‹ La dame au sourire terribleChapitre 2 sur 28 · PARMI LES FLEURS · texte numérisé non relu

PARMI LES FLEURS

Dans une guinguette de Ville-d'Avray, sous les arbres et parmi la verdure, tout près de l'étang, un dimanche à deux heures de l'après-midi, deux jeunes gens sont attablés.

Trois bouteilles, cachet rouge, vides, attestent qu'ils ont fait honneur au repas et le visage allumé, les yeux pétillants, la parole embarrassée de l'un des deux sembleraient prouver, également, que les trois bouteilles, au lieu d'être distribuées en parts équilibrées entre les deux, n'ont pris le chemin que d'un seul gosier.

On est au café ; le café est bu. Le garçon de Ja guinguette a, tout à l'heure, apporté une bouteille de soi-disant vieux marc, véritable tord-boyaux qui va mettre nos compagnons en joie. Religieusement, comme s'il s'agissait d'un Cognac-Plassay, de 1848, le garçon a rempli les petits verres, après quoi il se retire.

Nos deux camarades ont le même âge. Tous deux vêtus comme des ouvriers endimanchés, ils offrent pourtant une différence notable dans les manières, les paroles, et surtout, dans la sobriété. Si, en effet, l'un des deux trouve le tord-boyaux à son goût et cligne de l'œil avec un claquement de langue toutes les fois qu'il a « séché » son verve, l'autre ne manque pas de jeter le contenu du sien sous la table.

C'est l'instant où, après avoir copieusement déjeûné — omelette aux fines herbes, carpiilons, gigot aux harir cots, pommes de terre frites, salade de légumes, fromage, pâtisseries, fruits — l'on est mûr pour les confidences. C'est l'instant où les confidences surgissent. D'elles-mêmes, sans qu'on ait besoin de les provoquer et où souvent les choses les plus banales prennent allure de mystère, murmurée d'oreille à oreille.

L'un des deux s'appelle Didier. Il est à moitié ivre.

L'autre, réservé et qui s'observe, c'est Michel de Tiff anges.

Didier est aide-jardinier chez Gerbousse et Soudeilles.

Depuis près d'un mois Michel a fait sa connaissance.

Comment ?

Oh ! ce fut bien simple. On lie conversation sur la route à propos d'une panne qui rassemble des badauds autour d'une auto. On échange des réflexions profondes et avisées sur les qualités particulières à chaque marque, après quoi suit l'offre d'une consommation. Quand on se rencontre plus tard, on se serre la main, comme de vieux amis. Un déjeûner scellera le tout.

— Ça, du marc de Bourgogne ? Jamais I disait Didier. Je suis de Bourgogne, moi, et salé encore ! Pour du bon marc, c'est du bon marc, mais pour du marc de Bourgogne, mon œil. Je m*y connais. Nous autres, les salés, nous en buvons au sein de nos nourrices.

Il lampa son verre. C'était le quatrième. Il commençait à esquisser des gestes vagues comme pour retenir, dans son mouvement giratoire, la terre qui tournait trop vite, à son gré.

— Tu te grises, vieux.

— Moi, un salé ? Allons donc ? J' suis pas gris, et la preuve c'est que je me rappelle très bien ce que lu m'as dit en déjeunant,

— Et qu'est-ce que je t'ai dit ? voir un peu ?

— Que tu voulais être jardinier et que c'était ton goût et ton ambition, quoi !

— C'est vrai !

— Eh bien, voilà ! je te recommanderai...

— A tes patrons, Gerbousse et Soudeillles ?

— Non... Ils n'ont... Ils n'ont besoin de personne.

— Mais si tu les quittais ?

— Je ne partirai de chez eux que si j'ai une bonne place... maintenant que je connais mon métier, une place comme qui dirait de jardinier-chef dans une m.aison de campagne, ous qu'y aurai pas beaucoup de travail, et où je ferais faire la besogne par les autres, tu comprends ?

