‹ La dame au sourire terribleChapitre 13 sur 28 · UN MORT QUI SE PORTE BIEN · texte numérisé non relu

UN MORT QUI SE PORTE BIEN

Il restait deux jours à Michel avant l'expiration de son congé.

Avec sa sœur, en sortant de l'hôtel de Tavenue du Bois, il était allé chercher refuge, jusqu'au moment du départ, dans une pension de famille de l'avenue Victor-Hugo, fréquentée surtout par des jeunes miss anglaises. C'était un coin tranquille, séparé de l'avenue par un petit jardin fermé par une grille...

Leur désespoir était profond... si profond qu'ils n'osaient plus échanger leurs pensées et que leur regards, seuls, accablés, troubles leur disaient, à l'un comme à l'autre, ce qu'ils souffraient.

Le lendemain de leur arrivée, au matin, on frappa à la porte de la chambre de Michel. Il était onze heures. Micheline était chez lui.

Un garçon, qui faisait Se service, entra.

— Monsieur, dit-il, il y a en bas, au bureau, une jeune femme qui demande à parler sur-le-champ à monsieur.

Michel sursauta '

— Vous devez vous tromper, mon brave... Je n'ai donné à personne mon adresse,., à personne, vous entendez bien ? Par conséquent... vous vous êtes trompé d'appartement et de locataire.

Le garçon consultait un bout de papier.

— Vous êtes bien monsieur Michel de Tiffanges ?

— En effets dit le jeune homme de plus en plus surpris.

— Lieutenant au 65^ de ligne, en garnison à Nantes ?

— C'est exact.

— Alors, y a pas d'erreur. C'est bien à vous qu'on en veut...

— Comment est-elle, cette femme ?

— Oh ! jeune, très brune, très jolie, faut le dire, bien que pour moi, ça ne soit pas le type.

Il s'arrêta en apercevant Micheline.

Puis, il reprit, se résumant :

— Plutôt le genre d'une gigoletle qu'autre chose... Ces observations n'étaient pas pour diminuer la surprise de Michel.

— Donnez-lui le numéro de ma chambre et laissez-la monter.

Le garçon disparut. Peu d'instants après on frappait de nouveau, et une fille entrait, sans gêne, jolie, certes, d'une beauté provocante, d.s yeux admirables. Elle était coiffée d'un immense chapeau^ large comme une ombrelle, sur lequel se balançaient des plumes blanches. Robe tailleur gris souris, très ajustée, bien coupée, et entravée selon la mode. Elle portait son sac à mains passé en sautoir.

— Monsieur Michel de Tiffanges ?

— Oui !... Veuillez prendre la peine de vous asseoir.

— Moi, mon nom ne vous apprendrait rien... Donc pas besoin de vous le dire.. Je suis chargée d'une commission pour vous... un peu étrange, un peu

mystérieuse, et qui réclame toute votre attention.

— Qui vous envoie ?

— Oh ! le nom de celui-là, non plus, ne signifierait rien pour vous... Mais quand vous saurez de quoi il s'agit...

— Eh bien parlez... Je n*ai rien de caché pour ma sœur.

— Oh ! mademoiselle peut entendre ?... Ça vous intéresse tous les deux...

L'inconnue toussa, sans doute pour se préparer à son histoire, ou pour éclaircir sa voix... Cette voix, en effet, rude, enrouée, vulgaire, disons le mot : canaille, formait un violent et pénible contraste avec la beauté de la jeune femme... Comme une dégradalion de sa jolie figure...

Après quoi, répétant une leçon apprise :

— Monsieur, on sait ce que vous êtes venu faire à Paris... On sai-t que vous êtes venu pour y accomplir une mission qui n'a pas réussi.. On sait que vous vous disposez à vous en aller, découragé... Et l'homme qui m'envoie — qui sait tout cela — vous fait dire qu'il peut vous révéler tout ce que vous ignorez si vous consentez à suivre, de point en point, les instructions que je suis chargée de vous apporter...

Une violente émotion chez Michel, Quant à Micheline, elle s'assied, toute pâle, le cœur battant.

Michel a saisi les deux mains de Tétrangère :

— Qui vous envoie ?

— Vous n-e le connaissez pas.

— Son nom... Qu'importe ! Je v-eux son nom ! ! Elle répondit avec un rire qui disait toute sa tranquillité :

— Vous ne le saurez pas... Ecoutez-moi plutôt, au lieu de perdre votre temps à insister...

Michel était dans une agitation extrême... Il se con-

tint... Elle avait raison, cette fille... Il fallait Técouter... Peut-être, comprendrait-il ensuite...

Elle riait toujours, bon enfant, de toutes ses dents Manches :

— Ça y est-il ?... Est-on d'accord ?.. Faut-il marcher ?

— Marchez !

— Ça veut dire que vous acceplez la proposition, en principe ?

— Je ne dis pas non... Suis- je obligé de l'accepter avant de connaître les... inslruclions... dont vous m'avez parlé ?

— Du tout, du tout... Vous refuserez après, si vous voulez... De mon côté, on n'a peur de rien,.. Vous, mon petit — dit-elle familièrement — vous êtes libre d'avoir peur...

Michel eut un regard de mépris :

— Continuez donc... El faites vite I

— Vous bilez pas ! Si vous désirez connaître, sûrement, et sans plus, le vrai du vrai dans le mystère qui vous préoccupe, vous vous rendrez demain, à cinq heures du soir quartier de Bagnolet, un chouette patelin, et vous chercherez une guinguette qu'on appelle La soil a du bon, que vous n'aurez pas de peine à trouver, presque au coin de la rue du Clos et de la rue Saint-Biaise.. Notez l'adresse dans votre trompe d'Eustache : la rue du Clos et la rue Saint-Biaise... La soi{ a du bon... Facile à se rappeler... A cinq heures, juste... plus tôt si ça vous plaît, mais pas plus tard...

