‹ La dame à la plume noireChapitre 8 sur 18 · LA FÊTE DE LA MORT · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE LA MORT

— Comme tous les esprits étroits, continua Tora- (ciir, le docteur Garassus n'a vu que le côté vulgaire (le sa prétendue découverte. Il s'est dit, dans son esprit méridional, que le médecin qui guérirait de la Mort serait un fort grand homme, auquel Thumanité dresserait des statues de bronze après avoir rempli cos poches d'argent. Le pauvre homme !

— Pardon I s'écria Garassus, qui sentait que l'heure de l'audace était arrivée, pardon : voilà deux heures que vous m'injuriez de la plus grossière façon. Un

instant j'ai espéré que l'un de mes confrères ou le président de cette assemblée me feraient respecter ; puisqu'il n'en est rien, je relève la tète et je vous dis: Quel intérêt avez- vous à me nuire ? dans quel but voulez-vous rabaisser la grandeur de mon œuvre ?

Le docteur Durand regarda Garassus avec un mépris écrasant, puis, se tournant vers ses collègues, il leur dit :

— Cet homme, heureusement, n'appartient pas à l'Institut; il n'est point mon égal, je ne lui dois aucun égard, aussi me dispenserai-je de lui répondre. A vous, chers collègues, je ne dirai qu'une chose : Regardez le ciel I

Les savants levèrent la tête et frémirent.

Des myriades d'insectes, mouches, frelons, guêpes, abeilles, cousins, moustiques et papillons, grouillaient dans l'espace, qu'ils obscurcissaient.

— Regardez la terre, continua le docteur Durand.

L'illustre assemblée baissa les yeux et remarqua en tressaillant que le sol était jonché d'affreuses bêtes, maci'doine infecte variant du cloporte au crapaud. On ne voyait plus le sol, ^

158 LA DAME A LA PLQMg N4IIRS

— t^i cet ordre de choses dure encore un mois, reprit le docteur Durand, vous ne verrez plus la lumière du soleil, vos pieds se pounont plus fouler la terre.

Un long frémissement parcourut l'assemblée. Le docteur Durand éclata dte rire.

— Tenez ! ajouta-t-il, voioî la réponse de fe nature à ceux qui veulent la réformer. H y a cinq nrânules qu'un animal céphalique, trompé par les apparences, a pris pour un^ vraie tête la perruque du vainqueur de la Mort, ce qui fait bomieur au c(Hffeur qui Fà confectionnée. Eh bien! messieurs, depuis cinq minutes, — vous pouvez vous en assurer, — le misérable animal — je parle de llnsecte — est devenu trois fois grand père.

Pour ne pas avoir l'air de fremir, TîBtssemMée entière se gratta.

— Maintenant, messieurs, que te nature a parlé, reprit le docteur Durand, qu'il vous plaise d'écouter uh'peu l'humanité. Appariteurs I faites avancer' les députafions.

Les huissiers ouvrirent une barrière qui (Jontenaît une foule nombreuse, et l'on vit s'avanoer en bon

hA DAJHE„ii I»A BLIIHS;,l!ir9liaE. i^

wdre et bannières ea tête différentes députations des habitant^ d^ Pari^,

La première qui se pi^nta« était Tàitabîeiiientli^ gnbie ; elle était composée de six homm«Eu

Le premier, le second et le troisième étaient tout de noir habillés ; Tun avait \m ^hapeati à comes, Tantré des bottes à récuyère, le tioisîème ressemblait à un huissier tombé dans le- malheur. Des trois autres, deux portaient la blouse blanche, le dernier avait un vieil habit marron, ses oreilles étaient rlltistrées d'anneaux d'or.

L'homme au chapeau à cornes, appuyé sur une canne d'ébène à pomme d'ivoire, parla en ce termes :

« — Illustres et excellentissimes savants, au nom de l'humanité, jetez un regard favorable sur les infortunés employés des pompes funèbres l... »

— Ombre microsoopique 4® Louis Blanc, murmura le docteur Delsucq, souri? dans ton tombeau, voici des gaillards qui viennent réclamer le droit au travail.

L'orateur continua:

i60 LA DAME A LA PLU»E NOIRE

— a... Presque tous chargés de famille, nous nous voyons dans Timpossibilité de nourrir nos enfants. L'ouvrage ne va plus, nos économies sont mangées ; qu'allons-nous devenir? M. le fossoyeur, que vous voyez ici, — celui qui a l'habit marron, — nous conseillait de monter une fabrique de noir animal, que nous aurions alimentée avec les os de nos pères et des vôtres ; mais outre que ce procédé serait d'une délicatesse contestable, nous avons acquis la certitude que ce triste expédient nous nourrirait pendant trois mois seulement, les actionnaires voulant naturellement retirer un bon bénéfice de leur argent. Dans cette triste conjoncture, nous venons nous jeter aux pieds de l'Académie de médecine, toujours si bienveillante pour nous, la suppliant de nous continuer ses bontés, »

Le président répondit :

— Nous voudrions pouvoir compatir à vos doiil(3urs et soulager votre détresse, mais nous sommes impuissants ; adressez-vous au docteur Garassus.

— Ahî oui, dit le commissaire ordonnateur en brandissant sa canne, celui qui a tué la Mort, le lâche !

