PHARMACIEN
En i960, les pharmaciens n'étaient pasheoreux; il est vrai qu'ils n'avaient jamais rien fait pour mériter
LA DAME A LA PLUME NOIRE i31
de Têtre. Déjà, à cette époque, de sages décrets avaient mis un terme à leur cupidité. Lorsqu'on achetait pour cinq francs de drogues, on était au moins si\r d*avoîr
pour cinq ou six sous de marchandise.
Le pharmacien Bizet ne s'était pas enrichi à ce pénible commerce. Veuf et chargé d'une nombreuse famille, il avait dû songer à l'avenir de ses enfants. Comme il ne leur devait rien laisser, il avait, en père prudent, choisi pour eux des professions lucratives.
Mademoiselle Automne Bizet, sa fille aînée, venait de remporter un deuxième prix de chant au Conservatoire de musique et allait débuter à l'Opéra. Bizet était aux anges. Entre la casse et le séné, il rêvait pour Antonine la gloire et les appointements y afférents.
Le soleil de l'espérance luisait en plein dans cette pharmacie, lorsqu'un événement lugubre vint faire pâlir ses doux rayons.
Kzet n'avait qu'une domestique pour lui et sa nombreuse famille. Prudent comme un pharmacien, il n'avait pourtant jamais laissé sa fille aller seule au Conservatoire. Il avait trouvé un arrangement tout à fait ingénieux. Pour ne point déranger
sa bonne, occupée à la cuisine ou à soigner ses autres enfants, Bizet avait pris un élève fort laid et fort ridicule, nommé Oscar Lavernol, auquel il avait confié la belle Autonine.
Ce pauvre Oscar Lavernol était un brave garçon. Sa laideur grotesque Tavait rendu timide, et conrnie tous les gens qui parlent peu, il avait acquis une grande finesse d'esprit.
Assez ennuyé d'abord du rôle de mère d'actrice, que son patron lui faisait remplir, il s'y était peu à peu habitué, et il avait fini par accomplir ses fonctions avec bonne grâce et sollicitude.
Pris d'une tendre aflfection pour la belle Antonine, rien ne lui paraissait plus doux que de se dévouer pour elle.
Au Conservatoire, les jeunes filles appelaient le pauvre élève maman Oscar et se moquaient de lui avec une persistance cruelle. La douceur de maman Oscar ne se démentait jamais, il souriait placidement aux moqueries qui lui étaient prodiguées avec une déplorable générosité.
La belle Antonine avait, dès les commencements, défendu le jeune homme par amour-propre. Plus
tard, elle avait pris son parti avec une espèce de
plaisir.
Enfin, elle Tavait tant et si bien défendu, qu'elle avait fini par l'aimer.
Ah! les douces promenades 1 comme elles rendaient faciles à mademoiselle Bizet les durs commencements de la musique. Depuis la place des Petits- Pères jusqu'au Conservatoire, qui se trouvait alors à l'ancien Opéra, boulevard des Capucines, ce n'étaient que douces paroles et doux serments. La belle Antonine était fière de protéger son protecteur. Il lui avait fallu huit jours pour se persuader que c'était elle qui conduisait Oscar au Conservatoire. Le jeune élève, passionnément épris de la fille de son patron, était toujours laid et ridicule, mais le bonheur lui donnait parfois des rayonnements qui l'eussent rendu sublime s'il n'eût été pharmacien.
Le bonheur a un terme, disent les moralistes ; cela n'est point vrai : il en a quatre qui, pour ne pas revenir exactement, finissent toujours par échoir.
Bizet, qui espionnait sa fille depuis quelque temn:*, te chargea de présenter la quittance...
Un beau soir, il appela son timide élève.
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— M. Oscar, lui dit-il avec une dignité pharmaceiH tique, qui, je vous prie, vous a tiré de la profonde misère dans laquelle tous gémissiez?
— Vous, monsieur Bizet, répondit timidement le )auvre garçon qui sentait venir l'orage.
