‹ La dame à la plume noireChapitre 3 sur 18 · LES CONSOLATIONS DE ZIDORB · texte numérisé non relu

LES CONSOLATIONS DE ZIDORB

Zidore, rampant comme un lézard, descendait lentement le revers de la montagne. Parfois, ses pieds ne trouvant point d'appui, il se cramponnait après des herbes, des broussailles ou des pierres, et attendait le passage d'un éclair afin de regarder s'il n'était pas au-dessus d'un gouffre.

De loin en loin, pendant cette périlleuse descente, il appelait Karnix :

— Ohé ! bourgeois, ohé I

Karnix ne répondait pas.

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"-. Bien, disait Zidore, rien, le bourgeois aura cassé sa pipe. Faut croire qu'il avait mis sa langue en viager, et qu'elle s'est éteinte avec lui. Pauvre bourgeois, c'est malheureux, c'était un boiu Ce que c'est que de nous. Et il remettait à crier : Ohé ! bourgeois, obéi

n y avait quatre ou cinq minutes que Fenfant, semblable à une couleuvre, glissait lentement en se retenant à tous les obstacles, La pente, loin de s'adoucir, d^enait de plus en plus rapide. Malgré ses efforts, il roulait avec une rapidité qui lui donnait le vertige. Tout à coup, ses pieds touchèrent un obstacle».

~ Pantin 1 cinq, minutes d'arrêt, s'écria-^ril, me voilà arrivé, c'est pas malheureux. Ohé 1 bourgeois, ohé.

Un écho sourd répéta vaguement son appel.

-— U ne dit rien, c'est qu'il est mort, c'est sûr, pensait l'enfant. C'était pas h. peine de venir de si loin pour finir ainsi. Peut-être est41 tombé du côté de la carrière, il n'en est que plua cuit. C'est égal, il n'y a pas à tortiller, faut que je le trouve ou je quitte la garde na- 'onale. Ohé ! bourgiiois, ohé !

Zidore s'était levé et allait continuer sa course

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lorsqu'il sentit la terre trembler sous ses pieds. Par un mouvement machinal il étendit les bras et s'accrocha avec frénésie à une branche d'arbre qu'il rencontra sous sa main. À un tiraillement qu'il éprouva soudain dans tous les membres, au craquement de ses os, il comprit vaguement qu'il était suspendu dans l'espace. Ses fatigues de la journée, les événements de la nuit avaient fini par user la nature grêle mais si vigoureusement trempée du gamin. Il ne songeait plus, ses yeux s'étaient fermés pour oublier le péril ; l'instinct de la conservation survivait seul en lui. Un moment même, las de lutter, il allait lâcher la branche à laquelle il était sus^pendu et se laisser aller à la grâce de Dieu. Un bruit sec se fit près de lui, il écouta : c'était le bloc de rocher sur lequel il s'était arrêté qui, détaché de son alvéole par la secousse qu'il lui avait imprimée, roulait avec fracas dans un abîme profond.

La perception vague d'un danger plus grand que ceux qu'il avait courus jusqu'alors ranima le courage prêt à faillir du pauvre enfant. Rassemblant toutes ses forces, il parvint à se mettre à cheval sur la branche.

— S'il y a un arbre, pensait-il, il doit y avoir de la terre, et je suis sauvé. ^

Mais il n'osait bouger, parce que chacun de ses mouvements faisait craquer la branche et aussi parce qu'il craignait de se tromper de côté et de glisser dans le vide.

— Voici un trapèze pas amusant, murmurait-il, et dire que me voilà à cheval jusqu'à demain. C'est régalant; pourvu encore que je m'en tire. S'il venait une éclair je verrais où je suis; ahl bien oui, les éclairs, c'est comme les marchands d'habits, on ne les voit que lorsqu'on n'en a pas besoin.

Zidore, malgré ses déclamations contre le destin, fut mieux servi qu'il ne l'espérait. Une grosse lune, blanche comme un fromage à la crème, sortit d'un épais nuage- noir et éclaira l'horizon. L'enfant put voir d'un côté le vide, de l'autre, au pied de l'arbre auquel il était suspendu, un magnifique tertre de gazon qui se prolongeait, légèrement incliné, jusqu'au mur d'un jardin.

