‹ La dame au gant noirChapitre 2 sur 18 · I. A DA MR · texte numérisé non relu

I. A DA MR

de la chevelure d’Armand sur le haut de son front, Fuimen ajouta : — 0 grands cœurs de vingt-cinq ans, diplomates en herbe, Machiavels à fine et brune moustache, connaissez-vous donc si peu les femmes que vous puissiez vous imaginer qu’il est facile de les tromper.

— Mais... je ne vous... trompe pas...

— Écoutez, poursuivit-elle en arrondissant son beau bras sur le cou d'Armand, supposez que je sois pour vous une mère...

— Oh ! dit Armand avec un sourire, vous êtes bien jeune pour un tel rôle.

— Eh bien! une sœur...

— A la bonne heure !

— On dit tout à une sœur.,, absolument tout... et si je vous demande le secret de votre cœur...

— Mais je n’ai pas de secret...

— Encore!

Fulmen frappa le parquet avec impatience du bout de son joli pied.

— Au fait, reprit-elle, vous avez raison... on ne livre pas le secret de son cœur à la première femme venue, sous le prétexte qu’on a soupe chez elle... et, pour vous, je suis cette femme, sans doute...

— Non, dit Armand, car je lis dans votre regard que vous voulez être mon amie.

— Mieux que cela, répondit naïvement Fulmen : je vous aime !

AU GANT NOIR ftt

— Vous... m’aimez!... exclama le jeune homme au comble de la surprise.

• — Depuis cette nuit.

Un nuage passa sur le front d’Armand, et il baissa les yeux.

— Pardonnez-moi, dit-il, mais je ne puis croire... il est impossible...

— O jeune fou ! murmura F ulmen souriant de ce superbe sourire des triomphateurs, croyez-vous donc qu’on se fût donné la peine de vous griser, puis de vous garder ici tout un jour, si.,.?

Et l’œil fascinateur de Fulmen acheva cette phrase. Mais Armand se leva avec dignité, et, à son tour, il lui prit la main.

— Pardonnez-moi, madame, dit-il, si je ne tombe pas sur l’heure à vos genoux ; si vous, dont l’amour est envié de tous, dont on mendie les sourires, dont on achèterait un regard au poids de l’or, vous me voyez accueillir avec tristesse un aveu qui devrait me rendre fou de bonheur.

— Ah! s’écria Fulmen, vous le voyez bien, mon pauvre ami, si vous ne mourez pas de joie, si vous ne tombez pas à mes genoux, c’est que vous ne pouvez répondre à mon amour... ,

— Hélas!

— C’est que vous aimez la Dame au gant noir.

Et Fulmen laissa bruire sur ses lèvres rouges un éclat de rire charmant et finement railleur.

LA DAME

Si

— Voilà, dit-elle, comment on arrache un aveu.

— C’est vrai, murmura le jeune homme en courbant le front, je suis battu, et vous m’avez poussé dans mes derniers retranchements en me parlant d’un amour... que... sans doute...

— Ah! dit Fulmen souriante, vous comprenez, mon cher, que je ne vous dirai pas s’il est vrai que je vous aime ou si l’aveu que je viens de vous faire n’était qu'un adroit moyen de vous arracher votre secret. Je ne me jette point ainsi à la tète des gens...

Armand courbait le front, tandis que Fulmen souriante parlait ainsi, et laissait tomber sur lui ce regard charmant et plein d’expérience dont la femme pour qui le cœur humain n’a plus d’énigmes enveloppe l’adolescent. Elle le força à s’asseoir de nouveau auprès d’elle.

— Voyons, dit-elle, causons comme de vieux amis... Je ne vous aime pas... Vous ne m’aimez pas non plus... puisque vous aimez la Dame au gant noir... Mais un intérêt commun nous rassemble...

— Un intérêt? fit Armand surpris.

— Pourquoi pas ?

— Nous avons des intérêts communs?...

— Sans doute. Laissez-moi d’abord parler de vous.

Et Fulmen reprit la main d’Armand dans ses belles mains effilées et poursuivit : — Vous aimez donc la Dame au gant noir, une femme étrange qui tient du Juif errant, et, comme lui, court le monde sans jamais s’arrêter.

— Elle est à Paris, dit Armand avec vivacité.

— Ab!

Et dans cette exclamation, il y eut comme un frisson de joie qui traversa la gorge de Fulmen.

— Alors, raison de plus, et vous allez comprendre en quoi vous avez besoin de moi.