— Moi-même. N'est-ce pas, vous en convenez ?
— Oui, monsieur Bizet.
— Très-bien; maintenant, dites-moi si je ne vous ai pas traité comme l'un de mes enfants.
— Si, monsieur Bizet.
— Vous vous êtes assis à ma table, vous avez couché sous mon toit; je ne vous ai jamais reproché votre laideur et j'ai tâché de vous instruire. Est-ce vrai?
— Oui, monsieur Bizet.
— Eh bienl vous avez récompensé toutes mes bontés par la plus noire des ingratitudes I
— Ohl
— Oui, monsieur, par la plus noire des ingratitudes I Vous avez capté le cœur de ma fiUe^ dans quel but?
— Mais, monsieur Bizet...
— Dans quel but? Parle! parle I misérable suborneur de jeunes filles I Dans quel but?
— Dans le but d'être aimé.
— Et après ? malheureux I
— Après?
— Oui, après? Mais, tiens, je neveux pas prolonger cette pénible discussion. Je te chasse, ingratl Dans deux heures que je ne te retrouve plus ici.
— Monsieur, dit Oscar avec une audace dont il ne sfî serait pas cru capable, je crois que vous avez tort.
Bizet s'emporta en invectives. Lorsqu'il eut fini, Oscar continua :
— Vous avez tort, et voici pourquoi. Dans deux ans, je serai reçu pharmacien, partant, moins la boutique, je serai votre égal. J'aime votre fille, Antonine m'aime, pourquoi ne feriez-vous pas notre bonheur?
— Je t'avais donné deux heures, hurla Bizet ; je ne te donne plus cinq minutes. Sors d'ici, infâme suborneur, sasB d'ici I
Antonine, entendant la voix irritée de son père, était accourue. En la voyant, Bizet s'écria :
— Ma fille, approche ici : tu vois ce misérable Quasimodo; il vient de se vanter d*ètre aimé de toi.
— Il a eu tort, mon père, répondit Antonine avec l'aplomb des demoiselles du Conservatoire.
— Tu l'entends 1 cria Bizct ; et, prenant sa fille sous le bras, il gagna son arrière-boutique.
Oscar Lavernol, un instant atterré, s'approcha d'une étagère, y prit un flacon, en avala le contenu d'un seul trait et tomba comme s'il eût été frappé de la foudre.
Le bruit de sa chute fit tressaillir le pharmacien et sa fille. Antonine, qui avait renié le pauvre Oscar, se précipita sur son corps et pleura amèrement,
Bizet considéra le flacon, et dit en le reposant :
— De l'acétate de morphine, cent vingt grammes, de quoi tuer un régiment; il n'y a plus de remède.
Deux médecins furent appelés en toute hâte, Grenuchot l'ennemi, et Delsucq l'ami de Garassus. La discussion fut entre eux longue et animée :
— Monsieur et honoré confrère, s'écria Delsucq, puisque je ne puis vous convaincre que le sujet n'est point mort, je vais de ce pas chercher l'éminent docteur Garassus.
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— Le docteur Garassus ne me prouvera rien, répondit sourdement Grenuchot. Vous pouvez Taller quérir.
Garassus, entraîné par Delsucq et suivi d'une grande affluence de populaire , arriva à la pharmacie en compagnie de Rarnix. Avant d'entrer, il se retourna vers la foule en s'écriant :
— Oui, mes amis, ayez confiance, malgré ce que disent les gens jaloux de mon savoir. Je vais vous prouver une fois de plus que je suis le vainqueur de la Mort. Monsieur, continua-t-il, en s'adressant à Bizet, où est le sujet? Je vais démontrer au docteur Grenuchot qu'il n'est point mort.
Le docteur Grenuchot s'avança le sourire aux lèvres :
— Monsieur et honoré confrère, dit-il, le sujet cbt tellement mort que je viens d'avoir le plaisir de le disséquer.
Là fêtb de la vib
On s'embrassait dans les rues.