— Docteur Garassus, s'écrièrent ensemble le corn-

missairc, le croquemort, le marbrier et le fossoyeur, docteur Garassus, du pain ou la Mort ! Le Gascon troublé répondit :

— Messieurs et chers confrères... c'est-à-dire non : Messieurs et chers auxiliaires, je comprends et j'apprécie votre détresse. Je voudrais pouvoir la calmer. Cependant, permettez-moi de vous dire que votre infortune, si regrettable qu'elle soit, tient une bien petite place dans la balance de Thumanité.

— Où qu'elle est c'te balance-là ? demanda lo fo::soyeur.

Le docteur continua :

— Votre infortune, dis-îe, tient peu de place dans la balance de l'humanité. Qui vous empêche d'ailleurs de changer de métier ? Le commissaire ordonnateur ne pourrait-il conduire des noces ou des baptêmes? Le croquemort rougirait-il de devenir porteur de chaises ? Le fossoyeur n'a-tril pas en lui l'âme d'un terrassier? Le marbrier élèvera ses monuments à l'amour au lieu de les consacrer à la "Mort. Le fabricant de cercueils fera des chaufferettes.

— C'est bien dur tout de même.

— Sans doute, il est dur de changer subitement

i62 LA DAME A LJL PLUME NOIRE

de position ; mais figurez-vous qntî Tons avex joué àla Bourse. Puis, messieurs et chers aurifiàires , ne comptez-vous pour rien le bonheur de ne pas tiïourir?

— Qu'^est^ce que cela nous ftît de' ne pas mourir, dit le fossoyeur, si nous rie pouvons pas vivre ?

— Permettez, s'écria fiarassus, vous tombez dans le paradoxe.

— Il nous ôte notre pain, et il nous dit des sottises; elle est trop forte, celle-là. A bas le docteur Garassus! s'écria le fossoyeur en descendant de Pestrade.

La foule répondit :

— A bas le tueur de la Mort I

Un silence profond succéda à ces cris de colère. Une nouvelle députatîon venait de remplacer fa première : elle était composée dé deux jeunes prêtres ; l'aîné n'avait pis trente ans, le plus jeune paraissait en avoir vingt-cinq. Deux jeunes femmes portant le costumé des sœurs de la Visitation lès suivaient, soutenues par une vieille carmélite au visage rempli de douceur et de sainte quiétude.

— Illustrer savants, dit le plus jeune des deux

LA DAtfE A LA PLUME IlvIBE 163

abbés, nous venons à vous au nom des prêtres, nos frères, <pai prêcheiat la eharité aux riehes, la rêsigna"tion aux pauvres, ramoup de Dieu i tous. Les uns sont ifeiis nos campagnes:, enseignant la parole du Seigneur. D'àutncs sont dans les villes pour empêcher qu'elle n'y soit oubliée. IVautres encore sont au delà des mers chantant des hymnes à Dieu, parce qtflfe sont ses serviteurs; priant pour la France, parce qu'ils sont ses enfants , avec ces boïmes sœurs qui nous aecorapagnentet qui sont ï^tis connues des pauvres que de vous. Nous venons vous imptorer. Efet-il vrai, dites-nous, que par votre science vous êtes ari-lvos à enchaîner la Mort?

— Cela est vrai, répondit le<}afassïir.

— S'il en est ainsi, reprît î'autw prêtre, vous pouvez, à votre gré, arrêter ses effets?

— Je te puis.

—* Eh bien, monsieur, par amour pour votre prochain, nermettez à te Mort d'épargner Thumanité tout entière ; mais faites qu'elle sévisse sur nous comme autrefois.

— P^rquoi voulez-vous être privilégiés?

— Hélas ! parce que la volonté humaine a des

bornes. Nous avons délaissé tous les biens de la terre pour Taraour de Dieu, nous n'avons ni les joies de la famille, ni les joies du cœur ; l'ambition nous est défendue, l'avarice nous serait inutile. Nous savons que le Seigneur veut être adoré sans partage, et nous avons promis de l'aimer seul et au-dessus de tout. Mais, en échange, le Seigneur notre Dieu nous a dit : « Adorez mon père, et le royaume des Cieux sera à vous, et vous acquerrez la vie éternelle. » Aujourd'hui, vous remplacez la vie éternelle que Dieu nous avait promise par une existence sans fin; qu'allon&-nous devenir ? Devant cette vie d'épreuves éternelles, devant cette interminable existence qui ne doit avoir ni fin ni récompense, notre foi ne chancelle pas, mais nos forces nous trahissent. Si nous ne devons pas nous asseoir à la droite de Dieu, qui aimerons-nous? Si Ton ne meurt plus, qui pourrons-nous pleurer ?

— Messieurs, reprit Garassus, Dieu est tout-puissant, sa volonté doit être respectée. Si j'ai paralysé les effets de la Mort, c'est qu'il a bien voulu le permettre. Il est étonnant que ce soient ses ministres qui viennent publiquement demander à se soustrair ^ aux arrêts qu'il lui a plu de décréter.

Les deux prêtres s'inclinèrent sans répondre, mais Tune des religieuses, qui était blonde, releva la tète, lança au père d'Hélène un regard plein de feu et lui dit:

— Rien ne nous prouve, monsieur, que vous soyez Finstrument de Dieu ni que votre science ai accompli sa volonté. Au contraire, tout porte à croire qu'en touchant à son œuvre, vous avez commis un sacrilège. Si Dieu, pour punir l'humanité de ses fautes, avait voulu la rendre immortelle, il aurait annoncé sa volonté dans les saintes Écritures, et les prophètes auraient prédit ce formidable châtiment. Non, monsieur, Dieu n'a pas voulu que la durée de la vie fut augmentée ; si tel eût été son dessein, il nous eût donné de plus grandes forces pour résister à la tentation ; il nous eût envoyé des anges, afin que le mot « mère » dit tout bas à notre oreille éloignât l'esprit du mal.

