LE JARDIN DES TUILERIES EN 19C
En 1960, le jardin des Tuileries était le seul endroit à Paris où il fût encore possible de trouver quelques arbres verts pour se mettre à l'ombre, un peu d'espace pour respirer.
A cette époque déjà bien éloignée, le dernier des jardins de la capitale n'était point ce qu'il est aujourd'hui. Nos pères ignoraient la façon d'acclimater ces merveilleuses plantes des tropiques qui croissent au haut des arbres et forment des jardins suspendus
sur nos parcs.
Au temps heureux et naïf où se passe cette histoire, la simplicité la plus charmante régnait dans le jardin du palais. Les souverains en laissaient l'entrée libre à tout le monde, et dans cet endroit, où la décence la plus partaite eût été un devoir, il n'était pas rare de voir des hommes en blouse et des femmes en bonnet; chose plus étrange, on entrait là le cigare à la bouche.
Des Parisiens qui auraient poussés des cris de paon s'ils avaient vu un gentleman se promener sous la porte cochère de leur maison, sans leur autorisation ou celle de monsieur leur concierge, trouvaient fort naturel d'aller manger des côtelettes et des œufs à la coque, boire de l'absinthe et de la bière dans un café situé dansfe jardin <Iti château; d'autres citadins, curieux mais éconorwes, avaient Timpudence d'entrer à chaque instant du jour lire les feuilles publiques, que de vieilles dames, assises dans d'affreux Itiosqucs blancs à raies bleues^ leur kraaient à raison d'un sou. Les bannes et les nouirioes eu quartier avaient adopté nue allée où elles se rendaient chaque jour afiiï de lencontPOT lewrpct^ et aussi un peu pour allaiter lee petits Parisiens de l'avenir, lesquels, une fois repus, devenaient réalistes; — pauvres petits I
Les mères jeunes et vieilles venaient v«rs trois heu res, aocciapagnées de leurs filles, voir si les bonnes acoompilissaient leurs devoirs et si elles n'avaient poijQt — occupées à leurs tendres amours — laissé choir le baby dans le bassin des poissons rouges.
Une fois rassirées, elles se groupaient dans Tallée des Oiaogers ou dncis Délie de Diai^ et affectaient d'exécuter une tapisserie ou des broderies anglaises en re^rdant les passants, a&i de donner à leurs demoiselles rexemple da travaiL
Partout où il y a des bonnes om voit des militaires. Partout où l'on fait de la broderie anglaise il y a des messieurs ipii se prosnènenL Partout où il y a des jaiskes fiUes on vmt rêver des jeunes hommes et des vimx.
Si bien que, loisqu'il faisait beau lienips, il y avait foule dans le jardin d^ Tuileries. A cinq heures, la 0111^116 de chaque régiment en gamisœi a Paris vcnak tour a tour au rond-point de l'allée de leanno d'Arc exécuter ses soeilleurs morceaux.
?^al BesaairjL jamais ce qui fut exécuté là de soli de pedto âùte. A €êite éfK)qi!ie, la petite flûte était rame de touta nmskiQe miËtaîre. Hors de la petite
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flûte, il n'était pas d'harmonie. Les chefs, à l'envi, composaient des morceaux dont l'unique but était de mettre en relief la petite flûte. La musique de ce temps, qu'on trouve encore sur les quais, fait foi de cette démence passagère.
Ange chéri^ mélodie avec solo d'octavin.
A toi meêjourê! à toi ma «le/ polka mazourke, pour octavin.
La bénédiction des batonn<ittes^ ayec solo d'octavin.
La petite flûte avait un attrait tout particulier pour messieurs les employés des ministères qui, à cinq heures sonnant, arrivaient en si grande quantité que la circulation devenait tout à fait impossible dans les allées. Ce déplorable état de choses dura jusqu'au jour où l'administration décida qu'à l'avenir tes bureaux ne seraient fermés qu'à six heures.
Les employés furent navrés de douleur : il n'en était pas un, parmi eux, qui n'eût rêvé la conquête d'une jeune héritière. Un vieux chroniqueur, nommé Guinôt, avait, par ses légendes presque toutes erronées, inculqué dans l'esprit des bureaucrates les idées les plus saugrenues, les illusions les plus étran ges. L'arrêté ministériel, coupa court à ces ridicules
hallucinations, et expéditionnaireiG et rédacteurs se vit*ent torcés de laisser à leur, bureau, avec les manches de lustrine, leurs regards fascinateurs.
Robert Rarnix, s'appuyant sur Zidore, venait depuis deux jours prendre l'air dans le jarnin des Tuileries. Les jeunes filles avaient trouvé sa chambre trop triste, l'homme pauvre l'avait trouvée trop gaie, et tous étaient partis à tire-d'aile, bien convaincus d'avoir rempli les devoirs de la reconnaissance envers leur sauveur.
Zidore seul était resté fidèle.