— Je me souviendrai...

— Le patron s'appelle Boulot. Il est prévenu... Vous lui direz que vous avez besoin d'une chambre et que vous voulez ne pas y être dérangé. Il vous donnera une chambre. El d'un...

— Là, que ferai-je ?

— Vous attendrez...

— Quoi ?

— La révélation qu'on vous a promise...

— D'où viendra-t-elle ?

— Soyez aux aguets., surveillez les gens qui entreront... Ne prenez pas garde à ceux que vous ne connaissez pas... mais ne perdez plus de vue deux hommes, qui arriveront vers cinq heures et demie, et que, ceuxlà, vous reconnaîtrez tout de suite.,.

— • Vous êtes sûre que ces deux hommes...

— Oui. Ils entreront dans la guinguette, eux aussi, lis s'installeront dans une chambre voisine de la vôtre, à moins qu"ils ne se fassent servir des consommaces sous la tonnelle du jardin... Vous verrez ça.. Ce sont des détails qui vous regardent...

— Ensuite...

— Les deux hommes auront ensemble une conversation qui vous édifiera sur tout ce que vous voulez savoir... Ne me demandez rien de plus... Ce que vous voulez savoir, je l'ignore... On ne m'a mise au courant de rien... Je fais ma commission...

— Et si je refuse de venir ?

— Alors on m'a prié d'ajouter ceci : « Si vous refusez, c'est que, pour toujours et de gaieté de cœur, vous renoncez à sauver l'homme qui se meurt de honte dans sa prison » Mot à mot, voilà ce qu'on m'a dit de vous répéter...

— J'irai.

— On exige, en ce cas, que vous ne donniez pas signe de vie et que vous n'interveniez pas dans, l'entretien que vous surprendrez ainsi, quelle qu'en soit la gravité... quelque terribles que soient les paroles qui arriveront jusqu'à vous...

— Je le promets...

— Quoi qu'il arrive, enfin...

— Quoi qu'il arrive.

— Du reste, vous ne courrez aucun danger...

— C'est entendu.

— En ce cas, monsieur, je n'ai plus rien à vous dire...

Elle fit un petit signe de tête : toutes les plumes de son chapeau s'agitèrent comme sous le passage d'un coup de vent :

— Monsieur, mademoiselle, au plaisir...

Et ia jolie fille sortit, laissant derrière elle un vague parfum d'héliotrope et de poudre de riz...

Elle partit, laissant Michel et Micheline en proie à une émotion extraordinaire., et si étonnés de ce qu'ils venaient d'entendre que longtemps ils se considérèrent, sans un mot, les yeux dilatés, ne sachant pas si vraiment ce qu'ils venaient d'entendre, ils l'avaient bien entendu !... Quelle était cette femme ? D'où venait-elle et qui l'envoyait ? Si elle s'en fût tenue aux paroles vagues, ils eussent été fondés à croire qu'il n'y avait là qu'une plaisanterie, pour le moins singulière. Mais les paroles vagues étaient à la fin devenues plus précises... Et c'était bien du duc de Tiff anges qu'il s'agissait... Dès lors, la révélation promise, c'était bien celle du mystère du meurtre de Régine !

— Oui, oui, j'irai ! répétait Michel.

— Frère, et s'il y avait là un guet-apens...

— Non... Je ne sais ce que cache ce rendez-vous, mais quelques chose me dit que cette femme ne peut pas être suspecte..

— Une trahison, frère, prends garde !

— Tant mieux, si je découvre le traître... Et puis, vois-tu, sœur, j'ai un fardeau lourd sur le cœur, et un affreux remords... Depuis deux jours, U m*est apparu que notre père pouvait être coupable... Tu m'as traité de sacrilège, et je suis sacrilège ! Et je ne veux pas vivre plus longtemps avec un doute aussi atroce !... J'irai à ce rendez-vous, puisque la vérité doit en sortir...

— Va donc, frère, dit-elle résignée, et que Dieu nous protège...

La jolie fî.Ue était sortie à pas mesurés, tortillant la taille, et sur l'avenu-e, où stationnait une longue file d'autos, elle s'arrêta.

Un chauffeur était en train de tourner sa manivelle.

— C'est-y pour moi que tu travailles, mon bonhomme ? dit-elle.

— Si tu veux, ma gosse ! fit le chauffeur sur le même ton.

— Alors, embraye et file avenue du Bois, au 24 ter...

— Et après ça, nous allons ? fît Thomme, rigoleur.

— Mon œil, vieux ! Et pas de bêtises !...

Avenue du Bois, elle descendit, sonna. La porte s'ouvrit par un déclic d'électricité et elle traversa le jardinet qui précédait l'hôtel.

— Monsieur Salvatour, s'il vous plaît ?

Le concierge dévisagea la gigoletto et prit un visage offensé.

— Monsieur ne reçoit pas comme ça, sans savoir... Madame veut-elle me remettre sa carte ?...

— Ma carte ? dis donc, espèce de mufle ! Est-ce que tu crois que...

Elle s'arrêta, s*apercevant qu'elle avait commis une gaffe.

— Ah ! ma carte de visite, je comprends... N'en ai pas... Donne-moi un torchon de papier quelconque et un crayon, mon vieux Pipelard...

Offusqué, rouge de colère, le concierge lendit ce qu'on lui demandait.

La jolie fille traça sur le papier trois lettres majuscules, des lettres qui, certainement, ne pouvaient rien dire, car elles ne formaient aucun mot.

— Va montrer ça à ton singe... il me fera monter chez lui aussitôt.

Le concierge, toutefois, n'était pas rassuré.

