‹ La dame au sourire terribleChapitre 1 sur 28 · L*AMOUR SE LÈVE CONTRE LA HAINE · texte numérisé non relu

L*AMOUR SE LÈVE CONTRE LA HAINE

La solitude dans laquelle Micheline avait vécu à Tiffanges était bien grande, presque absolue, surtout depuis la mort de la comtesse.

Pourtant, la jeune fille avait un secret, un secret enfermé au plus profond de son cœur, dont Michel, lui-même, n'avait jamais reçu la confidence, et qu'il ne soupçonnait pas.

La comtesse était morte brusquement à Tiffanges.

Quelques mois avant sa mort, c'est-à-dire un an environ avant le retour du duc et son entrevue avec ses enfants, la comtesse de Thiauville avait emmené Micheline dans les Deux-Sèvres, où elle possédait un petit domaine, avec un château en fort mauvais état. La vieille dame voulait régler, sur place, différentes affaires urgentes avec ses fermiers, et, du reste, elle avait trouvé acquéreur du domaine dont elle allait être débarrassée.

Les deux femmes s'étaient installées à Saint-Léonard, un peu en camp volant, servies par la femme d'un métayer voisin du château, car elles ne comptaient y faire qu'un séjour d'une semaine.

Pendant que la comtesse, méticuleuse, réglait ses comptes, et recevait son notaire de Thouars, Micheline

L'épisode qui précède a pour litre : Trompe-la-Mort. La Duchesse amoureuse.

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employa ses journées à faire aux environs et le long des rives pittoresques du Thouet, quelques randonnées à bicyclette.

Elle sortit un matin d'automne seule, par un clair soleil qui avait dissipé les brouillards nocturnes.

Elle longeait la route bordée d'arbres fruitiers qui, parfois, rejoint la rivière encaissée dans des coteaux jolis, que l'approche de l'hiver enveloppait d'une aridité un peu triste. Çà et là, les travaux de labours commençaient. Les vendanges étaient faites. Les vignes n'offraient plus que des clignements symétriques sans couleur, desséchés, les feuilles rouges ou jaunes envolées au gré des vents. Micheline pédalait lentement, n'ayant pas de raison pour se presser, jouissant de la radieuse journée qui s'annonçait.

Peu de passants ; de temps en temps une charrette de paysans trinqueballait à la descente d'une côte, avec un bruit de ferraille, portant toute une famille entassée, les filles sur les genoux des hommes... Puis, la route redevenait déserte.

Et, pendant des quarts d'heure, Micheline pouvait croire qu'elle était seule à habiter le pays...

A des tournants brusques, des écriteaux rappelaient les automobiles à la prudence en les faisant ralentir, posés là par les soins du Touring-Club. D'autres écriteaux portaient des signes en zigzag... Par-ci, par-là, pour contempler un joli point de vue, un banc invitait le voyageur à prendre un peu de repos, toujours par les soins du Touring.

Micheline suivait l'accotement de la route qui surplombait de deux ou trois mètres un pré plus large s'étendant jusqu'au Thouet dont les eaux claires coulaient doucement entre des buissons dorés par les premiers frimas. Dans les prés, des clochettes mauves, des colchiques, pointaient leurs poison, dans les herbes tondues au ras du sol par les troupeaux.

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Un ronflement de moteur se fît entendre.

Un coup de trompe suivit presque aussitôt, mais comme la roule faisait un coude brusque, on he voyait rien I...

Micheline prit sa droite... sans réfléchir que l'auto, de son côté, venant sur elle, allait prendre sa gauche pour tourner au plus près... Toutefois, machinalement, elle appu}a sur le timbre accroché à son guidon, dont le grelottement s'étouffa dans le bruit rapproché du moteur.

Au tournant, aulo et bicyclette se trouvèrent face à face, séparées seulement par une vingtaine de mètres... L'auto envoya encore un coup de trompe, la bicyclette s'affola, traversa vers sa gauche, l'aulo essaya d'en faire autant par un virage si brutal qu'un pneu éclata avec une détonation d'arme à feu... Il y eut une em bardée... la voiture frôle Michehne. qui pourtant ne perdit pas l'équilibre, mais i'auto vint cogner contre un cerisier qu'elle tordit, s'arrêta une seconde, après avoir lancé le chauffeur dans le pré comme un cheval qui se cabre et se débarrasse de son cavalier... puis se renversa...

Au bruit, Micheline, qui filait, tourna la têle et vit l'accident.

Elle sauta de machine et accourut.

L'homme ne donnait pas signe de vie. îl était seul. Personne pour lui porter secours. Et, étendu dans l'herbe, sur le côlé, un bras en avant, l'autre ployé sous lui, il était si pâle qu'elle eut une exclamation de pitié et d'effroi : il paraissait mort.

Elle le souleva, l'appuya contre une branche tombée du cerisier, alla mouiller son mouchoir dans la rivière toute proche, et lui rafraîchit ainsi le visage à plusieurs reprises.

C'était un tout jeune homme, de vingt à vingt-cinq ans environ, de mise élégante, brun ; sa casquette avait

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été enlevée dans sa chute et laissait voir ses cheveux noirs, coupés ras, un large front inlelligcnt. Les mains étaient fines, allongées, très blanches. Sur ce visage distingué et presque délicat que rendait viril seulement une moustache châtain clair, un grand air de repos, et non point de souffrance.

il ne portait pas de blessure apparente. Pas une goutte de sang.

Micheline appuya les doigts vers le cœur. Elle en sentit les battements, faibles il est vrai. Mais il vivait. Elle fut rassurée. Il avait été violemment projeté contre le sol et étourdi par la chute. Elle jeta un regard autour d'elle, au plus lointain de la route. Personne. Ni une voiture, ni un voyageur, ni un paysan. Son embarras était extrême. Elle faisait le trajet rapidement entre le jeune homme et la rivière et chaque fois rapportait son mouchoir mouillé, dont elle Tinondait.

Ce fut pendant une de ces absences qu'il ouvrit les yeux. Il avait de beaux yeux bleus, très larges et très doux... En même temps que la vie, revenait le souvenir de la chute terrible, de l'embardée au tournant de la route, pour éviter cette jeune fille à bicyclette, entrevue à peine en l'espace d'une seconde.

Et il l'aperçut, gracieuse, sa taille souple pioyée, puisant de l'eau à la rivière... Il l'aperçut, accourant vers lui... Il aperçut le charmant visage inquiet, aux lignes si pures, celte jeunesse éblouissante, si près de l'enfance encore... Il aperçut les masses de cheveux un peu en désordre par le vent de la course... et le petit chapeau canotier... et la mise simple... et tout cela lui apparut comme une vision de rêve...

Elle revenait. Elle était {iM'ès de lui. Elle se penchait. Il se sentit enveloppé d'un parfum subtil et délicat qui émanait d'elle, et sans savoir pourquoi, peut-être parce qu'il se voyait sauvé, sans blessures, parce qu'il ne souffrait pas, peut-être aussi à cause de l'imprévu

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charmant de Faventure, il feignit d*êtr^ évanoui encore et referma les paupières...

Il entendait, il recevait contre sa figure, les soupirs de la jeune illle, qui disaient qu'elle avait peur... Il tressaillait aux caresses de ces mains qui le soignaient... Il ne voulait pas, par un brusque réveil, troubler ce rêve, parce qu'il pensait bien qu'à son premier mouvement, l'apparition disparaîtrait.

Et l'enfant murmura angoissée :

— Mon Dieu ! que faire ? Je vais aller jusqu'au premier village chercher du secours...

Mais tout à coup, elle se recula.

Elle venait de comprendre que l'inconnu avait toute sa connaissance et qu'il la regardait, dans le mince rayon visuel de ses cils presque rejoints... Et s'il feignait l'immobilité et l'évanouissement, c'était donc pour la mieux voir? Elle devina l'admiration qui se cachait ainsi, l'hommage rendu à son charme et à sa beauté... Ainsi, elle s'inquiétait de cet homme pendant qu'il était bien vivant et hors de danger ! Elle s'effrayait alors qu'il semblait prolonger à plaisir les soins dont elle l'entourait !...

Elle en eut du dépit.

Une violente rougeur empourpra son visage...

Il vit qu'il ne pouvait plus feindre...

La vision s'en allait... Jl retombait dans la réahté...

Il se leva, salua *

— Mademoiselle, je suis content de vous retrouver saine et sauve, car, je vous le jure, tout à l'heure, j'ai eu bien peur... pour vous... Je vous suis reconnaissant de ne m'avoir point abandonné.,. J'en suis quitte, je le crois, pour une chute un peu rude...

Il se secoua, marcha, grand, souple, robuste, et du reste très rieur.

— Quelle dégringolade, mademoiselle I Je ne sais si vous avez eu le temps d'applaudir ! Un saut péril-

leux magnifique I Si je n'étais pas tonribé sur un terrain mou, dans cette prairie un peu marécageuse, je n'aurais pas le plaisir de vous remercier... Oh ! ma tête I... Il ajouta gaiement :

— Vous avez eu plus peur que moi, heiu ? El ma voiture, sapristi ! ma voiture !... Dans quel état ! et je l'essayais ! C'était son premier voyage ! Et pas une panne, pas un raté, depuis Paris !... Vous savez,, je ne vous reproche rien ?... Pas votre faute... Pas la mienne non plus...

Il s'arrêta. Elle était toute confuse. Elle balbutiait :

— Je suis iieureuse que rien de grave ne vous soit arrivé... Je vais vous envoyer des gens du prochain village qui vous aideront...