— Bourgeois, avait-il dit à Robert, dans votre chambre, qui est grande comme l'estomac de moa œil, vous n'avez pas besoin d'un guide, c'est bien connu ; mais laissez-moi rester. Vrai, j'aurais du chagrin de vous quitter; ça parait drôle, mais c'est comme ça. Gardez-moi, qu'esirce que cela vous fait? Je ne suis pas gourmand, je ne vous coûterai pas grand* chose, et puis je me rendrai utile : j'astiquerai vos guêtres, je ferai vos commissions et je vous dirai les belles batailles que mon grand' père me racontait. Je serai pour vous comme une manière de chien savant Je sais jouer aux dominos, ça vous divertira; d'ail*
70 l'A BAHC ▲ LA PLUME NOIRE
ieufs, moi ou im autre^ il tous faudra toujours bien
ua domestique.
— Mon garçon, répondit Ramix, connaissant tes 'dées d'indépendance, je n'osais pas f engager à rester à mon service; mais puisque oela te convient, j'en suis charmé. Tu es un brave enfant; je te traiterai en ami. Ainsi^ c'est convenu, nous ne nous quittercrs fhis.
— Bourge<Ns, reprit Zidore en roulant sa casquette entre ses doigts d'un air embarrassé, j'aurais encoïc une demande à vous adresser.
— Parle.
— Je n'ose pas.
— Ose.
— Eh bien, voilà! Je veux bien être Yotre groom, y a pas de sot métier; mais je ne voudrais pas être haMllé en domestique.
— Pourquoi?
— Dans ma famille, dit l'enfant en se redressant, on ne porte que des blouses.
— A ton gré.
— €'est encore pas tant pour moi que pour grand' mère. Si j'allais la voir à la Salpétrière avec une li-
LA. OAJIE A LA. PLUUE NOIRE 71
vrée, ça M ferait du ehagrin, à c'te fcinme, -parce que c'est le père du père de son grand-père qu'a entré te pfremier dans la coloune de la Bastille quand c'était une prison où l'on taisait soufifiir le peuple.
— Ah, diable I
— Oui, bourgeois^ c'est comme çal tel que je vous le dis, et vous seriez encore plus esbrouffé si je vous disais que grand-père qui est mort, le mari de grand' mère alors, avait la croix, qu'il avait gagnée en frictionnant les ennemis. Quand il revint du service, il se mit commissionnaire au coin de la rue Arsène Houssaye et de la place ^Monéglia, les commission» pleuvaient, parce que les bourgeois n'étaient pas fâchés d'avoir un commissionnaire décoré. Ça leur donnait l'air militaire. Mais voilà que le grand-père mourut au moment où il allait se faire un sac. C'est depuis ce temps que la famille est tombée dans le
malheur; mon père, lui, n'a pas eu de chance, il s'est fait périr par le charbon.
— Pourquwî
Parce que ma mère avait mal tourné, répondit
l'ecteni ^^ deve&ant rouge jusqu'au blanc des y^x. Karni< i^arda l'enfant avec intérêt et lui dit :
7S LA DAUE A LA PLUMB NOIRE
— Quand je pourrai marcher, nous irons voir \x\ grand'mère.
Les yeux de l'enfant se remplirent de larmes ; ii saisit la main de Robert et s'écria d'une voix entrecoupée:
— Tenez, bourgeois, voulez-vous que je vous dise, eh bien I vous êtes un vrai bonhomme, et on pourrait bien courir Paris pendant quinze jours qu'on n'en trouverait pas vingt-six comme vous.
Depuis ce jour, Zidore, attentif et dévoué, n'aiVait pas quitté Rarnix. Aussitôt que celui-ci put marcher, 3 lui conseilla de quitter sa chambre de la rue Montmartre pour se loger près des Tuileries.
— Vous marchez difScilement, bourgeois , avait-il ilt, vous n'aurez que quelques pas à faire pour être dans un beau jardin que notre monarque prête atout le monde pour respirer le grand air du ciel ; ça vous fera joliment du bien.
Karnix n'avait fait aucune objection, et comme il lui était fort indifférent de demeurer là ou là, il avait i2iivi son guide avec une entière conflance.
Les premières promenades que Rarnix fit au jardin lui parurent monotones. Il était triste. Malgré'
}ui, la funèbre nuit du moulin revenait dans sa pcn^ sée. Plusieurs fois, il avait questionné Zidore afin de fixer ses souvenirs ; l'enfant avait répondu qu'à peine étaient-ils entrés dans la tour Torage avait fait écrouler le vieux bâtiment et qu'ils n'avaient eu que le temps de fuir.
— Mais, disait Karnix, n'est->il point venu une femme que tu appelais la dame à la plume noire?
Zidore jurait tous ses grands dieux qu'il n'avait vu ni femme ni plume, et que son bourgeois avait rêvé bien certainement, et qu'il prenait le délire de la fièvre pour une réalité.
L'enfant se souvenait parfaitement de l'affreux drame du moulin, dont aucun détail ne lui avait échappé ; mais la peur de voir Karnix courir à la délivrance de la femme noire et la crainte qu'il avait de raccompagner lui inspiraient son mensc nge
— A l'heure qu'il est, pensait-il, cette princesse doit être fricassée. Pourquoi irai&ge dire à mon bourgeois des choses qui, entêté comme il est, le feraient retourner sur cette butte du diable qui n'est pas plus solide que la gelée de groseille ?
Puis il faut tout dire ; la dame à la plume noire
7i LA DAME A LA PLUME NOIBE
n'inspirait à Zidore aucun intérêt. Lorsqu'il avait vu son visage à la clarté des éclairs il s'était écrié, lui aussi: a C'est la MorI I » mais dans sa bouche ce cri n*étaftt qu'une oompandson ; cela voulait dire : elle est laide eomme la Mort.
