‹ La dame au gant noirChapitre 1 sur 18 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

— Ah çà ! est-ce que nous dormons tous, décidément? s’écria l’un des convives en vidant son verre et jetant un coup d’œil à ses compagnons de table.

— Jamais, répondit une voix fraîche et sonore, une voix de femme échappée à un gosier de vingt ans.

Cette phrase interrogative et cette exclamation en guise de réponse se tirent entendre, à cinq heures du matin environ, dans la salle à manger d’une femme galante célèbre, en décembre 184...

Fulmen, — la reine du corps de ballet à cette époque, moins célèbre cependant par ses talents chorégraphiques qu’elle ne l’était par l’opulent amour dont l’environnait loi'd G..., un pair d’Irlande riche comme un nabab indien, et par la mort de deux ou trois petits jeunes gens in • 1

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du meilleur monde qui s’étaient entretnés ou sui cidés pour elle, — Fulmen, disons-nous, donnait à souper dans son oli petit hôtel de l’avenue Marbeuf aux Champs-Elysées.

Lord G... avait fait de cette demeure un paradis en miniature, conseillé en cela par un architecte véritablement artiste, et Fulmen y avait entassé pour deux cent mille francs de ces riens coûteux, de ces chinoiseries ruineuses dont rafolent les femmes de son espèce. La table du souper avait été dressée dans un chaud jardin d’hiver, au milieu d’arbustes précieux enlevés aux cinq parties du monde.

Les vins, qui n’avaient cessé, depuis minuit, d’étinceler jaunes ou vermeils dans le cristal et la mousseline des gobelets, auraient fait pâmer d’aise un grand vizir. Chevet avait fourni le menu. Pourtant les convives étaient peu nombreux, huit ou dix à peine.

Le plus âgé, un jeune banquier hollandais, avait trente ans ; la plus jeune, une ingénue d’un théâtre de vaudeville, allait commencer son dix-septième carnaval.

— Mes bons amis, avait dit Fulmen en se mettant à table, je vous ai réunis pour avoir votre avis sur un événement qui pourrait bien s’accomplir au premier jour, et que je considère comme fort grave.

— Oh ! oh ! s’était-on écrié.

— Est-ce que tu voudrais te marier ? avait demandé Malvina, une brune tille aux yeux fendus à la chinoise, dont la chevelure d’ébène était crêpée comme une tète de nègre.

— Précisément.

Cet adverbe tomba des lèvres roses et provocantes de Fulmen, nettement et froidement accentué.

— Allons donc !

— Mes enfants, savez-vous que je deviens horriblement vieille.

— Quel âge as-tu? demanda Maurice Stephan, un journaliste de petite presse.

— La question est brutale, mon cher, répliqua Fulmen ; mais, comme il s’agit d’affaires, je répondrai franchement. Une femme a trois âges : celui qu’elle a, celui qu’elle dit, celui qu’elle tâche de paraitre.

— Bravo !

— J’accuse vingt-trois ans, j’essaye de n’en laisser voir que vingt, au demeurant j'en ai vingt-sept.

— C’est grave ! murmura le banquier. Te voici à l’heure où l’on se fait aimer par un apprenti millionnaire mineur, mais émancipé.

— Si je n’épouse pas, j’y songerai. Merci du conseil.

— Et qui épouses-tu?

— Lord G...* parbleu !

Le banquier hollandais, qui avait horreur d’un certain potage à la tortue et continuait à fumer en lorgnant une broussaille d’écrevisses, prit son cigare, du bout char- 1 bonné, traça sur la nappe quelques chiffres mystérieux. Un moment il parut absorbé en un pénible et profond calcul, puis il releva la tète et dit gravement : — Lord G..;

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a cinquante mille livres sterling de revenu. Tu fais une fin convenable et je t’approuve.

— Je suis de cet avis, dit l’ingénue de vaudeville, qui se prit à mordiller le bord de ses lèvres. Une chose m’étonne pourtant.

— Laquelle?

— Ce n’est pas que tu épouses lord G..., c’est qu’il t’épouse.

— C’est fort simple, cependant.

— Tu trouves ?

— Le jour où je l’ai rencontré, il s’en allait dans l’Inde se brûler la cervelle pour échapper au spleen. J’ai calmé son spleen, et il a vécu pendant trois années pour le plaisir d’entendre dire à Londres et à Paris: « Lord G... a une fort belle idole qui ne peut parvenir à le ruiner. » Mais on se blase surtout. Son idole ennuie le noble lord, et il s’est imaginé que sa femme légitime l’amuserait. C’est une idée d’Anglais, cela.

— Et il t’épouse?

— Demain, si je veux.

— Ma chère, observa gravement Maurice Stephan, je vais te donner un conseil que tu ne suivras pas, et cela

parce que les gens qui demandent des conseils ont d’a vance une ligne de conduite toute tracée ; mais néanmoins je vais te le donner.

— Ce garçon est paradoxal, murmura l’ingénuité.

— Ma chère amie, poursuivit Maurice Stephan, la femme légère qui se marie ressemble pour moi à ce

grand seigneur russe que la volonté de l’autocrate enchaîne sur ses terres où elle le force à entasser son immense revenu, empêché qu’il est de le dépenser. Un beau jour, le grand seigneur obtient deux années de voyage, il les passe à Paris, met son revenu en capital, convertit son capital en rentes françaises, se fait trente mille livres de rente et renonce aux cinq ou six cent mille qu’il possède dans sa neigeuse patrie et que l’autocrate confisque, — le tout pour vivre à sa guise en pleine liberté sur cette terre de France, la seule, quoi qu’on en dise, où l'homme puisse respirer à pleins poumons.

— Je ne comprends pas, interrompit Fulmen.

— Attends, tu vas comprendre. Le mariage, ma chère, pour une femme comme toi, c’est la Russie du cœur. On y gèle, on y meurt d’ennui. Quand tu auras passé six mois en tète à tète avec ton vieil époux, dans un de ses châteaux d’Irlande, entourée de gentlemen grotesques et de ladies prétentieuses, ta jolie bouche s’entr’ouvrira pour bâiller, tes bras s’étireront et se détendront, et tu te diras : — Dieu ! que je voudrais donc souper ce soir à la Maison-d’Or, jouer au lansquenet et rentrer chez moi, avenue Marbeuf, avec une pointe de migraine au vin d’Aï.

— Tiens! exclama l’ingénuité, il a peut-être raison.

— Si j’ai raison ! répéta Maurice Stephan, je le crois bien.

— Bravo ! dirent plusieurs voix.

— Ma fille, ajouta Maurice, j’aimerais mieux te voir

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aimer un peintre, passer la main au baccarat sur un refait, débuter à l’Odéon devant un public de banquettes, ou croire à l’amitié des femmes, que te voir épouser lord G...

— Cependant, fit observer Nini Pompadour, une petite brune piquante et spirituelle, si Fulmen a des dettes?...

— Bab ! répondit Fulmen, si j’épouse lord G... ce ne sera point par misère, ce sera par ennui. J’ai trente mille livres de rente !

— Trente mille livres de rente ! s’écria Maurice. Mais, si je m’appelais Fulmen, si j’avais une pareille fortune, loin de me marier, je voudrais incarner en moi le plaisir et le bonheur, me cramponner à des amours impossibles, rêver les gouffres du chaos pour les combler, et la passion future d’un homme qui serait épris d’une reine ou adoré d’une comédienne, deux amours incurables.

— Mon cher Maurice, interrompit Fulmen, ta petite tartine est jolie, elle ferait bien à la seconde page de ton journal. En cherchant bien, on y trouverait peut-être une pièce.

— Raille 1 raille ! dit tranquillement Maurice ; dans un an, lady G... comprendra ce que je disais ce soir à Fulmen.

— Fulmen le comprend, mon cher. Seulement je vous demande à tous, non plus un avis, mais le temps d’y réfléchir, c’est-à-dire la nuit qui commence. Au point du jour, j’aurai pris ma résolution.

— F ulmen, dit Maurice, veux-tu tenir un pari?

— Lequel?

— C’est que si j’ajoutais un mot, ou plutôt si, te prenant à l’écart, je laissais uue confidence glisser dans ton oreille, tu renoncerais sur l’heure à épouser lord G...

— Ma foi ! dit Fulmeu en riant, je serais curieuse de faire cette expérience.

— Viens alors...

Et Maurice Stephan se leva.

Fulmeu quitta la table.

— Mesdames et messieurs, dit-elle, je reviens dans deux minutes.

Et elle entraîna le journaliste hors de la salle à manger, le conduisit dans son boudoir, et s’y renferma avec lui. Maurice s’assit auprès d’elle.

— Ma petite, dit-il, je te connais. Tu réalises volontiers, comme femme, le type masculin, si connu, de don Quichotte.

— C’est vrai, dit Fulmen.

— Les obstacles t’irritent, te fascinent et t’attirent. Dans tout ce que je t’ai dit tout à l’heure, tu n’as réellement entendu et senti qu’une chose, c’est que ta situation indépendante te permettait de rêver quelque amour romanesque et hérissé de difficultés presque insurmontables, amour qui agacerait ton système nerveux, exciterait ton imagination, aiguillonnerait ton orgueil.

— Tu parles comme un livre, mou cher, dit Fulmen. Malheureusement...

— Ah ! voyons la restriction !

— Malheureusement, acheva Fulmen, les amours dont tu parles sont introuvables.

— Tu crois ?

— Depuis dix ans, je n’ai jamais regardé un homme en face, poursuivit Fulmen, qu'il ne soit tombé sur-lechamp à mes genoux. Et pourtant...

Elle s’arrêta et parut hésiter.

— Pourtant, continua Maurice Stephan, tu aurais voulu rencontrer, n’est-ce pas ? un de ces hommes qui passent dans la foule, l’œil baissé, le front pensif, le cœur recueilli, absorbés qu’ils sont par quelque adoration céleste qui leur a pris toute leur àme, toutes leurs pensées, tout leur être... de ces hommes auprès desquels le ciel s’écroulerait sans que le sourire qui glisse sur leurs lèvres, et qui est comme le rayonnement de leur àme emplie de félicité, vînt à s’effacer.

— Tu dis vrai, murmura Fulmen pensive.

— Ah! s’écria le journaliste, tu le vois bien, ma tigresse aux ongles roses, je t’avais devinée...

Et comme elle semblait abîmée en quelque mystérieuse méditation: — O fille de marbre et d’acier! murmurat-il, je voudrais te voir aux prises avec un de ces amoureux saints et bénis que la terre entière respecte, hormis les femmes comme toi; je voudrais voir ton œil s’allumer au flambeau de la jalousie, ton ongle entamer l’airain de ce cœur donné pour toujours à une autre, ta voix de sirène et ton sourire infernalement enchanteur battre courageusement en brèche cette passion ressentie pour

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une antre, — comme la vague de l’Océan ronge éternellement la falaise qu’elle cherche à déraciner de son piédestal de granit.

A mesure que Maurice parlait, la physionomie tout entière de Fulmen paraissait subir une transfiguration complète. Fulmen était bien la femme qu’eût rêvée un poète, en entendant ce nom. On eût dit une fauve étincelle du feu céleste quand son graud œil noir se prenait à briller. Elle était blanche, pâle, nerveuse, belle à désespérer. Ses cheveux étaient noirs et abondants; sa lèvre, d’un rouge ardent et sombre, qui rappelait les cerises de juin ; ses dents éblouissantes de blancheur. Quand une passion l’agitait, son front large se creusait tout à coup d’un pli imperceptible, unique ; ses narines roses se dilataient frémissantes ; son sein, à demi soulevé, semblait couver des orages.

— Oh! ob! murmura Maurice Stephan, il me semble que tu m’as compris enfin.

— Oui, répondit-elle, oui, j’aurais voulu trouver sur ma route un homme qui m’aurait regardée avec indifférence et dédain, qui aurait relevé le front au milieu de tous ces fronts courbés, souri en haussant les épaules le jour oû j’aurais voulu être aimée de lui... Mais tu te trompes, mon pauvre Maurice, nous sommes des poètes, toi et moi, et nous oublions que les hommes sont complaisants, vaniteux et lâches. Celui dont tu parles n’existe pas.

— C’est toi qui te trompes, répondit Maurice ; l'homme

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que tu as rêvé et dont je voudrais te voir faire le siège, je le connais.

— Toi?

— Moi! dit froidement Maurice Stephau.

— Et cet homme est jeune ?

— Jeune, beau, intelligent... riche.

— Oh! que m’importe cela! Et... il aime?

— Il a au fond du cœur une de ces passions violentes, mystérieuses, dont nul ne connaît l’objet, et qui dévorent la vie. Quelle femme, démon ou ange, a pris et ridé son cœur? Personne au monde ne pourrait le dire. Mais depuis six mois sa vie est une énigme, et cette énigme, je, voudrais te la voir déchiffrer.

— Mou cher, dit Fulmen, si tu peux me présenter cet homme, dussé-je mettre le feu aux quatre coins du monde avec mon regard, je te jure qu’il m’aimera.

— Bah! répondit Maurice, comment veux-tu que lady G... le séduise jamais?

— Je ne serai pas lady G...

— Parbleu ! tu le vois bien, voici que ta résolution est prise. Oh! je te connaissais bien, ma tigresse, quand j’ai voulu aiguiser tes ongles, éveiller ta cruauté sauvage endormie, fouetter ton sang qui commençait à s’épaissir. Tu étais l’oiseau de proie qui sommeille au bord de son aire, et qu’un bruit d’ailes dans les vastes solitudes du ciel éveille en sursaut.

— Mais, murmura Fulmen, quel est cet homme ?

— Un de mes amis.

— Où est-il?

— Chez toi.

— Chez moi! exclama F ulmen étonnée

— Oui, lit Maurice d’un signe de tète.

— Ce soir?

— Ce soir même.

— C’est bizarre, murmura F ulmen, je n’ai vu autour de ma table que de joyeux visages.

— Erreur! Au milieu d’eux, il y avait un front pâle, soucieux, un visage muet, un cœur replié en lui-mème. Mais il faut être observateur, vois-tu, pour voir et deviner tout cela, — et tous nos amis sont des étourdis.