Elle baissa les yeux soudain, devant le regard ardent qui la poursuivait. Toute seule sur cette route, simplement vêtue, elle était jolie, certes. Pourtant, rien ne la différenciait de toute autre jolie fille. Qui pouvait-elle être ? Quelque ouvrière de l'aiguille, s'en allant faire une journée dans un château voisin ? Il jeta un coup d'œil vers la bécane, appuyée tout près contre un tas de pierres en carré long, qui attendait la masse du cantonnier. La bicyclette lui parut avoir longtemps servi. Le cadre avait besoin d'être rebrasé. Le guidon avait perdu son brillant, le garde-crotte était faussé et disloqué, le garde-jupe aussi, les jantes en bois d'un modèle déjà vieux... Ce qui le fit penser :

— Bicyclette achetée d'occasion, probable... pour un usage journalier... Ça doit être une petite ouvrière de Thouars... Elle e?t rudement gentille...

Apeurée par ce silence, Micheline se mit à courir vers la route.

Mais, comme il était près d'elle, il put lui saisir la main, et il porta cette main frêle et élégante, à ses lèvres, dans un baiser retenu et appuyé.

— Mademoiselle, me direz-vous votre nom... afin que

je me souvienne toujours de la matinée où j'aurai fait cette rencontre charmante ?...

Elle voulut dégager sa main. Il resserra un peu son étreinte, en souriant.

Alors, il tressaillit de surprise... Une autre jeune fille se dressait devant lui, avec un regard si hautain, si méprisant, et tout à la fois si profondément calme, qu'il ouvrit les doigls, laissant échapper la main prisonnière et qu'il se sentit pris d'un trouble, d'un malaise étrange...

Cette fois, ce fut lui qui baissa la tâte.

Et il murmurait :

— Mademoiselle, je vous prie de me pardonner... Déjà, elle était sur la route, relevait sa bécane, sautait

dessus d'un mouvement aisé.

— Mademoiselle, du moins, dites moi votre nom... Elle se retourna en pédalant sur place... eile le vit

les mains sijpplianles, tendues vers elle, consterné et les yeux inquiets...

Mais il l'avait offensée, et elle répondit, indifférente :

— Est-ce que ye vous ai demandé le vôtre ?

En quelques tours de roues, elle fut invisible... Et il resta là, sur le pré, fort déconfit, furieux contre luimême... regardant vers le tournant de la route. . croyant peut-être qu'elle reviendrait...

Elle ne revint pas et il se dit ;

— Mon vieux, tu n'es qu'un imbécile... Tu as effrayé cette jolie enfant.

Puis un geste de défi :

— C'est bon... le premier venu me dira son nom tout à l'heure... Et c'est bien le diable si je ne la retrouve pas aux environs... Je ne veux pas lui laisser, de Roger Salvatour, une si fâcheuse impression^..

Son espoir fut déçu.

Le château de Saint-Léonard, où était descendue la comtesse avec Micheline, était situé à quatre lieues de

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là. Personne ne savait que la comtesse y faisait un court séjour. Et Micheline était compiètement inconnue.

Il eut beau s'informer auprès des paysans du village accourus à son aide un quart d'iieure après le départ de la jeune fille.

Ils ne purent répondre que ceci ;

— Une jeune fille, à bicyclette, est venue nous avertir qu'il y avait un accident d'auto sur la route et que vous réclamiez du secours. Après quoi, et n'ayant môme posé qu'un pied par terre, elle a filé dare dare... Elle doit être loin et nous ne l'avons jamais vue...

Roger en conçut une sourde irritation.

Contre Micheline ?

Non pas !... contre lui-même I...

— Voilà une enfant qui va emporter de moi la conviction que je ne suis qu'un malotru !... Je payerais cher celui qui rne donnerait l'occasion de la rencouti'er de nouveau, ne fût-ce que cinq minutes !

L'occasion ne lui fut pas offerte.

Certes, il aurait pu la rejoindre, si son auto avait été en état. Mîais une fois redressée, il constata qu'elle refusait tout service. Il la fît reconduire à Thouars et renvoyer par le chemin de fer à Paris, aux ateliers d'où elle sortait. Ainsi, brusquement, son voyage avait pris fin.

Si le voyage était terminé, il restait, de ces minutes fugitives, un souvenir lumineux dans le cerveau du jeune homme ; et peu à peu, l'image de la jolie inconnue, si gracieuse d'abord et tout à coup si méprisante, l'image de ces deux attitudes, et pour ainsi dire de ces deux créatures si dissemblables, habita son esprit sans qu'il pût s'en distraire. îî devint triste et préoccupé, perdit tout son entrain et même son goût du travail et des sports.

Il vivait avec son père, dans l'hôtel qu'avait fait bâtir celui ci avenue du Bois-de-Boulogne. Après d'ex-

cellenles études qui auraient pu lui permettre de prendre telle carrière qu'il eût voulu choisir, après être resté longtemps sans direction suivie, il avait fini, après sa libération du service militaire, par suppléer son père malade el impotent dans la gestion de ses importantes affaires, sacriOant, afln de plaire à Salvatour, le goût persistant qu'il avait toujours montré pour la sculpture... Il avait un tempérament d'artiste, délicat et fin,

Salvalour possédait de grands intérêts dans des mines et des établissements métallurgiques de Russie. Cela nécessitait de fréquents voyages, des séjours prolongés. Le malade ne pouvait plus faire ces efforts. Roger le remplaça... Mais les heures les plus douces de sa vie furent tou jours} celles qu'il passait, seul dans le vaste atelier que son père lui avait aménagé dans un pavillon de Thôlel, et où, le ciseau ou la terre glaise ù la main, livré à la fièvre de son inspiration, le jeune homme oubliait, dans son art, les froids calculs de l'industriel.

C'était, du reste, une nature d*élit8, franche, résolue et spontanée.

Salvatour l'aimait d'une affection presque jalouse. Parfois, dans un fauteuil roulant, avec lequel il se transportait d'une pièce à l'autre, car toute fatigue lui était interdite., immobile, rêveur et les yeux couvant Roger au travail d'un regard très long, sa figure s'assombrissait. On eût dit que de cruels et insupportables remords montaient du fond de son âme, et qu'il craignait que le reflux de certains actes de son passé ne vînt engloutir et emporter ce fils qu'il adorait... Cette affection du père était payée de retour... Roger avait pour Salvatour de la vénération. Il n'avait pas connu sa mère... mais auprès de son père il avait toujours vécu baigné dans une atmosphère de tendresse et d'indulgence, délicieusement gâté.

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A Tilfanges, comme à Paris, l'amour faisait son œuvre, préparant l'avenir, s*apprêtant à bouleverser des existences, sans tenir compte ni dcB haines, ni des intérêts, ni des ambitions» ni des héroïsmcs, ni des crimes...

A Tiffanges, Micheline aussi se souvenait.

Avec colère...

Mais la colère se fondait lorsqu'elle revoyait le regard inquiet du jeune homme, et ses mains suppliantes et lorsqu'elle entendait le cri qui lui avait demandé pardon !... Tout cela se confondait parfois dans son esprit avec un sourire gai, avec un mot joyeux, une allure cordiale toute en dehors... Et se confondait si bien, qu'elle ne savait plus s'il fallait toujours se fâcher ou s'en amuser... Le souvenir auquel elle s'attardait avec le plus de complaisance lui rappelait ce fin regard entre les cils à demi refermés, qu'elle avait surpris et qu'avaient suivi ses gestes, en une attitude admirative... Certes, Micheline savait bien qu'elle était jolie... Mais petite sauvage vivant en pleine solitude, enfermée dans la tristesse des hauts donjons de Tiffanges, elle n'avait jamais reçu l'hommage des hommes... L'admiration de cet inconnu, audacieux, avait pour elle une saveur troublante, comme le rare parfum d'une fleur qu'elle ne connaissait pas et qui la grisait.

Et à Paris, avenue du Bois, comme en Vendée, dans le manoir en ruines, deux regrets, partant de deux jeunes cœurs, s'élevaient vers le cieL..

Le regret, après ce court instant, d'être à jamais séparés... d'être re jetés dans la vie comme deux étrangers qui ne se rencontreront plus... Rêve joli, imprévu, rapide., qui s'était évanoui en même temps qu'il naissait.

L'aveu de Clément de TitTanges suffisait au procu-

reur dç la République. Il n'était pas utile de p-rovoquer un jugement pour établir son identité.

L'émotion du magistrat avait été grande en entendant le duc qui se livrait ainsi à la justice et son âme en avait été bouleversée ; le premier sentiment qui devait naître en lui était que f^et homme, autrefois, avait été victime d'une terrible erreur, car, libre, jamais la pensée ne lui fût venue de renouveler ainsi l'affreux scandale de sa condamnation, s'il avait été coupable.

Il se livrait, non point pour purger sa peine, comme un criminel qui se repent et qu'étouffe le fardeau des remords...

Il se livrait pour prolonger de dix ans les chances qu'il avait de retrouver le meurtrier de sa femme, de le faire juger et d'effacer ainsi le monstrueux verdict d'autrefois par un grand élan de pitié qui lui ferait oublier tant de jours odieux passés dans l'infamie.

Le duc avait agi simplement, comme on fait son devoir.

Mais le magistrat, lui aussi, devait faire son devoir, si douloureux qu'il fût.

Et le duc de Tiffanges fut conduit à la maison d'arrêt.

Il y eut dans le pays, dans toute la France une profonde surprise. Et l'intérêt s'accrut lorsqu'on apprit les détails de l'arrestation. De son plein gré, le duc avait tendu la main aux chaînes. Pourquoi ? On le sut. Alors un revirement se fit dans l'opinion publique. Dans ce mystère brusquement réveillé, les sympathies se formèrent autour de Tiffanges.