Tout enfant qu'il était, Zidore savait asses le monde pour comprendre que, si la justice venait à apprendre que Kamix avait enterré une femme vivante sous les ruines du moulin, il ne laisserait pas d'6tre fort inquiété, bien qu'il n'y eût point de sa faute, l'accident étant venu contre sa volonté.
— Le bourgeois ne l'a pas tuée exprès, cette af* freuse biche, pensait-il, mais qu'est-ce qui prouverait son innocence s'il était soupçonné?
La complicité passive de Tenfant était, à son insu, l'une des causes de son attachement pour Robert.
Un jour, qu'asâs dans l'allée de IMane, Robert se réchauffait au soleil en questionnant Zidore sur la terrible nuit, l'enfant lui dit ;
— Pour l'amour de Ken, bourgeois, m pensa plus à ce fantôme de votre imitation. Au liev de rêvasser tout éveillé à cette horrible vision, regi»t. de2 donc la réalité qui vous fait le^ jeux doux. ^
LA DAVC A lA fL«llB VOIKE 15
Ea disant cela,Zidore montrait à Robert une grosse <Iame toute empanachée^ haate en couleur et ornée de chev^x d'un roux parfait.
Robert, suivant rindicâtion, se mit i sourire en voyant la créature grotesque qui excitait Twlrnira?tion de son guide, mais son sourire s'arrêta à moitié chemin. Une charmante visi<»i venait dé lui appih raitre. A côté de la iame vowse une jt3une fille blanche, que les ray<ms du soleil tendaient diaphane, souriait en montrant ses dents, qu'on eût dit taillées dans des noisettes. Ramix se retourna pour voir à qui s'adressait ce doux et innocent sourire ; il n'y avait personne derrière lui.
Une sensation de joie parc(»irut tout sxm être, et il se imt i trembler ecmime un enfant.
A partir de ce jour, il attendit avec une impatience) anxieuse l'heure de la priNsseaade. S'asseyant toujours à ia même place, il retrouvait toujours la blonde vision qui lui souriait, et il s'en retournait heur^BX dans son k)gis. Dès que le jour naissait, il se rév'eillail; et ce^iptait les heures.
Karnix avait vingl}*tM>i8 nm^ ^t il était amoureux pour lia preaoéèce $c4ft> ^
Trois heures sonnaient à Thorloge du palais. Robert, qui avait forcé Zidore de venir à midi, paraissait agité d*un vive inquiétude. A trois heures et demie, sa pâleur était extrême, et des gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Voyons, bourgeois, dit Zidoie, faut pas vous démancher comme ça, elle va venir.
— Qui ? qui? demanda Karnix.
— G'te bêtise, quil la belle demoiselle blonde que vous aimez, qui vient chaque jour s'assemr là.
— Comment sais-tu que je Taime? demanda d'une voix tremblante le chasseur de tigres.
— Ça se voit de reste, il n*y a pas besoin d'un baromètre. Elle aussi vous aime bien, allez.
— Que dis-tu, elle m'aime, elle ? qui peut te faire croire?...
— Ahl mon Dieu, c'est pas malin : dans les premiers temps que nous venions ici, la grosse dame qui est avec elle — une belle femme aussi tout de même — m'appelait et me demandait de vos nouvelles, et quand je lui répondais que ça boulottait couci-couci, la jeune demoiselle disait: « Ah î tant mieux; » elle avait l'air content, et sa voix était si douce, si douce
qu'on aurait dit qu'elle avait une musique dans le cœur.
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Tout, je vous le dis, moi. Depuis, elle n'a jamais manqué de me faire un beau petit bonjour avec sa tête ; tenez, la voilà qui vient, vous allez voir, regardez, regardez.
La jeune fille vint s'asseoir et, comme l'avait annoncé l'enfant, elle lui fit un petit salut plein de grâce.
— Voyez-vous, dit Zidore triomphant, voyez-vous qu'elle m'a salué, l'avez-vous vue? Eh bien, pourquoi qu'elle me saluerait, moi qui ne suis qu'un pauvre gamin, si elle n'aimait pas mon bourgeois ?
— Puisses-tu dire vrai, murmura Karnix, dont le cœur battait à se briser.
Quand la belle jeune fille partit, il la suivit longtemps des yeux ; lorsqu'elle eut disparu, il poussa un long soupir; il lui semblait qu'une nuit profonde l'environnait.
— A tout prix, murmura-t-il, il faut que je saclio qui elle est.
— Qui, elle, je vous prie ? demanda un monsieur
7S kA DAMB A LA PLUMS MOIEft
en habit noir, qui salua Karnix avec toute la grâce et le sans-gène d'un homme du monde.
— Que vous importe ? répondit Robert avec hauteur et de quel droit, s'il vous plaît, vous permettezvous de vous mêler de ce que je fais, de ce que je dis,, ou de ce que je pense ?
— Monsieur, répondit en souriant le monsieur à l'habit noir, mon droit c'est le drmt au travail.
— Je ne vous compreods^ pas»
— Je m'explique. Vous venes de dire : a A tout prix, il faut que je sache qui elle est. » Eh bien ! si vous voulez me donner le signalement de la personne dont vous parliez et y ajouter un napoléon, je vaisvous satisfaire.