— Ab çà ! dit Fulmen, tu vas me le montrer, j’imagine?

— Oui, mais d’un signe imperceptible.

— Pourquoi?

— C’est-à-dire, ma chère, qu’il est inutile de mettre toutes ces vulgarités élégantes, toutes ces médiocrités en gants jaunes dans notre secret.

Et Maurice, s’arrêtant, regarda attentivement Fulmen.

— Sais-tu, lui dit-il, quelle est, chez un artiste, un rêveur, un poète, comme tu dis, un homme comme moi, enfin, la plus terrible, la plus impérieuse, la plus dominante des passions?

— Non, dit Fulmen.

— C’est la curiosité. Or, je me suis juré de savon' un jour quel secret avait enseveli ce cœur profond comme un abîme, — et c’est pour cela que j’ai voulu te le donner en pâture. Par conséquent, c’est un marché sérieux,

une ligue, une sorte d’association occulte que je te propose.

— J’accepte.

— Viens donc, acheva Maurice, je vais te montrer l’ennemi. Nous allons retourner au milieu de tes invités. Pendant le souper, il y aura un homme auquel je dirai tout à coup : — Préférez-vous le xérès au madère? Cet homme, c'est lui!

Fulmen se leva, s’appuya sur le bras de Maurice Steplian et rentra avec lui dans la salle à manger.

Les convives riaient et buvaient. La réapparition de la maîtresse du logis fut accueillie avec une sorte de frénésie joyeuse.

— Eh bien! demanda-t-on, Maurice le beau parleur t’a-t-il convaincue, Fulmen?

— Peut-être...

Et la danseuse eut un fin sourire qui semblait dire : « Ceci est un secret entre lui et moi. »

— Ma pauvre Fulmen, dit le banquier hollandais d'un ton paternel, n’écoute donc pas les poètes : leur langage doré vous entraîne dans un joli chemin ombragé et plein de fleurs qui conduit droit à la misère. Épouse lord G..., il a cinquante mille livres sterling de revenu.

— Ce banquier est inexorable comme un chiffre, observa Maurice Stephan.

Fulmen garda le silence : puis, au bout d’un instant, elle tendit son verre à son voisin et s’écria : — Je ne connais pas de conversation plus sotte que celle qui roule sur le mariage. Je ne sais pas, mes bons amis, si je m’appel-

lerai un jour larly G..., mais je suis encore Fulmen aujourd’hui, et je ne veux pas que mon souper ressemble à un repas funèbre.

— Pourtant, dit Malvina en riant de façon à montrer ses dents blanches, je compte bien que ce sera le souper des ivrcs-morts.

— Bravo! lit Stephan.

— Moi, dit l’ingénuité, j’ai des peines de cœur, et on m’a conseillé de m’étourdir.

— Qui parle de peines de cœur ici? s’écria Fulmen.

— Ceux qui n’en ont pas, répondit le journaliste; ceux qui en ont n’en soufflent mot.

Et tendant son verre à un jeune homme placé vis-à-vis de lui et qui se nommait Armand : — Préférez-vous le xérès, dont je vous prie de me verser deux doigts, à ce madère placé près de vous ?

A ces paroles, F ulmen tressaillit et regarda avidement le personnage auquel s’adressait la question mystérieuse.

C’était un jeune homme de vingt-six ans environ, qui, jusque-là, avait dit quelques mots à peine, souri du bout des lèvres et gardé une mélancolique attitude.

On le nommait Armand Léon, et il était fils du colonel de ce nom.

Si l’on se souvient encore de ce vaste drame qui eut pour héros les Compagnons de l’épée, pour acteur principal le colonel Léon, et peur victime le marquis Gontran de Lacy, on n’a pu oublier ce frêle et romanesque jeune homme élevé par le colonel avec l’ardente et jalouse sol-

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lieitude d’une mère, et que l’amour paternel n’avait su cependant préserver de cette passion fatale que lui inspira madame de Sainte-Luce, et qui faillit lui coûter la vie.

Cependant, à l’heure où nous le retrouvons chez Fulmen, c’est-à-dire quatre ans après la mort du marquis de Lacy et la dissolution des Compagnons de l’épée, ce n’était plus le souvenir de madame de Sainte-Luce qui creusait une ride profonde au front du jeune homme. Un nouvel amour, mystérieux et fatal sans doute, s’était emparé de ce cœur déjà meurtri, déjà éprouvé, mais inassouvi, et qui voulait boire encore à lacoupe amère des déceptions.

Le regard que Fulmen darda sur Armand eut la profondeur d’un abime. Cependant, aucun des convives n’y prit garde, et la conversation continua à être bruyante, paradoxale et folle. Du mariage de Fulmen, il n’en fut plus question. Mais Nini Pompadour, la jolie petite brune, s’écria: — Je gage que pas un de nous, ici, n’a au fond du cœur un bon petit secret d’amour, un de ces secrets qu’on brûle de dire, parce qu’ils étouffent, après avoir commencé par s’en défendre énergiquement.

— 11 est certain, répondit Fulmen en versant à boire à Armand, devenu l’objet exclusif de son attention, il est certain qu’un semblable secret, quand- ou est assez heureux pour le posséder. . .

Un imperceptible dignement d’yeux de Maurice Steplian empêcha la jeune femme d’achever...

— Ab ! fit celui-ci, tu veux des secrets d’amour, toi, Nini? Ma parole d’honneur! tu 11 e doutes de rien... lié

qui donc aime aujourd’hui? Le caprice n’a-t-il pas tué la passion? Je ne connais guère parmi nous qu’un seul cœur assez romanesque pour être empli d’un gros secret et le vouloir garder fidèlement.

— Qui donc? demanda-t-on à la ronde.

Fnlmen tressaillit de nouveau.

• — Ma foi! dit le journaliste, voilà le coupable.

Et, du doigt, il désigna Armand. Celui-ci pâlit légèrement d’abord, puis il se remit promptement de son émotion. Alors on vit un sourire triste, qu’il s’efforçait de rendre enjoué, glisser sur ses lèvres. Fulmen profita de sa distraction pour emplir de nouveau son verre d’un vin d’Espagne capiteux, et qui, elle l’espérait du moins, finirait par triompher de son mutisme.

— Mon pauvre Armand, dit Maurice Stephan, il faut ici nous exécuter gentiment et convenir...

— Convenir de quoi?

— Convenir que nous avons au fond du cœur une belle et bonne passion.

— Mou cher ami, répliqua le jeune homme avec dignité, si cela était, serait-ce bien l’heure et le lieu de faire des aveux?

— Oh! dit Maurice, convenez du fait, c’est tout ce que nous demandons.

— J’en conviens.

Armand prononça ce mot froidement, avec la simplicité d’un homme qui ne rougit point des égarements de son âme.

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— Ainsi, murmura Fidmen dont la voix fiisonna d’émotion, vous aimez?

— J’aime...

— Avec passion ?

— Avec désespoir, madame.

— Et c’est pour cela, ajouta Maurice Stephan, que notre ami Armand est ici. Il cherche à tuer dans le plaisir son amour méconnu.

— Mon cher, dit Armand, dont un mélancolique sourire effleurait toujours les lèvres, un amour méconnu est un amour dévoué.

— Comment ! le vôtre ne l’est pas? demanda la danseuse.

— Non, madame.

— Alors, fit-elle avec un sourire, je m’explique votre désespoir. Une femme qui se saurait aimée de vous pourrait-elle vous désespérer?

— Vous ôtes bonne, dit Armand.

Et il vida son verre d’un trait ; une larme y tomba et se mêla à la dernière goutte d’or du xérès qu’il renfermait.

— Cher monsieur Armand, dit Nini Pompadour,M. Stephan vous a rendu un mauvais service en divulgant vos peines de coeur.

— Vous croyez, madame ?

— Oh ! sans doute, car nous allons tant vous tourmenter qu'il faudra bien que vous nous disiez tout.

Armand la regarda eu souriant.

— Je ne puis, dit-il.

Al (î A NT NUI II

— Il est discret, pensa Fulmen, donc il aime ardemment, donc voici le premier homme dont il me faudra faire le siège dans toutes les règles. Il n’y a que Maurice Stephan pour trouver de ces exceptions-là.

— Oh ! fit-elle tout haut, je me suis juré, pourtant, mon cher convive, d’avoir le mot de votre énigme.

— Si vous l’avez, dit le jeune homme en riant, vous serez plus avancée que moi.

— Bah !

— Moi, j’ignore jusqu’au nom de la femme que j’aime.

— Ah! par exemple! exclama le poète, il me semble que je flaire un roman pour tout de bon.

— Le roman est dans la vie réelle, observa gravement l’ingénue de vaudeville, qui possédait assez bien son répertoire moderne.

— Armand, mon bel ami, reprit Maurice Stephan, taudis que le jeune homme buvait machinalement le vin d’Espagne que Fulmen ne cessait de lui verser, serais-tu amoureux d’une statue?

— On sait le nom des statues.

— C’est juste !

— Qui donc aimez-vous? interrogea Nini Pompadour avec la ténacité boudeuse d’un enfant gâté.

— Ce devrait être vous, répondit Armand avec un sourire charmant.

— Oh! du pur régence ! dit Maurice.

— Mesdames, ajouta Armand avec un léger mouve-

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meut d’impatience, ne voyez-vous pas que notre ami Maurice se moque de nous ?

— Allous donc !

— Je n’aime personne...

— En donnerais-tu ta parole d’honneur? dit Malvina jusque-là silencieuse.

— Je vous répondrai par un vieux proverbe, répliqua Armand.

— Voyons le proverbe.

— Tirer sa poudre aux moineaux, faire boire son cheval en route, vanter sa femme à tout venant, et donner sa parole en plein air, c’est avoir la tête d’une bnotte et le cœur d’un lièvre.

— M. Armand a raison, dit Fulmen, on n’engage point sa parole à tout propos. D’ailleurs, nous ne sommes point le tribunal de l’inquisition, et il a le droit de garder le secret de son cœur.

Armand venait de nier son amour après l’avoir avoué d’abord; les paroles de Fulmen effacèrent le sourire contraint qui glissait sur ses lèvres.

11 devint tout à coup sombre, rêveur, et parut absorbé en quelque lointain souvenir qui lui fit oublier le lieu où il se trouvait et le rendit sourd un moment aux chuchotements, aux éclats de rire, à la joie bruyante qui régnait autour de lui.

— Allons! dit Maurice, le voici semblable à Archimède cherchant son problème. La terre peut s’écrouler ou s’entr’ouvrir, il ne s’éveillera pas.

— Tu te trompes, Maurice, répondit Armand, qui releva vivement la tète, tandis que, sans doute, les fumées du vin commençaient à lui monter au cerveau!

— Monsieur Armand, interrompit Fulmen, qui crut s’apercevoir que la pâleur du jeune homme avait fait place à cette légère coloration qui indique uu commencement d’ivresse, si vous m’en croyez, vous boirez efiïontément à la santé de la femme que vous aimez et continuerez à taire son uom.

Un tressaillement nerveux s’empara d’Armand et lit trembler sa main qui portait son verre à ses lèvres.

— Celle que j’aime n’a pas de nom, dit-il.

— Une femme sans nom, c’est drôle ! dit Malviua.

— Maurice avait raison, continua Nini Fompadour, cela commence comme un roman.

— Et, dit Maurice d’une voix sépulcrale, cela finira comme un drame de l’Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin.

Armand leva sur lui un regard atone, sans rayonnement, et qui trahissait les premières atteintes de l’ivresse.

— Après cela, fit-il avec un rire nerveux, s’il vous faut __ un nom, appelez la femme que j’aime la Dame au gant noir.

— Oh! oh!

— Je ne lui en connais pas d’autre.

— Messieurs, dit Nini Pompadour, Armand est gris...

— C’est possible, madame.

— Et il divague.

— Pas le moins du monue.

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— Alors, pourquoi cette dénomination de Dame au gant noir?

— Parce que je l’ai toujours vue ayant la main droite recouverte d’un gant de cette couleur.

— Elle n’en portait qu’un?

— Un seul.

— Et... hasarda Malvina, où l’avez-vous vue?

— Partout.

— Partout?

— Cette femme est donc une vision?

— Peut-être...

— Décidément, murmura Nini Pompadour, M. Armand se moque de nous ou il est ivre à rouler.

— Mettez que je suis ivre et laissez-moi mon amour, répondit-il d’une voix mal assurée et qui trahissait cette fébrile impatience des hommes qui sentent leur raison s’en aller, et, avec elle, le secret que jusque-là il se sont efforcés de dérober.

— Non pas! non pas! s’écria Fulmen avec insistance, vous nous direz vos amours étranges, monsieur Armand . . .

— Mes amours ne sont qu’à l’état de rêve...

— Soit! nous rêverons... Le rêve est de circonstance; • il est deux heures du matin et on commence dormir.

— Oh! moi, dit Malvina, qui entraîna le banquier sur une causeuse, moi, je dors déjà, et je prends un millionnaire pour oreiller. Je suis sûre de rêver d’or.

Armand demeurait sombre, pensif, et sa tête alourdie retombait sur sa poitrine. Fulmen comprit que l’heure

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des confidences approchait. Et, en effet, Armand la regarda et lui dit avec une expression d’ironie amère et qui semblait trahir des souffrances longtemps concentrées, muettes : — Cela vous intéressera donc bien, madame, d’apprendre qu’il est un homme qui aime sans espoir une femme dont le regard, le sourire, la vie toute entière, sont une énigme?

— Mais dame! fit naïvement Fulmen, c’est assez piquant, il me semble.

— Ma chère, continua Armand, la Dame au gant noir s’est trouvée sur ma route partout depuis .un an. Je l’ai poursuivie partout et n’ai jamais pu la rejoindre. Ce n’est point une femme, c’est une chimère, un songe, quelque chose d’aérien et de vaporeux qui échappe sans cesse.

— Enfin, dit Maurice Stephan, je demande le portrait physique, nous passerons au moral ensuite.

— Elle est grande, svelte, blonde...