La jeune sœur, suivie de ses compagnes, descendit de l'estrade, et quand la foule les interrogea, elles répondirent :

— Que la volonté de Dieu soit faite.

La foule cria :

166 LA DAHE À LA PLUME NOIP»!

•«- A mort le docteur Oarassusl

Trok iMimines vêtus de chemises roii|ie8^<coifiÊ»^ bonnets 'verte, soooédèsent aux ^ètres.

— Que voulez-vous ici, misérables? demanda te docteur QarassQs.

««- Nous vDuloQs sftvoir, rép<mdiit l'un d'eux, ^^our* quoi, e^oe de uiéâeom de malheur, tu as tué la Mort?

•^ Oh ! oh ! mes maîtres, repirit le «iocteur, je crois que vous m^ii^ea^rogeK !

-^ Nous le croyons aussi.

-^De^ffieldfoit?

•^ Du -dimt iqu'a tout homme qu'on Tok do so plaindre. La jufiitee humaine {notis a amdam&éBàîtnaner cette dit&Od à perpotuîfté, c'âaii son droit, c'était son devoir. Aa bagne, on ineurt jeune, et nous espé* rions dans ia olémeneeda gsand juge; ila mort, e'é* tait notre grâce, et voici que toi, assassin patenté* toi qui n'^ ni magistrat, ni juré, M .nous condamnes à sotttrir >étemellemeût. Tn bous foroes à vivre avce nos remords, qui augmentent chaque jour, Aiiiai> il suffirait de ta simple volonté pinu* que le icftdavre.de ma maîtresse, assassinée par moi dans un moinent de

LK JXA.1IE ▲ lé^ PXVHE NAIAE itx?

jaloij^e, m'apimUtaieurirkr jusqu'à la fin des. siècles,; cela ne se peut pas. Demande à xnon coinpag^on s'U n'est pas las de .yoi]?4)rûler la &rme de spn &ère^ A laquelle il a mis le, feu depius tantôt viAgt ans ? Demande à Tartre,, au.nota^e^:^,les lamues des clients qu'il a ruinés. n'inondent pa^^s nuits?

— Par exemple I s'écria .Garasaus^ il nis suCût pas qu£ je sois insulté pdiT iKve^ calXègues, il .faut, encore qui^ la lie de l'espace humaine me vienne cracher l'inîure à la fd£e« Messieuis, vous qui ète^ mps confrères», me laissefreat-vous vil^^der s^insi?

— CesMûimesseint de^ nutlheureux» dit sévèrement le doateur Duraind» <&ais vous aggravez leur malheur, ils ont le droit de se plaindre. .

^^ âois mauditi criiL le, format, sois maudit 1 .

La foule hurlait toujours. . .

Lç docteur Gtra^ssusi, ybalela^t, essuyait ^son front couvert de sueur. G^jQaçcon, qui avait, rêvé toutes les ,gloii?es, ^ui avait eu toutes le;s^.amhitiqn^ ,cozn<mentait à compce^dre qu'il ay^ fait fauss^ route. Il voyait s'ouvrir 4evant lui ,un .^ime .et rtoute retraite était impossible. P^Adaat que ;la foule demandait sa tète, sçs conirèi;es restaient, indifférents,

i68 LA DAME A LA PLUME NOIRE

et les membres de l'Institut paraissaient heureux de cette lugubre disgrâce.

Jean-Baptiste Garassus avait cherché une issue par laquelle il pourrait s'évader. Ses yeux s'étaient portés sur le contrebord de l'estrade, où une entrée avait été pratiquée par les machinistes, curieux de voir la fête et surtout la docte assemblée.

Comme tout le monde était occupé à regarder les trois forçats, qui s'éloignaient avec la majesté des gens qui n'ont plus rien à craindre des autres hommes, Jean-Baptiste s'élança vers l'entrée du contrebord ; mais, au moment où il allait franchir la rampe, il fut arrêté par une nouvelle députation. C'était celle des incurables.

L'homme qui la conduisait était aveugle et s'était trompé de chemin.

Le docteur Garassus comprit que la fatalité était contre lui, et il se mit à trembler.

Le docteur Durand le regardait avec un sourire de mépris et un haussement d'épaules qui eussent épouvanté le pauvre homme s'il avait pu les apercevoir.

Les incurables recommencèrent les plaintes de leurs prédécesseurs; leurs récriminations tarent encore

î , plus navrantes, parce qu'à chaque plainte ils exhi-'

baient leurs infirmités.

r I — Pourquoi veux-tu me faire vivre, disait l'un,

s puisque je ne puis voir la lumière du jour ?

t — Pourquoi prolonger ma vie? disait l'autre, j'ai

i ' un cancer qui me ronge le foie, ainsi que faisait le

, vautour de Prométhée, et cependant je n'ai pas dé-

robe le feu du ciel.

— Vois, disait un autre, nous souffrons tous ; la société a eu pitié de nous et nous a enfermés dans un . hospice, afin que nos souffrances soient soulagées ; idis comme la société ne ment que lorsqu'elle fait le mal, elle n'a pas voulu que nous pussions nous illusionner. Elle a écrit sur le fronton du temple de sa cliaritc

nOSPICE DES IKGUIIARLES

Nous n'avions qu'un espoir de guérison : la Mort; tu nous l'enlèves, sois maudit !