Il pénétra en tremblant dans le cabinet de Salvatour. Celui-ci causait avec son fils. l)epui.s ie matin, l'inOrme allait mieux, sensiblement. Il avait voulu se lever, sans Taide de son valet de chambre, et, seul encore, simplement suivi à dislance par Roger, il avait parcouru l'hôtel sans avoir besoin de s'appuyer sur un bras secourable. Certes, ses yeux, encore brillants de fièvre, ses joues, où le sang affluait soudainement avec violence, étaient des indices d'un état de santé qui demandait encore des soins, mais il avait déclaré qu'il se sentait plus fort et Roger s'en réjouissait.

— Qu'y a-t-il, Justin ? demanda-t-il au concierge.

— C'est une dame, pardon ! Si j'en crois mon expérience, cette dame est une fille des rues, à cause de son parler et de son manque d'égards... Elle désire parler à Monsieur...

— Son nom ?

— Elle n'avait pas de carte sur elle.... m'a-telle déclaré... Mais elle a écrit trois lettres bizarres sur cette feuille... Cela m'a l'air si bien d'une plaisanterie, que je regrette d'avoir dérangé Monsieur et, au surplus, je vais, tout simplement mettre cette personne à la porte... Ce qui m'attirera sans doute une bordée d'injures...

~ Montrez, Justin î dit Salvatour sans défiance.

Il prit le papier, poussa un cri rauque, et un instant se renversa sur le dossier de son fauteuil... horriblement pâle.

Puis, brusquement, il froissa le papier.

Mais Roger avait eu le temps de lire, sans le vouloir :

Et, avec angoisse, il se rappelait l'homme qu'il avait souffleté la veille, cette tête de bandik aux yeux cruels, face ignoble, mais surtout, ah î surtout il revoyait ce front couturé, raviné de cicatrices, d'une tempe à Tau tre, sous les cheveux courts et drus... et, en rouge, apparaissaiitt sur les sillons de chair blancs, exsangues, les îeUres dont il ne pouvait comprendre îe sens infamant... ces lettres, qui sûrement, marquaient cet homme d'un stigmate d'éternelle réprobation...

Salvatour, la voix étranglée et tremblante, murmurait :

— Conduisez cette femme dans mon cabinet, Justin...

Et à son fils, avec une épouvante visible, avec une sorte de supplication dans les yeux :

— Aie l'obligeance de me laisser seul un instant. Roger obéit, oppressé.

Mais en sortant, il se demandait :

— Quel est donc cet homme, marqué ainsi, et quels sont les rapports qui le lient à mon père ?... Et d'où vient, à la seule apparition de ces trois lettres, la détresse où je l'ai vu ?

Vivement Salvateur était allé fermer les ventaux des portes, avait jeté par-dessus les lourdes portières, afin que nul ne pût surprendre, du dehors, rien de ce qui allait être dit...

Et Delphine, comme chez elle, fît son entrée.

Un regard rapide de Salvatour enveloppa la jeune femme.

Il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue.

— C'est vous, monsieur Salvatour ?

— C'est moi. Que me voulez-vous ?

— Je suis chargée de vous apporter des ordres...

— Des ordres, à moi ?

— Oui, mon petit père. Mais ne vous fâchez pas. Je ne suis pour rien là-dedans. Je fais une commission

siirjplemtiiit. Rien dû plus. Quelqu'un est venu qui m'a dit : « Tu iras iaire une visite chez un bourgeois nommé Salvatour et s'il ne veut pas te laisser entrer, tu écriras trois lettres sur un bout de papier ». Voilà... J'ai écrit les trois lettres et ça n'a pas tardé.

— Vous savez ce que disent ces letucs ?

— Je l'ai demandé... T. L. M. que j'ai fait, quoi que c'est que ça ? Et on m'a répondu que ça voulait dire ; Télémaque... Probablement un nom de ville, pour exciter vos souvenirs ?

Elle riaif. Faisait-elle la bête ? Impossible de savoir.

— De la part de qui venez-vous ?

— Je ne suis pas là pour vous le dire... Je vous répète que je vous apporte des ordres... En voulezvous ou n'en voulez-vous pas ?

— Et si je vous fais jeter dehors ?...

— Pas la peine. Je m'en irai bien seule,.. Mais alors...

— Alors ? dit Salvatour, sentant la menace.

— J'ai la mission de m'adresser à votre fils et les choses que j'ai à vous raconter, c'est lui qui les entendra...

Salvatour était frémissant de colère et de terreur.

Quelle était cette femme et qui l'envoyait ? Limpartial était mort. Mais devinant un danger, Limpartial n'avaitil pas pris ses précautions, pour se venger du fond de sa tombe ? En ce cas, le secret n'était pas mort avec lui ! D'autres le partageaient et Salvatour se voyait rejeté de l'un à l'autre eirtre les mains d'une bande î

Le misérable essuya son front couvert de sueur.

Et c'était Roger que l'on menaçait, si, lui, Salvatour n'obéissait pas ! Certes les preuves des crimes qu'il avait commis, n'étaient pas suffisantes pour convaincre la justice... Ce n'étaient que des présomptions. Mais pour convaincre Roger de l'infamie de son père, elles suffisaient !

Ses 5'eux mornes se relevèrent sur la jolie fiile. 11 lui fît un signe.

— Bon, je vois ce que c'est, dit-elle en s*esclaffant... Vous ne demandez pas mieux que de m'écouler... Des ordres à vous transmettre... C'est drôle, hein ? Des ordres à un richard, huppé comme vous ?... Enfin, faut être philosophe, pas ? Et c'iui-là qui se vanterait d'avoir d'ordres à recevoir de personne, on n'a pas encore planté le chou qui l'aurait vu naître... Ecoutezmoi bien... Vous ne connaissez pas un bastringue qu'on appelle La soif a du bon ? Non. C'est vers la rue du Clos et îa rus Saint-Biaise, à Bagnolet... Demain, vous y serez à cinq heures et demie... Inutile d'arriver plus tôt. Vous ne trouveriez personne... Mais on veut que vous n'arriviez pas plus tard... On vous attendra ou on vous rejoindra.... C'est dit ?