— Comme une héroïne de Walter Scott, n’est-ce pas?

— Comme la Malvina d’Ossian. Son œil d’un bleu foncé, à reflets chatoyants et profonds, a des lueurs étranges, laisse jaillir parfois de sombres éclairs, et parfois aussi de ces magnétiques et mystérieuses effluves qui bouleversent un homme, le galvanisent de la tète aux pieds.

— J’en ai froid dans le dos, interrompit la rieuse Nini Pompadour.

— Cette femme, poursuivit Armand, est-elle ange ou démon? Je ne sais. A-t-elle une passion au cœur, et son

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visage souvent recouvert d’un masque glacé d’indifférence, n’est-il point en harmonie avec son âme bouleversée par les tempêtes? Ou bien est-ce un froid vampire dont chaque action est méthodique et fatalement prévue, dont le coeur bat avec la désespérante régularité d’une horloge? Je ne sais encore : mais ce que je sais, c’est que je l’aime... Oh! l’amour quelle m'a mis au cœur, voyezvous, a été pour moi cette goutte d’acide qui tombe sur une plaque de métal et y creuse un trou à la longue, mais sans jamais suspendre son œuvre de destruction.

Ni ni Pompadour en entendant ces derniers mots, porta la main à son front et fit un geste qui pouvait se traduire ainsi : — Décidément la raison de ce garçon déménage.

— Ma chère, dit Armand qui comprit ce geste , vous avez peut-être raison, je suis fou... mais la folie qui vient de l’amour est si triste, qu’en rire comme vous faites est une cruauté.

— Pardon! balbutia Nini Pompadour; mais je croyais que vous plaisantiez. Vous avez une façon de vous exprimer à mots couverts, par énigmes, qui, convenez-en, peut bien, jusqu’à un certain point, encourager notre scepticisme.

— C’est vrai, dit Maurice, si tu veux qu’on respecte tes étranges amours, raconte-les clairement.

Armand parut hésiter encore; une dernière lutte s’éleva en lui. Une voix secrète semblait lui crier : Taistoi! une autre le poussait à parler.

Les cœurs meurtris, longtemps repliés en eux-mèmes.

ont parfois besoin de s’épancher et de laisser échapper leur secret.

— Eli bien ! s’écria tout à coup le jeune homme, tendant sou verre à Fulmen avec une sorte d’avidité fiévreuse, puisque vous voulez savoir ce que je souffre, je vais vous dire comment j’ai rencontré la Dame au gant, noir.

Fulmen et Maurice Stephan échangèrent un regard de triomphé.

Il y eut parmi quelques-uns des convives un vif mouvement de curiosité qui se traduisit par des chuchottements et des regards avidement portés sur Armand. Celui-ci avait le front couvert d’une pâleur nerveuse, et, on le devinait, il était dominé par ce besoin d’épanchement qui naît de l’ivresse. Fulmen toute frémissante d’impatience et d’anxiété, le dévorait du regard. Elle voulait savoir. Le banquier hollandais, aux trois quarts gris, que Malvina avait entraîné sur un canapé, ne prêtait plus qu’une médiocre attention à ce qui se passait autour de lui. Deux autres jeunes gens, enveloppés dans un tourbillon de fumée, dégustaient leurs puros en écoutant les cascades de Nini Pompadour, qui avait quitté la table et s’était nonchalemment établie sur le sofa du boudoir voisin.

Il ne restait donc autour d’Armand que Fulmen, l’ingénuité de vaudeville, une jolie blonde du nom de Jenny et trois hommes, au nombre desquels était Maurice Stephan, ce journaliste indiscret et curieux qui avait éventé la mèche et mis le feu aux poudres.

LA DAME

— Voyons l’histoire! dit ce dernier. Armand, mon ami, allume un cigare et commence ta confession ; nous voulons tout savoir ! 1

— Vous saurez tout.

Armand se renversa sur sou siège, prit l’attitude d'un • conteur et commença ainsi son récit, qui fut écouté avec une religieuse attention, efr que nous allons transcrire fidèlement : « — L’année dernière, dit-il, j’étais en Italie. Nous étions deux, deux amis, Albert et moi. Albert est ce peintre charmant que vous connaissez tous, et qui, si jeune encore, est déjà fameux. Nous voyagions comme voyagent seuls les amoureux et les artistes. Albert croquait des paysages, moi je couvrais mon carnet de notes. Nous allions tantôt à pied le sac sur le dos, tantôt en vetturino, tantôt en corricolo, couchant un peu partout, vivant au hasard. Un soir, nous traversions les Apennins dans leur milieu le plus isolé et le plus sauvage. La nuit était venue; un rayon de lune glissant à travers les nuages jetait un reflet fantastique aux arbres et aux rochers qui nous environnaient. Un silence profond régnait autour de nous, à peine troublé, de temps à autre, par le cri d’un oiseau de nuit ou le murmure monotone d’un grillon. Albert sifflottait un refrain d’opéra et marchait d’un pas alerte. Moi je rêvais, et il y avait au fond de ma rêverie une de ces tristesses inexplicables qui sont comme le pressentiment d’un malheur.

» — Sais-tp, me dit Albert tout à coup, qu’on pourrait

bien nous assassiner et nous voler ici sans que personne au monde vint à notre secours.

» — Dame! répondis-je, l’aventure, si tragique qu’elle soit, ne serait point sans précédent.

» — Je le sais bien.

» Et je caressai la crosse d’une carabine que je portais sur l’épaule. J’achevais à peine lorsqu’un bruit lointain, celui de plusieurs coups de feu, vint mourir à nos oreilles.

» Nous nous arrêtâmes : le bruit se continua et parut se rapprocher.

» — Oh ! oh ! lit Albert, c’est un véritable feu de peloton.

» — Certainement, ajoutai-je, on assassine quelque voyageur, ou bien les dragons du pape ont cerné un repaire de bandits.

» — Mon cher, me dit philosophiquement Albert, le bruit est lointain, nous ne pourrions porter aucun secours au plus faible : le plus simple est donc de poursuivre • tranquillement notre chemin et de gagner le prochain village qui, si nos renseignements sont exacts, ne saurait être éloigné.

» Ce raisonnement égoïste ne manquait point de sagesse. Cependant je ne m’y rendis qu’avec peine. Ces coups de feu, que nous avions entendus et auxquels avait bientôt succédé le silence de la nuit, avaient eu en moi un funèbre retentissement : il me semblait que des êtres

LA DAME

qui m’étaient chers venaient de périr. Mais Albert m’entraina.

» — Ta chevalerie, me dit-il, n’a pas le sens commun. En admettant que nos deux carabines fussent d’un secours quelconque, qui te dit que nous trouverions les victimes ou leurs meurtriers? Nous n’entendons plus rien, il est nuit... Le plus sage parti à prendre est de gagner notre gîte et de veiller sur notre propre conservation.

» Nous continuâmes donc notre chemin, et au bout d’une heure, sans accident et sans rencontre imprévue, nous atteignîmes le seuil d’une petite hôtellerie isolée au bord de la route.

» Une vieille femme, vraie duègue d’opéra comique, vint nous ouvrir, accompagnée d’un jeune homme de dix-huit à vingt ans, vêtu du pittoresque costume des paysans des marais Pontins. Elle nous regarda avec défiance d’abord, puis, comme nous lui montrions une pièce d’or, elle se décida à nous laisser entrer.

» — Pardonnez-moi, mes bons messieurs, nous dit-elle • en mauvais italien, mais par le temps où nous sommes, il est bien permis d’ètre un peu défiant. 11 n’y a pas de jour que la bande du bandit Giacomo ne fasse des siennes.

» — Ah! dit Albert, il y a des bandits ici près?

» — S’il y eu a, Jésus-Dieu! répondit la vieille enjoignant les mains. Ahl cher monsieur, les Apennins en sont infestés. La semaine dernière, ils nous ont assassiné trois voyageurs ici,;.

» — Ici!

» — Oui, monsieur. Oh ! ils ue m’out pas fait de mal, à moi, ni à mon fils; ils ne s’eu prennent jamais qu’aux voyageurs.

» — Voilà qui est rassurant, fit observer Albert en me regardant.

» — Ainsi, demandai-je, si les bandits assiègent votre auberge, vous en ouvrez les portes?

» — Dame ! fit naïvement la vieille, c’est l’usage.

» — Comment, l’usage !

» — C’est aux voyageurs à se défendre.

» Albert et moi nous nous regardâmes en écoutant cette cynique réponse.

» — Mon cher, me dit enfin mon compagnon, à la guerre comme à la guerre ! Nous avons de3 armes, nous nous défendrons... Couchons ici, je meurs de faim.

» Je n’eus pas le temps de répondre, car nous fûmes interrompus par un bruit soudain résonnant au dehors, — celui d’une voiture arrivant au grand trot. Albert, mû par un sentiment de curiosité, s’élança au dehors, et il aperçut à une faible distance une chaise de poste se dirigeant vers l’hôtellerie. Elle s’arrêta devant le seuil. Nous vîmes alors un domestique s’élancer du haut du siège, et son aspect nous donna soudain l’explication des coups de feu que nous avions entendus il y avait une heure. 11 était couvert de sang, avait le front enveloppé d’un mouchoir, et ses vêtements en lambeaux annonçaient qu’il avait dû soutenir une lutte terrible avec les bandits. En même

LA DAME

temps une femme sortit de l’intérieur de la chaise. C’était là tout ce qui restait des six personnes qu’elle contenait plusieurs heures plus tôt. Quatre avaient été tuées, et la dame n’avait dû son salut qu’au rare sang-froid qu’elle avait déployé en tuant deux bandits à coups de pistolet, et à la présence d’esprit de son valet de chambre qui, les postillons morts, s’était emparé des guides et avait lancé les chevaux à fond de train . Vous le devinez, la femme de la chaise de poste, c’était la Dame au gant noir, et il me suffit de l’envisager pour tressaillir des pieds à la tète, frappé de cette beauté merveilleuse et fatale, et ressentir instantanément les premières atteintes de ce mal qui me dévore.

» Cette femme qui venait d’échapper à la mort comme par miracle et qui avait tué deux hommes, était aussi calme, aussi froide, que si elle fût sortie d’un bal.

» Elle nous raconta ce qui venait de lui arriver et nous dit être résolue à passer la nuit sur uue chaise dans cette auberge mal famée, car ses chevaux épuisés étaient hors d’état d’aller plus loin.

» Vous comprenez bien que, si j’étais déjà fasciné, ébloui, hors d’état enfin de balbutier deux mots de suite, Albert, plus heureux et obéissant à son caractère essentiellement léger, n’avait vu dans la Dame au gant noir qu’une femme jeune et jolie, dans une situation romanesque, et auprès de laquelle le rôle de chevalier devenait de rigueur.

» En une ou deux phrases bien tournées, il compli-

AU GANT NOIK

raenta la voyageuse sur son héroïsme et lui offrit nos services...

» — Vous pourrez demander un Ht, madame, lui dit-il, si toutefois ce coupe-gorge eu possède un seul, et dormir tranquille; mon ami et moi nous veillerons sur votre repos, et si l’on devait arriver jusqu’à vou9, ce ne serait qu’après avoir passé sur nos cadavres.

» Elle remercia d’un sourire et nous pria à souper tous deux. »

— Ah çà ! mon cher, interrompit Nini Pompadour, tu ne nous feras jamais croire qu’une femme qui invite les gens à souper soit une femme romanesque et fatale. Regarde plutôt Fulmen.

Fulmen jeta un regard dédaigneux à la jolie pécheresse : — Taisez-vous, Nini, dit-elle. Vous ne serez jamais qu’une femme vulgaire tout au plus digne de l’amour d’un homme d’argent.

Nini se mordit les lèvres.

» — La soirée que nous passâmes en tète à tète avec cette femme, reprit Armand, restera gravée dans ma mémoire avec ses plus minutieux détails. Elle avait un sourire triste et navré qui faisait mal et donnait du froid au cœur ; sa voix, mélodieusement timbrée, avait parfois d’étranges intonations. Elle parla de tout, elle connaissait tout, elle avait tout vu. D’où venait-elle? où allait-elle? Nous ne pûmes le deviner.

» Vers minuit, elle consentit à prendre un peu de repos et se coucha tout habillée sur un lit. Albert et moi nous

LA DAME

nous plaçâmes en faction dans la première pièce de l’hôtellerie, dont nous barricadâmes les portes, laissant la vieille femme et son fils sous la surveillance du dernier serviteur de l’inconnue. Avions-nous bu quelque narcotique? ou bien avions-nous cédé à cette fatigue impérieuse qui domine les plus graves préoccupations à la suite d’une longue course dans les montagnes? Ce fut ce que ni Albert ni moi nous ne parvînmes pas à savoir, le lendemain, en nous éveillant couchés à terre, nos carabines dans la main et le visage inondé des rayons du soleil levant... La voyageuse avait disparu...

» La vieille femme et son fils nous apprirent qu’elle était partie au point du jour, sans vouloir nous éveiller, et pour preuve de ce qu’ils avançaient, ils nous remirent un billet écrit au crayon qu’elle avait laissé pour nous. j> Ce billet, sans signature, contenait ces trois mots :

» Merci! Au revoir! »

» Un mois après, nous étions au théâtre de la Scala, à Milan. Une loge s’ouvrit en face de la nôtre, et j’étouffai un cri eu voyant entrer dans cette loge notre inconnue des Apennins, suivie d’un vieillard à barbe blanche, qui se plaça respectueusement derrière elle. Était-ce son père? était-ce son mari? Un jeune officier autrichien assis auprès de nous, braqua sa lorgnette sur elle et nous dit : — Tiens ! voilà la Dame au gant noir.

» — Vous la connaissez? demandai-je avec émotion.

» — Parbleu ! nous répondit-il, Milan tout entier s’oecupe d’elle depuis quinze jours.

» — C’est une Française, n’est-ce pas ?

» — On ne sait qui elle est... Cette femme est un mystère impénétrable.

» — Elle ne reçoit donc personne ?

» — Personne au monde. Elle a loué un hôtel dont nul n’a encore franchi le seuil.