— C'est le rêve... et bien payé, avec ça ! Et dire que j'en connais une, moi, une place belle comme celle-là... Ah ! si je savais le métier !... Comme on manque les occasions tout de même dans l'existence !

— Dis donc vieux, je suis là pour un coup... Ta peux pas profiter de l'occasion, parce que t'es si gourde que tu pourrais pas seulement greffer des églantiers sauvages... Mais moi... Ous qu'elle est, ta place ?

— Dans un château de Vendée, au viliage de Tiffanges...

— Connais pas. Et c'est bien payé ?

— Le logement, du rabiot, et 100 francs par mois, pour débuter.

— Et je pourrais faire l'affaire ?

— Je n'aurais qu'un mot à dire.

— C'est conclu !

— J'y mets pourtant deux conditions...

— Parle.

— Tu ne diras pas à Gerbousse et à Soudeilles que c'est moi qui t'ai renseigné... J'aurais l'air de l'avoir débauché de chez eux...

— Je ne dirai rien..,

— • La première condition rend facile la seconde ; tu t'arrangeras pour que je prenne la place chez tes patrons.

— Tu connais rien en fait de jardinage...

— Rien. C'est pour apprendre...

— Tu pourrais pas seulement reconnaître un chiendent d'avec une touffe de cerfeuil... ni une fraise d'avec un radis rose.

— Tu exagères, fît Michel en riant...

— On essayera tout de même... Et comme tu entreras au pair, pour la nourriture et le logement... les patrons seront coulants...

— Merci ! t'es un ami... Encore un petit verre ?...

— C'est pas de refus. Mais pour du vrai marc de Bourgogne, c'est pas aux salés qu'on le fera croire... A la tienne î...

— A la tienne !

— Tu as un livret, des papiers ?

— J'ai tout ce qu'il faut...

— Je donnerai congé aux patrons, demain matin. Viens ici demain soir, la journée finie. On recausera... Au moins, c'est pps de la blague ?

— Quoi ?

— Ta place de Tiffanges ?

— C'est biea simple... Demande une permission de deux jours... Fais le voyage... Va trouver le notaire du village — il n*y en a qu'un — et tu lui diras : « C'est moi, le jardinier, qu'on attend. » Si je t'ai menti, il n'y aura rien de fait, et tu pourras dire que je suis un menteur.

— Je ne ferai pas le voyage : je te crois. A demain... Mais, tu sais, demain, c'est moi qui régale. Chacun son tour !

— Comme tu voudras !

Et après une vigoureuse poignée de mains, les compagnons se séparèrent.

En dehors de Ville-d'Avray et tout contre le bois de Fausses-Reposes, Gerbousse et Soudeilles avaient loué une maisonnette, bâtie dans un terrain entouré de murs, qui avait appartenu à un jardinier-fleuriste.

Ils s'entendaient fort bien à leur métier, intelligents, adroits et, du matin au soir, travaillant sans trêve.

Colette prenait soin du logis, mais pour les grosses besognes et pour la cuisine, ils avaient une femme de charge, qui venait tous les matins et s'en retournait à Marnes tous les soirs.

La maison, assez vaste, ne comprenait qu'un rezde-chaussée et deux chambres à l'étage, à côté des greniers. Tout contre, un hangar fermé, une écurie, une remise et les serres.

Dans le hangar, à l'aide de cloisons de briques, Gerbousse et Soudeilles avaient aménagé eux-mêmes une chambre très propre pour leur ouvrier. Une fenêtre donnait sur la route de Marnes ; la porte s'ouvrait sur le jardin. L'été, le soleil tapait sur le bdngar, et l'hiver, un poêle, dont le tuyau passait par le toit, distribuait dans l'unique pièce une chaleur suffisante.

C'était là qu'habitait Didier...

Et c'était là qu'habiterait Michel de Tiiïanges, si la mission de Didier réussissait et si Didier pouvait faire entrer Michel à sa place.

Il y réussit.