— Eh bien 1 dit le docteur Durand avec un sourire ' :liabolique, eh bien, maître Garassus, vous voyez que

170 LA BAMÏ A LA PLUHE NOIRE

tout n'est pas rose dans le rôle de bienfaiteur de Thumanité ?

Jean-Baptiste, abruti, épouvanté, se tenait assis sur le trône qu'on lui avait élevé le matin. Son regard était Bxe, la sueur coulait le long de ses joues vertes <et il tremblait de tous ses membres.

Une députation de lâches vint après les incurables. Tous avaient reçu Im soufflet ou un crachat à la face, et comme ils avaient été lâches en recevant l'affront, ils étaient insolents en prodiguant les insultes.

— Misérable docteur î disait leur chef, en exilant la Mort, tu nous as «ôté le droit de nous venger, sois maudit 1

Le docteur Durand avait entendu avec un certain plaisir rhumanité insulter le vainqueur de la Mort; mais en voyant les lâches se mettre en colère contre un homme qui n'aurait su leur répoudre, il se leva d'un air indigné et dit :

— Tourbe infâme et ignoble, que ne vous fâchiezvous en recevant l'oflense qui vous a stigmatisés? Il fallait vous venger avant de venir ici. Allez vous iaire pendre ailleurs!

^ Monsieur ! dit Tun des lâches, à qui Tâge mùr

hL DAMJ& ▲ LA tLUMH KOIRI Ht

du docteur Durand donnait de l'aplomb, vous allez vous repentir de ce que vous avez dit : prenez garde à vous I

Le docteur Durand, avec une vigueur qu'on n'aurait pas soupçonnée en lui, enleva l'homme et le balança dans l'espace.

— Pardon ! pardon ! s'écria le lâche, je voua prenais pour le docteur Barlugeot, mon ami.

— Maître, dit le docteur Durand en déposant lo lâche sur l'estrade, quand on a des échines aussi souples que les vôtres, on peut bien faire des vilenies, mais il ne faut pas y ajouter de prélace.

Mille autres députations vinrent encore. Des courtisanes, des adultères, des ingrats, tous ceux qui font le mal sous la voûte des cieux défilèrent devant le Garassus anéanti, demandant la Mort à grand cris.

Le dernier homme qui vint exhaler sa plainte était un poète de vingt ans.

— Célèbre savant, s'écria-t-il, vous avez bien fait de tuer cette muse aux yeux caves, déesse impudique de charniers, prostituée de§ cimetières, qui traîne partout son linceul impur.

A cette vaix amie, Garassus ouvrit les yeux.

— Mais si Ton doit toujoure vivre, s*écria le poëte, veuillez m'ouvrir un crédit chez votre bottier.

Peu à peu, les membres de l'Institut avaient quitté la place, Garassus se débattait avec le jeune poète, lorsque, pareil à un flot tumultueux, le peuple se rua sur l'estrade et s'empara du vainqueur de la Mort en criant :

— A bas Garassus 1 à l'eau I

— Ma fille, Karnix, cria le docteur, à moil à moi î Mais aucune voix ne répondit à cet appel désespéré.

Au commencement de la cérémonie, Hélène et Karnix, suivis de Zidore, avaient été s'asseoir sous les arbres dans le parc du Prince-Eugène.

— Mon père est heureux, avait dit Hélène, soyons heureux aussi. Venez me dire combien et comment vous m'aimez.

Il y avait longtemps que les deux jeunes gens parlaient d'amor.i* lorsqu'un immense hourra vint les rappeler à eux.

Ils regardèrent, et ils virent une foule furieuse encombrer le pont d'Iéna, torturant un homme dont

ils ne pouvaient voir les traits, tant il était bourré, ballotté et bousculé.

— C'est un homme qu'on va jeter à l'eau, dit tranquillement Karnix; on lui a attaché une pierre au cou.

— Mon père ! c'est mon père ! s'écria Hélène ; c'est mon père, sauvez-le, Robert, sauvez-le !

La foule balançait le corps du docteur par-dessus le parapet.

— Mamselle, dit Zidore, soyez tranquille ; je connais les Parisiens; s'ils voulaient noyer le docteur pour de bon, ils lui auraient ôté ses lunettes d'or.

Malgré l'observation de Zidore, l'infortuné Garassus fut lancé dans l'espace.

— Vive la Mort ! cria le peuple.

Et le corps du docteur tomba lourdement dans la Seine.

tr.J l^FOaTUNES DU DOCïEUa

Linfortuiié Jean-Baptiste Garassus, orne (Tua immense pavé, était tombé dans îa Seine la tête la première.

La foule, ivre de joie, contemplait en riant atrocement le gigantesque rond produit sur la surface du fleuve par le docteur qu'elle venait de cracher dans Teau, aux cris mille fois répétés de : Vive la Mort!

Les députations qui étaient venues se plaindre à T/Xcadémie se faisaient remarquer par leur joie féroce-

LA DAMK X LÀ PLUM0 IfOIRE i7t>

Les croquemorts, en eempagnie de quelques femmes perdues, avaient formé de lugubres quadrilles» qu'aucuue musique ne venait égayer.

Les membres de la Faculté de médecine s'étaient séparés afin de fuir le tumulte. Plusieurs d'^entre eux: avaient été maltraités par la foule qui, confondant dans sa haine tous les médecins, croyait voir le docteur Garassus dans \ovht homme vêtu de noir et orné d'une cravate blanche.