Agile comme un singe, il descendit rapidement. A peine fut-il à terre qu'il se mit à frapper des pieds contre le sol. Sa joie était insensée.

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•^- C'est solide 1 c'est solide 1 s'écria-t-il, il n'y a pas à dire, tout ^e qu'il y a de plus solide; c'est de la vraie terre. Àh 1 sacrebleu, qu'on vienne dire qu'il n'y a pa$ ua Di^u là^haut 1 Merci bien, madame la Lune. C'est égal» je l'ai échappée belle : un pas do plus et patatraque ! je me fendais la tête en vingt-six mille morceaux dans ce vieux trou du diable, et grand'mère aurait dit que j'avais été m'amuser sur la butte; m'amuser!...

En retraçant dans son imagination les événementa de la soirée, Zidore en vint naturellement à penser à Rarnix.

— Pauvre bourgeois ! s'écria-t-il ; il n'y a pas à dire, il faut que je le trouve.

Procédant méthodiquement, il se mit à fouiller lo tertre en tous les sens, écartant les hautes herbes, scrutant les buissons de ronces. Désespérant de parvenir à son but, il s'était mis à plat- ventre sur le bord du talus, regardant avidement dans la ravine.

^- Si le bourgeois est là-dedans, le rocher l'aura écrasé, se disait-il.

Après avoir regardé «a vai», il se disposa à partir

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et s)& mit en route. Â dix pas de Varbre sauveur^ il se heurta contj^ un cori^ et poussa un grand cri :

-<— Le voilà I c'est mon bourgeois. Ah 1 nom d'un bonhomme, je sui64-y content^ c'est pas pour dire, nftais je suis bien content*

L'enfant f se mettant à genoux ,1 se^ mit à secouer Robert et à l'appeler. L'infortuné Karnix ne répondait rien. Son beau visage, souillé de sang, était d'une pâleur mortelle ; ses yeux si vifs le matin étaient devenus ternes, vitrés et légèrement contownés» L'enfant lui prit les mains, elles étaient froides comme la glace ; alors il se mit à pleurer à cbaiftdes larmes.

— n est rincé. Pauvre bourgeois 1 il n'y a pas à dire, n, i, ni, c'est fini. Pauvre garçon I pas de chance, ni moi non plus. C'est vrai, pour une fois que je trouve un voyageur qui ne m'appelle pas voyou^ — il me disait ; mon coafant, lui, et il m'avait repêché, lui, -^^t qui est bon comme tout, il faut qu'il claque; ah ! nom d'un bon homme,^ je n'ai pas de chance.

Le gamin, toujours pleurant, vint s'asseoir près de Karnii^, et lui prit la main« Il y avait plus d'une heure que l'eufant pleurait,, se demandant s'il lui faudrait attendre le jour. Parfois il lui prenait envi

d*appeler au secours, mais il savait que dans cet endroit abandonné, personne ne l'entendrait: puis la Mort a quelque chose de si imposant qu'on n'ose élever la voix à côté d'un cadavre. Le bruit des gouttes tombant de feuille en feuille le faisait frissonner. Lorsqu'un murmure de Paris endormi arrivait porté par le vent, l'enfant reprenait courage ; sa frayeur revenait avec le silence. Ne pouvant plus résister à l'effroi qui s'était emparé de lui, il allait s'enfuir épouvanté» lorsqu'un soupir étouffé sortit de la poitrine de Robert

— Nom d'un bonhomme I s'écria l'enfant, il n'est pas mort ; ah 1 quelle chance ! Bourgeois, vous n'êtes pas mort, pas vrai? Non, vous ne Têtes pas. Allons, tant mieux, sapristi I

Se levant avec rapidité, il alla à l'arbre et secoua les branches dans la visière de sa casquette, qu'il avait ployée comme une carte. Revenant près de Karnix avec cette tasse improvisée, il l'a porta près de sa bouche -et lui dit :

— Buvez un peu, bourgeois, buvez sans crainte, ça ne grise pas, c'est de la tisane du bon Dieu.

La fraîcheur de l'eau ranima Robert, qui entr'ou-

vrit des yeux hagards. Il essaya de se soulever, mais il retomba lourdement : ses jambes étaient brisées.

— J'ai froid, dit-il.