» Au moment où le jeune officier parlait, la Dame au gant- noir dirigea sa lorgnette sur notre loge et nous aperçut. Albert et moi nous saluâmes. Elle nous lit une légère inclinaison de tète, puis nous la vîmes se pencher vers le vieillard et lui dire quelques mots à l’oreille.

» Aussitôt le vieillard se leva, lui offrit son bras, et ils sortirent de la loge.

» — Ah ! par exemple ! me dit Albert, je saurai qui elle est...

» Et le lendemain, eu effet, il se fit indiquer l’hotel habité par la mystérieuse étraugère et alla y porter sa carte. Mais l’hôtel était désert. La Dame au gant noir était partie le soir même avec son compagnon.

» A dater de cette heure, je compris que j’aimais éperdument cette femme , et j’avouai mon amour à Albert.

» — Eh bien î me dit-il, nous la retrouverons, dussionsnous fouiller et bouleverser le monde entier. »

— Et l’avez-vous retrouvée ? demanda Maurice Stepban.

— Oui, à Vienne, trois mois plus tard. Elle vivait fort retirée, nous dit-on, dans une jolie maison des fau-

LA DAME

bourgs. Albert s’y présenta seul. La Dame au gant noir le reçut poliment, s’étonna de sa visite et nia nous avoir jamais rencontrés. Le lendemain, elle avait quitté Vienne comme elle avait quitté Milan. Décidément, elle nous fuyait...

Armand articula ces derniers mots péniblement et d’une façon presque inintelligible. L’ivresse était à son comble.

— A boire ! demanda-t-il d’une voix pâteuse, donnezmoi à boire.

— Non, non, dit Fulmen, dites-nous la troisième rencontre.

— Il y en a une troisième, n’est-ce pas ? demanda Nini Pompadour.

— Oui, balbutia Armand.

Et il se laissa tomber sous la table, ivre-mort.

— La suite au prochain numéro ! murmura Maurice Stcphan, qui n’oubliait point son métier de feuilletoniste.

— Amen ! dit Nini Pompadour.

— Ah çà! s’écria le banquier hollandais qui, paraissant s’éveiller, souleva sa tète qui reposait près de Malvina et se montra au milieu d’un nuage de fumée bleuâtre, savez-vous que tout ce que ce garçon vient de nous conter est réellement absurde?

— C’est mon avis, dit Malvina.

— Je trouve malheureux qu’il soit ivre, ajouta Maurice Stephan. Fulmen s’est trop pressée de le griser.

— Bah ! dit Fnlmen, il n’aurait pas parlé sans cela?

— J’aurais voulu la suite de l’histoire, moi.

En ce moment un convive jusque-là muet et attentif se leva à demi : — Je vais vous la dire, fit-il.

— Vous?

— Moi.

— Vous avez connu la Dame au gant noir ?

— Je l’ai rencontrée à Pétersbourg.

— Quand ?

— Il y a six mois.

— Alors vous savez son nom?

— Nul ne le sait en ce monde. Seulement je sais quelque chose de plus que notre ami Armand.

— Ah ! et que savez -vous?

— Je sais, dit le nouveau narrateur d’une voix lente et grave qui donna le frisson à tous les assistants, que cette femme qui court le monde sans que le monde sache d’où elle vient et où elle va, a un mort dans le cœur...

Et ces paroles furent prononcées avec un tel accent de conviction que, parmi tous ces jeunes fous et ces pécheresses, aucun éclat de rire ne se fit entendre, et qu’il régna un pénible silence dans la salle du souper.

On eût dit que la Dame au gant noir venait d’apparaitre railleuse et froide sur le seuil.

En ce moment quatre heures sonnèrent.

— Mes enfants, dit le banquier hollandais, bonsoir, je vais me coucher.

— Moi aussi, dirent tous les convives.

LA DAM K

— Je vais faire transporter ce pauvre Armand dans ma voiture, ajouta le banquier.

— Non pas ! dit Fulmen.

Et elle prit le cachemire qui enveloppait ses épaules frileuses et le jeta sur le jeune homme endormi, qu’elle coucha sur un canapé.

— Je veux, fit-elle avec un sourire, savoir la suite de l’iiistoire, et, décidément, je n’épouserai pas lord G...

— Hum! murmura Nini Pompadour en manière de conclusion, la Dame au gant noir aura des malheurs ; F ulmen se déclarera sa rivale.

— Peut-être... fit celle-ci, qui laissa glisser un énigmatique sourire sur ses lèvres de carmin et rejeta fièrement en arrière sa belle tète toute frémissante. A partir d’aujourd’hui, Armand est à moi !

Le même soir, et à peu près à l’heure où Fulmen réunissait ses amis dans son petit hôtel de la rue de Marbeuf, un homme, enveloppé soigneusement dans les plis fourrés d’une palatiue, longeait d’un pas rapide la rue de Seine, et remontait du quai vers le Luxembourg.

Cet homme était vieux à en juger par ses cheveux blancs et son front ridé, coiffé d’une casquette à oreillettes de fourrures, comme en portent les paysans du nord de l’Allemagne. Mais il avait la démarche alerte de la jeunesse, et ses yeux brillaient comme des yeux de vingt ans.

Cet homme entra dans la rue de Tournon, passa de-

-Oîgttts^

vant le palais de la Chambre des pairs, suivit un moment la rue de Vaugirard, arriva sur la place Saint-Michel et s’arrêta devant la porte d’une vieille maison vermoulue, et qui conservait, au milieu de sa vétusté, l’apparence aristocratique des demeures du Marais et de l’ile Saint- Louis, jadis le quartier des traitants et des fermiers généraux.

Le vieillard souleva le marteau d’une porte cochère dont certainement, à en juger par les gonds et les serrures rouillés, les deux battants ne s’ouvraient plus depuis longtemps. L’ancien hôtel était évidemment veuf d’équipages. Le marteau, en tombant, rendit un bruit sourd qui se répercuta à l’intérieur, où il trouva un monotone et lugubre écho. Presque en même temps une fenêtre s’ouvrit au second étage, une lumière brilla et une voix de femme chevrotante et cassée prononça quelques mots en allemand d’une façon interrogative. Le vieillard leva la tête et répondit par une exclamation en même langage. Puis il attendit.

Deux minutes après, la petite porte ménagée dans la grande s’ouvrit, et une femme, dont la jupe rouge, la coiffure noire, le corsage de velours vert à agrafes de cuivre, disaient l’origine bavaroise* se montra sur le seuil.

— Venez, lui dit-elle toujours en allemand, madame vous attend avec impatience.

Le vieillard entra et suivit la servante allemande* Celle-ci, après avoir refermé la porte avec soin et poussé

deux gros verrous, s’engagea sous un large vestibule sombre, à l’extrémité duquel le visiteur trouva un de ces grands escaliers à balustres de fer, à marches de pierre usées, qu’il gravit derrière elle.

La Bavaroise gagna le premier étage et s’arrêta devant une porte à deux ventaux placée à droite de l’escalier.

Cette vieille demeure, solennelle et triste, où les pas de ces deux personnages retentissaient sonores et monotones, ce vaste escalier que l’unique flambeau de la servante ne parvenait pas à éclairer, tout semblait serrer le cœur et jeter au fond de l’ame de lugubres pensées. A l’aide d’une petite clef, la Bavaroise ouvrit la porte et introduisit le nouveau venu dans un de ces grands salons à panneaux de boiseries à tentures fanées, à meubles d’un autre âge, qu’on ne retrouve plus guère que dans quelque quartier perdu du faubourg Saint-Germain.

Elle plaça son flambeau sur la cheminée, indiqua un siégeau vieillard et lui dit:— Je vais aller prévenir madame.

Puis elle traversa le salon dans toute sa longueur, atteignit une seconde porte recouverte d’une lourde draperie et disparut.

Alors le vieillard ôta sa casquette et s'essuya le front.

Celui qui eût pénétré dans la salle en ce moment et aurait examiné le vieillard, sur le visage duquel tombait d’aplomb la lumière du flambeau, aurait certainement été frappé de cette austère et bizarre physionomie.

L’homme à la palatine était de haute taille ; sa barbe* qu’il portait tout entière, était aussi blanche que ses cheveux taillés en brosse. Mais l’œil était jeune, plein de feu; la lèvre mince s’armait parfois d’un sourire amer et railleur, et certainement il y avait encore un cœur jeune et chaud, une âme vaillante, une vigueur physique peu commune, sous cette enveloppe de vieillard.

Assis, les jambes croisées, une de ses mains placée sous son menton et le supportant, cet homme sembla pendant quelques minutes s’abandonner à une rêverie profonde et oublier presque le lieu où il était. A peine leva-t-il la tête lorsqu’un léger bruit se fit entendre à l’extrémité du salon. C’était la Bavaroise qui apparaissait de nouveau, soulevait la draperie qui l’avait dérobée un moment, et d’un signe invitait le vieillard à la suivre. Celui-ci se leva, et, sur les pas de la servante, pénétra dans une pièce voisine où l’attendait celle que la Bavaroise appelait Madame. Cette pièce était petite et d’un aspect bizarre et presque funèbre.

Une tenture d’un vert sombre couvrait les murs ; quelques meubles en chêne noirci accompagnaient tristement un lit à baldaquin faisant face à la cheminée. Sous la serge des rideaux on apercevait un grand christ d’ébène. Au-dessous du christ, un bénitier. Au-dessous du bénitier, on voyait un poignard à fourreau d’acier, et la présence de cette arme auprès d’un crucifix avait quelque chose de mystérieux et de sinistre qui faisait rêver.

in 3

Sur la cheminée, dépourvue de garniture , uu buste d’homme en marbre blanc remplaçait une pendule. Mais il était impossible de dire quels traits il rappelait, car un voile noir couvrait sa tète.

A droite de la «heminée, les yeux du vieillard rencontrèrent une femme assise dans un fauteuil et placée devant une table sur laquelle quelques papiers étaient épars. Cette femme, vêtue de noir, était merveilleusement belle, mais d’une beauté triste, sévère, fatale. Son ' œil d’un bleu sombre laissait jaillir un ardent et fiévreux regard ; ses cheveux d’un blond fauve retombaient sur ses épaules eu boucles éparses et confuses. D’une pâleur mate et nerveuse, le visage de cette femme, qui rappelait par la pureté de son galbe le masque antique, avait une expression de douleur concentrée et de désenchantement qui faisait mal à voir. Uu sourire plus amer encore que celui du vieillard glissait sur ses lèvres. Enfin, chose bizarre ! l’une des mains de cette femme, admirablement belle de formes, du reste, était recouverte d’un gant noir fermé au poignet par un bracelet d’acier.

L’autre portait à l’annulaire une bague dont le chaton renfermait une petite mèche de cheveux noirs. Ce fut la main dégantée que la Dame au gant noir, — car c’était elle, — tendit à son visiteur.

— Ah ! vous voilà, Hermann, dit-elle. Voici trois jours que je vous attends.

— Madame, répondit le vieillard, j’ai voulu tout savoir.

Un éclair de sombre joie brilla dans les yeux de la jeune dame.

— Ali 1 dit-elle ! vous savez tout?

— Tout.

— Ainsi aucune trace ne vous échappera ?

— Aucune.

Elle leva les yeux vers le poignard appendu sous le bénitier, puis elle les reporta vers le buste recouvert d’un voile noir, et, enfin, elle les abaissa sur le chaton de cette bague qui renfermait des cheveux.

— Oh ! murmura-t-elle, je crois que l’heure approche...

Et le vieillard entendit un soupir profond comme un rugissement sortir de la poitrine de la jeune femme.

— Mou vieil Hermann, reprit-elle après un moment de silence, demain nous aurons quitté cette maison.

— Demain ?

— Oui, je m’installe dans l’hôtel du faubourg Saint- Honoré; prenez vos mesures pour cela...

— Elles sont prises, madame.

— Tout est prêt?

— Tout absolument : les chevaux sont dans les écuries, les voitures sous leurs remises ; les tapissiers ont terminé ce matin leur besogue, et les valets sont à leur poste. Voici en outre les passe-ports et toutes les pièces nécessaires à constater qui nous sommes ou plutôt qui nous voulons paraître.

Et le vieillard à la palatine tira de sa poche un volumineux portefeuille, qu’il plaça sur la table.

LA DAM K

— Bien, dit la Dame au gant noir, nous examinerons tout cela demain. Maintenant songeons à eux.

Et elle prononça ce dernier mot avec un accent de haine qui arracha un tressaillement au vieillard.

— Madame, reprit celui-ci, le colonel a aujourd’hui soixante -huit ans. C’est un homme cassé, accablé d’infirmités. 11 ne sort plus qu’en voiture et il aurait une vieillesse triste et misérable, malgré sa fortune, s’il ne se sentait revivre tout entier dans son fils.

Le visage de la jeune femme s’assombrit à ce mot.

— Passons, dit-elle. Où demeure-t-il?

— À Passy, dans une petite maison située au bord de l’eau.

— Il ne vit pas avec son fils ?

— Non, mais celui-ci vient le voir tous les jours, le matin, dans sa promenade à cheval. Voici, du reste, un dossier fort détaillé sur l’existence, les habitudes, les relations du colonel.

Et l’homme à la palatine plaça sur la table, à côté du portefeuille, une liasse de papiers.

— Comment ! dit la Dame au gant noir, tout cela est relatif au colonel?

— Non pas. Vous avez sous les yeux les notes qui concernent les autres.

La jeune femme brisa le fil de soie qui réunissait ces papiers et se prit à les feuilleter.

— Bien 1 dit-elle, je vois qjie vous avez classé tout cela par ordre : mais il est une chose que vous ne savez pas.

mon cher Hermann, c’est que j’entends procéder avec eux comme le bourreau. Le plus coupable sera frappé le dernier.

Et, continuant à feuilleter:

— Ah ! dit-elle, il parait que le chevalier est l’homme le plus heureux du monde: sa femme l’aime...

Et si, en ce moment, celui à qui elle donnait le titre de chevalier eût été là, il aurait frissonné en voyant le sourire qui arqua les lèvres de la Dame au gant noir.

