, s'accrochant des pieds et des mains, il descendit lentement le revers de îa colline en s'écriant :
— Me voilà, bourgeois, me voilai Je ne peux pas aller plus vite. C'est pas ma faute, j'ai acheté le fond d'une tortue; mais j'arriverai tout de même, ne vous faites pas trop de mauvais sang.