Mais ceci n'était rien...

Le rapport sur les événements du Tchad était arrivé au ministère. Le capitaine Roibier y contait avec les plus scrupuleux détails les combats livrés par la colonne, les pertes subies, le désastre évité grâce à l'arrivée soudaine de Khaddaou-el-Maoute... Il disait le rôle héroïque et merveilleux de Trompe-la-Mort... sa

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puissante armée n>ise au service de la Justice et de la Pitié... les légendes qui couraient sur lui et qui étaient de l'histoire... les trois couleurs françaises à l'ombre desquelles tant d'exploits invraisemblables s'étaient accomplis... Il disait la tristesse de cet homme, la noblesse de son cœur, son prestige... sa bonté... son incroyable bravoure... Et un pareil hommage rendu à ce Français par un officier français vint frapper directement à l'âme nationale... Le mouvement de l'opinion fut immense ; il fut unanime... L'émotion produite par ces révélations était intraduisible... On crut à quelque roman... Quand la vérité devint certaine, quand aucun doute ne fut plus possible, dans un élan admirable, les pétitions coururent... le pays tout entier s'adressant au Président de la Piépublique et implorant la grâce de Tiff anges..

Tiffanges i'apprit dans sa prison.

Il coupa court à ces manifestations — qui déjà le réhabilitaient — en refusant la grâce, qui élait certaine, et en demandant un second jugement.

Dès lors, le monde attendit le dénouement de ce drame dans une fiévreuse curiosité.

Lorsque, cet après-midi du 22 septembre, après les paroles de Tiffanges, le procureur de la République avait demandé les gardes pour remettre le prisonnier entre leurs mains, Salvatour s'était lové de sa chaise. Il avait marché de son pas lourd et traînant vers son ami d'enfance en lui ouvrant les bras :

— Je t'aiderai et comme toi je ferai mon devoir !... Le soir môme, l'auto ramenait Salvatour au château. Michel et Micheline, ne sachant rien de ce qui

s'était passé, étaient dans l'angoisse. Ils redoutaient un malheur. Et quand Salvatour leur eut dit :

— Votre père est en prison, à La Roche... Ils éclatèrent en sanglots.

Mais Salvatovir s'expliqua, et au fur et à mesure

qu'ils écoutaient, le frère et la sœur comprenaient le sublime sacrifice auquel s*était résigné Tiff anges... A la fin de ce récit, leurs larmes s'étaient séchées. Un regard d'ardent amour, et d'orgueil aussi, illuminait leurs yeux.

Pour un tel père, que ne feraient-ils pas î

— Sœur, dit Michel, notre mission est sacrée... Nous irons jusqu'au bout !... Demain, je retournerai à Nantes... Je solliciterai un congé de six mois, sans solde. Mes chefs se rendront, j'en suis sûr, aux graves raisons que je ferai valoir...

— Je vous ai offert, à tous deux, l'hospitalité chez moi... Vous y serez chez vous...

Michel tendit la main avec chaleur... Il savait qu'il fallait dissimuler...

— Nous acceptons...

Le lendemain, Salvatour regagnait Paris...

Huit jours après, une dépêche lui parvenait, venant de Vendée. Elle était de Michel : « Nous arriverons par le train de six heures et demie. »

Avenue du Bois-de-Boulogne tout était prêt pour les recevoir.

A la gare Montparnasse, l'auto de Salvatour les attendait et quand ils montèrent, ils aperçurent, à l'intérieur de la limousine, l'infirme qui leur souriait. Le frère et la sœur prirent place auprès de lui et la voiture fila vers les Champs-Elysées, pendant que le valet de chambre particulier de Salvatour restait à la gare pour les bagages.

Michel et Micheline furent silencieux, pendant le trajet, Micheline parce que ce brusque changement de sa vie la grisait, en passant ainsi sans transition de la solitude et du calme de Tiff anges à l'éblouissement et au tumulte de la grande ville fiévreuse.

Michel, parce qu'il rêvait.

Parce qu'il repensait, en cet instant, aux paroles du

père : « Il faut que lu lui oppose la ruse à la ruse... il faut que tu lui préseules un adversaire digne de lui... il faut que ton visage ne reflète janîais la pensée... il faut que lu paraisses sa dupe !

Une lampe électrique éclairait la limousine.

Salvalour était en pleine lumière et lo regard qu'il laissait tomber, ^n cet instant, sur les enfants confiés à sa garde était doux.

Il n'était pas prévenu des soupçons de Tiffanges...

Il était invraisemblable qu'il les eût devinés.

Il n'avait donc aucune raison de ne point s'abandonner à sa nature, s'il était coupable — et, s'il était coupable, il savait que la présence du frère et de la sœur, chez lui, constituait pour lui un péril.

Coupable, son regard eût manifesté de l'inquiétude, eût reflété quelque trouble, qui n'eut point échappé à rattention de Michel.

Or, il était calme. Il était souriant. En celt« physionomie que la paralysie avait à demi immobilisée, tout ce qui vivait encore disait la joie d'avoir sous son toit les enfants de son ami, de son frère 1

— Est-il possible ! pensait Michel, frissonnant au souvenir de sa mère.

Et si le père ne s'était point trompé, quelle rude partie à jouer contre un pareil homme !... Mais si rude qu'elle fût, il la jouerait !

La limousine stoppa dans l'avenue... Un coup de trompe... Une grille s'ouvrit sur une courette sablée... Un concierge correct, habit et cravate blanche, s'empressa, comme il avait l'habitude, pour prêter son appui au maître.

Salvatour l'éloigna d'un geste :

-— Je veux entrer à ton bras, Michel, dit-il gaiement... Ne t'inquiète pas trop de me voir ainsi, et surtout ne crois pas que tu ne vas trouver ici que de la tristesse... Non, non... Il y a de la gaieté aussi, tu

verras.»» J'ai un fils de ton âge... un beau garçon que j'aime... et que tu aimeras de ton côté, bien vite... Si tu savais que de fois je lui ai parlé de toi, et de toi aussi, Micheline !... Je l'ai averti par dépêche... Il n^sus attend... Ce sera un compagnon, Michel... et s'il le faut, ce sera également ton conseiller.

L*hôtel était brillamment éclairé î...

Michel soutint jusqu'au premier étage le pas chancelant de l'infirme.

Une porte était grande ouverte sur un salon somptueux, éclairé lui aussi comme pour une réception...

Dans le salon, un jeune homme

Micheline, qui marchait derrière, ne l'aperçut pas tout d'abord.

Salvateur présentait les deux jeunes gens l'un à l'autre.. . Ils se serraient la main... D'affectueuses paroles de bienvenue accuillaient Michel... Et Salvatour avait dit vrai... Ce visage loyal, ouvert, tout à la fois énergique et délicat, attirait invinciblement la sympathie... La première étreinte a été banale, mais voici que, spontanément, les mains de nouveau se cherchent, dans un aveu de cordialité réciproque, lorsqu'une exclamation soudaine les fait tressaillir.

Roger Salvatour vient d'apercevoir Micheline.

Micheline vient de reconnaître Roger...

Tous les deux restent interdits, aussi émus l'un que l'autre...

Tout d'abord, Micheline se sent envahir par une brûlante rougeur... Elle balbutie quelques mots de politesse, et jamais, quand elle repensa à cette minute, elle ne put se souvenir de ce qu'elle avait dit. Quant à Roger, très pâle, devant cette image tant de fois évoquée, qu'il croyait à jamais perdue, et qui reparaissait ainsi, comme ramenée auprès de lui par un miracle, soudain, il n'avait pas été capable de prononcer une parole ; il s'était incliné seulement^ sentant qu'autour

de lui, les meubles, les objets d'art, les tableaux, les lumières, se mettaient à danser, à tourner, à virevolter éperdumenl.

Michel élait si loin de se douter que les jeuues gens se connaissaient, qu'il ne prii pas garde à leur singulière émotion.

Pourtant, Salvatour, en un rapide regard, avait vu.,.

Et l'éclair qui jaillit était joyeux^ d'une joie imprévue et immense...

Car il signifiait :

— S'ils allaient s'aimer !!

Ce fut Roger qui se chargea d'installer Micliol et sa sœur. Il avait triomphé de son premier trouble. Il venait de fort bien comprendre que Micheline l'avait reconnu, mais comme elle-même cachait sa surprise sous une apparente indifférence, il en conclut qu'elle n'avait rien raconté à son frère de leur aventure ^r la route du Thouet. Il imita donc sa réserve. Et jusqu'au soir, en cette première rencontre à l'hôtel, rien ne put laisser deviner une émotion quelconque, en dépit de toutes les distractions qu'ils commirent,

Michel et Micheline occupèrent un apparte^^nent au second étage. Ils s'y trouvèrent seuls, isolés, chez eux, car Salvatour habitait le premier, et Roger s'était aménagé depuis peu une chambre à coucher qui, dans le pavillon, communiquait avec son atelier. Les chambres du second étage, réservées à Michel et à Micheline, étaient séparées par un joli salon dont le balcon garni de fleurs donnctit sur l'avenue du Bois, de telle sorte que le frère et la sœur, librement, pouvaient se voir et s'entretenir à toute heure du jour. Le soin de les réunir ainsi prouvait à Michel que Salvatour ne paraissait rien redouter de la mission qu'il allait remplir. Et si l'ami d'enfance de Tiffanges ne redoutait aucune entreprise, c'est donc qu'il était innocent ?

La lutte commençait. D'où allait venir Tattaque ?

Le premier souci de Michel fut de tirer au clair rintervt3nlion de Gerbousse et de Soudeilles dans la nuit du crime.

Et d'abord, il fallait retrouver Gerbousse et Soudeill.es.