Isidore chercha dans son esprit comment il pourrait faire pour réchauffer son ami, mais il ne trouvait rien, n se leva et se mit à fureter sans oser trop s'écarter ; il revint au bout d'un instant chargé de paille fraîche, qu'il avait trouvée à l'abri derrière le mur en ruine d'un jardin délaissé, il en rouja une partie pour faire un oreiller et couvrit Robert avec le reste.

— Là, disait-il en arrangeant la paille avec autant de soin qu'une mère qui emmaillotte son enfant, là, mon bourgeois, ça va vous réchauffer, prenez patience, faudra bien que le jour vienne ; n'ayez pas peur, je ne vous quitterai pas, moi ; allez I Vous ne me connaissez pas, moi; abandonner quelqu'un dans la peine, jamais de la vie ; c'est pas mon genre. Et, comme Karnix faisait entendre quelques cris arrachés par la douleur, il continuait : Ne vous faites pas do mauvais sang, mon bourgeois ; vous n'avez que les jambes de cassées ; le reste est bon ! Quoi ! on n'en meurt pas, ça gène pour danser, mais c'est pas

dangereux ; à preuve qu'il y a un homme aux Champs- Elysées à qui on les a coupées. Eh bien 1 il ne sent , plus rien ; il se promène dans une voilure ; il est trèsheureux ; il joue de l'accordéon et il gagne pas mal d'argent, même qu'il ne le mérite pas; c'est une crapule qui méprise les camarades qui n'ont pas de voiture et qui marchent sur leurs pattes.

Pendant que Zidore prodiguait ses naïves consolations à Robert, qui, heureusement ne pouvait les entendre, les derniers nuages noirs disparaissaient à l'horizon, le jour se levait radieux et souriant, le soleil apparaissait brillant dans le lointain, dorant les franges des nuages qui semblaient fuir à son approche. La nature chantait comme une femme capricieuse qui a honte d'avoir pleuré pour rien quelques instants auparavant.

Des pas se firent entendre. Zidore, vif comme un chat, sauta sur le remblai afin de voir qui passait dans le chemin. C'était un chiffonnier qui, la hotte pleine, regagiaait soa k>gts tiprès une nuit laborieuse.

— Hél l'hoMmeîcria Zidore, au secours I VeïWft par ici*

— Quoi qu'il y a? detnanda le chiffonnier»

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— Venez m'alder à enlever mon bourgeois qui s*est cassé les jambes eti tombant de la butte.

— r Elle est bonne, celle4à ! dit le passant, en v'ià un abruti, par exemple ! Dis donc> méchant mouche^ ron, tu ne vas pas me faire poser longtemps ? Si je m'étais cassé les pattes^ est-te que ton bourgeois viendrait me relever?

— Oui, il y viendrait, celui-là. C'est un bon.

— Ah 1 ah 1 eh bien 1 tant pis pour lui ; il payera pour les autres. Voilà comment je suis, moi ; la justice avant tout.

Et l'homme continua son chemin.

Deux voix fraîches se firent entendre derrière le mur du vieux jardin. Deux jeunes filles chantaient en faisant un bouquet de fleurs sauvages :

Les oiseaux du ciel chantefit leur romance ; Les fleurs du printemps donnent leurs parfums ; Le vent du matin souffle l'espérance, Et l'amovr paratt dessous tes eils Ikvbs.

IXios la campagne embaumée^

Viens, ma bien-aimée Parfumer tes blanches mains Dans les jasmins.

U- Des femmes I nous sommes sauvés, dit Zidore

Montant à cheval sur le mur, il appela au secours.

Effrayées d'abord, les jeunes filles allaient fuir, mais la curiosité prenant le dessus, et rassurées d'ailleurs par la douce figure et Tâge de l'enfant, elles s'approchèrent de lui,

— Mais, nom d'un bonhomme I s'écria le gamin en les regardant, je vous reconnais; c'est vous qui, hier, aviez piqué une tête sous le Pont-Neuf?

— Mais oui, firent les jeunes filles étonnées; n'ctiez-vous pas avec le courageux cavalier qui nous a sauvées?