Salvatour se sentait pieds et poings liés. Il n'avait qu'à obéir...

Il le fit, la rage au cœur.

— Je m'y rendrai à l'heure convenue...

Mais son regard était chargé d'une telle haine, d'une colère si terrible, que la jolie fille éclata de rire.

— Hein, mon petit père ? Si vos quinquets étaient deux rigolos., avec douze blindées... quel massacre !... Je sortirais de chez vous le corps troué comme une écumoire !

Elle cambra sa taille riche et souple, tout le corps dessiné dans s^ jupe collante comme par un maillot :

— Et ça serait dommage, pas, vieux ?

Elle salua :

— Au plaisir !

Et délibérément elle partit, faisant sonner les talons de ses bottines à rap:iéricaine.

Le lendemain, vers quatre heures et demie, Michel prenait un taxi devant la pension de famille, et, par

les boulevards extérieurs, se faisait conduire jusqu'à la porte de Bagnoiel.

Là, il descendit, régla le prix de sa course et, à pied, en ayant Tair de flâner, chercha la rue du Clos et la rue Saint-Biaise.

Au bout de quelques minutes, il se trouvait devant la guinguette La soif a du bon^ peinte de la base à la toiture en rouge vif. L'enseigne en noir, courait sur la largeur de la maison entre la porte d'entrée et les deux fenêtres de l'étage. Propre, précédée de charmilles, de tonnelles avec des bancs et des tables, c'était, avec son jeu de boules sur le côté gauche, îe caboulot proche des remparts, où la gibelotie est traditionnelle le dimanche, ou des braves gens se réunissent pour s'amuser un brin le jour du repos. Bonne allure en apparence, et, du reste, bonne réputation. Endroit qui avait dû être choisi exprès pour ne point effaroucher le jeune homme.

Le patron, Boulot, bien nommé car il était tout rond, était sur le pas de la porte, en manches de chemise et fumait sa pipe. Visage haut en couleur, petits yeux bridés, l'air bon garçon.

Il était cinq heures. On était un m.ercredi. Pour l'instant, pas un client dans la guinguette, ni à l'inlérieur, ni sous les tonnelles.

D'un coup d'œil Michel s'en était assuré.

Il s'approche du patron et saluant :

— Monsieur Boulot...

— A votre service, monsieur. ^

— Je désire une chambre pour jusqu'à ce soir...

— On m'avait prévenu, monsieui*, la chambre est libre... N° 2... Je vais conduire Monsieur... Monsieur n'a besoin de rien ?...

— De rien !

Cinq minutes après, Michel était installé dans une chambre assez petite, mais très propre, qui donnait par

sa fenêtre sur les tonnelles. Il ouvrit la fenêtre et se pencha. Rien de ce qu'il voyait ne lui paraissait suspect. Il fît le tour de sa chambre essaya d'ouvrir une porte qui communiquait sans doute avec le numéro 1. Mais cette porte résista. Elle était fermée à clef, avec un petit verrou du côté de Michel. Et probablement un verrou sur Tautre face. C'était tout...

Michel consulta sa moulre.

Cinq heures un quart... Son cœur commençait de battre... Etait-il vrai qu'il allait enfin savoir !a vérité sur le mystère tragique de Tiffanges ? N'était-il pas le jouet de quelque sombre plaisanterie ? Et de quels hommes viendrait la révélation tant attendue ?...

Il n'y croyait pas... Et avec quelle ardeur il le souhaitait !

La jolie gigolette avait fait une allusion très claire, et cette allusion innocentait Trompe-la- Mort... « Vous renoncez à sauver l'homme qui se meurt de honte dans dans sa prison. » Ainsi, ce qu'il allait surprendre, c'était les preuves de l'innocence de Tiffanges ! Et cela, au moment où il désespérait, au moment où un revirement tragique venait de lui montrer combien étaif^iit fragiles les présomptions recueillies contre Salvatour, puisque ces présomptions pouvaient se retourner entre Tiffanges lui-même L.. Et il murmurait tout haut :

— Non, non, tout cela n'est pas !... Quel tri?tc réveil !...

Il avait, par prudence, tiré les persiennes de la fenêtre, mais sans îes fermer entièrement. Par l'entrebâillement, et sans être aperçu, lui-même pourrait voir, et rien ne l'empêcherai? d'écouter...

Sa montre marquait cinq heures et demie.

Tournant le coin de la rue du Clos, il aperçut tout à coup un homme qui, lourdement appuyé sur une forte canne, semblait se diriger vers La soif a du bon. Il était couvert, pour ainsi dire enseveli, dans un vaste

255 m OMPE-L A-MORT

manteau traînant sur ses talons, et le bord d'un chapeau mou était abaissé sur ses yeux. Tout le visage disparaissait sous une forte barbe blanche. Devant la guinguette, il s'arrêta, leva les yeux vers l'enseigne, parut hésiter, puis finalement se décida à entrer et pouf^a la petite barrière à claire-voie qui clôturait le jardinet... L'homme regarda autour de lui, comme s'il eût été surpris de se trouver seul au fendez-vous. . et il alla s'asseoir sous la tonnelle, au-dessous de îa chambre où Michel, aux aguets, ne perdait pas un de ses mouvements... Il lui était impossible d'entrevoir les traits du nouveau venu... et cependant il lui semblait que cette allure, que celte attitude lui étaient familières Où donc ? Quand ? Dans quelles circonstances ? L'homme s'élai' assis à un banc, et avait posé. sur la table de bois peinte en vert deux longues mains blanches et maigres. Et ce qui, en cette minute, retint l'attention de Michel, ce ne fut ni la blancheur ni la maigreur des mains, ce fut qu'elles étaient agitées d'un tremblement violent.