Dès le lendemain, en cet hôtel, où ils vivaient côte à côte, Roger et Micheline se rencontraient seul à seule.

Un moment d'embarras chez elle, de confusion, chez lui.

Mais la franchise du jeune homme s'accommoda mal de ces hésilaticns.

— Mademoiselle, dois-je croire que vous désirez ne point me reconnaître ?

Et il avait appuyé sur ce mot.

Elle eut un sourire h peine dissimulé et répondit i

— Dois-je croire que vous m'avez reconnue ?

— Lorsque vous vous êtes enfuie...

Et sur un mouvement qu'elle fît, il se hâta d'ajouter :

— Oui, oui, c'était une fuite... je vous avais offensée... vous vous êtes éloignée si précipitamment que, j'en suis sûr, vous n'avez pas entendu mes dernières paroles.,.

— Non, peut-être...

— Je vous ai demandé pardon... Depuis lors, si je vous disais quelle a été ma vie... J'ai été triste, ennuyé, préoccupé... avec le rappel sans cesse de cette rencontre si charmante... J'ai tout fait pour vous retrouver, pour connaître du moins votre nom... Ce fut peine perdue... Mon père n'a pas été sans remarquer mon changement d'humeur et m'a interrogé... Je n'ai rien dit,.. Et moi, je ne savais vraiment pas si je pensais à vous parce que je vous avais fait peur et que vous aviez dû emporter de moi un mauvais souvenir que je voulais effacer, ou si, tout simplement, je pensais à vous comme à une de ces apparitions gracieuses, mais si fragiles qu'elles ne paraissent point tenir à la

vie et flottent dans l'irréel... il y avait des deux, peutêtre... Car ce fut si rapide, tout cela !... Votre arrivée, brusque, au tournant de cette route... mon coup de trompe... le danger pour vous... l'embardée... mon auto brisée... ma chute... votre effroi... vos soins rafraîchissants qui me réveillaient... Et c'est vrai que pendant quelques secondes, ayant recouvré la pleine connaissance, je vous ai examinée... tout attendri... et retenu par je ne sais quelle joie profonde et très douce... qui m'engourdissait, là, dans ce pré où j'étais étendu... J'étais si heureux de vous voir effrayée à cause de moi... que j'aurais dû vous laisser avoir peur plus longtemps...

-^ Je ne me souviens plus do rien, dit-elle... souriant toujours.

— Oh ! je veux que vous disiez autre chose.

— Je vous trouve très exigeant.

— Je veux vous entendre dire que vous me pardonnez...

— Je me suis effarouchée sottement...

— Non, non... dites le mot que j'attends...

— Eh bien, puisque vous croyez que j'ai quelque chose à vous pardonner, je vous pardonne...

Il balbutia :

— Merci ! merci !

Et elle fut surprise de son trouble et, tout à coup, de sa pâleur. Un amour profond commençait chez lui... Et l'amour est contagieux. Depuis un an, ils s'étaient trop occupés l'un de l'autre pour que leur entrevue nouvelle ne leur apparût pas comme une sorte d'indication de la destinée... Celte réflexion, en cette heure, ils ne la faisaient pas... ils étaient trop émus pour réfléchir... mais ils la subissaient. Sur le terrain de ces deux cœurs si admirablement préparé par des mois d'attente, l'amour devait éclater et éclatait d'un coup, fougueux, irrésistible...

Roger avança timidement la main, afin de sceller ce pardon par une étreinte...

Elle avança la sienne, les jeux baissés et rougis santé... et leurs doigts se joignirent.

Or l'éireinte fut longue... plus longue qu'il n'était nécessaire... Roger porta lentement à ses lèvres cette main qu'il sentit tressaillir mais qui ne se retira pas...

C'était bien le pardon... C'était même un peu plus que le pardon...

Ah I ils avaient fait du chemin, depuis la route du Tliouet !... Du chemin sans le voir I

— Vous oubHerez ? dit-il.

Elle secoua doucement la tête, pâle et frissonnante, et murmura très bas :

— Non... Je n'oublierai jamais notre première rencontre...

Un roulement mou, étouffé sur le tapis du vestibule, leur fît tourner la tête.

C'était Salvateur qui s'approchait, maniant le levier de son fauteuil mécanique. Bien qu'il marchât encore, il préférait ce moyen de se déplacer... R n'avait ainsi besoin d'aucune aide... ses pauvres jambes tremblantes se fatiguant du moindre effort...

R s'arrêta sur le seuil du salon dont la porte était restée ouverte, et les contempla avec un sourire heureux. Tous deux vinrent à lui et se penchèrent... R les embrassa...

— Si vous pouviez comprendre ma joie de vous réunir ainsi dans un même baiser I

Ou l'innocence de cet homme était absolue.

Ou il était un prodigieux comédien.

Comme ii ne pouvait sortir, Roger lui consacrait la plupart de ses soirées et, peu à peu, Micheline et Michel les y rejoignirent : Micheline attirée par son amour ; Michel par le besoin qu'il avait de le surveiller, étonné de ne jamais surprendre le moindre geste ou le

moindre regard auquel il eût pu accrocher un soupçon.

Dans CCS soirées, Salvatour leur parlait de Tiffanges... rien que de Tiffanges... et se laissant aller à ses souvenirs d*enfance, il rac^nlail mille détails de leur jeunesse... On eût dit du reste, au fur et à mesure qu'il se laissait aller ainsi aux c'hoses délicieuses du passé, qu*il finissait par oublier ceux qui l'écoutaient pour ne plus parier qu'à lui-même, les yeux clos, achevant son récit comme en rêve.

Or, Michel remarqua que jamais il ne prononçait le nom de Régine.

Et un jour, à brûle-pourpoint, il demanda :

— Parlez- nous de nclre pauvre mère !

Cela était si brusque que Salvatour ne répondit pas tout de suil*3... Il parut se recueillir et durant deux ou trois secondes son vif regard se posa sur les yeux du jeune homme. Mais Michel était triste... seulement... et Salvatour respira... un peu de sang au visage.

Tout cela, Michel le vit.,.

— J'ai fort peu connu votre mère... A partir du mariage de Clément, et comme il ne quitta plus Tiffanges pendant les premières années, nous n'eûmes plus la vie commune... Moi-même, je le négligeai, car je dus, pour de graves intérêts, rester en Russie pendant longtemps... Nous nous sommes retrouvés lorsque votre père fut en mésintelligence avec celle qu'il n'avait pas cessé d'aimer. Alors, il revint à Paris et comme j'étais veuf, nous avions deux chagrins à confondre... Notre amitié fraternelle était aussi forte... Notre vie redevint très unie, inséparable... Il fallut un drame, un grand crime... pour...

Il n'acheva pas et pressa son front de ses deux mains lourdes.

Ce soir-là, il ne parla plus.

Le lendemain, A la môme heure, ils étaient de nouveau réunis.

Il paraissait fatigué, fiévreux. Ses yeux étaient ceux d'un homme qui avait passé toute une nuit sans dormir et Roger, en effet, s'inquiéla :

— J'ai travaillé tard dans mon atelier... J'ai vu de la lumière chez toi jusqu'au matin... J'ai eu peur... Je suis monté... J'ai ouvert la porte de ta chambie sans attirer ton attention... et je me suis rassuré bien vite... Tu élais dans ton fruleuil... devant ta table... et tu lisais des papiers... des papiers qui, snns doute, t'intéressaient fort, puisque je pus me retirer sans que tu aies deviné ma présence...

— C'est vrai ! dit Salvalour.

Un instant après, il interrogeait Michel.

— As-tu commencé ton enquête ?

— Dès le premier yVur.

— Et que t'a-t-ello appris ?

Le ton de sa voix était naturel... prouvait son intérêt... sa sympathie. Pourtant, entre cette question et la réponse qu'il y fit, Michel eut le temps de réfléchir que Salvalour avait intérêt — s'il était coupable — à connaître dans leurs points les plus minutieux, les résultats de ces recherches.

Qu'importe ! 11 répondit :

— J'ai appris beaucoup de choses et rien !

— Voilà qui n'est pas compromettant î dit Roger en riant.

Mais Salvalour prêtait l'oreille.

— Je m'explique, disait Michel... J'ai été mis sur la piste de Gerbousse et de Soudeilles par le ministère de la Guerre, où le chef de cabinet est un ami de ma famille et môme un peu notre parent... Gerbousse et Soudeilles étaient, au sortir du régiment, retournés en Seine-et-Marne, à Monlereau, où ils ont travaillé de leur étal de jardiniers... Je suis allé à Montereau pour me renseigner... avec un mot du ministère à la gendarmerie, ce fut facile... Ils ne sont restés à Monte-

reau que deux uns, travaillant dans la même maison... Ils en sont parlis pour aller s'établir à Villeneuve- Saint-Georges... On les a connus là pendant trois ans... Ils s'étaient associés... Leur conduite a été oxcellente... Très travailleurs... Braves gens... Aucun reproche... Mais une déveine s'acharna coalrc eux... Ils avaient dépensé leur polit capital dans leur installation et même ils s'endettèrent. Or, malgré la régularité de leur vie, leur rude labeur, ils ne purent faire face à leurs affaires... L^s dettes s'accumulèrent... J'ai retrouvé à Villeneuve des gens qui les avaient connus, qui étaient leurs amis, et qui ont pu me donner sur leur existence des détails minutieux.

— Ils ne sont plus à Villeneuve? demanda Salvatour.

— Non.

— Et tu as perdu leurs traces ?