Le docteur Delsueq, le fwix ami du vainqueur delà Mort^ avait été victime de sa ressemblance avec Garassus. Au carrefour de FÉcûle militaire, une bande furieuse s'était ruée su^ lui et lui avait donné force gourmades.

— Messieurs, mies skmis, s'était écrié le perfide Gascon, je suis médecin» c'est vrai, — il n'y a pas de sot métier, — mais jamais, a© grand jamais, je n'ai empêché les gens de mouirij, bien au < ontraire.

Heureusement pour lui, les cris poussés par les assassins 4e Garassus vinopent faire diversion, et il put s'échapper en gagnant la cosar die l'Ecoie.

Au milieu du pont, le docteur Grenuchot, l'antagoniste de Garassus, haranguait la populace.

— Braves et dignes ouvriers de Paris! s*écriait-il, vous venez de donner un grand exemple au monde ' en punissant le plus grand des imposteurs, La justice du peuple est la justice de Dieu. Que vos consciences ne soient point troublées. Si ce fourbe a tué la Mort, que risque- t-il, puisqu'on ne meurt plus? Si la Mort n'est pas morte comme il se plaisait à le faire croire, . tant pis pour lui, il n'a que ce qu'il mérite et son châtiment n'est pas à la hauteur de son crime. Gardez avec vigilance les bords de la rivière, afin que quelque fanatique de sa doctrine ne vienne pas le soustraire à votre vengeance. Ne permettez, sous aucun prétexte, que son corps soit retiré avant huit jours, afin qu'on puisse exposer à la vue de tous son cadavre putréfié comme une preuve palpable de son odieux mensonge. En vérité, je vous le répète, la mort de ce faux bienfaiteur de l'humanité sera une leçon efficace pour les malheureux qui pourraient encore être tentés de nous tromper.

— Puissent mourir ainsi tous les charlatans, dit en souriant avec amertume et en regardant Grenuchot avec mépris, le docteur Durand qui passait.

Un éclair de rage triomphante passa dans les yeux

de Grenuchot, qui s'écria, en montrant le doctoiir Durand à la foule inassouvie :

— Mes amis, mes frères, voici le complice du prétendu vainqueur de la Mort. Faites justice ; qu'il aille rejoindre son digfte confrère.

Quelques jeunes gens s'avançaient déjà pour mettre à exécution Tordre donné par Grenuchot.

Calme et digne, le docteur Durand semblait ignorer ce qui se passait autour de lui. En voyant la sérénité qui rayonnait sur son visage, nul n'aurait pu croire qu'il jouait le rôle de la victime dans l'horrible drame dont Grenuchot était le héros.

Déjà plusieurs bras s'étaient levés sur le vieillard, lorsqu'un homme du peuple, au regard sauvage, fendit la foule.

— Arrêtez! cria-t-il, que personne ne bouge. Le premier qui lève la main, je l'étends raide.

— Faites justice I criait Grenuchot. A l'eau, le défenseur de Garassus, à l'eau I

— Mes amis, dit l'homme, cet enragé-là vous trompe. Ce brave monsieur que vous voulez noyer est le chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, le docteur Durand. Ne le reconnaissez- vous pas? C'est un bon,

ct4ui-lii. lî en a sauvé plus d'un parmi nous. Sans lui, on me coupait la jambe, à moi qui vous parle, et encore il m'a fourré de l'argent quand je suis sorti- de l'hospice.

La foule s'éloigna respectueusement, et toutes les têtes se découvrirent.

Le docteur Durand s'avança vers Grenuchot :

— Je vous remercie, fit-il, de m'avoir montré que le peuple sc^ souvient et ([u'il est reeoûnaiseant pour ceux qu'il aime ; il m'eût été crual de perdre une illusion qui m'est chère.

Ayant dit, toujours avec la même sérénité, il eontinua sa route eu saluant affectueusement la feule qui s^écartait sur son passage.

— Place ! place! cria tout à coup une voix formidable.

C'était Robert Rarnîx qui, tenant Hélène éperdue dans ses bras, arrivait suivi de Zidore.

Le chasseur de tigres faisait des eflorts surhumains pour se frayer un passage. Hélène appelait son père en sanglotant. Pour Zidore , il semblait n'avoir qu'une pensée : préserver Hélène du contact de la foule.

Lorsque Ramk fut armé au fer à cheval, il déposa .-on précieux fardeau sur un banc de pierre.

— Que voulez- vous? lui demanda le docteur Grenuchot, qui sentait en lui un ennemi.

— Ce que je veux! s'écria Robert, je veux venger le père de ma fiancée, je veux que ceux qui l'ont tué me payent son existence au prix de la leur. Voili ce que je veux.

Puis, s'adressant au peuple, il s'écria d'une voix toniMinte t

— Misérables, lâches, vous vous êftes mis mille pour tuer un vieillard. Et vous n'avez pas honte ! vous restez là, foule hébétée et sairs cœur, qu'attendezvous? la récompense de votre forfait? vous allez l'avoir, j'en jure Dieu.

— A Teau la nichée du Garassusl cria Grenucho't Mes enfants, mes frères, ne vous laissez pas insulter ainsi. Vous avez fait jn^ice du loup, anéantissez sa portée «i vous voulez éviter de nouveaux ïnalheurs.