— Qui êtes- vous vous-même î
— Je suis, monsieur, tout à votre service, le guide des amoureux dan» Paris.
— Un contrère, fit Zidore en toisant l'étranger.
— Oui, mon camarade, un confrère.
— Avec cette différence que nous ne voyageons pas pour le même article.
— C'est vrai, fit le nouveau venu ; ce petit bon-
homme est fort amusant. Eh bien I monsieur, continua-t-il en s'adressant à Robert, vous ne youlez donc pas faire affaire ensemble ?
— Je ne vous comprends pas ; expliquez-vous plus clairement, dit Karnix, qui n'osait ni questionner rhomme ni le renvoyer,
— C'est bien simple, monsieur. Ayant remarqué depuis longtemps que personne ne vient dans ce jardin sans avoir un but, l'amour ou le désir, je me suis dit qu'un homme qui serait assez habile pour faciliter les transactions du cœur serait un homme vraiment utile, et qu'il gagnerait amplement sa vie. Pénétré de cette vérité, j'ai appris par cœur les habitués et les habituées, et je donne des renseignements sur eux et sur elles au plus juste prix : vingt francs.
— Si vous voulez que mon bourgeois ait confiance en vous, dit Zidore, faut d'abord commencer par nous dire qui nous sommes.
— Ton msdtre, reprit l'homme, s'appelle, si j'en crois le registre de l'hôtel Kinglake, Robert Ramix ; il arrive des pays lointains, il n'a pas vingt-cinq ans, il n'est pas riche et il s'est cassé la j ambe en visitant l'héritage paternel, qui s'est écroulé, tant il était
étonné de se voir habité. Quant à toi, tu es un gamin ramassé à la porte du Midi.
— Tout cela est vrai, nom d'un bonhomme 1 j'en suis bleu.
— Voyons, mon gentilhomme, ne restez pas silencieux ; que désirez-vous savoir, quel est Fobjet qui vous touche ? Est-ce une jeune fille ou une vieille femme ? une grisette ou une grande dame ? parlez
sans crainte, les femmes se ressemblent toutes, ce
qui est très-heureux, parce qu'on n'a à rougir d'au- I cune. Voulez-vous savoir si la dame de vos pen- \ sées a un mari ou une fausse natte ? si elle est riche ou pauvre? si elle possède la vertu ou la folie ? si ses dents sont à elle ou son cœur à quelqu'un ? si elle habite le faubourg Saint-Germain ou la me Breda? si vous êtes son premier amour ou son dernier? si elle vous goûte ou si elle vous aime? si el!e va passer Tété à Plombières ou à Chatou? à Cautère ts ou à Bougival? Parlez, je suis votre serviteur.
— Celle que j'aime, répondit Karnix, en donnant une pièce d'or à l'homme, celle que j'aime est blonde comme un épi d'or; ses yeux sont bleas comme lo ciel; jamais la lèvre d'un autre homme que son pcro
n'a dû effleurer ses joues, plus veloutées que la fleur qui croît la nuit sur le mont Accaba, et qui se ferme quand vient le jour, et ses dents sont si blanches que Ton y voit s'y mirer ses lèvres roses. Le jour, elle s'assied là; la nuit, elle est dans mon cœur. ,
— La jeune fille dont vous parlez, reprit gravement l'homme, se nomme Hélène, elle a seize ans, c'est la fille du docteur Jean-Baptiste Garassus d'Agen. Inconnu il y a un mois , le docteur Garassus est aujourd'hui l'homme le plus illustre du monde. Demain, Paris et toutes les villes de l'univers vont célébrer son nom dans une immense fête. L'Académie va lui décerner une couronne d'or, le souverain le pressera dans ses bras. Tous les rois de l'Occident et de l'Orient vont le combler d'honneurs et le nommer par excellence le bienfaiteur de l'humanité.
— Qu*a-t-il donc fait, demanda Rarnix troublé.
— Ce qu'il a fait? mon gentilhomme? il a tué la Mort.
Robert et Zidore se regardèrent en tressaillant. Lorsqu'ils cherchèrent l'homme pour le questionner encore, il avait disparu.
L'HUMAMIxâ SE REJOUIT
Robert Ramix resta silencieux; un monde de pensées s'agitait dans son esprit. Ces mots : il a tué LA MORT , prononcés par le guide des amoureux lui avaient rappelé la nuit du moulin. Les événements se retraçaient clairs et nets dans son esprit, et il demeurait convaincu que ce qu'il avait pris pour un rêve était bien une réalité. 11 se souvenait avec exactitude des paroles de la dame à la plume noire; ses récits, ses admirations, l'expression de son amour, rien ne lui échappait. Il frissonna de tout son corps lorsqu'il
Là SAUfi A lA PLUME NOIRB 89
vint à penser à Tafireuse vision qui avait fait faillir son courage.
Le doux visage d'Hélène passa dans son cœur et lui fit oublier les terreurs passées.
Le jeune guide regardait Robert sans oser Tinterroger ; il comprenait le combat qui se livrait dans son esprit, et il attendait, anxieux, l'éclair qui allait jaillir des deux idées qui s'entre-choquaient dans le cerveau de son maître.