— Pas du tout... Ils sont à Ville-d'Avray, jardiniersfleuristes. . Mais je ne les ai pas vus... J'ai le temps... Voici les détails qu'on m'a donnés, à Villeneuve... Ils ont été saisis, ils ont été vendus... Les créances étaient tombées entre les mains d'un homme dont ils ne connurent jamais le nom, et qui agissait contre eux par un intermédiaire.

— Un homme de paille...

— Or, cet inconnu paraissait obéir à une haine secrète, car il savait qu'en poursuivant les deux camarades et en les mettant sur le pavé, il ne rentrerait jamais dans sa créance...

— Comment s'appelait Fintermédiaire ?

— Renaudot ; il habitait Paris...

— Renaudot, fit Salvatour,.. Je tâcherai de me renseigner... Et peut-être que, par celui-là, nous arriverons à l'autre...

— ... Du reste, il y a mieux... Lorsque Gerbcusse et Soudeilles furent sur le pavé et dans la misère complète, tout à coup le Renaudot s*amadoua, s'excusa et

leur fît des propositions... Il s'agissait pour les deux jardiniers de s'expatrier... de se réfugier dans la République Argentine... de s'y installer... et d'y dever\ir colons... Renaudot payait le voyage, défrayait des premiers frais... et, chose invraisemblable... au fur et à mesure que Gerbousse et Soudeilles opposèrent à ces offres le même refus énergique, Renaudot augmenta les subsides qu'il promettait... Tant et si bien que cet homme, qui les avait jetés sur la paille, leur offrait m^aintenant une somme nette de dix mille francs... Celte fois ils accepèrent... A cette générosité, Renaudot ne mettait qu'une condition : ils devaient s'engager à ne jamais revenir en France !... Ils acceptèrent encore. Mais, bien entendu, leur imagination marchait... Il y avait donc un homme qui les haïssait et qui les redoutait à ce point qu'il voulait les éloigner ?

« Pourquoi celte haine ? Qu'avaient-ils fait pour inspirer tant de terreur ?

— Renaudot le dira ! lit Salvateur.

— Renaudot a disparu... Ce jour-là, entre lui et les deux amis, un rendez-vous fut conclu... Des signatures devaient ôlre échangées... le lendemain. Le lendemain, les associés furent fidèles au rendez-vous, non pour signer, non pour accepter. Ce fut pour apprendre à l'homme de paille que l'un des deux venait de faire un petit héritage... qu'ils allaient pouvoir se libérer de tout leur passif et s'établir de nouveau. Un frère de Gerbousse était mort... Et il n'avait pas d'héritier... On les vit donc arriver à Ville-d'Avray où ils louèrent une petite maison avec vingt et un ares de terres, quatre serres et cent trente châssis... Jusqu'alors ils avaient vécu seuls... A présent, ils ont pris auprès d'eux une jeune fille nommée Colette qui est la nièce de Soudeilles... Ils se sont mis à l'simer comme leur enfant.

Et après un silence, Michel acheva :

— Voilà tout ce que j'ai appris... Vous voyez, mon

ami, que je n'ai pas perdu mon temps pendant ces premiers jours... Demain, j*en saurai davantage... Après quoi, il faudra que je trouve le moyen de me rapprocher d'eux sans éveiller leurs soupçons,..

— Mais si ces deux garçons ont un ennemi, cet ennemi n'a pas dû renoncer à la lutte...

— Je l'ai pensé comme vous. On me le dira.

— Et contre eux que comples-tu faire en somme ?

— Je l'ignore. Les événements m'inspireront.

— Et tu entres en campagne ?

— Bientôt.

Salvatour glissa un regard rapide vers Michel. Celuici ne fît pont semblant de s'en apercevoir. Et l'infirme ajouta, avec un peu d'hésitation... la voix très affectueuse :

— Je comprends que tu veuilles garder le secret sur le p]an que tu as décidé — car je devine que ton plan est prêt — el js ne t'en conserve pas rancune, Michel... Rien au monde, aucune considération ne doit te faire dévier de la route au bout de laquelle Tiffanges retrouvera l'honneur.

En cet intérieur, où, en apparence, régnait la paix, déjà s'amassaient des orages : dès le premier jour, Roger s'était laissé aller à la vive sympathie que Michel lui inspirait, et Michel lu.i-mêrae, dont la loyale nature s'accordait mal de la dissimulation à laquelle son rôle le condamnait, avait répondu aux avances du jeune homme.

Brusquement, et sans motif, celts situation changea.

Le cœur de Michel devait rester fermé à toute expansion, tant que son père resterait victime et que sa mère ne serait pas vengée : sa mission de justice et de vengeance entraînerait sûrement des désastres... Il fallait que son âme demeurât froide, impitoyable, lorsqu'il frapperait !... Et si Salvatour était celui qu'il devait punir, il ne fallait pas qu'à l'heure suprême la réso-

LA DAME AU SOURIRE TERRIftLE 29

fution de Michel chancelât devant l'affection que Roger lui aurait inspirée, et que, dans la crainte de briser le fils innocent, il é-pargnâl le père coupable.

L'orage s'abattit,

Roger ne fut pas longtemps sans s'apercevoir du changement surveau dans l'attitude de Michel. Comme il n'en pouvait comprendre les véritables motifs, il dut penser que Michel soupçonnait son amour pour Micheline...

îi en parla à la jeune fille.

Déjà, entre elle et lui, c'était une intimité plus grande, née tout naturellement de leur secret commun.

— Micheline, j'ai peur que votre frère n'ait deviné notre amour... j'ai peur qu'il ne l'approuve pas... Pendant les premiers jours, j'avais cru trouver en lui un ami... j'étais en?raîné vers lui... c'était irrésistible et je me suis laissé aller ainsi eyec joie... Micheline, votce frère s'éloigne maintenant de moi... je ne lis point de haine dans ses yeux, mais une froideur telle, qu'elle m'attriste infiniment,.. J'avai*s compté qu'il m'aimerait... et, il faut bieiî l'avouer, je ne sens plus, en lui, que de la défiance, presque de l'inimitié...

— Et moi aussi, Roger, je m'en suis aperçue...

— Que faut-il faire ??.. Tout ce qui vous touche et touche à notre amour me rend faible et hésitant... J'ai si peur de vous perdre...

— Vous ne me perdrez pas, Roger, je vous ai donné mon cœur... et ma vie, désormais,, est liée à la vôtre... Mon frère est bon... il m'aime... il ne peut vouloir que mon bonheur... nous l'interrogerons ensemble, nous lui dirons nos craintes et il nous rassurera, vous verrez.,. Qui sait, Roger, s'il n'arrive pas simplement ceci : nous ne savons pas feindre, à défaut de nos lèvres, nos yeux ont parlé pour nous... et nous ont trahis... Michel n'a t il pas le droit de s'attrister que nous ne l'ayons pas pour confident ?

Mais Roger secoua la tête...

— Non... il y a autre chose... Michel est devenu mon ennemi...

Une voix les fit tressaillir.., celle de Salvatour. L'infirme se souleva... Il était étendu sur les coussins d'un canapé à haut dossier... dans le fumoir, et les jeunes gens no l'avaient pas vu... La voix de Salvatour était gaie... tremblante un peu, d'une émotion douce...

— Mes enfants ! mes enfants ! Il ne pouvait m.'arriver un plus grand bonheur... Depuis longtemps j'ai la vie en horreur... je la bénis aujourd'hui puisqu'elle vient de me permettre d'apprendre que vous vous aimez.

Micheline, confuse, se taisait...

Salvatour s'approcha d'eux lentement, en se tenant à tous les meulDles.

— Roger, de quel droit accuses-tu Michel d'inimitié ?... Elle a raison, cette enfant, et s'il y a vraiment, entre toi et le fils de mon ami, un peu de froideur, c'est qu'il a deviné votre secret, et qu'il attend que vous lui en fassiez l'aveu...

Roger se taisait. Jl restait irrésolu.

— Voyons, dis tes craintes... Sur quoi reposentelles ?

Et les yeux de Salvatour se firent ardents, brillèrent d'un éclat étrange;

Mais le jeune homme se contenta de dire :

— Je lui parlerai... Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas, mon père...

En bas, sur l'avenue, on entendit la grille qui se refermait.

Salvatour écarta un rideau et regarda.

— Voici Michel... Il est inutile de remettre à plus tard cet entretien... Je vais le faire prier de nous rejoindre ici... Ma présence me semble nécessaire... S'il y a un nuage entre vous deux, Tami d'enfance

de Tiff anges n'aura pas de peine à le dissiper...

Il sonna, donna des ordres... Une minule s'écoula et Michel parut.

Les beaux yeux de Micheline cherchèrent le regard fraternel. Dans ce regard, elle vit, comme toujours, l'affection passionnée... toute puissante, du frère qui était Je protecteur... le gardien de la créature faible sur laquelle le père i:e pouvait plus veiller...

De Michel, aucun chagrin, jamais, ne lui viendrait !

Mais, bien pâle, pourtant, et le cœur battant à coups précipités, elle attendit..

La bataille commençait entre ces trois hommes...

Ce fut Salvateur qui, le premier, parla :

— Mon enfant, dit- il à Michel, — en l'absence de ton père, laisse-moi te donner ce nom — j'ai surpris tout à riieure, entre Micheline et Pioger, quelques allusions où j'ai ciu voir la crainte que tu n'acceptais pas l'amitié de mon fils aussi franchement et aussi spontanément qu'il te l'offrait... Roger est un être tout d'imagination, très impressionnable et trè^ tendre... Il aurait pu s'en ouvrir à toi-même... Il l'eût fait, peut-être, à la longue. Pour le moment, il ne l'osait. J'aime les situations nettes... Michel, je suis Tarai de ton père et ce que j'ai, je le dois à ta famille... Tout ce qui est ici t'appartient, comme nous t'appartenons également, Roger et moi... As-tu des reproches à nous faire ?