Lorsqu'il annonça son départ, Gerbousse et Soudeilles firent la grimace. En pleine saison des fleurs, ce n'était pas facile de le remplacer. Et l'ouvrage pressait. Tous les malins, ii y avait des envois à Paris. En outre, Didier était un excelbnt ouvrier. Ils insistèrent pour le garder, mais le jeune homme tint bon.

— Et où as-tu trouvé une place ? demanda Gerbousse.

— En Vendée, au château de Tiff anges...

Un brusque mouvement des associés, surpns un instant et profondément troublés, prouva que si dix années s'étaient écoulées depuis leur logement à Tiffanges, ils n'en avaient pas moins gardé le souvenir.

Même ils échangèrent un regard craintif.

— Qu'est-ce qui t'a trouvé cette place ?

— Oh ! des parents... des ceusses que vous ne connaissez pas... Seulement comme je ne veux pas vous laisser dans l'embarras, je peux vous procurer tout de suite un compagnon pour me remplacer. J'ai un copain qui ne rêve que le jardinage... Il sait pas ce que c'est qu'un chiendent, mais il est plein de bonne volonté... Je suis sûr qu'il vous plaira... Pour commencer, il ne vous demandera pas de gages... Ce qu'il veut, c'est travailler.,.

— Nous aurions préféré un bon ouw'rier... mais la saison bat son plein... Il nous faut quelqu'un... amènele... on verra... A propos, comment s'appele-t-il ?

— Paul Girondon !

— D'où sort-il ?

— Ah î il vous répondra lui-même là-dessus, patron, r— C'est juste. Eh bien, comme le temps presse, va

nous le chercher... mais, dis-lui, la nourriture et le logement. Rien que ça, d'abord.

— Il est consentant, que je vous répète... Il ne demande qu'à montrer son bon vouloir... Je cours le chercher... Il va être content...

Il existe à Paris des agences interlopes qui ne sont jamais de peine, moyennant un bon prix, de créer de faux-livrets et de faux certificats. C'était à l'une de ces agences que Michel avait été obligé d'avoir recours. Si Gerbousse ei Soudeilles avaient été seuls, ils eussent passé condamnation sur bien des vétilles, mais ils avaient auprès d'eux leur petite Colette, dont tous les deux s'estimaient le père... Et ils avaient à cœur de n'inlrL'duire dans leur maison qu'un garçon de relation sûre et foncièrement honnête.

Ce fut dans le courant de l'après-midi que Michel fit son entrée. Il s'attendait ù des questions serrées et il était prêt à y répondre.

Gerbousse et Soudeilles travaillaient au jardin, la tête coiffée d'un vaste chapeau de paille, en sabots, un tablier bleu noué à la ceinture, lorsque Didier vint leur annoncer que son remplaçant les attendait.

— Vas-y, toi, Gerbousse 1

— Non, toi plutôt, Soudeilles, il faut que j'arrose...

— Alors, allons-y ensemble... on sera pas trop de deux.

Et ils s'acheminèrent vers la maison.

Une grande pièce carrelée avec deux fenêtres, servait à peu près de tout aux associés. Il y avait deux alcôves et deux lits : c'était la chambre à coucher; il y avait une forte table épaisse, dont les pieds étaient scellés au sol ; c'était la salle à manger; il y avait des litbo^ graphies, des tableaux de batailles, une Alsace en deuil, une pendule sous globe, sur la cheminée, et deux ou trois fauteuils en reps vert : c'était le salon. Enfin, il y avait également un fourneau et toute une batterie de

casseroles, en fer et en cuivre rouge ; c'était aussi la cuisine. Ils y passaient leur vie. Colette avait sa chambre au-dessus. Toutes les autres pièces de la maison étaient encombrées, selon les saisons, par l'^s fleurs, les graines, les boutures, les oignons, par tout ce qui était leur richesse, leur réserve, leur travail.