— Partons, dit celui-ci.
— Où?
— Chez ce docteur qui prétend avoir tué la Mort. Lançant au loin le bambou qui lui servait d'appui et
sans lequel il ne pouvait marcher un instant auparavant, Robert gagna la grille des Pyramides avec tant de rapidité que l'enfant avait peine à le suivre en courant. 11 s'élança dans une voiture de place, en criant au cocher :
— Chez le docteur Garassus ! Allez vite, ou je vous étrangle.
La voiture, traînée par deux superbes normands, partit comme une flèche ; Zidore n'eut que le temps de se cramponner à l'attache des ressorts et de grim-
pcr derrière, ce qu'il fît du reste avec une légèreté et une grâce qui pi'ouvaient qu'il n'était plus à son coup d'essai dans ce genre d'exercice si cher aux gamins de Paris.
Le docteur gascon habitait, place de la Madeleine, le troisième étage d'une maison de sixième ordre. Lorsque Rarnix arri'va, une foule compacte stationnait devant la porte de l'illustre inconnu. D'un revers de main, le chasseur de tigres s'ouvrit un passage et franchit cette mer humaine, remorquant Zidore dans son sillage.
— Où allez-vous ? cria le portier d'une voix
féroce.
— Chez le docteur.
— Il n'est pas chez lui, et quand même qu'ily se* rait^ il ne reçoit pas.
Karnix et son guide montèrent l'escalier sans répondre.
Au second étage, ils furent rejoints par le concierge essoufflé qui, s'accrochant avec fureur aux vêtements du visiteur obstiné, s'écria :
— Mais puisque je vous dis que le docteur n'est
LA DAME A LA PLUME NOIRE 8l$
pas chez lui ; c'est français, je pense. Voulez-vous bien descendre, et plus vite que ça!
Rarnix montait toujours , traînant le cerbère cram ponné à ses chausses.
— A la fin, voulez-vous bien descendre I cria le portier, ou j'appelle la garde. Qu'est-ce qui m'a donné un insolent de votre espèce ! Croyez-vous qu'on monte ainsi chez l'illustre médecin qui a rendu les hommes immortels? Vous vous trompez bien, par exemple I C'est moi qui vous le dis, vous n'irez pas plus loin.
Robert saisit le portier par le col de sa veste, l'enleva au-dessus de la rampe avec une merveilleuse facilité et le balança dans l'espace.
— Puisque l'homme est immortel, dit-il, je vais avoir le plaisir de t'envoyer à ta niche par le chemin le plus court.
Le portier, tremblant de tous ses membres, restait immobile ;Karnix le replaça doucement sur les degrés de l'escalier et continua sa route.
— Faut croire, mon brave homme, dit Zidore, que vous n'avez pas confiance dans la médecine de votre locataire? Ce n'est pas bien d'être méfiant.
-— Monsi.'ur est absent, dit un domestique en
ouvrant la porte et sans daigner regarder les visiteurs.
— Je le sais , répondit Ramix en pénétrant dans l'antichambre, je l'attendrai.
— Mais- La scène de l'escalier allait sans doute se renouveler, lorsque Zidore, prenant son air plein de dignité, dit à demi-voix au valet de chambre :
— Mon maitre est envoyé par le roi d'Egypte pour couvrir votre bourgeois de présents très-superbes.
Le domestique avança des sièges et se retira.
Un bruit confus de paroles heurtées partant de la pièce à côté empêcha Kamix de se replonger dans ses réflexions.
Une porte s'ouvrit et Hélène apparut.
— Je vous attends depuis trois jours, ditrclle en tendant la main au jeune voyageur. Je commençais à désespérer. Entrez, continua-t-elle en désignant le salon, mon père ne sera ici que dans une heure, nous aurons le temps de causer.
— Que vous êtes belle I dit Robert en s'asseyant près de la jeune fille, je ne vous avais pas encore vue dé si près. Oh I que vous êtes belle !
— Je le sais, répondit la fille du docteur, vos yeux
LA DAMB A LA PLUMB NC^IRE 87
me l'ont dit bien souvent depuis trois semaines ; du reste, ajouta-t-elle en souriant, je ne vous cacherai pas que je le savais avant.
— .Mes yeux vous ont-ils dit combien je vous aime?
— Ils me Tont crié.
— Qu'avez- vous répondu?
— Que j'étais heureuse.
— Gela était-il bien vrai ?
— Qu'avais-je besoin de mentir, puisque je répondais tout bas?
Malgré l'opinion de quelques écrivains qui ont publié d'intéressants travaux sur le vingtième siècle, il est certain qu'à l'époque dont nous parlons la bonne éducation et le bon sens avaient d^à pénétré dans la classe bourgeoise et en avaient chassé cette bégueulerie affectée, précioâté minaudièie et de mauvais goût qui, bien avant Molière, jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, avait été la lèpre de la conversation.
On n'avait mis que deux nulle ans pour s'apercevoir qu'il était fort inutile d'embarrasser de broussailles les choses les plus sim^des et qu'il était temps de secouer la crasse prétentieuse et mijaurée importée autrefois par les gens du bel air , élèves en simagrées
gg LA DAME A LA PLUUE NOIRE
de madame Scarron et de mademoiselle de Sciidéry.