Elle poursuivit, lisant toujours :

« Quant au baron, il a renoncé à se marier. Il mène une fort belle existence de garçon, fait courir, passe sa vie dans les coulisses de l’Opera et dépense les deux tiers de son revenu à satisfaire les goûts ruineux de mademoiselle Rose, la première danseuse, qu’il aime éperdument. »

La Dame au gant noir interrompit sa lecture et regarda son visiteur.

— Avez-vous quelques détails sur mademoiselie Rose la danseuse?

— Oui, répondit-il, c’est une femme sans cœur, sans délicatesse, et capable des plus détestables actions. Elle a provoqué l’année dernière un duel entre deux de ses adorateurs dont l’un a été tué sur-le-champ.

— Très-bien !

— Le soir, acheva Hermann, on l’a vue avec l’autre, dans sa loge, aux Italiens.

LA RAME

— Voilà une femme précieuse que vous ne perdrez pas de vue, Hermann.

Et la Dame au gant noir reprit sa lecture :

« Le marquis a deux charmantes petites filles de son mariage avec la veuve du baron de Mort-Dieu. Il est député, il sera pair de France à la première fournée. Il est à Paris, en ce moment. Le marquis est bon père, bon époux, mais il est dévoré d’ambition, et ses succès d’orateur lui font désirer ardemment un portefeuille. »

La Dame au gant noir s’arrêta et demeura pensive un moment, puis elle reprit :

« Quant au vicomte, il est demeuré joueur, et l’héritage qu’il était allé recueillir en Angleterre a été fortement ébréché. »

— Celui-là, murmura la jeune femme, a raison de gaspiller sa fortune ; il ressemble à ces condamnés à mort qui donnent tout ce qu’ils ont la veille de leur supplice. Voyons le dernier.

Et la Dame au gant noir lut encore :

« La veuve de M. le général baron de Flars-Ruvigny, mariée en secondes noces à M. Hector Lemblin, est morte l’année dernière, assure-t-on, dans sa terre de Ruvigny, située au bord de la mer, en Normandie. Mais cette mort a été environnée de circonstances mystérieuses et les bruits les plus contradictoires ont couru sur cet événement. »

Ces mots attirèrent l’attention de la Dame au gant noir. Elle continua :

« Madame Lemblin est morte au milieu de la nuit. Son mari seul assistait à ses derniers moments. Elle a été ensevelie sur-le-champ, et dirigée, le lendemain, dans un cercueil fermé, sur la Bourgogne, où est la sépulture de sa famille.

» Madame Lemblin est enterrée dans le parc du château de Bellevue, près Mailly-le-Chûteau, dans le département de l’Yonne, et sur le bord de la rivière de ce nom.

» Depuis la mort de sa femme, le capitaine Hector Lemblin, à qui elle a laissé son immense fortune, mène une vie fort retirée et ne se montre plus nulle part. Sa vie mystérieuse est comme murée pour tous. »

En achevant la lecture de cette dernière note, — car là s’arrêtaient les documents de l’homme à la palatine, — la Dame au gant noir demeura pensive, le front incliné. Pendant quelques minutes elle parut absorbée en une méditation profonde. Puis tout à coup, relevant la tête : — Mon vieil Hermann, dit-elle, je crois que c’est par là qu’il faut commencer.

— Je le crois aussi, madame.

— Le capitaine est-il à Paris?

— Depuis hier.

— Habite-t-il l’hôtel de feu le baron de Ruvigny ?

— Oui, madame.

La jeune femme quitta son fauteuil, se leva et se dirigea vers la croisée de cette chambre aux tentures sombres. Elle l’ouvrit.

L A DAM K

La fenêtre donnait sur la place Saint-Michel, et de ce lieu élevé, on découvrait Paris allongé sur les deux rives de la Seine. Un brouillard humide enveloppait la grande ville, à cette heure silencieuse. La place était déserte.

La Dame au gant noir s’accouda sur le rebord de la croisée, exposant son front à la fraîcheur de la nuit et à la pluie fine qui tombait; puis, d’un regard, elle sembla vouloir embrasser cette cité colossale qui chaque jour élargit sou enceinte, et elle murmura tout bas: — Us sont là.

Et son œil lança des éclairs, ses lèvres se crispèrent en un sourire rempli d’amertume et de haine ; — puis elle se tourna brusquement, et le vieillard la vit attacher un long et douloureux regard sur ce buste mystérieux que recouvrait un voile noir.

Huit jours environ après les événements que nous venons de décrire, par une de ces belles matinées d’hiver qui sont comme un frisson avant-coureur du printemps, un cavalier longeait le quai Malaquais au pas de sa monture. Le cheval était un magnifique demi-sang plein de feu ; le cavalier, un homme qui touchait à peine à la qua-

rantaine et qui cependant paraissait avoir dix ans de plus, tant ses traits étaient altérés sous scs joues creuses, ses yeux caves et ses cheveux grisonnants.

Sa redingote boutonnée jusqu’au menton, la rosette de la Légion d’honneur qui ornait sa boutonnière, la coupure de sa moustache et de sa mouche, annonçaient un officier ou du moins un homme qui avait servi et conservait la tournure militaire.

Derrière lui, à quarante pas, monté sur un vigoureux limousin, un domestique en petite livrée du matin modelait son allure sur celle de son maître. Celui-ci jetait un regard distrait autour de lui et semblait être étranger à tout ce qui l’environnait. Jamais homme absorbé par quelque pensée tenace et poignante n’avait eu mine plus sombre et plus triste. Ètait-ce quelque grand coupable courbé sous un remords incessant? Nul n’aurait pu le dire:

Arrivé à l’angle de la rue du Bac, le cavalier quitta le quai et gagna la rue de Verneuil, toujours pensif, toujours indifférent à ce qui se passait autour de lui. Deux jeunes gens de sa connaissance, également à cheval, le croisèrent et le saluèrent de la main. Il leur rendit leur salut et passa sans les aborder.

— Pauvre Hector! murmura l’un d’eux, je le crois bien malade, depuis la mort de sa femme.

Et les deux jeunes gens gagnèrent le pont Royal.

Le cavalier, arrivé dans la rue de Verneuil, s’arrêta

devant la porte cochère d’un vieil hôtel de grande mine

qui s’ouvrit devant lui à deux battants. Il mit alors pied à terre, jeta la bride aux mains d’un valet de pied, traversa la cour d'un pas rapide et inégal, gravit les marches du perron, puis celles de l’escalier intérieur qui prenait naissance au bas du vestibule, et, gagnant le premier étage, il pénétra dans une sorte de cabinet de travail-bibliothèque, où il se tenait une grande partie de la journée. Or, ce cavalier n’était autre que M. Hector Lemblin, ancien capitaine d’état-major, ancien aide de camp du général baron de Ruvigny, si malheureusement tué à Marseille par le marquis Gontran de Lacy, et dont il avait épousé la veuve, madame de Ruvigny, née de Chatenay.

L’hôtel qu’habitait M. Lemblin et dans lequel nous venons de le voir rentrer était celui du général, la pièce où il passait ses journées était le cabinet de travail où M. de Ruvigny avait, en partant pour l’Afrique, écrit ce testament par lequel il instituait sa femme sa légataire universelle.

Or, depuis la mort de Marthe, le capitaine était à Paris, enfermé dans sou vieil hôtel, d’où il ne sortait que le matin pour monter à cheval une heure ou deux. Chaque jour le capitaine rentrait à la même heure, jetait sil cieusement sa bride à un valet, s’enfermait dans son cabinet où il ne recevait jamais personne et y demeurait toute la journée. Aux heures des repas seulement, il passait dans la salle à manger s’asseyait dix minutes devant cette table à un seul couvert, puis il revenait s’ensevelir tout vivant au milieu de ces livres qu’il n’ouvrait jamais.

dans cette pièce froide et nue où il couchait sur un lit de camp.

Ce jour-là, comme à l’ordinaire du reste, le capitaine se jeta dans un fauteuil, s’accouda sur une table et enfouit sa tète amaigrie et pâle dans ses deux mains. Le brillant capitaine n’était plus que l’ombre de lui-mème, le jeune et fringant officier, que la pauvre Marthe avait tant aimé, était devenu un vieillard triste et sombre dont la vie semblait être une lente et douloureuse agonie.

Il était rentré depuis quelques minutes, lorsque son valet de chambre parut, apportant une carte de visite sur un plat d’argent.

— Je ne veux voir personne, dit brusquement Hector Lemblin en apercevant la carte et détournant soudain la tète, afin de ne point obéir à la tentation de lire le nom gravé dessus.

— Monsieur, dit le valet en faisant un pas de retraite, la personne insiste pour voir monsieur; elle dit être un ancien ami.

Le capitaine eut un geste de colère.

— Germain, dit-il, je vous ai pourtant fait votre leçon je ne suis jamais chez moi.

— La personne, fit observer le domestique, a vu rentrer monsieur, et elle prétend avoir à lui dire des choses de la dernière gravité.

Le capitaine étendit fiévreusement la main vers le plat, y prit la carte, et lut ce nom d’origine russe :

LE MAJOR ARLEFF.

LA DA. ME

— Je ne connais point le major. Prie-le de m’écrire.

Mais comme le valet se dirigeait vers la porte, le capitaine se ravisa :

— Conduis le major au salon, dit-il. Je suis à lui.

Cinq minutes après, en effet, Hector Lemblin, obéissant peut-être à quelque bizarre et inexplicable pressentiment, passait au salon, où il trouvait son visiteur.

Le major Arleff était un homme d’environ soixante ans, de haute taille, à barbe et cheveux blancs, la boutonnière de sa redingote, militairement fermée jusqu’au menton, ornée d’un ruban multicolore.

Il avait la haute mine et les manières distinguées d’un grand seigneur russe.

— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit-il, tandis que le capitaine lui avançait un fauteuil auprès de la cheminée, pardonnez-moi d’avoir pour ainsi dire forcé votre porte.

— Monsieur... fit le capitaine.

— Mais, poursuivit le major, j’ai fait huit cents lieues et quitté Pétersbourg tout exprès pour obtenir de vous cette heure d’entretien que je viens vous demander.

Le capitaine regarda curieusement son visiteur.

— Mon nom vous est inconnu aussi bien que ma personne, reprit le major. Permettez-moi de vous dire que je suis le comte Arleff, officier d’artillerie russe et commandant du fort Nicolas, dans le Caucase.

Le capitaine s’inclina.

Le major, l’examinant avec une scrupuleuse attention, continua : — Je vais évoquer chez vous, monsieur, de

Digitiz

bien lointains souvenirs, mais il le faut absolument pour vous expliquer le but de ma démarche.

— Je vous écoute, monsieur, répondit Hector Lemblin, qui fit trêve un moment à ses préoccupations pour prêter son attention au singulier personnage qu’il avait sous les yeux,

— Monsieur, reprit le major, n’avez-vous point été aide de camp du général baron de Ruvigny?

Le capitaine tressaillit, et le major vit à ce nom une pâleur mortelle envahir son front.

— Oui, monsieur, répondit Hector.

— Et vous avez épousé sa veuve !

— Je la pleure, monsieur, murmura le capitaine d’une voix sombre.

— Eh bien, continua le major, c’est relativement à feu le général que je suis venu vous demander un renseignement que je considère comme essentiellement important.

— Permettez-moi, monsieur, interrompit le capitaine, que le souvenir du baron de Flars-Ruvigny bouleversait profondément, permettez-moi de vous demander, xmuisienr, des explications plus catégoriques.

— Veuillez alors m’écouter, dit le major.

Hector Lemblin fit un signe d’assentiment.

— Monsieur, reprit le major, M. le baron de Ruvigny, en 1834, fut attaché à l’ambassade française à Pétersbourg.

— Je n’étais point alors son aide de camp, monsieur, répondit sèchement Hector Lemblin.

— Oh! continua le gentilhomme russe, attendez... Le

BO

LA DA MF

général, vous le savez, était un homme hardi, aventureux, chevaleresque, aux yeux duquel la carrière des armes était un sacerdoce. L’empereur Nicolas, mon gracieux et tout-puissant souverain, organisait cette année-là une nouvelle expédition contre Schamyl et ses Circassiens, et il invita le général à en faire partie au titre étranger. Le général s’empressa de demander un congé à son ambassadeur, et il participa à l’expédition commandée par le général prince K., dont j’étais, moi, le chef d’état- major. C’est vous dire que j’ai beaucoup connu le général de Ruvigny.

— Où veut-il en venir? pensa Hector Lemblin, qui se prit à considérer l’officier russe avec une vague inquiétude.

Le major poursuivit : — Ce fut pendant cette campagne qu’il nous arriva, au général et à moi, une aventure étrange et réellement romanesque.

« Une nuit, je commandais un corps expéditionnaire chargé de s’aventurer dans les montagnes et de surprendre au point du jour un camp de Circassiens. Le général avait voulu m’accompagner, en petite tenue d’officier français, sans autre arme que son sabre et coiffé d’un képi; il chevauchait à côté de moi, fumant son cigare, au milieu d’un ravin, par une nuit sombre et sans lune, lorsqu’une lueur se fit dans un fourré voisin : une balle siffla et le général roula sous son cheval, qui venait d’ètre mortellement atteint au milieu du front. Un moment je craignis que le général n’eût été tué. Mais je le vis se relever sain et sauf et souriant.

» — Ce n’est rien, me dit-il, mais les bandits m’ont tué le meilleur cheval que j’aie jamais monté.

>> Le cheval, en effet, était une bète magnifique, et le général le tenait de l'empereur Nicolas lui-même.

» Or, tandis qu’on amenait une autre monture au général, une dizaine de mes cavaliers s’étaient, sur mon ordre, portés vers l’endroit d’où le coup de feu était parti, avaient fouillé le massif et n’y avaient trouve qu’une jeune femme qui tenait encore à la main la carabine fumante à l’aide de laquelle elle avait fait feu sur le général.