Quand les associés y entrèrent, ils trouvèrent le nouveau venu en train de causer avec Colette, qui, assise près d'une fenêtre, au milieu d'un tas de chiffons, mettait de l'ordre dans du linge et des vêtements.

C'était une jolie fille d'une vingtaine d'années, les cheveux biond cendré, les yeux très bleus, avec une grande douceur de regard. De taille moyenne, plutôt mince, très élégante dans sa simplicité, elle riait volontiers, sans éclat, et les coins relevés des lèvres découvraient des dents blanches... La bouche, plutôt grande, était gracieuse... les mains étaient fines et soignées... les pieds petits et bien chaussés. Il flottait autour d'elle une atmosphère de gâteries et de tendresses. Cela était visible. Et, du reste, les deux vieux garçons l'adoraient follement. Elle représentait la beauté, la joie et le sourire à ce foyer où, sans elle, la vie eût été un peu rude... Exquise et vivante fleur, parmi ces fleurs. En entrant, Didier avait dit :

— Voilà le camaro, qui me remplacera, mademoiselle...

Tiffanges avait salué la jolie fille eL, certes, il aurait voulu le faire avec toute la gaucherie désirable, mais surpris par ce charme et cette grâce, par la douceur souriante du regard qui se posa sur lui, il en oublia un peu son rôle. Pendant quelques secondes, il redevint l'homme du monde qu'il était, et le salut profond et admiralif qu'elle reçut éveilla la surprise dans l'âme de la jeune fille.

Elle considéra l'apprenti jardinier avec attention, puis baissa les yeux.

Didier était parti chercher Gerbousse et Soudeilles.

Les jeunes gens restèrent seuls. Il fallait bien dire quelque chose... Mais quoi ? Il y a des moments où le plus adroit se trouve pris au dépourvu.

Il hasarda un compliment :

— La plus jolie fleur de votre oncle n'est pas dans son jardin, mademoiselle.

Elle rougit et eut Tair fâché. Il reprenait :

— C'est très bête, après tout, ce que je viens de vous dire là, mademoiselle et ce n'est pas neuf. Je vous fais mes excuses...

Elle se mit à rire. Toutes ses dents éclatèrent contre le rouge vif de ses lèvres.

Alors, sans plus rien ajouter, il tourna entre ses mains son chapeau canotier et, vaguement, se mit à regarder par la fenêtre le jardin éclairé par le soleil couchant. Il était séduisant, avec une allure à la fois très douce, très féminine et très énergique. Elle l'observa d'un coup d'œil furtif, en coupant son fil avec les dents. Il se sentit examiné et, soudain, perdit vraiment son assurance. Dans cette famille tranquille, auprès de celte jolie enfant, il venait apporter le trouble, le danger, la catastrophe peut-être... Il se présentait sous un faux nom, avec de faux papiers, comme un malfaiteur, sous la louche attitude du traître... Il soupira.

Il n'eut pas le temps, du reste, de réfléchir davantage.

Gerbousse et Soudeilles faisaient leur entrée. Quant à Didier, il s'était offert pour remplacer Gerbousse h l'arrosage. Après une journée torride, les fleurs avaient soif et penchaient la tête languissamment. Revivifiées par l'eau bienfaisante, elles retrouveraient dans la nuit leur force et leur éclat.

Après un examen rapide, Gerbousse disait à Michel :

— Vous n'avez pas l'air d'un ouvrier, vous ?

— Je ne Tai jamais été non plus.

— On vous appelle ?

— Paul Girondon. Voici mon livret militaire, mon casier judiciaire, des papiers, des certificats... Je vous donneiai tous les renseignements que vous voudrez, si ceux-là ne vous 'suffisent pas... Au régiment, je n'ai jamais encouru une seule punition...

Soudeilles feuilletait les papiers avec soin. Gerbousse continua de questionner :

— Didier nous a dit que vous vouliez apprendre le jardinage... C'est pas défendu, hein, Soudeilles ? Mais, sans vous offenser, vous me faites l'effet d'un qui se serait jamais sali les mains à ramasser des pommes de terre... A Paris, avez-vous vu jamais la campagne autrement que du haut des fortifications ?