Fulmen s’exprimait avec calme, le sourire aux lèvres, et paraissait sûre de son fait, à ce point que le jeune homme l’écoutait sans oser l’interrompre.

— Mon cher ami, reprit-elle, une femme comme moi est toujours le meilleur auxiliaire qu’on puisse rencontrer dans la situation difficile où vous êtes. Si je vous ai bien compris, vous aimez une inhumaine qui se soucie de l’amour comme je m'en souciais hier, moi...

— Hier? dit Armand étonné.

Fulmen se mordit les lèvres.

— Mettons que je n’ai rien dit, fit-elle, et laissez-moi continuer. Il est évident que si vous aimez cette femme et que vous désespériez d’arriver tout seul jusqu’à elle, les conseils d’une femme comme moi pourront vous être utiles...

Et elle souligna le mot.

Un mouvement de joie égoïste brilla dans les yeux d’Armand.

— Comment, dit-il, vous m’aideriez?...

— Dame !

— Vous me conseilleriez ?

— Pourquoi pas !

LA DA MK

Mais soudain une vague inquiétude se peignit sur le visage d’Armand.

— Ne me tendez-vous point un piège ? demauda-t-il.

— Non, dit franchement Fulmen.

— Pourtant... tout à l’heure...

— Tout à l’heure .je vous ai dit que je vous aimais et, petit fat que vous êtes, vous l’avez cru...

Et Fulmen eut un joli sourire moqueur.

— Eh bien! oui, poursuivit-elle, je vous aime, et c’est pour cela que je veux vous servii;... Mon Dieu! le cœur de la femme est si bizarre !

Elle demeura un moment silencieuse et l’œil rêveur, puis elle continua en regardant Armand, qui cherchait à comprendre l’excentricité de cette femme: — Hier au soir, jé songeais à épouser lord G..., je méprisais les hommes comme une de ces conquêtes si faciles qu’elles ne méritent ni l’attention, ni la volonté, ni le désir de la femme. Lasse de combat, parce que j’avais toujours triomphé, je songeais à faire une bonne petite fin bien naïvement bourgeoise, bien prosaïquement vertueuse, quelque chose de solide comme un pont et d’ennuyeux comme la pluie. Un mot de notre ami Maurice Stephan et la vue de votre visage mélancolique ont renversé tous mes projets. Maurice a prétendu que vous aviez au cœur un de ces amours chevaleresques contre lesquels il n’est point de remède...

— C’est vrai, murmura Armand.

— Alors, reprit Fulmeu, je me suis juré de vous aimer et d’ètre aimée de vous.

Armand hocha tristement la tète : — On n’a pas deux amours à la iois, dit-il.

— Je le sais bien : aussi vais-je commencer par être simplement votre amie. Vous êtes à la recherche de la Dame au gant noir, je vous la trouverai...

— Vous ! exclama Armand.

— Parbleu ! croyez-vous pas, mon cher, que si je me donne la peine de mettre huit jours à fouiller le monde, j’en aurai laissé un seul coin inexploré ? Oh ! vous ne connaissez pas Fulmen.

Et la pécheresse rejeta fièrement sa tète en arrière, et son œil noir jeta des flammes plus fauves que le feu céleste dont elle portait le nom.

— Le beau mérite, en vérité, poursuivit-elle, de lutter contre un souvenir, contre une femme absente et peutêtre à jamais perdue !,Ce serait bien la peine de perdre mon temps à vous aimer... Allons donc! non, je veux mieux que cela, je veux vous retrouver la Dame au gant noir, je veux vous pousser à ses genoux, je veux qu’elle vous aime...

— Vous voulez cela? s’écria Armand stupéfait.

— Certainement, répondit Fulmen. Je veux que les obstacles qui s’élèvent entre vous soient aplanis, les difficultés surmontées i la Dame au gant noir vous ouvrant ses bras, vous vous apercevrez que vous ne l’aimez plus.

LA DAME

— Oh! dit Armand, est-ce possible ?

— Enfant, vous verrez.

— Madame, murmura Armand, vous avez l’éloquence enchanteresse de la femme à qui rien ne résiste, et le monde me trouverait sot et fou, sans doute, de ne me point voir à vos pieds ; mais vous ne savez peut-être pas, madame, qu’il est parfois de ces passions lentes, mortelles, inexorables, auxquelles rien ne résiste et qui absorbent un homme à ce point de le rendre aveugle et ingrat. Laissez-moi vous demander votre amitié, mais.*,.