— Cet homme a peur !...

L'émotion de Michel redoubla.

Puis, craignant d être vu si l'autre, par hasard, levait la tête, il se relira et, contre la fenêtre, retenant sa respiration et Toreille aux écoutes, il attendit les événements.

Boulot s'approchait du client avec un sourire, passait un coup de serviette rapide sur la table et, la bouche en cœur :

— Monsieur désire ?

— Rien pour le moment, rattends quelqu'un...

— Très bien, monsieur.

La voix était montée jusqu'à Michel, maïs comme étouffée dans la barbe et sous les larges bords rabattus du chapeau...

Quelques mimites s'écoulèrent. L'inconnu donnait

des signes évidents d'une attente inquiète et nerveuse...

Il n'attendit plus longtemps.

Un homme petit, trapu, carré, venait de surgir à ki barrière du jardinet, entrant avec désinvolture, le sourire aux lèvres.

Et il s'avança, la main tendue, vers la tonnelle.

Brusquement, Thomme qui s'y trouvait se dressa... se pencha en un geste de détresse, le regard éperdu, la bouche entr'ouverte, étouffant sous un coup d'émotion violente...

— Vous ! C'est vous !

— Vous ne vous doutiez pas ?

Mais déjà Salvatour avait repris son sang-froid.

— Pourquoi tant de mystère ?

— Une idée, patron... une idée à moi I Un silence.

Salvatour considère Limpartial avec effarement... Il le retrouve en bonne santé, sans la moindre trace d'indisposition.

Et Limpartial, avec un sourire bon enfant, lui demande :

— Eh bien, quoi, monsieur Salvatour, vous me regardez comme si je revenais de l'autre monde î C'est vrai que j'ai été un peu malade... une indigestion, probable, après avoir fumé un cigare trop fort... Tenez, le cigare que vous m'aviez offert... Eh ! Eh ! je vieillis, je ne me croyais pas si pelile maîtresse... Figurezvous que paraît que je me suis trouvé mal, avenue Friedland, à ce qu'a raconté le chauffeur du taxi qui m'a ramené à mon domicile... Moi... je ne me souviens

I de rien... Et un camaro qui m'avait reconnu m'a accom- ' pagné jusqu'à la place de la République... Heureuse- I ment, Delphine m'a bien soigné. Le soir, il n'y paraissait plus... Faut vous dire, patron, que j'avais mangé des escargots, et ça ne me réussit jamais... Hébété, Salvatour écoutait.

Limparlial disail-il vrai ? Ne se doutait-il de rien ? Et que s'élail-il passé ? La pravaz était chargée d'un poison terriblo, foudroyant, qui ne pardonne jamais : l'acide prussique. Et Salvalour l'avait injecté dans !e sang du misérable.... Ce poison, il Tavait expérimenté quelque temps auparavant sur un chien... La pauvre bête était morte, comme si elle avait reçu la décharge d'une pile électrique...

— Vous me regardez drôlement tout de même, {)atron...

Et dans les yeux de Salvatour, Limpartial fixa ses yeux féroces.

Puis, tout à coup, brutalement :

— Assieds-toi donc, vieux, on a à causer... Boulot s'approchait, serviette sous le bras :

— Que faut il servir à ces messieurs ?

— Un rhum pour le camarade, qu'a pas l'air à son aise, fit le Renégat... Moi, mon absinthe- vermouth... au trot...

Et pendant que le patron servait, les deux hommes firent silence.

Dans la chambre, contre la fenêtre, Michel ne perdait pas un mol de ce qui se disait... Il avait tressailli au nom de Salvatour !.,. Oui, c'était bien lui î Il l'avait presque reconnu, tout à l'heure... Salvatour ! En ce cabaret, au rendez-vous mystérieux, déguisé, méconnaissable î... Le cœur du jeune homme se mit à trembler... à trembler d'une joie terrible !... Allait-il donc vraiment savoir ?... Et tous les anciens soupçons allaient-ils enfin, en déchargeant son cerveau du lourd fardeau de ses incertitudes, se changer en preuves mortelles ?...

L'autre, il l'avait aperçu en un rapide coup d'œil ^ entre les persiennes... 11 ne l'avait jam.ais vu !... Mais en entrant Limpartial avait enlevé sa casquette, décou- \ vert son front, il avait, d'un revers de manche, essuyé

la sueur qui en coulait !... Il eût agi exprès pour se montrer qu'iî n'eût pas pu mieux faire, mais il se sava4t en sécurité, sans doute, et Michel, sans l'avoir jamais rencontré, mit un nom aussitôt 3ur cette têle de bandit :

— Le Renégat ! ! Que mon père cro3\'iit mort lî Alors, Michel comprit qu*en effet il allait entendre

des révélations définitives et affreuses... Le mystère allait disparaître et la sombre nuit sinistre de Tiffanges s'éclairer =..

Il resta à son poste...

Et plus tard, lorsqu'il repensa à celte heure, il se demanda comment il avait pu la vivre jusqu'au bout...

C'était Limparlial qui parlait.... et chaque mot qu'il disait s'enfonçait dans le cœur de Michel avec la violence d'un coup de couteau... Ce qu'il entendit le plongea dans un sanglant cauchemar...

— Alors, vieux, tu as voulu te débarrasser de Limparlial ?...

— Mais...