— Je n'ai travaillé jusqu'aujourd'hui qu'avec un. portc-plum.9, mais mon idée de derrière la tête, c'est les fleurs... et je voudrais m'y mettre.

— C'est une idée qui vous honore, garçon. C'est un métier délicat qui demande de Tintelligence, du doigt.é, et puis du flair, et puis beaucoup de choses...

— Je tâcherai d'acquérir tout ce qu'il faudra.

— Et qu'est-ce que vous faisiez de votre état, auparavant ?

— Mes parents auraient voulu me voir entrer dans la basoche...

— La basoche ?

— Oui, dans la procédure, dans le papier timbré...

— Pour embêter les gens ? Tt vous avez refusé ? C'est très bien.

— ïl a bien fallu tout de même, pendant un temps, que je leur obéisse.,. Je euis entré comme clerc chez un huissier.

— Chez Lehuret, à Vernon... interrompît Soudeilles, qui continuait sa lecture.

— Puis, chez un avoué.

— Maître Gardeau, à la Roche-sur-Yon... Excellents renseignements partout... sauf...

— Sauf quoi, Soudeilles ?

— Sauf qu'on y dit, aux deux places, qu'il n'avait pas le feu sacré...

— Pour sûr ! fît Michel en riant.,. Enfin, je faisais mon travail. A la mort de mes parents, j'ai retrouvé ma liberté. J'ai une tanle qui m'aime beaucoup, qui a un petit avoir et qui m'aidera un jour k m'établir. Je peux donc aujourd'hui suivre mes goûts...

— Bons papiers, Soudeilles ?

— Tout ce qu'il y a de bon, Gerbousse.

— Tout de même, on voudrait bien ne pas vous prendre comme un enfant qui sortirait de nourrice. Ça ne nous va guère de vous enseigner l'alphabet... Puisque vous avez été amoureux de jardinage, vous avez dû manier des fleurs et remuer un peu de terreau, dans vos moments perdus... à moins que vous ne vous soyez contenté de fourrer le nez dans les livres, qui n'apprennent rien...

— Oh ! oui, j'ai lu dans les livres, en cachette, à cause de la procédure...

Colette interrompit son travail de coulure. Les réponses de l'ouvrier l'amusaient. Michel avait une voix grave et douce, de ces voix qui vont naturellement parler au cœur des femmes. Elle écoutait, un peu bercée et souriante. De temps en temps,. Gerbousse clignait de l'œil, de son côté, pour lui faire comprendre qu'il allait s'amuser aux dépens de la naïveté du nouveau venu. Cela lui déplut, à Colette î Tout le monde ne peut pas être jardinier I Et puisque celui-là venait pour apprendre !

Gerbousse avait le visage épanoui :

— Ça me rappelle mon grand-père, qui n'avait pu chasser, faute de quoi s'acheter un fusil... et qui relisait tout le temps un vieux livre de chasse qu'on lui

avait trouvé pour deux sous dans une vente. Ça le consolait, cet homme. Ce qu'il en tuait, des perdreaux, par imagination I 11 en aurait remontré aux meilleurs tireurs, bien sûr I

SoudeiJles avait replié les papiers et les rendait à Paul Girondon.

— Voyons voir si vous avez retenu quelque cho&e de vos lectures... Parlez-nous du rosier Noisette et de son mariage avec le rosier du Bengale.

Assurément, ce mariage laissait Michel indifférent et il allait exciper de son ignorance totale, lorsque Colette intervint pour le sauver :

— Mais vous n*allez pas demander à ce garçon... Le n 'i « ce garçon » fit tressaill'r Michel.