Les jeunes filles à marier avaient été les premières à bannir les airs penchés et à affirmer que les collets montés n'étaient plus de mode.
Parmi ces adorables apôtres du vrai bon goût, la blonde Hélène faisait école. Aussi, ce fut sans trouble et sans embarras qu'elle écouta Robert lui parler d'amour et qu'à son tour elle lui exprima les doux sentiments qu'il avait fait naître dans son cœur.
Comme tous les amoureux sincères, Karnix nesavait dire qu'une seule phrase :
« Je vous aime. »
Ceux qui font des variations sur ce doux thème qui s'appelle le verbe aimer, sont des adorateurs et non des amoureux.
Ceux qui écrivent des variations sur la barcarole de Guillaume Tell de l'immortel Rossini sont des instrumentistes et non des musiciens.
Ce qui n'est point la même chose.
Un jour viendra, qui n'est pas loin, où les adorateurs et les instrumentistes seront envoyés à Cayenno.
Comme le progrès ne peut s'accomplir sans secousse, on pourrait prendre une mesure mixte et conciliante,
LA DàMB a la plume NOIRE 89
et les déporter tout simplement àNouka-Hiva, où le climat est plus sain.
— Je vous aime et je suis heureux, dit Robert.
— Je vous aime d'être heureux, répondit Hélène, mais parlons raison : vous savez ou vous ne savez pas que mon père, le docteur Garassus, est un grand savant?
— Je sais cela.
— Qu'il a accompli un miracle en trouvant lo moyen d'emp^kher de mourir, et que depuis quinze jours le monde entier répète son nom avec vénération ?
— Oui, je sais cela.
— Avant sa sublime découverte, mon père était fort pauvre. Il me disait souvent : « Chère Hélène 1 tu as plus d'esprit que moi. » Son affection l'aveuglait. « Aussi te laisserai-je le soin de choisir un mari à ton gré : prends-le roux, blond ou brun, petit ou grand, sot ou spirituel, doux ou emporté, cela te regarde; je n: 'en lave les mains, parce que je suis sûr que ton choix sera bon, et que tu sauras mettre le doigt sur le bopbeur, » Voilà ce qu'il me disait.
— Excellent père I
90 LA DAVB K LA fLUMB NOIAE
— Oh ! attendez, tout est bien changé. Depuis qu'il a triomphé du grand fléau, — comme il dit, — il n'est plus le même, oh ! mais du tout. H se voit comblé d'honneurs, il va devenir riche ; ses idées sur le mariage sont tout à fait changées. Il lui est venu une manie, il veut que j'épouse un prince. Un duc se présenterait qu'il le refuserait : il faut que je sois princesse !
— C'est absurde.
— Je n'osais le dire. Seriez-vous prince, par hasard ?
— Par hasard, je ne le suis point : mon père est un modeste savant nommé Pierre Kamix.
— Un prince de la science, petite noblesse !
— Hélas f
— Ne soupirez pas, je vous en prie, dit Hélène, vous auriez l'air d'être malheureux, ce qui ne serait pas poli.
— C'est vrai, reprit Robert, mais je ne vous cacherai pas qu'au milieu de mon bonheur, je suis inquiet. Cette manie de monsieur votre père de vouloir vous faire épouser un prince est un serpent qui siffle dans ma joie. Que faire? Si, comme moi, vous étiez née
LA BAMB A LA PLUMK NOIRE 01
dans le pays de toutes les libertés, je vous dirais : Venez, traversons le Nil, nous trouverons dans le désert une oasis où nous dresserons notre tente à Tombre du tamarin. Nous ne verrons que le ciel, et nous n'aimeroas que Dieu et vous.
— Ce serait charmant, mais peut-être un peu ridicule.
— Que faire alors ?
— Attendre. Ami, continua Hélène, croyez-moi^ les jeunes filles qui sont nées à l'ombre du tilleul, sur les bords de la Seine, en savent bien plus long que les hommes qui s(»il nés sous les palmiers des bords du Nil. Méditez bien ce mot «attendre, » c'est le fond de la sagesse des femmes; ce mot, qui serait une honte pour les hommes, est une religion pour nous. Mon pèile est entêté comme un médecin, il ne se rétracte jamais, surtout torsfu'il se trompe. Il dit, pour s'excuser, qu'il a uiie vol<mlé de fer. Moi, ma volonté est en satin, mais elle passe m souvent, si souvent sur la sienne qu'elle finit par Tuser. Donc, je vous le répète, attendez.
Robert regarda la fille du docteur; il se sentait dominé, l'homme fort, par cette frêle et douce créature
LA DAME A LA PLUUg NOIRE
qu'il aimait. Pareil à un enfant grondé qui n'ose lever les yeux, il murmura :
— Attendre ! je ne pourrai jamais.
•—Que vous êtes bon de m'aimer ainsi I dit la jeuno fille; mais, à mon tour, je vous dirai : Que faire ?