Fulmen lui posa la main sur la bouche : — Taisezvous, lui dit-elle, ou plutôt parlons raison... Vous m’avez dit qu’elle était à Paris?

— Oui. • /

— Vous l'avez vue?

— Hier matin, j’étais à pied, sur le boulevard, à l’angle de la rue Duphot ; une voiture à deux chevaux a passé près de moi, rapide comme l’écltÿr. Elle était dans cette voiture. Mon émotion a été si violente que pendant quelques minutes je suis demeuré immobile, pétrifié, suivant du regard ce carrosse qui l’emportait. Je l’ai vue tourner le coin de la rue Royale, et lorsque j’ai voulu me mettre à sa poursuite, elle avait disparu.

— C’est bien, dit Fulmen, on la retrouvera.

Le calme avec lequel elle prononça ces paroles causa une vive impression à Armand. Il eut foi en elle.

— Nous la retrouverons, ajouta Fulmen, et avant qu’il soit huit jours, peut-être demain... peut-être ce soir.

AU fi A NT NOIR 89

— Oh ! dit Armand, demain! ce soir!... mais de quel pouvoir disposez-vous donc?

— Mon cher, répondit la pécheresse avec mélancolie, il y a des hommes qui sont morts sur un simple froncement de mes sourcils; comment ne voulez-vous pas que j’aie la puissance de retourner Paris en vingt-quatre heures comme un gant?

EtFulmen étendit la main vers le gland de soie d’uue sonnette.

Une jolie femme de chambre, comme on n’en voit plus que chez les pécheresses ou au théâtre, montra son minois fiité sur le seuil de la chambre à coucher, et vint allumer les flambeaux de la cheminée.

— Fais servir, lui dit Fulmen.

Puis, se retournant vers Armand, la danseuse ajouta en souriant: — Vous dînez avec moi... je vous emmène aux Italiens.

Et, comme il faisait un geste de refus : — Si vous me refusez, si vous êtes méchant, on ne vous retrouvera pas votre inconnue.

— Je vous obéirai, murmura le jeune homme avec soumission.

Le lendemain de ce jour, nous eussions retrouvé notre jeune ami Armand chez lui, dan3 ce joli pavillon de

LA DAM K

Chaillot, où le jaloux amour paternel du colonel Léon avait caché sa frêle et délicate adolescence confiée à la vigilante sollicitude du vieux Job.

Rien n’était changé dans cette charmante demeure, nid blanc et coquet perdu au milieu d’un massif de verdure.

Le vieûx Job en était toujours l’intendant fidèle et prenait un soin tout particulier du cheval de selle et des deux carrossiers irlandais que son jeune maître attelait alternativement à son tilbury.

Ce jour-là, nous eussions revu Armand, à demi couché sur son divan, dans ce joli fumoir tendu d’étoffes orientales et dont les quatre croisées donnaient tout à la fois sur la cour et le jardin. Il était tard, un dernier rayon de soleil venait se briser sur les vitres, et la pendule marquait cinq heures et demie. Armand était seul et fumait, les yeux demi-fermés, dans l’attitude nonchalante d’un homme qui ne se sent vivre que par la pensée.

Un coup de sonnette vint l’arracher à sa rêverie. Il entendit ouvrir la grille de la porte cochère, et, se soulevant à demi pour regarder dans la cour, il vit entrer un petit coupé bleu à un seul cheval, et de ce coupé descendre un jeune homme et une jeune femme, deux des convives de Fulmen,le journaliste Maurice Stephan et la piquante Nmi Pompadour, que des liens mystérieux unissaient sans doute depuis ce fameux souper, durant lequel la raison universelle avait si bien décampé devant la folie et l’ivresse.

Maurice, donnant le bras à sa conquête, monta lestement les marches du perron, passa un peu sur le corps du vieux Job, serviteur méthodique, esclave de l’étiquette, et qui voulait toujours s’enquérir, avant d'introduire les gens, si son maître était ou n’était pas visible.

— Je suis de la maison, dit Maurice en l’écaitant; Armand y est toujours pour moi.

— Et pour moi aussi, dit Nini Pompadour.

Les jeunes fous montèrent en courant au premier étage et trouvèrent Armand sur le seuil du fumoir.

— Bonjour, leur dit-il, comment vous va ?

— C’est à toi qu’il faut demander ça, répdndit Maurice. Mais, au fait, je te trouve une mine superbe ;• tu n’as plus cet air renversé et piteux qui t’allait si mal avant-hier, tandis que tu racontais tes mésaventures avec la Dame au gant noir.