— Je vous suis et je vous serai toujours profondément reconnaissant de votre affection... Quant à Roger, il est impossible qu'il ait vu chez moi de l'anlipathie ou de l'éloignement... Et dès la première heure, j'ai répondu ou j'ai cru répondre à l'affection que j'ai deviné en lui.

— Affection très réelle, je vous assure, mon ami ! fît Roger...

— Vous savez quelles sont mes préoccupations, de quelle nature, et combien elles l'emportent sur tous

les autres intérêts de la vie... Si je suis distrait, si je suis absorbé, et triste, c'est que je pense à mon père... Si je désespère parfois de réussir dans la mission qu'il m'a confiée, c'est qu'un homme, depuis dix ans, souffre cruellement de l'injustice des hommes... Je ne peux pas en détourner mon esprit... Toute autre pensée me serait insupportable... Le jour où le duc de Tiffanges aura recouvré i'hoiineur, et où le meurtrier de ma mère sera publiquement cornu et châtié, ce jour-là, Roger, je serai délivré du lourd fardeau qui m'écrase... Mon cœur, alors, s'ouvrira et recevra le vôtre,.. Il y est tout prêt... Jusque-là...

— Jusque-là, Michel ?

— Laissez-le vivre sur lui-même et s'absorber dans son grave devoir...

— Je ne vous empêcherai jamais de remplir votre devoir, Michel, et je suis prêt à seconder vos efforts... Le jour où vous aurez accompli votre tâche, votre amitié viendra à moi d'autant plus forte que je l'aurai soUicitée et attendue plus longtemps...

Et, après un léger silence :

— Ainsi, vous n'avez rien contre moi ?

— Contre vous, rien, je vous le jure... Salvateur intervint doucement, et avec un éternel

sourire :

— Sersit-ce donc contre moi ?

Il fallait dissimuler, il fallait mentir. Et Michel mentit.

— Vous, mon ami, dit-il, vous êtes un des premiers dans mes affections. Lorsque je vous parle, il me semble que mon père est auprès de vous et qu'il m'écoute et me regarde et m'approuve, et que c'est à lui que je m'adresse autant qu'à vous. Parfois cette illusion est si forte, que votre image s'efiace... Ce n'est plus Salvateur, c'est Tiffanges qui est devant moi... Tous les deux vous avez eu la même vie, vous avez la même

âme... Vous avez en ce moment, les mêmes souffrances... Il ne faut pas trop s'étonner que mes illusions aillent si loin...

Salvatour se tourna vers Roger :

— Parle, mon fils... dis-lui tout... n'aie pas de secret pour lui...

— Un secret ? fit Michel, surpris.

Et comme on ne répondait pas tout de suite, comme il y avait là un embarras visible, il eut peur... Il ne voulut pas comprendre... Ce que, soudain, il entrevoyait était si imprévu qu'il se refusait à l'admettre.

Il reporta son regard sur Micheline.

Elle était pâle et si décontenancée qu'elle détourna les yeux... Pourquoi tremblait-elle ? Etait-ce donc si mal était-ce donc un crime que d'aimer ce brave et loyal garçon à la passion duquel elle avait répondu, d'instinct, comme arrivent ces choses, avec la même violence, et la même plénitude ?

Ses yeux suppliants se relevèrent et cherchèrent Michel.

Celui-ci redisait :

— Quel secret me cache-t-on ? Et pourquoi hésitezvous tous les trois ?

— Parce que j'ai cru, Michel, que vous l'aviez deviné...

— Je n'ai rien deviné, fit le jeune homme, dont la voix s'assourdit.

— Je l'ai cru... et je m'étais imaginé que l'éloignément que je remarquais en vous venait de ce que, Micheline xii moi, nous aurions dû, tout de suite, nous confier à votre tendresse... en nous soumettant à votre volonté.

— Je... ne... conaprends pas ! murmura Michel.

Il voyait s'approcher la catastrophe. Il se débattait contre elle. Il aurait voulu, à tout prix, l'écarter... la retarder...

34 IROMPE-LA-MOJtT

Puis, comme Salvateur l'observait ardemment, il se remit...

D'un ton léger, il acheva :

— Est-ce donc si grave ?

— Le bonheur de ma vie en dépend...

— Et ma vie elle -môme, fit une voix balbulianlo et tendre.

Alors, Michel se laissa tomber dans un fauteuil, pris d'angoisse, pris de vertige.., essayant de ne pas entendre ce qu'on allait lui dire.

— Ecoutez notre secret, Michel I murmurait Roger. Il raconta, oppressé par la crainte, les souvenirs de

la première rencontre et les rêves qui l'avaient obsédé depuis un an... cet amour impossible qui s'adressait à une image disparue, à une inconnue qu'il ne reverrait jamais î... Puis, tout à coup, le miracle ! Micheline à Paris ! Micheline chez son père ! Micheline, la fille de l'ami d'enfance, de Tiffanges ! La destinée était là !... Rien, désormais, ne pouvait empêcher cet amour I La vie, elle-même s'y prêtait, en faisant concorder les événements pour aider l'amour et pour le rendre inévitable.

— ' Alors, nous nous sommes aimés, Michel, nous nous aimions... Du premier jour, nous aurions dû vous en faire l'aveu... Je ne sais quelle crainte nous retenait... Nous ne l'osions... Peut-être aurions-nous tardé encore si je ne vous avais vu défiant, éloigné, fuyant ma présence, écartant toute intimité... J'aime votre sœur Micheline... Ne me défendez pas de l'aimer !...

Michel s'était redressé brusquement :

— Je vous le défends ! dit-il avec violence... Une stupeur. ^

Entre les bras de Salvalour, que sa faiblesse fait chanceler un moment, Micheline s'est abattue avec un sanglot de désespoir...

Et c'est ainsi qu'elle va rester jusqu'au bout, contre la poitrine de l'infirme.

Mais, de nouveau, Michel a repris son sang-froid. C'est la première bataille qu'il livre, et il n'est pas habitué à feindre. Ce qui vient d*êlre, sur lui, plus puissant que tous Ijbs raisonnements, c'est la vue de Micheline — ■ de sa sœur éperdue qui s'abandonne à la tendresse de Salvatour...

De l'homme que Tiffanges a soupçonné d'avoir tué leur mère !

Redevenu presque calme, le jeune homme reprend ':

— Dans le cri de colère qui vient de m'échapper, Roger, ne voyez rien contre vous !... Micheline, après m'avoir entendu, tu m'approuveras, j'en suis sûr !... Je ne puis ni ne veux désapprouver votre amour... Je ne puis le permettre non plus... L'amour ne peut exister ni pour elle ni pour moi, aussi longtemps que notre père sera condamné... Tant que le duc de Tiffanges ne sera pas réhabilité, la fille de Tiffanges ne doit pas songer à un autre que son père !... Tant que notre déshonneur ne sera pas lavé publiquement, et que notre mère n'aura pas été vengée, la fîile de Tiffanges ne peut penser à une autre vie que celle qui hii est faite : une vie de deuil, de solitude et d'attente... Voilà ce que j'ai dis, Roger ! Voilà ce qu'il faut que je te dise, sœur !... Quel que soit son amour, l'homme qui te donnerait son nom, prendrait la part de notre honte ! Je ne le veux pas !

— Votre père a été condamné injustement...

— Il est forçat...

— Un grand cri de pitié s'est élevé de la France tout entière, à son retour.

— Il est forçat.

— Tout le monde est unanime et se dit qu'il a été victime d'une effroyable erreur... et il vient de le prouver encore en refusant sa grâce...

— Il est forçat. Et votre père lui-même l'a cru coupable... Je n''gnore rien de ce qui s'est passé à cette

époque. Il y a eu contre mon père un enchaînement de hasards qui ont plaidé contre lui... Et je n'ignore pas non plus que c'est parce qu'il y a été forcé, par mon père lui-même, que M. Salvatour a fait la déposition que son devoir et los ordres de ses chefs lui imposaient... Qu'importe tout cela... Il y a une victime... Il y a une tache... Il faut réhabiliter l'une et laver l'autre... Il y a une mort ! Il faut la venger... Micheline et moi, Roger, nous nous devons à la mission qui nous a été donnée...

— Du moins, Michel, votre refus n'est pas définitif ? Le jeune homme hésita... puis :

— Non. Il ne peut l'être.. . Notre mission accomplie, si vous aimez toujours celte enfant... si vous n'avez rien modifié de vos projets, alors, vous viendrez en causer avec moi... Vous retrou vctcz en moi un ami qui, quelles que soient les apparences actuelles, n'a jamais douté de vous...

— Ce n'est qu'un retard ?

— Peut-être...

Salvatour paraissait fatigué par ces âpres paroles. Il souffrait visiblement. Il étendit la main vers les jeunes gens, pour leur imposer silence... et la voix lourde et empâtée, cherchant ses mots :

— J'avais été heureux, infiniment heureux, lorsque leur amour m'a été connu... Je n'ai réfléchi, moi, à rien !... Je n'ai pas pensé à... mon pauvre Tiff anges... J'ai seulement pensé que deux enfants s'aimaient d'une tendresse spontanée et profonde... et que Tiffanges, dans sa cellule, en l'apprenant, sentirait s'alléger sa souffrance et pleurerait des larmes de joie... Je n'y ai vu que du bonheur... Je n'y ai pas vu au-tre chose... Puis j'ai pensé que le nom. de Salvatour est celui d'un honnête homme, entouré du respect de tous, et que ce nom donné si librement, si passionnément, à la fille d'un forçat prouverait au monde qu'un grand crime

d'injustice a été commis, et que... parfois... l'amour répare les désastres engendrés par la haine... Mais je me suis trompé... et... je le reconnais... Michel a raison, îl prit en tremblant les mains de Micheline et de Roger.