Une foule plus nombreuse que les étoiles du ciel sillonnait les quais et les boulevards de la ville, conduisant au Champs-de-Mars, où avait lieu la Fête de la Vie, donnée par souscription en l'honneur du savant docteur Jean-Baptiste Garassus, qui venait de délivrer si miraculeusement l'humanité de son plus grand fléau : la Mort.
Le peuple riait en chantant mille chansons faites pour la circonstance.
Les gens du monde, les heureux, avaient Tair assez indifférents à Tévénement du jour. Les enfants, insouciants suivant leur habitude, semblaient tout à fait étrangers à l'affaire.
La joie des pauvres, des infirmes, des mendiants touchait au délire.
Pour les militaires, ils paraissaient consternés, et ^mblaient dire : « Si Ton ne meurt plus^ comment ferons-nous pour vivre?»
Un beau soleil fêtait ce grand jour. Les fenêtres de la ville étaient pavoisées et ornées de fleurs. Les boulevards présentaient un aspect féerique. Des arcs de triomphe avaient été élevés de distance en distance, par des corporations désireuses de complimenter l'illustre docteur.
D'immenses mÂts, plantés régulièrement, étaient chargés de fleurs qui répondaient dans l'atmosphère de suaves émanations, et de banderoles qui s'agitaient dans l'espace comn^ des vagues de mille couleurs.
A midi, un immense cri se fit entendre.
— Le cortège ! cria la fotfle.
— Le voilà qui arrive 1
— Ce sont eux I
— Ne poussez pas!
— Vous m'étouffez I
— Il n'y a pas de danger, on ne meurt plus.
— Vive le docteur Garassus I
Assis dans un splendide carrosse traîné par huit chevaux blancs, Jean-Baptiste Garassus, en compagnie de Karnix et de sa fille Hélène, saluait la foule avec majesté.
Derrière le char qui emportait Garassus et sa gloire, une multitude de voitures, appartenant aux gens les plus notables de la ville et aux ambassadeurs étrangers, formaient un magnifique cortège.
Vingt fois la foule s'était élancée avec l'intention bien arrêtée de dételer les chevaux et de tradner ellemême le sublime Gascon. Mais vingt fois la garde nationale, qui formait la haie, avait, à coups de crosse, repoussé les enthousiastes.
— Boni avait dit un ouvrier en blouse blanche, les voici qui font leur tête, ceux-là; on voit bien qu'on ne meurt plus.
Le char triomphal arriva sans encombre au Champdc-Mars. Le docteur fui reçu par une députation de
savants et de philanthropes, qui commença à le féliciter; après quoi, elle le conduisit sur une estrade recouverte d'un dais de drap d'or, autour de laquelle siégeaient tous les membres français et étrangers de rinstitut.
Trente-deux discours furent prononcés par les quarante membres de l'Académie française, qui n'était plus qu'au nombre de sept.
On sait que, depuis 1933 jusqu'en 1977, la Franco se trouva complètement dépourvue d'écrivains.
Cette nation, qui prétendait depuis des siècles à l'honneur de diriger la pensée du moude entier, cette nation qui s'intitulait la reine de l'idée ; cette nation qui s'en allait criant : «Je domine l'univers ; c'est moi qui donne le to à l'esprit humain. Je dois ma prépondérance sur les autres contrées bien plus encore à mes penseurs, à mes philosophes, à mes écrivains, à mon théâtre, à mes artistes qu'à mes armes. » Cette nation, le jour de la Fête de la Tïe, ne comptait dans son sein que sept hommes sachant parler et écrire correctement en français.
Et encore !
U2 LA DAME A LA PLUl^ NOXRB
Ces sept illustrissimes étaient connus dans le public sous le nom de a perruques. »
Les gens sensés les regardaient avec une espèce d'admiration superstitieuse, — comme les Orientaux regardent les fous, — et ils les respectaient tout en se demandant pourquoi des hommes doués d'un exté-? rieur vénérable, d'une physionomie intelligente, d'un savoir certain et éprouvé, s'amusaient à écrire des livres que personne ne lisait.