La foule grouillait insouciante, sans prêter la moindre attention aux paroles des deux adversaires. Karnix s'approcha de Grenuchot, il éleva son poing

comme une massue, et pareil à ces gens qui éprouvent leur force sur le Turc des Champs-Elysées, il le laissa retomber sur la tète de Tennemi du pauvre Garassus.

La tête du docteur rendit un bruit sourd, qui fit frissonner les spectateurs. Le crâne s'était aplati comme

un chapeau Gibus. Les yeux sortaient de leurs orbites,

le nez aquilin du misérable était devenu afli»eusement

camard.

Le peuple se mit à rire d'une façon indécente en voyant cette tète de médecin rentrer dans son fauxcol.

Grenuchot qui, si la Mort n'eût pas été morte, n'aurait pas vécu une minute, gesticulait de toutes ses fbrces sans pouvoir articuler un seul mot.

Le peuple riait toujours.

Après divers mouvements indécis, Grenuchot se baissa jusqu'à terre et ramassa les menus morceaux de la cervelle. Puis, appuyant fortement les deux mains contre ses tempes, il remit sa tête dans son état presque naturel, et il dit à Karnix :

— Monsieur, vous êtes un brutal, vous me rendrez raison de l'offense que vous venez de me faii*e.

— Remettez donc votre boule à Tendroit, dit Zidore, ça vous fait regarder de travers, ce qui n'est pas poli.

Le docteur Jorta les mains à sa tète avec inquiétude.

La foule, habituée depuis un mois aux événements les plus lugubrement cocasses, ne s'occupait déjà plus de la dispute qui venait d'avoir lieu entre le rival du docteur et son gendre. Tout son intérêt s'était porté sur cette belle jeune fille qui pleurait toutes les larmes de son âme.

On avait interrogé Zidore, il avait répondu :

— C'est la petite du monsieur à qui vous avez fait boire un bouillon.

— C'est bien mal, dirent quelques femmes, d'avoir tué le père de cette enfant.

— De quoil d'avoir tué? Puisqu'on ne meurt plus elle est bonne, celle-là, dit l'un des assassins. D'ailleurs, fallait qu'il dît qu'il avait une fille, nous ne pouvions pas le deviner, nous autres !

Zidore s'était agenouillé devant Hélène et tenait l'une de ses mains.

— Mamselle, disait-il tristement, ne pleurez pas

i|8!2 LA SAHE A LA PLUNE MôlAB

comme ça, votre papa ne risque riea^ puisqu'on no meurt plus ; à quoi que ça sert, d'ailleurs, de se dé« scier? ce n'est pas raisonnable. Tenez, mamselle, Yoyez^ Toid M. Robert qui va repècheriDtre papa. Ne pleurez plus, ne pleurez plus, je vous en prie ; que faut-il vous dire pour vous empêcha de pleurer ?

La foule, qui s'était montrée si cruelle un in^ni auparavant, s'attendrissait aux larme» de la jeune fille.

Karnîx^ qui suivait avidement les impressions de la populace, crut le moment favorable pour tenter un effort en faveur du père de sa bien-aiinée.

— Malheur à vous tous ! cria-t-il d'une voix de stentor, malheur, trois fois malheurt Un homme, un seul connaissait le secret de la M(»*t« et vous l'avez précipité dans un abime. Ne vous* plaignes pas des maux qui vous a^ccaiblent, vous les avez mérité&

— C'est lui qui nous a fait faire le coup, huria la foule» eA désignant Grenuchot, encore tout étourdi du horion qu'il avait reçu.

-^ Eh him ! s'écria Karnix, puisque^ vous vous êtes laissé entraîner par un mauvais conseil, écoutez ua bon aYÎs, qui pourra t(mt racheter.

— Parlez, parlez ! cria-t-on de toutes parts.

— Aide^moi, reprit Karnix, à délivrer l'infortuné que vous avez si horriblement maltraité ; suivez-moi et faites ce qme je ferai.

Une multitude d'hommes jeunes et vigoureux s*apprètaient à suivre l'orateur. Ils furent retenus par la voix perçante de Grenuchot:

— Mes ami&, mes frères, criait le perfide, ne vous laissez pas influencer par cet étranger suspect: c'est le gendre futur de celui qui tenait le genre humain sous sa dépendance. Que vient-il vous dire ? de retirer le cadavre de l'imposteur? C'est absurde. Si, selon leur doctrine, la Mort est morte, que craignentils? Si, au contraire, selon mon opinion, le fourbe qui gémit au fond de l'eau a enchaîné momentanément la Mort, assurons-nous de son méfait. Son cadavre, je l'ai dit, sera la preuve de son imposture.

Robert Karnix reprit :

— Ne perdons pas un temps précieux en paroles inutiles. Je vous jure que le docteur Garassus tient seul la Mort entre ses mains. Lui seul peut vous la rendre. Écoutez-moi, je vous jure en son nom qu'il fera ce que vous voudrez. Oui, je l'avoue ,

un instant entraîné par un fol orgueil, pour rendre son nom à tout jamais célèbre, sans mesurer la portée de son action, il a enchaîné la Mort. Maintenant, convaincu par vos plaintes, les persécutions qu'il a éprouvées et surtout la certitude que ce qu'il prenait pour un bonheur est une déplorable calamité, il délivrera la funèbre captive ; mais encore une fois, lui seul peut vous la rendre ; il faut le sauver.

— Mensonge ! imposture ! cria Grenuchot. Peuple français, on t'abuse !

— Tenez, continua l'amant d'Hélène Garassus, laissez-moi retirer le docteur ; s'il ne fait pas ce que vous lui demanderez, vous serez toujours maîtres de le rejeter à l'eau.