— Tais- toi I Tu parleras quand je te le permettrai !.. Tu m'avais condamné à mort, hein ? comme Renaudot ? Ça n'a pas réussi On n'a pas tous les jours la chance... Et puis, tu t'y es mal pris... Défaut d'habitude... Ah ! si tu avais eu des oreillers et des coussins... Ça te va mieux, ces instruments-là ! Ça te donne du ressort... Des coussins comme à Tiffanges, pour étouffer cette pauvre duchesse et des oreillers comme au cloître Saint-îîonoré, pour y achever ton complice !... Mais non, Monsi.eur a voulu employer le poison... Hé I hé ! mon bonhomme, tu n'es pas dégoûté... Si la veille je n'avais pas eu la chance, pendant ta syncope, après mon coup d'assommoir, de fouiller dans ton porte-" feuille et de trouver ta jolie petite pravaz ! I... Si je ne l'avais pas vidée et rechargée a^^ec de l'eau pure, de ta carafe, de la bonne eau limpide et inoffensive... j'étais cuit...

Salvateur, demi-mort d'épouvante, semblait pris de convulsion.

— Vous vous trompez... ce n'était pas du poison...

— Quoi, alors, mon chéri ?

— De la morphine.

— Ta gueule I Pourquoi que tu aurais voulu me calmer les nerfs avec une injection de morphine ? Réponds donc I Et t'imagines-tu que je ne l'ai pas fait analyser, ton poison, par un pharmaco de mes amis qui me procure des tampons de chloroforme quand le besoin s'en fait sentir ?... Acide prussique, petit père.. Il a appelé ça d'un autre nom, mais acide prussique tout de même., avoue donc I...

Salvatour était hébété.

Limpartial eut un air de reproche.

— Avoue donc, <iue je te dis, ça n'en sera ni plus ni moins...

Et relevant la manche de son veston et de sa chemise, découvrant son avant-bras nu :

— Tiens I Voilà la trace de ta piqûre ! Fallait qu'il y eût un chouette sopor dans ion mégot pour que j'aie rien senti !

Des nuages passaient devant les yeux de Salvatour... Les paroles du Renégat parurent désormais lui arriver de très loin...

— Faut-il que tu sois ingrat, mon petit père î Voilà comme tu me récompenses, moi qui suis venu t'offrir mes services, moi qui, si je voulais, pourrais aller prouver à ton fîls que c'est toi qui as étranglé la duchesse, que tu aimais,., que c'est toi qui t'es si bien arrangé que le mari, ton ami, a été accusé... que c'est toi qui as voulu te débarrasser de deux témoins gênants, les pauvres diables de Gerbousse et Soudeilles.. que c'est toi qui as assassiné le père Renaudot pour l'empêcher d'avoir la langue trop longue... aussi bien que t'as voulu empoisonner Limpartial pour l'empê-

cher de parler... Hein, vieux^ quand on te demandera un certificat de bonne vie et mœurs, tu viendras me trouver pour que je te le signe I !...

Limpartial s'arrêta... haussa les épaules... et après un regard furtif autour de lui, partout^ comme redoutant un danger :

— Et quand je pense que tu avais toutes les chances ! Oui, toutes ! Car tu avais fini par faire croire aux enfants de Tiffanges que le meurtrier de la duchesse, ça pouvait bien être leur père...

Il y eut, au-dessus de leur tête, une sourde exclamation... C'était comme un râle de souffrance... un sanglot d'angoisse...

Tous deux l'entendirent... Et Salvatour grondait :

— Tais-toi, mais tais-toi donc, misérable !... Limpartial ne paraissait pas troublé.

Il s'accouda sur la table et, à voix basse :

— Je crois qu'il y a quelqu'un qui nous écoute...

— Alors, je suis perdu, et c'est votre faute...

— Penchez-vous, patron, car j'aperçois quelque chose et je voudrais vous parler à l'oreille.

Frémissant de terreur, Salvatour obéissait : ses dents claquaient.

— Retournez-vous... regardez la grosse boule de jardin dans laquelle se reflète la maison... avec ses fenêtres... Faites bien attention... Entre les persiennes mal jointes, je viens de distinguer une tête... Il y a là un homme aux aguets...

Salvatour se retourna, regarda, et ses doigts appuyés sur le bras de Limpartial s'y serrèrent convulsivement.

— Vous avez vu ?... Je ne me suis pas trompé î

— Non... on nous épie... on nous a écoutés !...

— Alors, vieux, il ne nous reste qu'une chose à faire. A tout pris, il faut savoir quel est cet homme, et pourquoi il est venu se cacher là î !...

II faut croire qu'entre Boulot et Limpartial il y avait

260 TROMl'E-LA-MOHT

une enlenle absolue et secrète» car, sans pr^îvenir le marchand de vins de ce qu'il projetait, le Renégat entra dans la maison, traversa la boutique, ouvrit une porte, au fond, qui communiquait avec un cabinet où s'amorçait un escalier. Et sans bruit, les pieds chaussés de feutre, il monta.

— Attention... vieux., preiids le long du mur... Ca fait moins craquer les marches... Et n*aie peur de rien. Je suis un peu là I

Salvatour suivait...

Il était si troublé qu'il ne fit aucune réflexion. Il se voyait perdu, esclave de cet homme et, sur la roule tracée par ses propres crimes, il glissait sans espoir d*échapper, entraîné inexorablement.

A l'étage, Limpartial s'arrêta. Deux chambres donnaient sur un étroit palier obscur, à peine éclairé par un œil-de-bœuf prenant jour sur les derrières de la maison... Sans hésiter, et, comme s'il avait su que Tune de ces chambres était habitée, et non pas l'autre, il désigna une porte et murmura :

— C'est là î

II se pencha, colla son œil à la serrure...

— La clef n'est pas dans la serrure... on pourra voir.

11 regarda, parut intéressé.

— Il nous croit toujours en bas, sous la tonnelle, et il attend.,. Vous ne vous trompez pas, patron, il nous épiait...