Les sept académiciens ne prêtaient aucune attention à ces clameurs absurdes,' parce qu'ils vivaient dans les nuages de l'idée ; l'âge, d'ailleurs, les avait rendus sourds, et ils continuaient à représenter l'esprit français du mieux qu'ils le pouvaient.
On voyait bien çà et là, dans la ville, courir de jeunes hommes vêtus d'habits noirs malpropres, de pantalons frangés, chaussés de bottes fallacieuses, riantes, couronnés de longs cheveux mal peignés, lesquels semblaient, fmr un étrange caprice du sort, avoir poussé pour dépoiser sur le col des habits la graisse qui manquait à ceux qui les portaient.
Pour ces perruques de l'avenir, l'admiration des bourgeois faisait place à un autre sentiment. En les
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Toyant, les citadins mettaient on cadenas à Jeurs poches, afin qu'il ne leur manquât ni le foulard qu'ils allaiœt se Mre yder aux Champs-Elysées, ni Tune des actions qu'ils allaient déposer chez un banquier en partance.
C'étaient cepmdant de braves et nobles jeunes hommes, qui n'avaient qu'un défaut, la pauvretés
Hélas! on les appelait les bohèmes»
Et ce nom était bien le leur, car ils étaient paresseux et insouciants. Ils s'en allaient par les cheir.ins, chantant sans se soucier du lendemain, admirant la belle nature de Dieu et remerciant le créateur de l'avoir faite si grande et si sublime pour eux seuls qui savaient la comprendre et l'aimer.
La confiance qu'ils avaient dans leur supériorité exaspérait le vulgaire, mais elle leur donnait la force de vivre loin des joies du monde et de rire en faisant danser leur misère au son lointain des louis d'or qu'ils B^apercevaient jamais.
Parfois les bohèmes se disaient :
— Pourquoi ne ukmis hisons-nous pas épiciers? Ne saurions-nous pas vendre à faux poids de la chicorée pour du café?
iU LÀ DKllE A LÀ PLUUE NOIRE
— Qui nous empêche d*ètre financiers? Ne saurions-nous pas créer des châteaux en Espagne à faire rêver toutes les familles de gogos de Marseille au Guadalquivir?
— Sans aller si loin, nous serait-il impossible de vendre de Teau de citron faite avec des acides pernicieux ou de l'absinthe faite avec du poison? Cela tue, mais cela rapporte.
Par bonheur, le vent de la jeunesse soufflait sur ces horribles pensées, et les bohèmes allaient aimer et souffrir en attendant des jours meilleurs qui ne venaient jamais.
Quand, poussés par de cruelles nécessités, ils se Toyaient forcés de changer en métier leur profession, ils faisaient imprimer des morceaux de papier qu'on désigna sous le nom de gazettes, puis plus tard sous celui de journal.
Ces petits carrés , qui parlaient de tout et de rien, de la comédie qui se joue sur les planches et de celle qui se }Oue ailleurs, devenaient quelquefois amusants, et le public les prenait en grande faveur. Lorsqu'un semblable bonheur arrivait, les bohèmes étaient vcn-
tk DAlfE À LA PLUME NOIRE iAT)
gés. Les bourgeois, chapeau bas, venaient assaillir leur porte.
— Maîtres I disaient-ils, nous venons vous prier de ne point parler dans votre KpiVifuef journal de Tafifaire de Paul, qui est parti pour TAmérique emportant le galion.
— Mais il a ruiné cent familles I
— Sans doute , mais s'il n'avait ruiné personne, nous n'aurions aucune raison de vous demander ce service.
• — Maîtres, continuaient-ils, voulez- \ous faire une bonne action? ne dites pas un mot de Pierre, qui a un peu assommé son fils.