— Écoutez, chère enfant bien-aimée, reprit Robert en se redressant avec fierté, je verrai votre père ; je lui dirai que je vous aime; je lui dirai que Vous partagez mon amour ; je lui dirai que nous ne pouvons vivre Tun sans l'autre : c'est vrai, allez 1 H n'a que vous d'enfant, il ne voudrait pas vous voir malheureuse. Non, il ne voudrait pas cela, certainement. Un père, voyez-vous, c'est bon, quoi qu'on en dise. Le mien est mauvais ; mais je vais vous dire, c'est qu'il n'a pas de fille. Les garçons vont courir par les bois, on s'y attache moins. Tenez, lorsque je traversai le désert de Kocéir, un homme de Rénéh, qui revenait de Djeddah, me demanda la permission de se joindre aux gens de la caravane. Il avait deux enfants, un fils et une fille. J'y consentis pour l'amour d'eux. II y avait sept heures que nous étions en route, la nuit vei:ait ; des tourbillons de sable rouge et brûlant ncus enveloppaient; le vent mugissait avec fureur. Pen-
chés sur le cou de nos dromadaires, nous marchions comme des fantômes voilés. Un horrible rugissement se fit entendre, suivi d'un cri déchirant, et tout rentra dans le silence de l'immensité. Nous arrivâmes au campement; je comptai mon monde, personne ne manquait ; cependant l'homme de Kénéh pleurait. -— Pourquoi tes yeux versent-ils des larmes, mon frère ? lui demandai-je. — Seigneur, me répondit-il, n'as-tu rien entendu? Le plus indigne d'entre vous, je m'étais placé au dernier rang; un peu au delà du puits des Pigeons, j'ai été attaqué par la panthère, qui a dévoré Ismaêl, mon fils bien-aimé. — Tu mens 1 lui dis-îe, la panthère n'a pu te prendre par devant, et ton fils était assis sur le cou de ton chameau ; tu mens ! — Seigneur, me reprit-il. Dieu me jugera. Il fallait à la bête cruelle l'un de mes deux enfants pour victime; je lui ai jeté mon fils. Mon fils était mon orgueil ; ma fille, c'est ma joie. — Et se séparant de nous, il nous dit : Dieu vous guide !
— Pauvre homme I murmura Hélène en fermant gcs yeux pour empêcher une larme d'en sortir.
— Vraiment, je vous le dis, continua Robert, votre père ne saurait vous voir pleurer sans être touché.
9i LA DA»S A LA PLVWÊ NOIRE
Pourquoi, d'ailleurs, n'accéderait-il pas à ma prière?
— Le voilà, dit Hélène un peu troublée. C'est lui, je reconnais son pas. Je ne puis rester, mais je ne vous abandonne pas. Il vient. A bientôt. Soyez fort,
je vous aime 1
Et, légère comme une gazelle, elle disparut par la porte opposée.
Le docteur Jean-Baptiste Garassus avait cinquante ans. C'était un petit homme jaune, sec et ridé. Sa démarche était vive et saccadée. Tout de noir habillé, comme il sied à un homme qui prépare les enterrements, il cachait ses petits yeux vifs sous des lunettes d'or garnies de verres concaves bleus, il faisait sa parole brusque, afin de dissimuler son accent gascon et naturellement traînard.
— Qui êtes- vous et que voulez- vous? dit-il en entrant, sans parutre trop surpris de rencontrer un étranger sous son toit.
— Illustre docteur, répondit Ramix, mon but, en entrant dans votre demeure, était noUe et Imiable. Cependant, bien que j'aie affronté de grands dangers, je ne laisse pas de trembler pour exprimer le motif de ma présence.
LJ^ DàMK 4 LA PLUME NOIRE. 9^
— Allons au but.
— Soit, je—
— Mon temps est précieux;
— Je le sais, et croyez...
— Voyons, parlez,
— niustie et docte savant.^
— Procédons par ordre. Encore une fois, qui ètesvous?
— Je me nomme Robert Karnix.
— Robert Karnix? Connais pas.
— Cela ne saurait m'étonner, j'arrive des cou* trées bénies où Ton boit Teau du Nil.
— Ah, ah ! Eh bien, après ?
— J'ai traversé les plaines, les déserts, les mont» et les mers...
— Pardon, mon ami, interrompit le docteur, je pense que vous n'allez pas me raconter vos impres* siens de voyage?
-— On gagne toujours quelque chose à écouter les récits des voyageurs. Mais je ne suis point venu pour cela.
— Êtes-vous malade ?
— Je rétais, mais je ne le suis plus.
96 iA DAME A LA PLUME NOIRE
— Alors, encore une fois, mon ami, que voulezvous? Parlez, de gr&ce, mes moments sont précieux.
— Je veux...
— Enfin !
— Je veux l'ange que Dieu vous a donné pour fille ; je l'aime, et elle partage les sentiments de mon âme. Donnez-la-moi pour épouse, et je jure sur sa tête bien-aimée, illustre docteur, qu'elle sera la plus heureuse et la plus adorée parmi les femmes de l'Occident.
Le docteur Garassus s'avança lentement, saisit le bras de Àobert et lui tàta le pouls en le regardant fixement.
— Mon ami, dit-il, je guéris la mort, mais je ne traite pas les autres maladies. Allez trouver le docteur Le Méric, directeur de l'hospice de Bicètre, qui aura soin de vous. Ça ne sera rien.
— Je vois bien, maître, reprit Kamix, que vous me prenez pour un fou, mais vous vous trompez grossièrement, je vous l'assure. Je suis le sage, puisque je veux le bonheur d'Hélène ; vous êtes le fou, puisque vous ne voulez pas m'entendre.