— C'est vrai, murmurèrent ceux qui avaient été les plus empressés à commettre le crime.

En une minute, tous les bateaux amarrés sur les bords fangeux qu'arrose la Seine furent mis en réquisition. Mille esquifs couraient la surface du fleuve montés par d'ii^trépides ravageurs, hommes de résolution, habiles en ces sortes de recherches.

Rarnix, qui avait traversé à la nage les cataractes

du jNil, couduisait les explorations avec une adresse, une force et un sang-froid infinis.

Malgré les eflTorts et la persistance des sauveteurs, la nuit vint et Ton ne put retrouver le cadavre du docteur.

l'inventeur, sa femme et son associe

En tombant dans Teau, l'infortuné Jean-Baptiste* Garassus, qui ne savait pas nager, avait fermé les yeux et attendu la Mort.

A son grand étonnement, lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, il ne se trouva nullement incommodé. Le pavé auquel il se trouvait annexé le retenait captif au fond de l'eau, et des myriades de petits poissons, le prenant pour un pisciculteur, le regardaient avec \\m attention soutenue.

Le premier soin du docteur fut de chercher dans sa poche un instrument tranchant afin de se délivrer de son ancre de perdition. Sa lancette tomba naturellement sous sa main, et, en un clin d'œil, il put cou-

per la corde qui le retenait au fond d'une onde qui, pour être douce, lui paraissait amère.

Il espérait que, délivré du funeste pavé, il remonterait à la suriace de l'eau, mais il n'en lut rien. La quantité de liquide qu'il avait absorbée avait rendu son corps trop lourd.

Une terreur affreuse s'empara du pauvre Gascon.

— Mon Dieu, disait-il, dois-je rester jusqu'à la fin des siècles dans ce lieu humide, où certainement je ne saurais manquer d'avoir des rhumatismes ?

Et il faisait, sans succès, des efforts désespérés pour sortir de l'abîme où sa vanité et la méchanceté des hommes l'avaient précipité.

— Quel triste sort n'est pas le mien, continuait-il, moi qui n'aime pas le poisson. Qur.nd ]?ien même je l'aimerais, je ne saurais le manger cru. Mon Dieu! tout cela est bien désagréable.

Pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, le docteur se sentit légèrement soulevé. Étonné, il regarda attentivement autour de lui, et il poussa un eri de joie en s'apercevant que le hasard l'avait fait tomber sur la chaîne de touage qui^ avant que Paris ne fut de-

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venu un port de mer, aidait les gros bateaux à faire a traversée jusqu'à. Rouen.

— La Providence est pour moiyBaurmura le docteur, je suis sauvé.

En eflet, les secousses imprimées à la chaîne devinrent de plus en plus sensibles, et, vingt minutes après, Jean-Baptiste Garassus se trouvait de nouveau suspendu dans l'espace et retombait à moitié mort sur un bateau chargé de charbon.

L'équipage, composé de trois marins de Seine, assez surpris d'abord par la présence du si singulier hôte que la Providence leur envoyait, tinrent conseil et décidèrent qu'il valait mieux débarquer séance tenante le noyé — au risque de perdre la prime — que de faire route en compagnie d'un cadavre vert et bourf:ouflé, qui n'allait pas manquer de tomber en putréfaction avant peu de temps.

Deux d'entre eux armèrent une petite chaloupe, pendant que le troisième gardait le bateAu,tt conduitirent le noyé sur le rîvage, où Us Tabandonnèrent.

Le grand jour, le saisissement et la peur d'être reconnu avaient ôté à Gamasus l'usage de ses sens. Lorsqu'il revint à lui, ce ne fut paBsftûBiBurppifte qu'il

se trouva assis près du fourneau d'une machine à vapeur.

On l'avait placé là pour le faire sécher.

Le docteur jeta les yeux autour de lui. Depuis son saut périlleux il était en proie à une inquiétude assez naturelle. L'endroit où il se trouvait était une usine immense, dans laquelle on travaillait le fer, l'acier et le cuivre nécessaires à la construction des machines de mécanique, comme disait, quatre cent ans avant, M. de Maucounis.

Garassus se leva et se dirigea vers un homme qu se trouvait à quelques pas de lui.

— Pas par là, monsieur, lui cria l'homme, pas par là, vous allez vous faire broyer par le laminoir.

Le docteur se retourna avec effroi et vit les cylindres menaçants de la terrible machine.

— Merci, monsieur, dit-il à celui qui venait de lui donner un avis si opportun ; je vous dois la vie deux fois, car je suppose que c'est vous qui m'avez sauvé de l'eau.

Celui auquel le père d'Hélène parlait était un homme d'une quarantaine d'années. Il était pâle et souffrant.

WHIM

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son visage portait les traces d'une vie malheuriBuse et fortement éprouvée.

— Monsieur, répondit-il avec douceur en allant audevant du praticien, vous ne me devez rien, puisque grâce à un misérable médecin, nommé Garassus, on ne meurt plus. Je vous ai évité quelques désagréments. VoUà tout. Aussi minime que soit le service, je suis heureux de vous l'avoir rendu.

En entendant prononcer son nom avec tant de mépris et d'amertume, le docteur se sentit frissonner, mais il dissimula prudemment son émotion.

— A entendre vos paroles, dit-il, on peut supposer que la vie est amère pour vous, monsieur.

— Bien amère, en effet.

— N'ètes-vous point le madtre de ce bel établissement?