» Vue à la lueur des torches qui éclairaient notre route, cette femme nous parut un être presque extraordinaire. Ce n’était point une Cireassienne, à en juger par son costume qui était celui d’une bourgeoise de Moscou ou de Pétersbourg, et notre étonnement fut au comble lorsque, me regardant, elle me dit en français : — Excusez-moi, major, mais je ne suis point l’ennemie des Russes, et c’étaità l’officier français que j’en avais. J’ai manqué mon coup, et vous m’en voyez au désespoir...

» Comme elle parlait ainsi, le général la regarda, parut évoquer un souvenir à demi effacé déjà, puis je le vis pâlir et étouffer un cri. Le général avait sans doute reconnu cette femme.'

» — Major, me dit-il, ne me questionnez pas, ne me demandez aucune explication , mais laissez aller cette femme où elle voudra et qu’il ne lui soit fait aucun mal.

» Et je le vis trembler sur sa selle, lui qui était brave comme un lion, et l’agitation à laquelle il était en proie

LA DAME

me parut si grande, que je craignis un moment pour sa raison. Quant à la femme qu’on n’avait point songé à désarmer, elle regarda le général d’un air dédaigneux : — Vous avez tort d’ètre généreux, dit -elle. Cela vous perdra quelque jour.

» Et elle me salua avec u’ne grâce parfaite, s’éloigna, rentra dans le massif de broussailles et disparut.

» J’étais étourdi et je regardai le général avec stupeur :

» — Major, me dit-il, ne me demandez jamais quelle est cette femme et encore moins comment il a pu se faire que je la rencontrasse ici, à mille lieues de l’endroit où je l’ai vue pour la première fois.

» — Mais... balbutiai-je.

» — Chut! fit-il avec une sorte de désespoir, je ne puis rien dire... à présent, du moins... plus tard peut-être à Pétersbourg...

» Et, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit, le général poussa son cheval : — En route ! me dit-il.

» Je le vis tourner la tète, et il me sembla qu’il jetait un dernier regard sur le fourré daus lequel venait de s’évanouir cette bizarre apparition. »

— Bizarre, en effet, interrompit le capitaine Hector Lemblin, que cette histoire impressionnait d’autant plus que jamais le général ne lui en avait ouvert la bouche.

Le major continua : — « Je crus devoir observer la réserve que me demandait le général. Les soldats, témoins de cette rencontre extraordinaire, ne parlaient pas le français, langue dont s’était servie la jeune femme ; car.

je ne sais si je vous l’ai dit, cette femme était jeune et belle, et seuls, le général et moi, avions pu comprendre ses paroles.

» Durant l’expédition, je n’adressai jamais au général une seule question, un seul mot qui put faire allusion à ce singulier événement.

» Six mois après, nous étions de retour à Pétersbourg, et le général recevait l’ordre de rentrer en France, et d’aller prendre le commandement d’une subdivision en Afrique. Il n’était alors que général de brigade.

» Or, la veille de son départ, le général, qui était logé sur le quai de la Neva, près du pont des Chanteurs, m’invita par un billet à aller prendre le thé chez lui, me disant qu’il avait un secret à me confier. A huit heures du soir je me présentai chez lui. Il était seul et m’attendait. Jamais je n’avais vu un homme plus sombre et plus préoccupé. 11 me tendit sa main et serra cordialement la mienne.

» — Écoutez, me dit-il, nous ne sommes pas de trèsvieux amis, et cependant je crois pouvoir compter sur votre souvenir...

» — Ah! général...

» Il parut hésiter.

» — Et sur votre dévouement, acheva-t-il.

» — Oh! certes, m’écriai-je.

» — Écoutez, continua-t-il; j’ai un grand service à vous demander en quittant la Russie, pour toujours peut-être, et il me regarda avec tristesse.

LA DA MF

» — Parlez, lui dis-je.

» Quelque chose m'avertissait, au fond du cœur, qu'il allait m’entretenir de cette femme bizarre que nous avions rencontrée si inopinément dans les montagnes de Circassie. Je ne me trompais pas.

)) — Major, me dit M. de Ruvigny, vous vous souvenez de cette femme qui a tiré sur moi ?

» — Oui, certes.

» — Eh bien ! cette femme, qui paraissait animée contre moi d’une haine violente, se présentera peut-être quelque jour chez vous et vous demandera de mes nouvelles.

» Je tressaillis à ces mots. Le général ouvrit un secrétaire et en retira un pli cacheté, en même temps qu’une liasse de vingt billets de mille francs.

» — Si cette femme est seule, me dit-il, vous lui remettrez cet argent et brûlerez la lettre qui l’accompagne...

» — Très-bien ! Et si elle n’est pas seule?

» — Si elle tient par la main un enfant qui peut avoir environ douze ans aujourd’hui, une petite fille blonde avec des yeux bleus, vous lui remettrez également cette somme de vingt mille francs, mais vous vous chargerez de l’enfant.

» — Ah ! fis-je avec surprise.

» — Alors, mon cher major, vous ouvrirez cette lettre, et, vous souvenant de l’amitié que vous aviez pour moi et de la promesse que vous venez de me faire, vous suivrez de point en point les instructions qu’elle renferme.

» — Je vous le jure, général.

» lime pressa de nouveau la main et médit : — Adieu... je pars demain, et j’ai comme le pressentiment que nous ne nous reverrons plus. »

I.e major s’interrompit à ces mots et regarda M. Hector Lemblin. Le capitaine était d’une pâleur mortelle; il craignait d’avoir deviné vaguement quelle était cette petite fille dont parlait le major.

Un moment de silence s’établit entre le major et M. Hector Lemblin. Enfin celui-ci regardant son interlocuteur, lui dit : — Je ne vois pas jusqu’ici, monsieur, ce qu’il peut y avoir de commun entre l’histoire que vous me racontez et votre présence chez moi.

— Vous allez le savoir, monsieur. Un jour, il y a de cela environ trois mois, j’étais à Pétersbourg et ne songeais nullement à revenir en France, bien que, par suite d’une blessure reçue dans la dernière guerre, je fusse en congé illimité ; il y avait douze ans que le général de Ruvigny avait quitté la Russie. On vint m’avertir qu’une dame et une jeune femme demandaient à me voir.

J’avais’un peu oublié les recommandations du général, et tout à fait notre aventure de Circassie. (pendant, à la vue de la dame qui se présentait chez moi, je tressaillis et jetai un cri. C’était elle! c’est-à-dire une femme

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LA DAME

d’environ quarante-cinq ans, fort l>elle encore, et qui donnait la main à une autre femme de vingt-trois à vingtquatre ans, dont la beauté m’éblouit, mais dont les traits me rappelèrent sur-le-champ les traits du général. La mère, — c’était la mère, — avait conservé sou costume de bourgeoise russe ;.la jeune dame, au contraire, portait l’habit des Gircassiennes. Toutes deux paraissaient être dans un état voisin de la misère. La première men egarda fixement et me dit : — Vous souvenez-vous du baron de Ruvigny?

— Oui, répondis-je.

Et j’ouvris une armoire et en retirai le paquet de billets de banque d’abord, et ensuite la lettre que je ne devais ouvrir que si la femme mystérieuse m’amenait la jeune fille.

Voici ce que contanait la lettre :

« Mon cher major,

» Demain peut-être, peut-être dans dix ans, la femme qui a fait feu sur moi en Circassie vous amènera notre enfant. Si cela arrive, renvoyez la mère dans son pay^, et ne cherchez point à savoir qui elle est; mais gardez l’enfant et ramenez-la-moi à Paris, après m’avoir prévenu par une lettre. Si le malheur voulait que je fusse mort, venez néanmoins, allez au château de Ruvigny, en Normandie.

» C’est là que vous trouverez la fortune que je destine *

à cette enfant. Vous vous ferez montrer ma chambre à coucher, vous déplacerez le lit qui est en vieux chêne garni de rideaux rouges, et vous compterez les panneaux de boiserie du parquet posé dans l’alcôve. Le huitième à gauche, sur la première rangée, en prenant pour point de départ le chevet du lit, recouvre une cachette. Vous descellerez le panneau et vous trouverez un coffret de fer.

» Ce coffret contient la fortune de mon enfant, fortune indépendante et qui n’a rien de commun avec celle dont je jouis en France aux yeux de tous. Le coffret renferme, en outre, quelques instructions nouvelles que je vous serai bien reconnaissant de suivre à la lettre.

A vous,

Baron de Ruvigny.

Quand il eut terminé ce récit, le major regarda le capitaine Lemblin.

— Comprenez-vous maintenant ? lui dit-il.

Lé capitaine était fort pâle et gardait le silence.

— Avant de venir en France, reprit le major, j’ai voulu savoir ce que le général était devenu, et j’ai appris à la fois son mariage, la nouvelle de sa mort, puis lu mort de sa femme, dont aujourd’hui vous portez le deuil. Vous devez donc trouver tout naturel, monsieur, que je m’adresse à vous.

Le major regardait toujours Hector Lemblin, dont le front était baigné de sueur et qui paraissait en proie à une mortelle angoisse.

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LA DAM K

— Monsieur, dit enfin celui-ci d’un ton sec, tout ce que vous racontez là est réellement extraordinaire.

— C’est la vérité, monsieur.

— D’autant plus, poursuivit le capitaine, que M. de Ruviguy dans l’intimité duquel j’ai vécu, que madame de Ruviguy qui a hérité de lui et dont j'ai môi-mème hérité, ne m’ont jamais parlé de rien de semblable.

Le major fronça le sourcil.

— Monsieur, reprit-il, je ne puis que vous affirmer une chose, c’est que je tiens à votre disposition les preuves de ce que j’avance. D’abord la fille du général est à Paris; ensuite j’ai en ma possession la lettre qu’il me laissa en quittant Pétershourg. Vous reconnaîtrez bien son écriture, j’imagine?

— Oui, certes, dit le capitaine.

Le major déboutonna sa palatine et en retira la lettre dont il parlait et qu’il mit sous les yeux d’Hector Lemhlin. Celui-ci l’examina: — En effet, c’est bien là l’écriture du général.

— Maintenant, poursuivit le major, si vous voulez me faire l’honneur de venir diuer ce soir, chez moi, place Beauvau...

Le capitaine fit un geste de refus.

— Vous y verrez la fille du général.

— Hélas! monsieur, murmura Hector Le mb lin d’une voix sourde, le deuil que j'ai dans le cœur m interdit toute visite...

— Soit, dit le major, alors je vous l’amènerai.

— Ici! lit le capitaine avec un geste d’effroi.

— Ici, répéta le major d’un ton plein de franchise et de simplicité.

— Mais enfin, monsieur, que puis-je pour... la fille... du... général?...

Et M. Hector Lemblin sembla hésiter à prononcer ce „ nom .

— Vous pouvez lui rendre sa fortune.

— Cette fortune existe-elle ?

— Vous voyez ce que dit cette lettre.

— Eh bien! monsieur, voulez-vous aller à ltuvigny?

— J’y compte, monsieur.

— Mon intendant * vous accompagnera , poursuivit M. Lemblin.

— Non pas, dit le major, ce sera vous, monsieur.

— Moi! fit le capitaine avec un geste d’effroi, moi !

— Comment! monsieur, dit le major, vous auriez quelque raison majeure pour ne point m’accompagner?

— C’est là que ma femme est morte...

Et le capitaine articula ces mots d’une voix mal assurée.

Mais le major était un de ces hommes dont le regard est doué d’une véritable puissance de fascination. Il fixa son œil gris fauve sur le capitaine, et sous le poids de ce regard le capitaine se sentit tout tremblant. *

— Vous comprenez bien, monsieur, continua le major Arlelf, qu'il peut se faire qu’au lieu de contenir des billets de banque, le coffret dont il s’agit renferme des litres de

rente, des actes de propriété, toutes choses que nous ne pourrons produire au grand jour qu’avec une certaine solennité. Votre présence est absolument nécessaire à Ruvigny.

— Mais, monsieur...

— Allons ! je le vois, acheva le major, il faudra que la jeune femme que je veux vous présenter use de son éloquence... et elle en usera.

% Le capitaine paraissait en proie à une lutte intérieure, et il frissonna en entendant encore ces paroles du major Arleff.

— Je n’insiste point, monsieur, pour vous avoir à diner ce soir, mais du moins vous viendrez vers neuf heures. Nous serons seuls.

— J’irai, répondit Hector Lemblin, dominé par l’accent impérieux que cet homme cachait sous des formes courtoises et un langage doux et poli. Alors le major salua, se leva, et le capitaine le reconduisit d’un pas chancelant. Cinq minutes après, le cabriolet du gentilhomme < russe quittait la cour de l’hôtel, et le capitaine se laissait retomber anéanti sur un siège.

— Oh ! le remords 1 le remords ! murmurait-il.

Le capitaine s’était enfermé au verrou dans sa bibliothèque. Pendant plusieurs heures, il demeura absorbé en lui-mème, immobile, l’œil fixe, son front dans ses mains, une larme de rage dans les yeux. Puis il se leva brusquement et se mit à marcher précipitamment, d’un pas inégal, froissant dans ses doigts les papiers épars sur la table.

et laissant échapper de sa poitrine oppressée des exclamations incohérentes qui tantôt ressemblaient à des plaintes et tantôt à un rugissement de fureur.

— Oh ! le remords... le remords 1... répétait-il souvent et d’une voix qui semblait lui déchirer la gorge.

Était-ce l’ombre sanglante du général baron de Ruvigny qui se dressait devant lui? Cette ombre vengeresse venait-elle lui reprocher sa mort, son honneur trahi, sa femme et sa fortune volées ? L’âme du capitaine Hector Lemblin était devenue uu abîme au fond duquel la sonde n’arrivait plus, — et il fallait un remords plus terrible encore que le souvenir de ce premier crime, à l’aide duquel il s’était approprié la femme et la fortune de son général, — car ce n’était que depuis la mort de Marthe qu’il s’était vu tout à coup en proie à ces tortures mystérieuses, à ces angoises horribles qui s’étaient emparées de sa vie et l’absorbaient' tout entière. Quel nouveau forfait cet homme avait-il donc commis ?

La journée tout entière s’écoula pour lui en une sorte de lutte tantôt furieuse et tantôt frappée de prostration.