— Vous le connaissez ?

— Aitendez î... Ma foi non...

11 se releva.

— Prenez donc ma place, vieux... examinez à votre tour...

Salvatour se pencha, Limpartial s'étant effacé. Mais à peine avait-il jeté un coup d'œil à l'intérieur que ses jambes chancelaient, et il tombait à genoux...

— Non, non ! rôla-i-il... Ce n'est pas possible...

— Rerneltez-voQS, patron... que voyez- vous donc 7

— Lui ! C'est lui ! î

II passa les doigts sur ses yeux et répéta :

— Je sui*^ Cou :...

Limpartial le prit sous les bras, le souleva comme un enfant jusqu'à ce que les yeux du misérable se retrouvassent au niveau de la serrure et il le maintint là... l'obligeant à regarder.

— Assure-loi de ce que tu vois I

Et il avait, en disant cela, un sourire si terrible que si Salvatour s'en était aperçu, il en eût été épouvanté. L'autre bégayait, vacillant, avec horreur :

— Non, non, c'est bien lui...

— Vous connaissez ce jeune homme ?

— Oui.

— Son nom ?

— Michel, le fils de Tiffanges...

— Ah ! diable î diable ! fît Limpartial, du reste très calme.

On eût dit, en vérité, qu'il s'attendait à cette découverte.

Salvatour, péniblement, se redressait.

— Fuyons I nous avons été trahis... Il a tout entendu, cela ne peut faire de doute... Tout à l'heure, vos allusions directes, sans réticences... Maintenant il n'ignore plus rien... Perdu ! Je suis perdu \..

— Filons, vieux, et molus... Il ne faut pas qu'il nous rencontre... Ce serait pénible pour vous, j'en conviens..

— Trahis ! Trahis ! par qui donc ?..

— Arrive, patron, arrive, ne reste pas là...

— Trahis I bégayait Salvatour en détresse... Alors, il y a donc, encore, en dehors de nous, quelqu'un qui sait....

— Ne le désole pas, en dehors de najs, loi, moi et ce jeune homme, il n*y a personne à savoir...

— Le traître I

Limparlial l'entraînait, l'emportait dans l'escalier. Et il lui giissa à l'oreille :

— Le traître, je te le nommerai tout à l'heure !

Il sentit dans ses bras trembler convulsivement le misérable.

— Et tu le tueras, n'est-ce pair ? Tu le tueras !! Ils étaient descendus dans la boutique.

— Boulot, nous faut la chambre à coucher pour cinq minutes... le copain est un peu fatigué.

Ils s'enfermèrent dans une chambrette du rez-deehaussée, sur le jardinet, tout ensoleillée par le soleil couchant...

Salvatour râlait dans un fauteuil.. Il regardait le Renégat avec des yeux fous... De grands coups sonores retentissaient contre son cerveau... Effroyable détresse... Enfin, le châtiment...

Un colloqu*^ dans le débit de vin, entre Boulot et Michel qui, n'entendant plus rien sous la tonnelle, venait de descendre.

— Les deux hommes sont partis ?

— Lesquels ?

— Qui se trouvaient sous la charmille, il n'y a qu'un instant ?

— Oui, ils viennent de filer. Ils ne doivent pas être au bout de la rue... Et si Monsieur veut que je les rappelle...

Déjà Boulot se disposait, brave homme.

— Non, merci I

— Comme Monsieur voudra.

— Eàt-ce que vous les connaissez ?

— Nullement.

— Vous ne les aviez jamais vus ?

— C'est la première fois qu'ils entrent chez moi.

— Bien...

Michel régla Boulot et sortit. Il était extrêmemenî

pâle et ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. En marchant, il murmura :

— Coupable ! coupable I Ah î l'infâme, î'infâme I Puis tout à coup ses yeux se mouillèrent.

— Et j'avais soupçonné !... Mon Dieu ! mon Dieu 1 ÎI fut obligé de s'appuyer contre la barrière du jardin, puis, celte faiblesse disparue, il s'éloigna d'un pas ferme.

De la fenêtre du rez-de-chaussée Limpartial et même Salvatour n'avaient perdu aucun de ses mouvements.

Limpartial se retourna vers Salvatour.

Il souriait... et ce sourire sur ce visage de vice et de cruauté avait je ne sais quoi de hideux..

Salvatour interrogeait, la voix rauque :

— Le traître ?...

— Eh bien ?

— Tu m'as promis le nom du traître...

— Y tiens-tu tant que cela ?

— Il faut qu'il meure !

— Eh ! vieux, tue-le donc I

Effaré, Salvatour attendait, ne comprenant pas.

— Le traître, c'est moi !

— Toi ! toi ! C'est toi qui...

— Moi !

Dans un accès de fureur et de folie, Salvatour se précipitait sur le Renégat et le prenait à la gorge. Et ce fut pendant quelques secondes une force si effrayante que Limpartial suffoqua.

Il eut de la peine à se dégager, retira de sa gorge les doigts qui s'y enfonçaient, qui y avaient fait jaillir le sang, respira longuement, et son sourire revint, pendant qu'il obligeait Salvatour à s'asseoir.

— Je ne veux pas vous faire de mal, patron.

— Toi ! toi ! répétait le misérable ; c'est toi quî a prévenu Michel ?

— Oui, c'est Bibi...

— Qui lui as indiqué ce rendez-vous ?

— C'est Bibi 1

— Tu savais qu'il nous écoulait ?

— Je le savais !

— Et tu avais calculé toutes les paroles pour qu'il les entendît, pour qu'il n'en perdît rien, pour lui révéler...

— Pour lui révéler les gentillesses, parfaitement. Eperdu, les yeux exorbités, Salvatour demanda encore :

— Mais pourquoi ?.. Pourquoi ?...