Les }eux noirs se fixèrent sur les yeux bleus. Les yeux bleus se baissèrent... puis, après un embarras, Colette reprit :

— Vous n'allez pas lui demander des choses que tout le monde sait !... si le rosier Bengale se greffe sur le rosier Noisette... si le rosier Noisette provient originairement du rosier Bengale et de la rose musquée... C'est tellement connu !...

— C'est juste ! fît Gerbousse... La question est idiote, Soudeiîles !...

Pourquoi l'intervention de Colette >eta-t-elle un doux émoi, et comme une chaleur soudaine au cœur de Tiffanges ?

— Alors, toi, Colette, fit Soudeiîles, questionne-le donc, pour voir ?

— Monsieur...

Michel remarqua qu'elle ne disait plus « mon garçon ».

— Monsieur, vous connaissez sans doute le nom de toutes les fleurs odorantes...

— Oh î mademx'iselle, les roses, d'abord...

— Pas toutes les roses, n'est-ce pas ? Vous savez qu'il en est qui ne centent rien ?

— En effet... il y en a do plusieurs espèces, et j'ajouterai...

— N'ajoutez rien... fît-elle vivement... Vous voyez, père, il est très fort...

— Très fort ! opina Soudeilles, que ce nom de « père » attendrissait toujours.

— Avez-vous une fleur de prédilection ? Moi, c'est le muguet...

— Et moi aussi, mademoiselle... pour sa beauté simple et son parfum...

— Vous devez l'avoir étudié... Je vois que vous savez beaucoup de choses.

— Le muguet recherche le terrain frais et ombragé. On le multiplie par graines semées en places, par rejetons ou par racines... seulement tout ce qu'on en fera dans les serres ne vaudra jamais l'élégante petite fleur à clochettes blanches qui embaume au fond des combes retirées et humides des grands bois, les premiers jours de mai...

— Comme il a bien dit cela, pensa Colette. Gerbousse « appuya » sur cette impression, en disant

avec un bon rire :

— Ça ne me déplaît pas... Faut être poète pour faire un excellent jardinier. Et puisque vous êtes poète, parlez-nous donc des œillets, mon garçon. En avez-vous vu, dans votre vie, d'aussi beaux que les nôtres ?

— Je les ai admirés tout à l'heure en passant...

— Ah ! Voilà qui piouve que vous êtes connaisseur...

— On les sème au printemps, sur terre de bruyère, n'est-ce pas, monsieur ? se hâta de dire Colette... et on repique sur plate-bande, si on ne veut pas les laisser en pleine terre.

— Parfaitement, mademoiselle... Oui, on les repique !... C'est bien cela, on les repique !...

— Et savez-vou9 que le grand ennemi de Toeillet c'est le perce-oreille ?

— Je le savais, mademoiselle... Le perce-oreille, en effet, est l'ennemi de l'œillet.

— Bravo I bravo ! dit Soudeilles qui des yeux dévorait sa « fille ».

— Mais je parie que ce que vous ne savez pas, c'est le procédé, de l'invention de mon père, pour se débarrasser des perce-oreilles ?

— J'avoue... C'est une invention peu connue encore., sans doute ?...

— On vous montrera ça...

L'ennemi de l'œillet intéressait fort peu Michel, mais l'oreille de Colette attirait son attention, toute petite, toute rose, toute transparente, et point percée... et vierge de tout bijou... un nid pour les caresses et les paroles qui grisent.

L*interrogatoire avait assez duré.

— Allons, vous entrez pour faire votre apprentissage. Par conséquent, vous ne pouvez pas en remontrer à vos maîtres. Vous nous plaisez... Si vous êtes travailleur, ça marchera... Topez là !... Colette, une bouteille et trois verres...

Les trois hommes trinquèrent. Gerbousse et Soudeilles s'essuyèrent la bouche du revers de la main.

Colette remarqua que l'ouvrier s'essuyait avec son mouchoir.