— Maîtres, passez sous silence les détails du procc ; en séparation intenté par la vicomtesse de Barbanchu à son mari ; faites cela pour les enfants.
Etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.
— A liez en paix, disaient les bohèmes, nous ne parlerons qu'après Polichinelle.
Les bourgeois partaient, méprisant un peu plus les bohèmes.
Heureusement, il arriva qu'un ministre, devant le
H6 LA &ABIE .à il^A RLUME.ililfta
nom duquel la postérité s'ja^UoAEa, emoyaàMM. les préfets la circulaire que voici : , .
c MoBsi6U];)lepicé£6t,
Le roi David est, grâce à ses psaumes, le monarque le plus connu de Tantiquité.
Virgile , Horace , Esope , Lucrèce , Tite-Live , Juvénal, Plante et Térence sont plus connus à eux huit que tous les guerriers de la Grèce et de Rome.
En France, on sait les noms des chevaliers de la Taâ!)îe- Ronde qui faisaient des chansons, et Ton ignore ceux des chcYafiers qui moururent au combat des Trente.
Rabehôs «t MoiilaîgRe^iit u»e notoriété autrement grande ^e Samblançay et Jacquets-Cœur.
GorneiHe^Bt aofisi grand que Richelieu.
Il n'est «pas un valant qui ice sache rhisloire 4vk soiItetrdiA ppëtdt i»6sque tous ont ouihlié le si^ 4e La Rochelle. > .
W^yi^ qiii'en lisajfl Uhist^oire^^ oa sqpprend Jl^ âède de Louis XIV en écoutant les comédies àe Molièi)^.
y(]^l,taire^ DideriQt et leaa-^acques Rousseau, ont les
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premiers fait pinîSBentir aux peuples les grands principes de 89«
Sous la Restauration, deux hommes, deux Français, osèrent dire leiar respect et leur admiration pour le plus grand héros des temps passés et à venir. Ces deux hommes étaient deux poètes, l'un se nommait Chft* teautHÎai^, l'autre Béranger.
Victor Hugo a été phis grand pour avoir fait ituy- Bios que pour s'être assis à la chambre des pairs du royaume.
Jocth^ a obtenu pour Lamartine le pardon de la postérité.
La France aura toujours une larme pour Gilbert» un regret pour Murger.
La mcsi d'un pauvre poëte fou, Gérard de La Brunie de îtarval, a été un pli£3 grand événement que ne l'eut été la mort de deux maires et de trois adjoints.
n vo«is suffira, monsieur le préfet, de lire attenti* vement ce qui précède pour bien comprendre 2ria pensée. Je veux que votre sollicitude éclairée soît constamment portée sur l'une des classes Im plustitt7«f de la société et à coup sûr la plus méritante. Comme ce
n*est point avec de l'argent qu'on peut encourager les lettres, — le génie ne saurait se payer, — je désire que, parles moyens que vous jugerez convenables, vous fassiez entendre à vos administrés que l'homme de lettres honorable est digne de l'estime et du respect de tous. Sans chercher à définir l'immense mérite de l'écrivain qui trace l'histoire de son temps ou qui en peint les mœurs, qui en raille les ridicules, ou de celui qui conserve la langue dans toute sa pufeté, vous vous attacherez à inculquer dans l'esprit des masses que l'homme qui, avec un peu d'encre et de papier et les éclairs qui jaillissent de son ei^rit, produit un livre ou une œuvre dramatique, est supérieur à tous les industriels. 11 fait vivre un grand nombre de gens, tête que comédiens, costumiers, peintres, machinistes, imprimeurs, fabricants de papier, sans compter une classe nombreuse de marchands qui vendent cette œuvre. On ne saurait mettre en doute que cet homme ne soit plus utile et plus respectable qu'un trafiquant qui débite du suif ou de la cassonnade.