Quand vint le soir, le capitaine ne savait encore s’il aurait le courage de se rendre chez le major ArlefT. Une sorte de pressentiment, comme il n’en vient qu’aux âmes timorées, semblait l’avertir qu’il courait à une torture nouvelle. Et cependant une sorte de curiosité âcre, une soif de l’inconnu le poussait à accepter l’invitation du major.

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— Allons! se dit-il enfin, je le dois... il le faut! Peutêtre cette .réparation tardive jettera-t-elle au fond démon cœur un peu de calme et de repos.

Et sous l’influence de celte pensée, le capitaine Hector Lemblin s’habilla vers huit heures et demanda son coupé. A neuf heures précises, il se faisait annoncer chez le major Arleff.

Le major habitait depuis son arrivée à Paris un petit hôtel récemment construit à l’angle du faubourg Saint- Honoré et de la place Beauvau. Un suisse galonné à outrance vint ouvrir les deux battants de la porte devant le coupé du capitaine, qui entra dans la cour. Deux laquais en grande livrée abaissèrent le marchepied et prirent la carte de M. Hector Lemblin.

— Ah! dit l’un d’eux jetant les yeux sur cette carte, monsieur le comte attend monsieur.

Le major \rlelf était comte.

Le capitaine descendit de voiture et suivit le valet de pied, qui lui fit gravir les marches du perron et le conduisit au premier étage de l’hôtel.

C’était une coquette demeure comme une femme seule en sait improviser une en quelques jours. L’escalier était garni de fleurs et d’oraugers en caisse, — les murs du vestibule peints à fresque comme une villa de Pornpei ; — Le capitaine traversa un jardin d’hiver, un salon d’été, et ne s'arrêta, sur les pas du domestique, qu’à l’entrée d’un joli boudoir éclairé par une lampe d’albàtre suspen-

AU Ci ANT NOIR ü *.

due au plafond, et dans lequel il aperçut un vieillard et une jeune femme.

Le vieillard n’était autre que le comte Arlelf, major russe. Quant à la femme assise auprès de lui, le capitaine l’eut à peine envisagée qu’il tressaillit profondément et demeura comme ébloui. Elle était merveilleusement belle, et sa beauté avait quelque chose de fascinateur et de souverain qui bouleversa M. Hector Lemblin des pieds à la tète. Mais il eut beau chercher dans son souvenir et interroger le passé, les traits de cette femme ne rappelaient en rien la martiale figure du général de Ruvigny.

Le major, en voyant entrer son visiteur, se leva et courut à lui: • — Merci! capitaine, lui dit-il; vous êtes d’une exactitude réellement militaire.

Et le major regardait la pendule du boudoir qui marquait neuf heures.

Le capitaine entra d’un pas chancelant, et, comme si la vue de cette femme eût achevé de lui faire perdre sa raison déjà si fortement ébranlée, il balbutia quelques mots d’excuse et s’assit dans le fauteuil que lui avança le major.

La jeune femme dardait sur lui un regard ardent et avait répondu silencieusethent à son salut.

— Monsieur, dit le major en la désignant du doigt, ne trouvez-vous pas que madame ressemble au général?

Le capitaine hésita.

— En effet... je crois... c’est possible... murmurat-il.

LA DAME

La jeune femme était vêtue de noir ; une de ses mains était nue, un gant noir recouvrait l’autre. Cette singularité frappa M. Hector Lemblin.

— Capitaine, poursuivit le comte Arleff, vous m’avez témoigné ce matin une sorte de répugnance à nous accompagner au château de Ruvigny, n’est- ce pas?

Ces paroles achevèrent de jeter la consternation dans l’àme du capitaine et le bouleversèrent.

— Oui... en effet... je ne sais... balbutia-t-il.

— Ah ! dit la Dame au gant noir en attachant sur lui cct œil d’un bleu profond, qui possédait de terribles et mystérieuses séductions, vous ne pouvez nous refuser, monsieur...

— J’irai, répoudit-il.

gt dans ce simple mot, dans ce mot unique, il y eut comme l’accent résigné de l’esclave sur lequel pèse la volonté du rnaitre.

Le capitaine demeura environ une heure dans le boudoir de la Dame au gant noir. Ce qui se passa pendant cette heure fut pour lui comme un de ces rêves confus dont la véritable signification échappe à l’intelligence. Il parla, il écouta sans comprendre ce qu’il écoutait et ce qu’il disait. L’œil fixé sur cette femme, qui l’éblouissait et le fascinait à la fois, se suspendant pour ainsi dire à chaque mouvement de ses lèvres, le capitaine Hector Lemblin subissait les premières atteintes de ce mal étrange qui rongeait depuis longtemps déjà le jeune Armand, le fils du colonel Léon.

La sonnerie de la pendule arracha le capitaine à cette sorte de torpeur morale. Il était dix heures ; il se leva et prit congé.

— Capitaine, lui dit le major, nous partirons aprèsdemain matin pour Ruvigny.

— J’irai vous attendre, monsieur.

Et la capitaine salua humblement la Dame au gant noir, et reconduit par le major jusqu’au bas de l’escalier de l'hôtel, il s’en alla d’un pas chancelant, ainsi qu’un homme eu état d’ivresse.

— A l’hôtel ! cria-t-il à son cocher.

« Le major remonta dans le boudoir où la Dame au gant noir l’attendait, et ces deux personnages, que nous avons entrevus déjà place Saint-Michel, dans cette vieille maison qui paraissait abandonnée, se retrouvèrent seiüs en face l’un de l’autre.

— Mon bon Hermann, dit la jeune femme en regardant le major Aileff. cet homme qui sort d’ici est un grand coupable.

— Je le crois, dit le major.

— Il a commis plus que le crime pour lequel je le poursuivrai sans relâche : il doit avoir assassiné sa femme.

Le major lit un geste d’étonnement et de dégoût.

— Tenez, poursuivit la Dame au gant noir, c’est au château de lluvigny, où nous avons déjà préparé la comédie terrible dont il doit être la victime, que nous aurons la preuve de ce que j’avance...

— Comment aurez-vous cette preuve ?

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LA DAME

— Mon pauvre ami, répondit la jeune femme avec son froid sourire, vous êtes jeune et confiant en dépit de la neige qui couvre votre front. Mais vous n’avez donc pas vu, mon pauvre Hermann, que j’ai produit sur cet homme cet étrange effet de fascination que possède mon regard ? Vous ne devinez donc pas que cet homme m’aimera avant huit jours, qu’il se traînera à mes genoux les mains suppliantes?

— Je le crois, dit le major avec conviction.

— Eh lnen! acheva la Dame au gant noir, est-ce que la femme aimée ne sait pas arracher du cœur de l’homme qui l’aime tous les secrets qu’il renferme, un de ces secrets dût-il le conduire à l’échafaud?

— C’est vrai, madame.

— Cet homme dira tout dans un accès de délire, vous verrez...

Et sur les lèvres pâles de cette femme étrange glissa le sourire d’un démon.

— Il est à moi! murmura -t-elle. ,

Trois jours après la première entrevue du capitaine Hector Lemblin avec le major Arlefï et la Dame au gant noir, vers l’entrée de la nuit, une chaise de poste entra dans la cour du château de Ruvigny.

I.e vieux manoir normand, on Marthe de Chatenay avait aimé et souffert,' et d’où son cercueil était sorti une année auparavant, était morne et désolé comme toutes les demeures veuves de leurs maîtres. Quelques serviteurs nés dans le château y demeuraient seuls en l'absence du dernier possesseur.

L’ctonuemeirt fut grand parmi eux lorsqu’ils virent arriver le capitaine, pâle, triste, amaigri, les cheveux presque blancs, et ayant dans toute sa personne l’apparence d’un vieillard. Cependant, celui qui aurait vu le capitaine trois jours auparavant, c’est-â-dire le matin de ce jour où il avait reçu la visite du comte Arleff et l’aurait revu à cette heure, aurait remarqué un léger changement, une métamorphose dans toute sa personne. A ce morne abattement répandu sur son visage, et qui imprimait à tous ses mouvements un cachet de langueur maladive, avait succédé tout à coup une sorte d’énergie fiévreuse qui rendait une sorte de vie factice à ce cadavre ambulant. 11 était pâle et brisé encore, mais déjà son œil avait retrouvé son rayonnement énergique, et toute sa personne s’était pour ainsi dire redressée.

Il descendit de voiture, alla droit à la grande salle du château et demanda son intendant. L’intendant de Ruvigny était un vieux serviteur qui avait vu naître feu le général et pleurait encore, au fond de son cœur, l’extinction de cette race antique des Flars-Ruvigny, dont le dernier rameau était tombé sous l’épée du marquis Gontran de Lacy. Pour lui, Hector Lerablin n’était pas le

LA DAME

maître ; c’était une sorte de tyran qu’il subissait et dont il exécutait les volontés ponctuellement, mais sans aucun zèle.

— Maître Pierre, lui dit le capitaine, j’attends ce soir même des visiteurs de Paris... ils ne peuvent tarder à arriver.

L’intendant regarda Hector Lemblin et joua si merveilleusement l’étonnement que celui-ci en fut dupe. Il poursuivit: — Vous allez donner des ordres pour que le château soit en état de les recevoir.

— Oui, monsieur, dit l’intendant en s’inclinant.

Le capitaine monta au premier étage, entra dans un grand salon qui ouvrait par une porte-fenêtre sur cette antique plate-forme d’où l’on descendait, à l’aide d’un escalier taillé dans le roc, jusqu’au bas des falaises ; cet escalier par lequel, on s’en souvient, la baronne Marthe de Ruvigny descendait souvent, à la brune, jusqu’au poste de Martin le douanier.

Le capitaine traversa le salon, mit le pied sur la plateforme et s'accouda sur le parapet. Là, tout un monde de souvenirs vint l’assaillir. A ses pieds, l’Océan rugissait son éternel et monotone refrain. Entre l’Océan et lui montait, ardu et capricieux en ses contours, ce petit sentier par lequel, jadis, il gagnait chaque nuit le château pour aller serrer dans ses bras sa Marthe adorée, qui l’attendait anxieuse et tremblante. Alors le capitaine était heureux.

Il passa deux longues heures ainsi, le front appuyé

dans ses mains,, vivant dans le passé, qui semblait lui sourire encore, oubliant le présent, navré et plein d’angoisses.

— 0 Marthe ! Marthe ! murmura-t-il plusieurs fois avec désespoir.

Tout à coup il se leva comme obéissant à une de ces pensées rapides, terribles, qui jettent soudain de lumineuses clartés dans le cerveau le plus troublé.

— Non, non! se dit-il avec véhémence, il ne faut pas qu’ils entrent avant moi dans la chambre de Marthe. Qui sait?

Et il se prit à frissonner.

— Qui sait, poursuivit-il, si je n’ai pas laissé quelque indice révélateur, quelque trace accusatrice?,..

Et le capitaine, livide d’effroi, s’arracha à sa morne contemplation, quitta la plate-forme, et alla secouer violemment un cordon de sonnette dans le salon. Son valet de chambre accourut.

— Germain, dit le capitaine, va me chercher le trousseau de clefs qui se trouve dans le coffre de ma chaise de poste, et monte-moi un flambeau.

Le valet redescendit et le capitaine Hector Lemblin l’attendit appuyé au chambranle de la cheminée. L’énergie factice qui animait son visage au moment où il avait mis pied à terre dans la cour du château de Ruvigny avait disparu. A cette heure, cet homme chancelait sur lui-même, et sentait le frisson de la peur s’emparer de

LA DAME

lui, à la seule idée qu’il allait pénétrer dans la chambre de sa femme.

Le valet revint: — Voici les clefs et le flambeau, dit-il.

— C’est bien, répondit le capitaine brusquement ; vat'en, je n’ai plus besoin de toi.

— Mon maître est fou ! murmura Germain en s’en allant, après avoir déposé le flambeau sur un guéridon et les clefs auprès du flambeau.

Pour expliquer l’usage que le capitaine voulait faire de ces clefs, il est nécessaire de nous reporter un moment aux événements qui s’étaient accomplis, une année auparavant, à Ruvigny, c’est-à-dire à la mort de Marthe.

Depuis longtemps déjà madame Lemblin était malade, souflïante ; elle maigrissait à vue d’œil et sa pâleur était extrême ; mais rien ne faisait présager cependant sa fin prochaine.

Un soir, on était alors à la fin de janvier, elle parut plus faible que de coutume et se retira de bonne heure. M. Lemblin voulut passer la nuit auprès d’elle, seul avec Germain. Germain n’était point un ancien serviteur des Ruvigny : c’était un homme nouveau, que le capitaine avait pris à son service quelques mois auparavant. Pendant la nuit, les autres domestiques crurent entendre Germain entrer et sortir plusieurs fois de l’appartement; puis, au matin, des cris de désespoir retentirent tout à coup; on vit apparaître Germain pâle, troublé, et s’écriant : — Madame est morte ! madame vient de mourir!

[.es serviteurs bouleversés voulurent se précipiter dans

la chambre mortuaire. Mais, sur le seuil, ils trouvèrent le mari qui les repoussa.

— Arrière ! leur disait Hector Lembliu dout les vêtements étaient en désordre, les yeux hagards, les cheveux hérissés; laissez-moi seul avec elle... jusqu’à la dernière heure... jusqu’au dernier moment...

Que s’était-il passé durant la nuit? Que se passa-t-il le lendemain et toute' la nuit suivante dans la chambre mortuaire ? Les serviteurs du château de lluvigny ne le surent jamais. M Lerablin, aidé' de Germain seul, voulut ensevelir sa femme et la placer lui-même dans la bière. On avait vu Marthe rentrer chez elle et se mettre au lit. On 11e devait pas la revoir, môme morte. Quand le cercueil sortit de la chambre mortuaire, Germain en ferma les fenêtres et la porte soigneusement, et le capitaine en emporta la clef lorsqu’il quitta lluvigny. Depuis lors, personne n’avait franchi le seuil de cette pièce, où, sans doute, s’était accompli quelque drame mystérieux et terrible.