Rien n'indiquait la gêne dans le ménage. Mais, toutefois, pour joindre les deux bouts, il fallait une stricte économie î

L'héritage fait par Gerbousse avait permis aux deux inséparables de se libérer envers Renaudot et d'échapper aux griffes de leur persécuteur inconnu. Il leur avait permis également de s'établir el de faire, sans rien emprunter à personne, les premiers travaux néces-

sites par le jardin. Ceci terminé, ils avaient épuisé leurs ressources. Mais le jardin et des fleurs en pleine production représentaient leur capital. Pourtant, depuis trois ans qu'ils s'étaient fixés à Ville-d'Avray, ils vivaient au jour le jour, gagnant bien leur vie, certes, mais sans avoir devant eux la sécurité d'une année de ressources qui leur permettrait de parer à une saison désastreuse, toujours à craindre.

Puis, il y avait Colette, et ils songeaient à son avenir.

Ils étaient donc, en somme, à la merci d'une catastrophe.

Ils y pensaient souvent, et non sans terreur.

Mais Gerbousse disait :

— Le Renaudot nous a ou*bliés !... Et puis, il ne peut plus rien contre nous...

— A voir, à voir, murmurait Soudeilles, qui, on le sait, n'était pas très causeur.

— Quand il faudra voir, on verra ! répliqua Gerbousse.

Cinq ou six jours après l'entrée de Michel, les deux amis reçurent le nouvel avertissement que Renaudot ne les avait pas oubliés.

Voici dans quelles conditions :

Michel travaillait seul au jardin, Gerbousse et Soudeilles venaient de rentrer à la maison, lorsqu'un homme apparut à la porte à claire-voie percée dans le mur de clôture et qui donnait sur la route.

Il avait à la main un appareil de photographie :

— Hé î garçon ! cria-t-il.

Michel se redressa, leva la tête, s'appuyant sur sa bêche.

En même temps, un déclic.

L'ouvrier venait d'être pris en instantané. Et le photographe partit, en disant :

— C'est un souvenir du pays... Joli jardin et jolies fleurs !

Michel riait. Il se remit à la besogne sans souçon.

De la maison, Gerbousse et Soudeilies avaient vu le manège. Interdits, ils restèrent quelques instants sans trouver une parole.

Puis à voix basse, en tremblant, Gerbousse murmura :

— Tu Tas reconnu ?

— Oui... Renaudot, n'est-ce pas ?

— Renaudot !

— Qu'est-ce qu'il veut encore î Qu'est-Ce qu'il manigance ?

< — Nous ne devons rien à personne. Nous n'avons rien à craindre.

Mais ils soupirèrent. Ni l'un ni l'autre n'étaient rassurés.

Michel, on le voit, avait pris possession de son nouveau métier. Il s'y donnait de tout cœur. Certes, pendant ces premiers jours, il n'avait pas été sans cojnmettre des boulettes.

— Il ne sait rien de rien, disait Soudeilies, mais il est plein de bonne volonté !...

Des boulettes, oui, mais en somme pas trop. Il avait trouvé un conseiller intime, qui de loin, suivait son travail. Assise à sa fenêtre, parmi sa lingerie, Colette le surveiMait. Et elle intervenait avec un sourire où il y avait un peu de douce moquerie. Parfois, elle quittait son aiguille, sortait dans le jardin, allait le rejoindre, et, chose cuneuse, ces promenades parmi les fleurs, à côté de l'ouvrier, avaient lieu surtout lorsque les deux associés s'absentaient.

Et bientôt ce fut une révélation brusque.

Celte jolie enfant avait Is cœur profondément troublé: elle aimait.

Un soir qu'elle l'aidait à cumllir des bottes de roses pour être envoyées de grand matin à Paris, leurs mains se rencontrèrent par hasard : il sentit sur ses

doigts se serrer nerveusement les doigts de la jeune fille.

Et ayant levé les yeux, il la vit soudain pâlir...

— Mademoiselle Colette...

Les roses cueillies jonchèrent le sol. Les doigts desserrés n'avaient plus de force. Un instant, la jeune iille vacilla, comme si elle allait tomber et chercha protection contre lui, puis se redressa...