Agréez, monsieur le préfet, etc. »
Mais cette bienheureuse circulaire n'avait pas en-
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core vu le jour, et il n'y avait, cela a été dit, que sept académiciens à la Fête de la Vie. Aussi les vaillants lettrés avaient fait plusieurs discours pour donner à croire qu'ils étaient plus nombreux, mais personne ne s'y était trompé et chacun avait répété en bâillant :
— Si véritablement on ne meurt plus, ces gens-là ne deviendront jamais immortels.
Un académicien grand seigneur, qui présidait la compagnie, se leva, et, prenant la couronne d'or, il la déposa sur le front ému de Jean-Baptiste Garassus.
— Cette couronne, dit-il avec onction, est la plus noble des récompenses ; elle vous est due à vous, qui êtes parmi les hommes celui qui s'est le plus approché de Dieu en découvrant le plus important des secrets (Je la nature
Ivre d'orgueil et de bonheur, Jean-Baptiste Garassus s'écria d'une voix triomphante :
— Ce jour est le plus beau de ma vie! Plus heureux que Galilée, Salomon de Caus et tant d'autres, je puis jouir de la gloire que vous me décernez, je puis voir mon œuvre s'accomplir. Cette heure , si douce à mon âme, me fait largement oublier mes veilles, mes
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rudes labeurs et surtout les jalousies sombres et les douleurs qu'une basse et odieuse envie me suâûtnt hier eacope...
Sa prononçant ces paroles^ Ganussus cherchait des yeux son confrère et coatcadicteur Grehuchot, pour Taccabler du poids de son triomphe.
Le docteur se donuait une peine inutile; Grenuehot était derrière lui, tenant par la nrâi le. squelette de riaiertuné Oscar Lavern^l, Tamant d'AntCMiiae Bizet^ la fille du pharmacien.
£n apercevant son plus cruel enneen, armé de sa formidable pièce de conviction, Garassus se troubla et ne put extraire la moindre parole de son gosier coa<^ tracté.
— Messieuirs les académiciens;, s'éeriia Grenuehot d'une voix de stentor, il est temps de démasquer l'imposture. Cet homme est un fourbe, lâche et ténébreux , qui a voulu tromper Tlnstittit tout entier. Cet homme, messieurs, pour parvenir aux honneurs et à la fortune^ n'a pas craint de toucher à la chose ta pjhis sacrée, la plus saintement respectée : la Mort i Ah ! messieui's 1 honorables confrèees^l de quelle indignation ne suis-je pas saisi ea voyant tant d'audace, d'as-
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tuce' et de supercherie. Je ne' ferai pas de discours ; nea, messieurs, en face d'une si immonde fourberie, foute colère cesse pour (aire piaeeau mépris le plus profond. Et d'aiileisrs, mesmmi» et chers eonfrères , pas de paroles inutiles. Lorsqu'on accuse, il faut des preoms, non des mots. Ma preuve^ la vi»ci, messieurs. Ce sfudctteesi celui d'un sieur Oscar Lavemol, élève en pharmacie, décédé hier au soir en présence de cinq oents persxmnes attirées par le bruit de son suicide; Ce tufet^ messieurs, à la suite d^In chagrin d'amour, avait abseirbe quatre onces d'acétate de morphine ; il est mort sur le coup ; je l'ai disséqué instantaném^t. Un altiste* balaie a passé la nuit à le préparer ; il est là, prftt^ à e& témoigner. Eh bien I messieurs, maintenant que vous avez yu, maintenant que vous avez touché, je vous le demande : la Mort existe-t-elle ? Le docteur Garassns est-il un fourbe ?
L'bistitut était tmp^ de stupéfaction. Ginq minutes se passèrent avant que les niembres de la docte assemblée pussent recouvrer leur sang-froid et retrouver le fil de4emrs idées, qui venait d^ètre tranché par un événement Uzarve et inattendu.
La conlïariété se peignit sur tous les visagesi
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Aucun des savants ne regrettait la résurrection de la Mort et ses suites funestes, nul n'y pensait ; mais ils se voyaier t dans l'absolue nécessité de dire oui ou non sanF tre préparés, et leur chagrin était extrême.