— Voyons, voyons, dit en gasconnant horriblement le docteur Garassus, si vous n'êtes pas fou, parlons raison. Savez-vous qui je suis ?
— Je le sais.
-^ Savez-vous que ma gloire s'étend aussi loin que les confins du monde ?
— Je le sais.
— Savez-vous que, par ma science, je suis arrivé à vaincre la Mgrt ?
— Je le sais.
— Savez-vous que, pendant que mes confrères se creusaient la cervelle pour chercher des remèdes contre les fléaux les plus vulgaires, la peste, le choléra, la gale, que sais-je, moi? j'ai compris qu'il n'y avait qu'un seul fléau, la Mort, et que je l'ai vaincue ?
— Vous venez de le dire.
— Savez-vous que demain, dès l'aube, une immense et splendide fête sera donnée, pour moi seul, par le monde entier, qui m'appelle par excellence le bienfaiteur de l'humanité ?
— Je le sais.
— Et remarquez bien que, quand je dis bienfci-
leur, je n'entends pas par là un bienfaiteur vulgaire, un homme qui donne cent mille francs aux hôpitaux ou qui importe la pomme de terre en France. Allons donc I j'entends par bienfaiteur un homme qui est véritablement le.... bienfaiteur de Thumanité souffrante.
— Je suis de votre avis.
— Savez-vous encore que je vais être riche et remuer des montagnes d'or ?
— Je le sais.
— Savez- vous aussi que tous les rois de la terre m'ont conféré des titres et des croix, et que je vais être président de l'Institut et membre de toutes les commissions sanitaires?
— Je le sais.
— Sachant tout cela, vous persévérez dans votre demande?
— Plus que jamais.
— Eh bien ! mon ami, vous êtes plus fou que je ne pensais. ■
— Maître, reprit Robert, vous venez de me dire qui vous étiez, je vous ai écouté en silence; à mon tour, laissezHnoi vous dire quije suis.
LA. 0AM4S. A LA FLUM£ NOIBS 99^
— Je n'en vois pas la nécessité.
— Vous la- comprendrez tout à l'heure. Je suis né dans une ville où le plus infime habitant est plus sauvant et plus connu que vous ne le serez jamais si vous ne m'accordez pas Hélène?
— Voudriez-vous m'assassiner? demanda avec effroi Jean-Baptiste Garassus.
— La Mort est morte, dit Karnix , n'ayez pas peur. Je n'avais pas vingt ans que, fuyant la ville où je suis né, j'étonnais le monde par mon audace, les rives de la mer Rouge retentissent encore du bruit de mes exploits.
- Seriez-vous le héros qui annexa Tile de Jaël ?
— Au contraire. Vous parliez de vos richesses futures. Je vais vous dire mes biens présents. Je possède sur l'Adriatique une péotle aussi grande qu'un vaisseau ; elle est conduite par vingt-quatre rameurs qui m'appartiennent et que je pourrais, au vieux Caire, vendre cinq mille piastres chacun, à quelque trafiquant. Mais je n'ai nul besoin de me séparer d'eux,, car j'ai dans un coffret mille livres d'or natif que j'ai disputées aux gouffres tourbillonnants du Nil, dont les crocodiles me cachaient la surface. Ajoutez à cela^
iOO LA DAMB A LÀ PLUME KOIRB
maître, un échantillon de toutes les choses curieuses que produisent l'industrie de Dieu et celle des hommes, et vous verrez que je ne suis pas un trop mauvais parti.
— Mon Dieul je ne dis pas, si vous étiez prince, ou seulement duc.
— J'ai assez de biens pour acheter un royaume.
— Oh ! mais permettez , je ne veux pas un prince d'occasion, moi, je veux un véritable prince, un prince pour de vrai, comme le prince de Rase-Yillc.
— Un mot encore, maître : si vous entendiez votre fille vous dire que son bonheur est en moi, persisteriez-vous dans votre refus?
— Plus que jamais.
— Ainsi, s'écria Karnix en devenant menaçant, rien ne vous touche, ni mes prières, ni la douleur de votre enfant. Eh bien I à nous deux, vieillard. Je vais te rendre le mal pour le mal, je vais d'un souffle abattre ton orgueil stupide et éparpiller tes espérances aux quatre vents du ciel. Maître, tu n'as pas tué la Mort, tu es un imposteur.
— Pardon, lit le docteur en pâlissant, je a ai pas
LA DAME A LA PLUME^ NOIRE lOt
dit que j'avais tué la Mort, j*ai dit que je la parclysais.
— Tu mens, la Mort est morte , et c'est moi qui Tai tuée.
— Mensonge!
— Je te dis que j'ai tué la Mort.
— Imposture !
— Ah ! tu pe me crois pas, vieillard ! eh bien î nous allons voir celui de nous deux qui ment. Et prenant un revolver dans sa dalmate, il l'arma et marcha vers le docteur en le visant au ccBur.
— Au secours! au meurtre! cria le médecin, au secours!
^— Ah! dit Karnix, tu vois bien que tu mentais : tu n'as pas vaincu la Mort, puisqu'elle te fait peur.
— C'est vrai, murmura le docteur.
*— Maintenant regarde !
Karnix retournant l'arme l'appuya sur son caur et fit feu.
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