— Ne désespérez de rien I Ayez confiance dans l'avenir... Votre amour à tous les deux n'en sera que plus fort, parce que vous aurez souffert.

Michel écoutait, interdit... Une détresse, parfois, s'emparait de son âme.

Ces paroles si douloureuses... !!

Est-ce vraiment un assassin... un monstre !... qui les prononçait ?

— J'ai peur, mainlenant, dit-il, que notre présence auprès de vous, à Micheline et à moi — après ce qui vient de se passer — ne soit une gêne et une tristesse... et nous sommes prêts...

Ma-is Roger ne le laissa pas achever...

— Non, ceci n'est pas possible... Ceci serait une injure, à mon père et à moi. Vous ne pouvez songer à quitter notre foyer... Et à l'injure que ce serait, vous ajouteriez, pour mon pauvre père, une profonde douleur... Ce serait mal, Michel, bien mal le récompenser de l'affection qu'il a pour vous.

Michel restait soucieux.

— Nous resterons, Roger... dit-il avec effort.

— J'ajoute, fit Roger, que vous serez bientôt et durant quelques semaines les seuls hôtes de ce foyer, les seuls enfants de mon père... Je vais être obligé de partir pour la Russie et je n'en reviendrai qu'au courant de l'été... Je m'éloignerai avec moins^de crainte si je vous laisse auprès de mon cher malade... Mon absence lui paraîtra moins longue et moins lourde, puisqu'il aura vos deux tendresses pour le consoler et le réconforter...

— Nous resterons, Roger! fit Michel une seconde fois.

38 TP.OMPE-I.A-MORT

Salvatoar venait de renverser sa lôle blême sur le dossier du fauteuil.

Il se trouvait mal...

Roger et Micheline s'élancèrent, le soutinrent, essayèrent de le ranimer.

Michel, debout, les sourcils froncés, regarda et rêva.

Que croire ? Et Tiffanges, en soupçonnant ce malheureux, ri'avait-il pas traversé quelque crise de folie ?

Salvatour rouvrit les yeux...

Son regard, un instant arrêté sur Michel, eut une expression d'épouvante.

— Reconduis-moi dans ma chambre î dit-il faiblement... Ces émotions me sont fatales... Elles me tuent... Viens, Ro^r, vienr;, mon enfant chéri... A ton bras, j'aurai assez de force... pour m'en aller... d'ici...

Un instant, pris d'un remords soudain, Michel eut envie de crier :

— Pardonnez-moi le mal que je viens de vous faire', n se retint... « Oppose la ruse à la ruse !... » avait

dit le père... « Et que ton visage ne reflète jamais ta pensée ! » Il ferma les yeux et ne vit plus rien de celui-là qui s'en allait, plus rien que cette ruine vivante. Il ne vit plus que le visage, ravagé par la honlc et la misère morale, de celui qui attendait, au fond de sa prison, que son fds eût fait tout son devoir..

Une autre image éplorée vint l'émouvoir...

Sa sœur, dont les yeux étaient remplis de larmes ! Sa sœur qui, pour la première fois de sa vie, ne retrouvait plus son frère dans Michel, et en avait peur, tant il avait parlé durement.

Le cœur du jeune homme se fondit devant ce désespoir.

C'était son œuvre, à lui ! Il avait brisé cette enfant...

Elle ne savait rien du drame qui s'agitait autour d'elle. Les motifs tragiques qui faisaient agir Michel, elle les ignorait. Tiffanges, on le sait, n'avait pas voulu

LÀ, DAMK \y SOLIllHE TEROÎBLE 39

qu'elle en reçût la confidence. Mais la situation venait de changer brusquement. Avant que le mal fût irréparable, ne valait-il pas mieux qu'il la mît en garde ?... Peut-être n'étail-il pas trop lard...

— Il faut que lu me comprennes et que tu me pardonnes, dit -il... Pour cela, il faut que tu m'entendes... Mais ici, je ne veux pas... Viens... Rentrons.. . Chez nous, du moins, personne ne nous surprendra...

Tant de mystère, et surtout la gravité inaccoutumée des paroles fraternelles n'était pas pour calmer l'eiïroi de Micheline.

Elle obéit pourtant, sans répondre.

Elle suivit Michel, oppressée, sentant qu'elle marchait vers un abîme.

Ce fut chez lui qu'il la conduisit, et il ferma les portes, après s'être assuré qu'au salon qui lenr était particulier aucune oreille indiscrète ne les écouterait. Elle voyait ces précautions avec surprise et se taisait.

Il la fit asseoir auprès de lui, prit ses mains tremblantes, et pendant longtemps, il la considéra avec une grande tendresse.

— J'ai la charge de ton âme, dit-il lentement, et bien volontiers je donnerais ma vie pour assurer le bonheur de la tienne... Et cependant, tout à l'heure, je t'ai fait pleurer. Je vais te faire pleurer encore... Je fais appel à toute ta force, à toute ton énergie... et si tu le sens faible malgré tout, je fais appel au souvenir de notre père...

— Quoi donc ? Mais quoi donc ? murmura-t-elle... Je ne sais que penser... Je t'assure... il faut que tu me dises... Ne m'épargne pas... J'aime mi^ux voir mon malheur jusqu'au fond...

— Ainsi, tu l'aimes ?

— Oui.

— Je te connais... Tu ne te donneras pas deux fois... Tu l'aimes vraiment et rien au monde ne pourrait le le

faire oublier... Tu as mis en lui toutes tes espérances d'avenir... Lui d'abord, n'est-ce pas, dans ton cœur ? Les aulres, après !.,. Les autres, c'est ton père... C'est moi 1... L'amour, c'est un despote, toutes les affections les plus fortes pâlissent à côté de lui et s'effacent... Voilà comme tu aimes...

— J'aime !... Mais tu es injuste, si tu crois que ma tendresse en est diminuée pour mon père et pour toi, Michel... injuste et cruel, vraiment...

— Te rappelles-tu bien tous les détails de cette nuit pendant laquelle notre père est venu nous confier la mission de lui rendre l'honneur...

— Mission sacrée, Michel î dit l'enfant, émue.

— Devoir si grave que les autres ne sont plus rien, après celui-là !...

— Je me souviens...

— Peut-être as-tu oublié certaines des paroles qui furent dites... non par moi, mais par toi, Micheline, et qui semblèrent prophétiques, comme si l'instinct, ce soir-là, t'avertissait de ce qui se passe aujourd'hui...

— Non, je ne sais plus, Michel ! fît l'enfant, éperdue.

— Tu as dit à notre père : « J'irai droit au but, sans m'arrêier aux souffrances qui en résulteraient pour moi. »

— C'est vrai, je l'ai dit.

— Et tu t'en repens, sans doute ?

— Non î fit-elle défaillante... Ne m'as-tu pas fait souffrir, déjà ? Et me suis-je révoltée contre la volonté ?

— C'est que... tout cela... ce n'est rien encore... Peutêtre faut-il que tu renonces à Roger... pour toujours !

— Michel !

Et l'émotion de la jeune fille fut si affreuse qu'il resta interdit... Ah ! le mal était fait... la blessure resterait saignante... Il arrivait tro ptard pour essayer de l'en guérir... il voulut la calmer...

— J'ai dit : peut-être... Et je le souhaite, oui, je

souhaite de toute mon affection fraternelle que lu deviennes un jour la femme de Roger, dit-il dans un élan plein d*une ardeur fiévreuse...

— Alors, Michel, c'est une énigme que je ne comprends plus.

— Ecoute !...

Il baissa la voix ; ses yeux se creusèrent subitement... et il ne parla plus que par phrases entrecoupées...

— Si j'avais pu deviner qu'un pareil amour fût possible, je t'aurais mise en garde contre toi-même... Dans cette nuit où nous avons revu notre père, où il nous fît le récit d'événements que nous ne connaissions pas, il a dirigé tout d'abord mes soupçons contre deux soldats de sa compagnie, lesquels, la nuit du meurtre, s'étaient échappés de Tiffanges... bien que l'emploi de leur temps eût été reconnu exact par l'enquête... C'était une première piste à suivre que notre père nous indiquait... devant son ami Salvatour... Il y en avait une seconde, qu'il n'a voulu révéler qu'à moi seul... Si grave, si invraisemblable, si horrible soupçon, que mon père eut honte de le formuler devant son arni d'enfance, et devant toi, Micheline, devant toi...

Elle lui tendit les mains, toute frissonnante de terreur :

— Frère I frère ! que vas-tu dire ?

— Je vais te répéter les paroles mêmes de notre père... Et comme moi, Micheline, tu ne les oublieras jamais plus... « Si Gerbousse et Soudeilles te donnent les preuves de leur innocence, s'il te faut chercher ailleurs le coupable, alors souviens-toi qu'il est un homme qui fut l'ami d'enfance de ton père... qui est son frère par la naissance... un homme que ton père a aimé de toute l'ardeur de son affection... Salvatour. »

— Michel ! Michel ! C'est abominable ! !

. — « Salvatour ! ! Souviens-toi, mon fils, que ton père a soupçonné cet homme. »

Il aurait pu parler longtemps, Micheline élnit évanouie.

Quand elle revint à elle, et qu'elle vit son frère en larmes, inquiet, désespéré, elle se rappela... et elle eut le môme cri de réprobation violenle, dans une indignation de son âme d'enfant contre une telle monstruosité :

— Michel, tu as mal compris notre père... Ce serait à douter de tout !