Il fallait faire un discours dans une circonstance grave; perse me n'osait s'exprimer pour l'affirma^ye ou la néga ive.
La plupart des savants eussent dit oui ou non iudifferen^iment, mais à la condition d'avoir été prévenus le matin, afin d'être brillants.
Donc, on se taisait.
Dans ce péril imminent et ridicule, le président jeta un regard suppliant sur un de ses collègues et dit :
— La parole est au docteur Durand.
Le savant désigné s'avança en secouant la tête.
Ce docteur Durand était un homme de soixante ans, à la figure de chat, aux yeux noirs et durs. Doué d'une vivacité d'esnrit remarquable et d'une grande volonté, il avait perse que le meilleur moyen de se faire un nom était le travail. Chirurgien en chef d'un hôpital, il avait acquis une grande autorité. L'Académie des sciences s'était bien un peu moquée de ecr-
laines découvertes facétieuses qu'il avait prises sous son patronage; mais comme lui-même et mieux que les autres il avait ri le lendemain de ses erreurs de la veille, il ne lui était resté aucun ridicule. Le silence religieux qui se fit à son apparition lui prouva le cas que l'assemblée faisait de son avis.
— Messieurs, dit-il d'une voix calme, depuis un mois je n'ai point parlé dans nos séances, je me suis tu dans mes visites à mon cours; je n'ai dit que juste ce qu'il fallait pour les nécessités de mon service. Depuis un mois, je suis rentré dans moi-même pour examiner avec tranquillité jusqu'où peut aller la stupidité humaine.
Tous les visages parurent inquiets.
Le docteur reprit :
— Oui, messieurs, je voulais voir cela et je l'ai vu. Vous me demandez lequel de ces deux hommes est un imposteur, je vous répondrai avec assurance qu'ils vous trompent tous les deux. Le docteur Grenuchot veut vous en imposer lorsqu'il vient dire qu'il est possible de mourir. Le sujet qu'il vous a montré ncî signifie rien. Ce sont des os et voilà tout. Pour savoir si le suicidé est véritablement mort, il faudrait avoir
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80Q8 les yeux toutes les parties de son corps que Popérateur s'est empressé d'égarer. Qm sait^ messieurs! peut-être à Theure où nous parlons, Te cœur ou le cerveau de ce misérable gémit êe son infortune dans quelqu'infect charnier.
L'assemblée entière et les auditeurs assez rapprodiés de Festrade pour' entendre Torateur firent iin mouvement d'effroi.
Jean-Baptiste GrassHS, voyant un prîfice de la nence donner un démenti à son ennemi, ne se senlût pas d'aise, mais sa joie ne fut pas de longue dulée^ Le dateur Durand reprit :
— Je conclus. Le docteur Grenuchot ment ou se trompe. Quant au docteur Garassus; la question est plus grave. Lorsque la Mort a arirêté son cours, M. Garaseus a été le premier à s'en apercevoir, 'mais au lieu de signaler cet événement a'PAftedémîe et de rechercher avec elle- les causes d^une pareille perturbation daas l'ordre naturel , poussé par son orgueil gascon, par la cupidité, p«p toutes tes passions viles qui rongent le cœur de l'homme, il s'est écrié avec une outrecuidance Cupide : « J'fei tué la Mort! » Ahl messieurs, si M. G^rassus avait par un hasard quel-
conque trouvé le secret de la nature, s'il avait réellement arrêté la Mort dans son œuvre destructive, ce ne seraient point des couronnes qu*il faudrait lui àé* eemer : il mériterait d'être chargé de chaînes, et nul supplice ne serait suffisamment cruel pour le punir du mal qu'il aurait fait à ses semblables. Quelques mots encore et vous partagerez mon opinion; ou plutôt attendez : dans quelques instants, ces banderoles vont se changer en drapeau de deuil, cette foule joyeuse et insouciante va se tordre éperdue dans une agonie sans ûxu