Ce nom fit froncer le sourcil à Armand.

— Peste! continua Maurice, quel médecin que Fulraen.

— Plait-il? fit Armand.

— Je dis, répéta le journaliste, qu’en vertu de cette loi qui veut qu’en amour un clbu chasse l’autre, Fulmen t’a vite et merveilleusement guéri.

— Fulmen? dit Armand étonné.

— Bon! murmura Nini Pompadour en riant, allez-vous pas faire encore du mystère, affreux sournois?

— Nous savons tout, dit Maurice.

LA DAME

— Vous savez tout?

— Absolument tout, mon cher.

— Alors apprenez-inoi quelque chose, car moi je ne sais rien.

— Tarare ! exclama Maurice. Comment peux-tu nous prendre ainsi pour de petits adolescents?

— Mais je vous jure,..

— Bon ! nous allons récapituler tes faits et gestes depuis deux jours. D’abord hier au matin nous t’avons laissé chez Fulmen... Tu y as passé la journée, déjeuné et dîné...

— Qu’est-ce que cela prouve ?

— Rien absolument. Le soir, on vous a vus ensemble au spectacle...

— Elle m’a offert une place dans sa loge.

— Et notre ami Maurice Stephan est un curieux qui voudrait bien savoir et ne saura rien, dit tout à coup une voix sur le seuil du fumoir.

Maurice, Nini Pompadour et Armand se retournèrent. Une femme venait d’ouvrir la porte ; c’était Fulmen.

— Parbleu ! dit Maurice, voici qui vient à l’appui de

mes assertions.

— Tu te trompes, Maurice.

— Bah! qui sait?

— Et cependant, continua la danseuse, comme je me suis mis en tète de compromettre notre ami, et que je viens en ce moment tout exprès pour lui parler d’affaires sérieuses...

— Hein? fit Maurice.

— Attendu, poursuivit Fulmen du ton d’un juge qui prononce un arrêt, attendu que du moment où vous nous accusez, Armand et moi, d’intelligences secrètes, nous avons au moins le droit d’en profiter ; — moi, Fulmen, première du nom, et maîtresse ad honores de céans, je vous flanque tous les deux à la porte.

— Oli ! oh ! murmura Nini Pompadour, quel ton !

Mais Fulmen regarda Maurice d’un air significatif. Celui-ci se leva: — Allons, Nini, dit-il, ne troublons point cette lune de miel.

Et il serra la main à Armand encore stupéfait, entraîna sa brune compagne et dégringola l’escalier en chantant.

-Ce fut alors qu’ Arm and, abasourdi de l’arrivée de Fulmen, s’écria : — Vous!... Comment ! vous, ici !

Fulmen ne répondit pas d’abord, mais elle jeta son cliùle sur le divan, ôta son chapeau, retira ses gants et regarda le jeune homme avec un sourire.

— Voyons, dit-elle, y a-t-il rien qui doive vous étonner dans ma visite ?

— Je ne m*y attendais pas...

— D’abord, mon cher, tout Paris, depuis qu’on nous a vus aux Italiens, veut bien prétendre que je suis votre amie. Mon Dieu ! Paris se trompe, mais il dira vrai quel-

que jour.

— Vous croyez? fit Armand, souriant avec mélancolie.

LA DAME

Fulmen fixa sur lui un regard fascinateur et se jeta un coup d’œil dans la glace: — Fatl dit-elle.

Puis elle s’assit auprès de lui : — 11 est donc assez naturel, reprit-elle, que je vienne voir mon adorateur futur, même lorsque je n’ai pas d’affaires sérieuses avec lui.

Et Fulmen le regarda de son œil gauche demi-iermé, à Y américaine ) comme on dit dans le quartier Bréda.

— Mais, reprit-elle, rassurez-vous, je viens pour affaires.

Armand tressaillit.

— Et je viens vous chercher. #

— Moi ! exclama-t-il de plus en plus étonué.

— Habillez-vous et venez, répliqua Fulmen.

— Venez, dit Fulmen en se drapant avec un savant laisser-aller dans son châle long; en route, je vous expliquerai bien des choses.

— Mais où me conduisez-vous ? demanda Armand.

— Venez toujours.

— Étrange femme ! murmura le jeune homme, subissant malgré lui l’influence dominatrice de la danseuse.

— Il fait froid, ajouta-t-elle, prenez votre paletot le

Page 1