El elle prit la fuite vers la maison, le laissant interdit.

En dehors de l'âpre devoir qu'il avait à remplir, rien n'existait pour Michel : il s'était défendu toute autre pensée que celle de son père..

Sa première impression, devant cet aveu silencieux — et si éloquent — fut celle d'une joie mauvaise... nous pouvons le dire sans rien enlever de la sympathie qui entoure le jeune homme, car cette joie mauvaise ne devait pas être longue.

Oui, Michel se dit :

— Elle m'aime !

Et il ne vit, dans cet amour, que la possibilité de faire d'elle sa complice — en s'en servant pour pénétrer jusqu'au plus profond des secrets de Gerbousse et de Soudeilles. li compta, au premier moment, sans sa propre jeunesse et sans l'entraînement de son propre cœur. Ce fut donc ainsi qu'il manœuvra, pendant les quelques jours qui suivirent, sans savoir combien il est dangereux de jouer avec le feu, essayant de rester glacé et de garder toute sa présence d'esprit, en même temps qu'il se rapprochait de Colette, qu'il la recherchait, qu'il voulait provoquer chez elle une nouvelle défaillance

Mais Colette, sur ses gardes, après l'imprudence commise, le fuyait. Il ne la vit plus guère qu'aux repas que tous les quatre prenaient en commun. Et il put voir, aux ravages de la fatigue des insomnies sur ce candide visage, à la tristesse qui remplaçait le sourire.

64 TROMPE-LA-MORr

à l'embarras et au trouble de ce regard pourtant si loyal et si pur, que l'amour avait fait des progrès en cette âme... et qu'elle se débattait en vain, impuissante, d'avance vaincue.

Michel en était encore à sa joie méchante.

Il se dit :

— Elle est à moi !... Par elle, quand elle m'appartiendra, j'irai jusqu'au cœur des autres...

Un soir, dans i'ombre du hangar où il venait de ranger ses outils, il se trouva tout à coup face à face avec elle. Colette jeta un léger cri d'effroi, voulut reculer et resta clouée au sol... Il l'entoura de son bras, pencha cette jolie tête et longuement la retint sous ses lèvres, sentant qu'elle se débattait comme un oiseau, d'abord, puis s'abandonnait, morte, contre lui.

Un appel, venant de la maison, la voix de Soudeilles :

— Colette I Hé ! Colette ! Où es-tu donc ?

• Elle se ranima, le repoussa dans un geste violent, s'arrachant à l'étreinte.

— Je vous hais ! Je vous hais ! !...

Et elle courut rejoindre son oncle. Au dîner, «lie ne parut pas à table. Et comme Michel s'informait, Soudeilles répondit, un peu triste :

— De la migrainCc. rien... Demain, il n'y paraîtra plus. Pourtant, je la trouve changée depuis quelque temps, songeuse, nerveuse, fantasque... et puis pas aussi bonne mine qu'autrefois.-. Va falloir prendre garde, Gerbousse... à cause de l'anémie...

Michel fut inquiet, mécontent de lui-même.

Il rôda une partie de la soirée dans le jardin, sous prétexte qu'il faisait si chaud qu'il ne pouvait pas dormir. En réalité, il espérait apercevoir Colette à sa fenêtre. Mais les fenêtres restèrent closes. Il n'y eut pas de lumière. Il n'y eut pas signe de vie. Colette ne parut pas ,.

Il finit par aller se coucher... au hangar.

Et ce ne fut pas la chaleur qui, toute la nuit, le tint éveillé et fiévreux.

Ce fut son premier remords.

11 fît appel à rinçage de son père : il lui sembla que cette image était irritée, toute grave et pleine de reproches... Il fît appel à sa sœur... il lui sembla que sa sœur, son beau regard chargé de mépris, se détournait de lui..

— Attendons à demain ! se dit-il.

Mais le lendemain, ce fut un coup de théâtre, précipitant les événements.

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