— Si, monsieur, malheureusement ; je me dois aux nombreux ouvriers qui vivent de mes travaux et de mes inventions ; sans cela ils manqueraient de pain : cette considération me force à rester dans ces lieux, que je voudrais fuir à tout prix.

— :^ Votre infortune est-elle si grdnde que vous ne

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Prissiez y trouver un remède, ou tout au moins une consolation ?

— Mon malheur est si grand que jamais homme ne fut plus malheureux que moi sur terre. Depuis que Tinfâme médecin dont je vous parlais a supprimé la Mort, mon supplice, pareil à celui des damnés du Dante, sera éternel.

— Diable I diable 1 fit Garassus troublé.

— Ah I reprit l'inventeur, c'est une horrible et lamentable histoire que la mienne; je vais vous la raconter. ^

Le docteur inclina la tête en signe d'assentiment, l'homme reprit ;

— Je me nomme Georges Pudler; je suis né de parents pauvres; à l'âge de vmgt ans, j'étais un simple ouvrier ajusteur. -Grâce à mon travail, j'étais quinze ans après le plus riche et le plus habile industriel de France, et notre auguste souverain avait, de cette main qui fait trembler le monde, attaché à mon cou la croix de commandeur. Vous voyez que je possédais bien des éléments de bonheur.

— On serait heureux à moins, répondit Garassus.

— Une nouvelle invention plus lumineuse que les

autres allait mettre le comble à ma réputation : j'avaî découvert le secret de la navigation aérienne.

— Bigre I fit Garassus.

— Oui, j'avais fait un ballon d'un tissu indestructible. Un système de poulies et de volants habilemen combinés le faisait mouvoir. Le vide seul r.uffîsait pour mettre le tout en mouvement.

— Prodigieux I inouï ! s'écria Garassus,

— Mon Dieu, non, reprit Georges Pudler, rien de plus simple ; monsieur, suivez bien riion raisonnement.

L'inventeur reparaissait sous le désespéré.

— Suivez bien mon rsâsonnement : mon appareil était armé de vingt^uatre poules, munies chacune de poids différents, ce qui établissait une bascule permanente. Ces poids montant et descendant alternativement faisaient mouvoir les volants, lesquels étaient garnis d'ailes à peu près semblables à celles des anciens moulins à vents.

— Mais c'est admirable, s'écria Garassus. Je corn* prends parfaitement, c'est simple comme bonjour.

— C'est là, reprit Pudler, qu'est le mérite de l'in* vention. Or, monsieur, réfléchissez à l'avenir de cet

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appareil qui, sans gaz et sans combustible, pouvait faire le tour du monde.

— Je vois votre affaire maintenant, dit Garassus avec finesse ; votre machine était parfaite, sauf quelque chose qui l'empêchait de marcher.

— Vous n'y êtes pas, répondit l'inventeur; elle marche, elle vole, elle est sublime. Voyez plutôt vousmême, dit-il en tendant une longue- vue au docteur et en lui désignant un point noir semblable à un épervier planant dans l'horizon.

Le docteur ajusta l'instrument à son œil et regarda. Un tremblement convulsif agita tout son corps.

— Horrible I horrible I cria-t-il.

— Qu'avez- vous vu ? demanda l'inventeur.

— J'ai vu, murmura le Gascon épouvanté, j'ai vu une femme et un homme à demi nus, hâves et décharnés ; l'homme tenait par les cheveux la femme qui, pressée par la faim, voulait le mordre.

— Cette femme, dit Pudler, c'est la mienne ; l'homme, c'est mon associé.

— Ah 1 c'est l'adultère de la Méduse î

— C'est pis que cela, car leurs douleurs n'auront jamais de fin, puisqu'on ne meurt plus. La femme

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mordra pendant Téternité Thomme qui lui arrache les cheveux. N'est-ce pas que c'est horrible ? Cette femme, ha 1 cette femme, je Tavais prise pauvre et misérable, flétrie et déshonorée par un riche qui l'avait abandonnée. Je m'étais dit: il faut que les riches soient solidaires les uns des autres pour que les pauvres n'aient pas à se plaindre, et puis elle me devra tout. L'homme, qu'elle veut mordre, son complice, était un enfant perdu. Je l'avais adopté afin de rendre à la destinée ce qu'elle avait fait pour moi. Lorsque l'enfant a été homme, il m'a volé mon honneur, il m'a volé ma fortune. Ils sont partis, croyant porter leur honte à l'autre bout du monde, mais ni l'un ni l'autre ne savent diriger ou arrêter le redoutable appareil. Les voyez-vous là-haut, se reprochant leur infamie, l'homme disant à la femme : Pourquoi m'astu tenté? La femme disant à l'homme: Pourquoi m'as-tu suivie? et ils se mordent et se déchirent.

— Oh I monsieur, s'écria Garassus, vous êtes bien malheureux, mais le destin vous a cruellement vengé.

— Vengé I ditPudler, vengé, mais vous ne comprenez donc pas? cette créature ignoble que j'ai trouvée dans la boue, cette créature misérable qui a souillé

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mon toit, cette infâme coquine qui a flétri mon honneur, cette femme que j'ai vue dans les premiers jours se tordre sous les caresses de son amant comme il se tord aujourd'hui sous sa dent affamée, cette femme, je l'aime I

Garassus se recula épouvanté, Pudler pleura amèrement en murmurant :

— Je l'aime, je l'aime encore; mon Dieu, ayez pitié de n^oi.

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