-^ C'te bêtise I c'est mon bourgeois. Mais ce n'est pas tout, mes petites mères; il est là sur le flanc, a moitié mort, les jambes brisées. Je ne sais plus que faire, moi. Il faut m'aider, si vous êtes d'ici.

— Oh!. bien volontiers.

Les jeunes filles s'avancèrent près du blessé. En un clin d'œil, elles avaient relevé sa tête, lavé ses tempes et desserré le col de sa chemise, qui gênait sa respiration.

Karnix n'avait pas recouvré la parole, mais il semblait renaître.

-— Va les chercher, dit Tune des jeunes filles à sa compagne; moi, je resterai près de lui.

— Vous êtes de braves filles, dit Zidore, et le bourgeois a eu du nez de ne pas vous laisser boire.

Les deux jeunes gens qui, la veille, étaient si fort indisposés contre Karnix arrivèrent. En voyant la triste situation du sauveur de leurs maîtresses, ils oublièrent le service qu'il leur avait rendu, et ils devinrent bons et serviables.

Aidés de Zidore, les jeunes gens improvisèrent une civière faite de branches d'arbres, sur laquelle les jeunes filles arrangèrent un matelas de feuillage. Karnix fut placé dessus, et le convoi se mit en route.

Comme l'un des jeunes gens se trouvait fatigué et que Zidore, à cause de sa faiblesse, ne pouvait le relayer, un homme s'approcha et dit .

— Faites-moi la grâce, messieurs, de me laisser participer à votre bonne action. Je connais le blessé. Je lui dois la vie. Hier, au péril de ses jours, il m'a $auvé au moment où j'allais être pulvérisé sur le chemin de fer électrique.

Ia convoi, augmenté de l'homme, se remit en

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route, et Karnix, plutôt comme un triomphateur que comme un mourant, arriva a l'hôtel des Étrangers, situé à cette époque à l'extrémité de la rue de l'Ëmpereur.

L'hôte était sur le seuil de sa porte ; en voyant arriver le blessé, il se frotta les mains.

— Voilà, se dit-il, une bonne pratique; pour avoir tant d'amis, il faut que cet homme soit bien riche.

Le brave industriel ne tarda pas à changer d'opinion lorsque Zidore, sa casquette â la main, lui dit:

— Je désirerais avoir une petite chambre , pas trop chère, pour mon bourgeois qui s'est démoli les tibias.

Au vingtième siècle, malgré le prix excessif des loyers, une chambre d'hôtel à peu près habitable, composée d'un lit dur, d'une table boiteuse, d'un fauteuil usé, de deux chaises vermoulues et d'une pendule en zinc, ne coûtait guère plus de vingt francs par jour.

Ce fut dans l'un de ces horribles endrdts que le valeureux Kamix fut installé.

Un médecin appelé sur-le-champ avait posé un ep-

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pareil, en dédarant qu'il s'agissait tout bonnement d'une entorse, et qu'à moins de complications telles que ^^mgrène, tétanos, tumeurs, fièrvres ou congestions, le cas n'était pas grave, et que le malade en serait qidtte pour quinze jours de repos.

Les nouveaux amis de Robert le soignaient avec tendresse et dévouement. Les jeunes filles avaient entouré son lit de fleurs, les jeunes gens avaient pourvu à tous ses besoins.

Après huit heures de sommeil, Karnix reprit ses sens; il ouvrit les yeux; son visage disait toutes les sensations d'un homme qui a dormi dans le désert et qui se réveille dans une chambre d'auberge. Il se frotta les yeux, et promena son regard autour de lui sans reconnaître personne.

— Bourgeois! dit Zidore, c'est moi, Zidore, votre guide; ne me reconnaissez- vous pas?

— Non, répondit Karnix. Puis, rappelant ses souvenirs, il s'écria : Si, si, maintenant je me rappelle. Ah! mon pauvre enfant, quel épouvantable songe j'ai fait I J'ai rêvé, c'est étrange, j'ai rêvé que j'avais tué la Mort.

Les assistants se regardèrent avec inquiétude.

— n est fou, murmura" l'un des jeunes gens.

— Hélas î répondirent les jeunes filles.

Zidore s'était approché de Kamix et lui avait pris la main.

— Ahl vous avez rêvé ça, bourgeois? Nom d'un bonhomme î que voilà donc un rêve cocasse 1

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