C’était doue pour pénétrer dans cette chambre que M. Hector Lembliu avait demandé à Germain le trousseau de clefs et le flambeau.

Quand le valet de chambre fut parti, M. Lembliu demeura quelques minutes encore immobile, frémissant, n’osant prendre une résolution.

— Allons ! dit-il tout à coup, il le faut !

Kt il s'empara du flambeau et des clefs et se mit en marche d’un pas saccadé et inégal.

LA DAME

Pour arriver à l’appartemeut où madame Lemblin était morte, il fallait sortir du salon et longer un corridor qui faisait le tour du château à l’intérieur et en reliait les deux ailes. Celui qui, alors, eût vu le capitaine cheminer dans ce corridor triste et nu, sa lampe à la main, l’eût pris, tant il était pâle et défait, pour le fantôme de quelque défunt châtelain mort loin des terres patrimoniales et qui revenait à minuit visiter le manoir de ses ancêtres.

A mesure qu’il approchait de la porte fatale, Hector Lemblin sentait le cœur lui manquer ; ses cheveux se hérissaient et une sueur glacée perlait à son front. Quand il en eut atteint le seuil, lorsque, examinant le trousseau de clefs, il chercha celle qui devait ouvrir la première porte, il fut pris d’un tremblement convulsif si violent que la flamme de la bougie se mit à vaciller et qu’il lui fut impossible de retenir le flambeau, qui lui échappa des mains, tomba sur le sol et s’éteignit. Alors le capitaine fut saisi d’une terreur superstitieuse. Il lui sembla que la mort elle- même avait, de son souffle irrité, anéanti celte lumière après la lui avoir arrachée des mains. Le capitaine poussa un cri étouffe et s’enfuit.

Au bout du corridor, il trouva Germain, qui le reçut dans ses bras et le soutint.

Monsieur, dit le valet dont la voix respectueuse cachait un sourd accent d’ironie, monsieur se fait du mal en voulant jouer avec de pénibles souvenirs..

— Tais-toi... tais-toi! murmura le capitaine éperdu.

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Et, s’appuyant sur le bras du valet, il regagna le salon où il se laissa aller, chancelant et brisé, sur un siège.

Pendant quelques minutes, Hector Lemblin demeura anéanti, replié en lui-même, absorbé par une de ces prostrations dont aucun langage humain ne saurait donner une exacte idée ; puis après, sans prendre garde à la présence de son valet, il se prit à fondre en larmes.

— O Marthe ! Marthe I répéta-t-il d’une voix déchirante.

Mais alors le valet intervint.

— Monsieur n’est pas raisonnable, murmura-t-il, monsieur se tuera à la longue.

Le capitaine releva la tète.

— Tais-toi ! tais-toi t fît-il avec un accent de terreur. •

— Mais que monsieur songe donc, continua Germain à voix basse, qu’il attend le major ArlefF et sa pupille ce soir même.

A ces mots, le capitaine tressaillit des pieds à la tète et se releva brusquement.

— Il est huit heures du soir, acheva Germain. Bien certainement le major arrivera avant minuit... Il ne faut pas que monsieur pleure, que monsieur paraisse ainsi bouleversé. Cela donnerait à penser...

— Tu as raison, répondit le capitaine, je veux être calme... je le serai...

Et il se mit à arpenter brusquement et sans faiblesse le salon dans toute sa largeur.

— Germain, reprit-il soudain, quand le major viendra,

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“i LA DAME

tu iras au-devant de lui, tu le feras entrer dans le grand salon d’en bas ; il faut que j’aie le temps de me remettre, d’être calme.

Comme le capitaine achevait, un bruit de voiture se fit entendre, mêlé de claquements de fouet et de tintements de grelots.

— Les voilà! s’écria Germain.

— Oh ! mon Dieu ! fit le capitaine d’une voix étouffée.

Et il se regarda dans une glace et recula frappé de stupeur. 11 avait eu peur de lui-même, tant il se trouvait livide et effrayant à voir.

Germain s’élança au dehors.

— Calmez-vous, monsieur, calmez-vous, dit-il en sortant ; je vais au-devant du major.

C'était, en effet, le major Arlefï qui arrivait en compagnie de la Dame au gant noir.

Germain était déjà dans la cour du château, que le postillon arrêtait à peine ses chevaux, après avoir habilement tourné devant le perron. Aussi ce fut lui qui ouvrit la portière, lui qui fut la première personne que rencontra l’œil perçant de la jeune femme, qui appuya sa main gantée sur son bras, pour descendre de voiture.

— Votre maître est-il arrivé? demanda le major.

— Oui, monsieur...

Et Germain s’inclina, et la Dame au gant noir, échangeant avec lui un regard furtif, vit un sourire énigmatique glisser sur ses lèvres.

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— Cela a fait quelque effet à monsieur de revenir à lluvigny, murmura tout bas le valet.

— Ah !

Et dans cette exclamation, la Dame au gant noir mit un accent étrange. Le major lui offrait son bras, tandis que maître Pierre, le vieil intendant, s’approchait en grande livrée, esclave de la vieille étiquette exigée par feu le général chez ses gens.

— Si monsieur le major, dit l’intendant, qui venait de saisir au vol la qualification donnée par Germain au vieillard, veut prendre la peine de me suivre au salon, monsieur...

— Monsieur va descendre, dit brusquement Germain; il s’habille. '

Et lé valet de chambre, qui paraissait peu soucieux de laisser l’intendant remplir ses fonctions, lui prit sou flambeau des mains et se prit à marcher devant les voyageurs qu’il conduisit à la salle de réception du château. Là, le major et sa jeune compagne s’assirent, et, en attendant M. Hector Lemblin, ils jetèrent un regard investigateur autour d’eux.

Cette austère et grande salle était à elle seule tout tut poëme de tristesse et de mélancolie. Ses boiseries noircies, ses grandes portes à doubles ventaux, ses tentures sombres, ses écussons aux couleurs effacées, disaient la désolation de cette antique et noble demeure, veuve de Ses véritables maîtres et dans laquelle cette jeune femme, dont la dernière heure avait été enveloppée de ténèbres,

LA DAME

avait passé plusieurs années partagées peut-être entre la douleur et le remords.

— Pauvre femme 1 soupira tout bas la Dame au gant noir.

Et tous deux, le major et celle qui se disait la fille du général baron de Ruvigny, se regardèrent silencieusement, comme s’ils eussent craint de se communiquer leurs impressions, et ils continuèrent à attendre.

Enfin lin pas lourd, inégal et qui trahissait l’agitation intérieure du capitaine, leur annonça sa venue. Il se montra sur le seuil, s’y arrêta un moment, comme si le courage et la force lui eussent manqué. Puis enfin l’homme du monde triompha, et le capitaine vint jusqu’à la jeune femme et la salua avec toute la courtoisie d’un parfait gentleman.

— Monsieur, dit le major en lui rendant le salut que venait de lui adresser M. Lemblin, convenez que nous sommes réellement exacts, en dépit des affreux chemins que nous avons suivis pour arriver jusqu’ici.

— Votre exactitude est toute militaire et n’a rien qui m’étonne, répondit Hector Lemblin, mais madame est d’un courage digne d’éloges...

En parlant ainsi, le capitaine levait sur la Dame au gant noir un regard timide, et i[ éprouvait sur-le-champ cette commotion électrique dont il avait été frappé déjà en entrant chez elle dans le petit hôtel de la place Beauvau. Le grand œil bleu de cette femme étrange venait de

s’arrêter sur lui calme, froid, railleur, et cependant rempli de séductions.

A partir de ce moment, le capitaine se trouva de nouveau en proie à cette fièvre, à cet enthousiasme muet que la Dame au gant noir avait déjà fait naître chez lui trois jours auparavant...

Il ne frissonna plus, il ne trembla plus, il se prit à la contempler, à l'écouter, à s’enivrer du son de sa voix, à tressaillir d’une volupté sauvage sous le poids de son regard, oubliant qu’une heure plus tôt, écrasé par ses souvenirs, il avait failli se trouver mal et s’était mis à pleurer comme un enfant.

L’intendant vint annoncer que le souper était servi. Le capitaine offrit sou bras à la voyageuse et la conduisit à . la salle à manger. Pendant une heure encore, cet homme retrouva la vie, le mouvement, l’oubli de ses remords, et il conçut de vagues espoirs... Mais un mot du major vint tout à coup l’éveiller en sursaut et le rejeter du haut de son rêve sur le pavé fangeux de la réalité.

— Capitaine, dit le major en quittant la table, voulezvous maintenant que nous allions voir si le coffret dont fait mention la lettre du général est bien toujours au même endroit?

M. Hector Lemblin frissonna, et sa pâleur livide, un moment disparue, envahit de nouveau son front, car cette chambre où devait être le coffret, c’était précisément celle où Marthe était morte et dans laqnelle il n’avait osé pénétrer une heure plus tôt.

Laissons le major Arleff, la Dame au gant noir et le capitaine Hector Lemblin se disposant A pénétrer dans la chambre mortuaire de Marthe de Chatenay et revenons à Paris.

Longtemps après le départ du dernier convive de Fulmen, la belle pécheresse de l’avenue Marbeuf, notre jeune ami Armand Léon, s’éveillant d’un profond sommeil, jeta autour de lui tin regard étonné. ,

. D’abord il ne sut où il était. Le lieu où il se trouvait sans savoir comment et bien certainement pour la première fois, était une jolie chambre à coucher, toute tendue en damas orange. Il était couché sur un sofa et enveloppé des pieds à la tète dans un cachemire. De plus, il était seul, du moins son premier regard ne rencontra aucun visage humain autour de lui. Un dernier rayon du jour éclairait la chambre; une pendule qu’il aperçut sur la cheminée marquait cinq heures et demie. Armand avait dormi quinze heures.

— Où diable suis-je donc?

Telle fut la première question qu’il s’adressa tout d’abord. Il chercha à rassembler ses souvenirs de la veille, et ces souvenirs accourant peu à peu et un à un, il se dit: — Voyons, hier, j’étais A souper... j’ai bu... Où étais-je

à souper?... Ah! dans un jardin d’hiver, avec Maurice, avec Malvina et Nini Pompadour... chez Fulmen... On m’a fait boire... je me suis grisé... On m’aura transporté quelque part...

Et il se souleva et regarda de nouveau autour de lui. Ce fut alors qu'il aperçut à deux pas, derrière le divan qui lui servait de lit, assise dans un fauteuil, muette, immobile, la belle Fulmen, qui attachait sur lui ses grands yeux noirs pleins de feu.

— Fulmen! dit-il étonné.

— Bonjour, dit-elle; avez-vous bien dormi... depuis quatre heures du matin?...

Et elle ajouta de sa voix fraîche et railleuse : — Savezvous que vous avez dépassé le tour du cadran? Oh! ces vilains hommes... ça se grise sans la moindre pudeur...

— Ainsi, demanda Armand, je me suis grisé et vous m’avez donné l’hospitalité?

— Il le fallait bien.

Armand se mit sur son séant et la regarda en souriant de son sourire mélancolique.

— Vous êtes bonne, répéta-t-il comme la veille.

— Non, je suis égoïste.

— Vous ?

— Moi, mon cher.

Et Fulmen s’approcha et s'assit sur le bord du canapé, à côté du jeune homme. Puis elle prit sa main dans les siennes et laissa tomber sur lui un regard rempli de magnétiques effluves.

LA DAME

— Oui, dit-elle, je suis égoïste, et votre présence ici n'est qu’une abominable trahison de ma part.

— Vous plaisantez ?

— Mais non, je dis vrai.

Armand la regardait, souriant toujours.

Certes, la pécheresse était bien, en ce moment, la femme la plus séduisante qu’un poète amoureux de l’idéal aurait pu rêver. Enveloppée dans un long peignoir de mousseline transparente, au travers duquel se dessinait vaguement le galbe correct de ses épaules, son petit pied chaussé d’une mule de satin rouge, ses magnifiques et abondants cheveux noirs roulés en torsades et retombant sur son cou en boucles confuses, l’œil noyé de langueur, ses lèvres rouges entr’ouvertes, Fulmen semblait en ce moment, réaliser le type de la Vénus voluptueuse et mélancolique. Elle posa un de ses bras blancs sur l’épaule d’Armand et continua: — Oui, cher enfant, ' vous êtes chez moi depuis quatre heures du matin, et je vais bien vous étonner, sans doute, quand vous saurez pourquoi vous y êtes.

— Mais, dit Armand, je m’en doute ; comme j’avais perdu la tète...

— Nenni; le Hollandais voulait vous faire transporter dans sa voiture et vous jeter chez vous en passant.

— Et vôus n’avez pas voulu?

— Certes, non.

Armand aurait dù deviner en voyant Fulmen ainsi penchée sur lui. Mais les cœurs qui sont erpplis d’un seul

amour, comme l’était le sien, ont généralement perdu le don de la clairvoyance.

— Pourquoi n’avez-vous pas voulu ? demanda-t-il.

— Parce que je suis curieuse.

— Curieuse, vous, et de quoi?

— Dame, vous nous aviez commencé un récit...

Armand tressaillit.

— Un récit dramatique, extraordinaire, bizarre...

— Et je n’ai pas fini, n’est-ce pas?

— Non; vous êtes allé méditer sous la table la suite de votre histoire.

Armand se frappa le front.

— AUI murmura-t-il, je me souviens... je vous ai parlé...

— De la Dame au gant noir, dit Fulmen...

— Et vous m’avez cru sur parole?

Armand articula cette question d’une voix tremblante, et son front se couvrit d’une légère pâleur.

— Certainement, je vous ai cru, dit Fulmen.

— C’était cependant une plaisanterie, une fiction.

Et, parlant ainsi, Armand attachait sur la danseuse un regard plein d’inquiétude. Mais Fulmen lui prit les deux mains par un geste presque maternel, fixa sur lui son œil noir avec une expression de tristesse indulgente, et lui dit ce mot : — Enfant !

— Mais... je vous jure... balbutia le jeune homme.

— Ne jurez pas, dit-elle.

Et tandis qu’une de ces mains ramenait une des boucles tu 5.

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