— Sœur, notre père soupçonne... il n'accuse pas encore...

— Mais un tel soupçon, c'est affreux ! ! Comment notre père a-t-il pu ?...

— Vas-tu l'incriminer ?... Pendant dix ans d'exil, il a souffert... et maintenant qu'il est revenu, va-t-il te perdre, toi ? Et faudra-t-il que je lui fasse dire, dans la prison où il espère, qu'il ne peut plus compter que sur un seul de ses enfants ?

— Michel !

— Réponds ! Dois je le lui dire ? Il en fera son deuil... Tu seras morte pour lui... Mais il faut que je sache s'il a encore une fdle, sa bien-aimée Micheline... et moi, si j'ai encore ma sœur...

Elle laissa tomber sa tête sur Tépaule de Michel. Longtemps elle sanglota, ne retrouvant pas la force de parler, à travers les convulsions qui la secouaient. Puis elle balbutia :

— Dis-moi ce que je dois faire ! I

11 la caressa. Il avait pitié de la détresse où il la voyait.

— Je ne demande pas que tu m'aides... Tu ne le pourrais... Tu n*as plus ni la liberté d'agir ni l'indépendance de volonté qu'il faudrait pour cela et ce serait te condamner à une mutile torture... Pourtant, eu cet hôtel où nous sommes comme deux ennemis que nul ne soupçonne, il se peut que le hasard te fasse 1?

LA DAME AU SOURIRE iCRRIBLE 43

confidente imprévue des remords d'un homme.

— Je me refuse à croire que cet homme soit coupable...

— Et moi, avant tout j'obéis à mon père... Tu vas me jurer, Micheline, que tu ne garderas rien pour toi de tout ce qui te sérail révélé... quand bien même ton amour dût en mourir. Dans quelques jours, je vais te quitter et me rapprocher de Gerboussc et de Soudeiiles. Toi, tu resteras seule ici. Seule, près de Salvateur. Quelle que soit ta répugnance à voir en lui un criminel, observe-le avec des yeux défiants et prévenus... Je n'exige pas de toi que tu provoques ses révélations... A ce jeu, ma pauvre enfant, tu serais perdue car il est plus fort que toi... Le jour où il se sentirait soupçonné, il ne reculerait pas devant des résolutions extrêmes... Le meurtre de noire mère est uii forfait sans nom... Les autres crimes, après celui-là, lui paraîtraient légers...

— Mais pourquoi, Michel, pourquoi aurait-il tué noti'e mère *?

— Le saurons-nous jamais î... Réussirons-no.us à arracher un parefl secret à de pareilles ténèbres !... Je rencontre partout le néant... Pas un indice, même si léger î sur lequel je puisse bâtir un doute...

— Pourquoi ne pas le croire innocent ? Je ne le défends pas... Non !... Je tâcherai d'avoir l'âme que tu m'ordonnes, indifférente et froide... Mais depuis que nous sommes auprès de lui, qu'as-tu remarqué ? Ne l'as-tu pas trouvé toujours d'une bonté suns égale ? Ne va-t-il pas au-devant de nos désirs ? Est-il possible, vraiment, qu'un misérable, chargé d'un tel crime, puisse dissimuler à ce point ? Oui, notre père le soupçonne... et notre devoir est de conquérir la vérité... mais j'ai le droit de te demander, à mon tour, à toi, dont l'esprit était en éveil et qui as pu être frappé de certaines choses qui sont passées pour moi inaper-

çues, j'ai le droit de le demander ce que lu penses, et si tu n'estimes pas, au fond du cœur, que notre pauvre père s'est trompé... Guide-toi, Michel, parle.

— A s'en tenir aux apparences, cet homme est digne de notre affection.

— Tu vois bien... toi aussi, tu es convaincu !

— Je suis convaincu qu*il est coupable. D'où peut venir une aussi redoutable contradiction ? Est-ce que je le sais même ! est-ce que je pourrais seulement te l'expliquer ? Qu'ai-je surpris ? Des attitudes, peutêtre, que j'ai interprétées à ma façon, et que l'on pouvait interpréter autrement... Des gestes qui, pour moi, pouvaient trahir certaines anxiétés... Et surtout, ah î surtout des regards qui indiquaient d'affreuses détresses... des regards qui se posaient sur moi, chargés d'épouvante... parce qu'il sait que de moi, et de moi seul, vient pour lui le danger... des regards qui, soudain devenaient très tendres, lorsqu'il se sentait observé... Cet homme est un cadavre qui se traîne... Il n'y a plus chez lui que le regard qui soit vivant... Tout cela n*est rien, ma sœur, etj je te le dis, je suis convaincu... Toi, Micheline, tu peux douter encore, je te le permets, jusqu'au jour où tous les doutes le seront défendus... Ton chagrin me bouleverse... remets-toi ?... Et pardonne-moi ! J'ai besoin de savoir que tu m'cdmes, et que nous marchons d'accord dans le chemin de notre malheur... Autrement, et si lu devais t'éloigner de moi, ee serait trop triste... je serais désormais seul, seul au monde...

Elle essuya ses larmes :

— Je ferai mon devoir, jusqu'au bout !... La souffrance n'est rien !...

— Tu resteras ici, tant qu'il le faudra.

— Oui.

— Et rien ne trahira ce que je viens de te dire ?

— Ne crains pas cela de moi, Michel.

— L*amour est faible... j'ai peur de Roger...

— Pas même à Roger...

— Tu sauras résister à sa tristesse, à son désespoir ?

— Je penserai à mon père...

— C'est bien...

Elle baissa la tête ;

— Hélas I comment tout cela finira-t-il I

Le lendemain, elle aurait bien voulu é-Chapper à l'entretien que Roger, visiblement, recherchait.

C'était aller au-devant d'une douleur nouvelle.

Elle ne le put.

Du reste, tout de suite son cœur s'était serré, à voir le jeune homme si désolé et si pâle.

— Micheline, j'ai beaucoup réfléchi à ce qui s'est passé et à ce qui a été dit. Il me semble que des choses m'ont été cachées et que je ne connais pas la cause du refus de votre frère. C'est de vous que j'attends la vérité.

Et comme elle se taisait :

— Dans l'intérêt même et au nom de notre amour...

— Roger, vous faites appel à ma franchise... et à mon amour... Je vous aime et vous aimerai, quoi qu'il arrive...

— Quoi qu'il arrive ! Que redoutez-vous donc ?... N'êtes-vous pas sûre de moi ?

— Jusqu'à ce que mon frère en ait décidé, que rien ne soit dit, entre nous, qui rappelle nos engagements.

— Ah î Micheline, vous retirez votre parole et vous ne m'aimiez pas !

Elle le considéra tendrement, gravement.

— Ne croyez qu'une chose, c'est que je n'aimerai et n'épouserai jamais aucun autre homme que vous... Le jour où l'on viendrait vous apprendre que j'ai manqué à cette promesse sacrée, vous auriez le droit de m'appeler parjure.,, et de vous dire que j'étais indign-e de vous...

46 TROMPE-LA-MORÏ

— Micheline, la vraie raison du refus de Michel...

— Michel vous l'a dite...

— Non, non, cela n'est pas, cela ne peut être... Et c'est l'avis de mon père... Lui, comme moi, est persuadé que Michel obéit à je ne sais quelle répugnance et que le sort du duc de Tiffanges n'est pour rien dans la violence presque outrageante qu'il nous a montrée... Mon père m'a dit : « L'âme de ce jeune homme nous est fermée... » Ah ! Micheline, je vois mon bonheur perdu ! De quel droit s'oppose-t-il à notre amour ?

— Il ne s'y oppose pas...

— Il y met un délai... Sait-il si M. de Tiffanges ne le désapprouverait pas ? Et puisqu'il s'agit de M. de Tiffanges, est-ce que je ne serais pas, moi, un fils de plus que votre frère gagnerait à la cause de votre père... un fils de plus pour le défendre,., pour vous aider... un fils de plus pour crier partout son innocence ?...

— La honte nous accable... nous ne pouvons accepter votre sacrifice... îl faut attendre...

— Mais hier, la honte était la même. Depuis hier la situation n'a pas changé... Hier, vous m'aimiez autrement.

— Non, hier, je vous aimais,.,

— Et maintenant ?

— Aujourd'hui, je ne savais pas qu'il fût possible de vous aimer davantage... Mon amour se renforce de toute la tristesse où je vous vois.

— Entre vous et moi je sens comme une ombre. Et il me semble, depuis que je vous parle, que votre âme m'est fermée, comme celle de votre frère...

Les yeux de l'enfant se mouillèrent. Elle refoula ses larmes.

— Vous êtes injuste... et toutes les injustices sont des cruautés... Nous sommes peut-être destinés à souffrir beaucoup, Roger... Je vous ai dit tout à l'heure : quoi qu'il arrive, je vous aimerai, je ne suis pas fille

ù me reprendre... et moi, j'ai confiance en vous...

— Micheline, pardon !

— Oh ! oui, je vous pardonne... et la preuve.

Elle lui lendit les mains. Il s'en empara avec une ardeur passionnée.

Et chastement elle avança son front.

Alors, il Tembrassa longuement dans les cheveux et la retint contre sa poitrine. Il sentit ce cœur qui palpitait, dans un trouble infini.

C'était leur premier baiser... c'était leur première caresse...

Elle l'avait voulu...

Et c'était le dernier baiser, peut-être...

Quelques jours après, l'hôtel comptait deux hôtes de moins.

Roger était parti pour la Russie.

Et Michel avait disparu, sans confier ses projets même à sa sœur.

Il ne restait là, aux prises, que Micheline et Salvateur.

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