— Ça ne te vient pas à l'idée ? Faut-il que tu sois naïf !... Moi, je suis brave homme et je veux bien te renseigner...

Il vit les yeux de Salvatour qui chaviraient, la tête ballante...

— Il tourne de l'œil... Pas de ça, Lisette... Je tiens à ce qu'il m'écoute.

II cogna du poing contre la porte.

— Boulot î Eh î' Boulot I Le marchand de vin accourut :

— Quoi qu'c'esi-y qu'y a ?

— Du rhum ! Apportez le litre... Le copain se trouve mal !

Et, quand il eut le litre, Limparf-al en mit le goulot entre les lèvres de Salvatour après lui avoir écarté les dents, et il versa...

Le misérable rouvrit les yeux...

Et il répéta, machinalement :

— Pourquoi ?... Pourquoi ?...

Limpartial larapa une gorgée, à même la bouteille, et dit :

— Tu as eu tort, vieux, de ne pas me prendre pour ce que je suis... Je suis venu le trouver pour conclure une alliance avec toi... Piien de plus... Tu m'as même offert de l'argent, souviens-toi que j'ai refusé d'abord...

LA DAME AU SOURIRE TERRIBLE 2{fô

Je l'ai expliqué pourquoi j'avais voulu revoir la France... pour me venger de Tiffanges... Quand je me serai vengé> quand le duc sera reparti pour la Nouvelle, je m'en irai et je retournerai moi-même en Afrique... J'ai besoin d'air, et Paris est malsain pour moi, parce que, tu penses, depuis mon retour j'y ai travaillé... Et en fait de sécurité, très peu pour moi... Or, l'alliance conclue entre nous tu l'as trahie dès que tu as cru que ta n'avais plus rien à redouter de Michel... Et tu as voulu te débarrasser de Limpartial afin de ne plus rencontrer de ligure sur laquelle tu pouvais lire l'histoire de tes crimes... Aie la franchise de reconnaître que c'est la vérité.

— C'est vrai.

— Très bien. Tu auras un bon point. Mais alors, suis mon raisonnement. Ta trahison méritait un châjtiment..c d'une part. Mais d'autre part, je n'abandon- Inais pas mon projet contre Tiffanges, et ta complicité p'était indispensable.. Que faire ?... Tu avais voulu

e lïi'échapper... j'ai voulu te rattraper... Comment? p'était bien simple... Tu me rejetais de ton intimité }i parce que tu n'avais plus peur de personne.. Moi vies faut, j'ai voulu que tu émisses peur encore... de moi 'abord, et de Michel ensuite... Moi, je le le répète, la vengeance accomplie, je disparais.... tu ne me 3verras plus... Reste Michei... Pour faire naître en )i la terreur de Michel, j*ai pensé que le mieux était 3 tout lui apprendre !... Réfléchis... Grâce à moi, aintenant un danger existe, de nouveau... Tu avais '.conquis les enfants de Tiffanges... Moi, je t'enlève ta ctoire... Les enfants de Tiffanges ne te croyaient plus upable... Moi, je leur ai donné la certitude que tu lis un grand criminel et que tous leurs malheurs veient de toi... Un coup de maître, hein, patron ?... Et péchis toujours... Tu te crois perdu. Tu ne Tes s. Du moins, tu ne le seras pas, tant que je resterai

près de toi... Car, que va-t-il arriver ?... Rien, patron, rien... Les enfants de Tiffanges emporteront de Paria une certitude... ils n'emporteront pas la preuve de tes crimes... Tiffanges te soupçonnait... Désormais il sera sûr !... Mais avec quoi prouvera-t-il ?... Seulement, jadis, tu l*étais dit, au fond de toi : « Renaudot sait tout... Je le condamne... Limpartial est maître de mon secret... Je le condamne. »

A présent, je veux que tu te dises : « Michel connaît mes crimes.. Il faut qu'il meure ! » Si ma révélation d'aujourd'hui ne constitue pas pour toi un péril immédiat, il peut en être autrement demain... Demain, un événement imprévu peut relier, par un fait qui deviendra une preuve, tous les indices moraux, toutes les certitudes morales, et ce serait la fin pour toi... La conclusion s'impose, vieux... Tu n'as pas reculé devant la mort du pauvre Renaudot... tu n'as pas hésité à ra'empoisonner... tu ne barguigneras pas devant la nécessité d'un troisième crime... Ce n'est pas ma faute, vieux... c'est la tienne... Moi, j^ n'y suis pour rien L^

— Jamais î Jamais ! fit Salvatour, frémissant d'horreur.

— Pas de bêtises I Rends-toi tout de suite. Ça m'évitera de jacter pendant cinq minutes pour te convaincre.

— Jamais ! fît Salvatour, les ongles déchirant soi front.

— Je suppose que tu acceptes : tu n'auras à t'o€Cih per de rien. Je me charge de tout. S'il faut que to paraisses dans la combinaison que je rêve, ça 9tn pour la frime et pour que, en cas de malheur, tu oe puisses pas te tirer d'affaire sans moi.... Ce ne sera*j , | pas juste... Mais toutes mes précautions bien prises n'y aura point d'accident... Pas plus que toi, je m veux me faire poisser î... Donc, tu acceptes et tou marche. Tu n'as qu'à roupiller sur tes deux oreill69..j h Bon.,. Mais, supposition que ça soit le contraire •

que tu n'acceptes pas ?... Alors, moi, qu'est-ce que je deviendrai ? J'aurai à me venger de toi, comme de Tiffanges.., Tu saisis ?

— Trop de sang î trop de sang t

— Hé I vieux, tu disais pas ça pour moi ?... Donc, je suppose que tu refuses... Moi, qu'est-ce que je fais T Je vais trouver Roger, et à ce brave jeune homme, qu'est sensible, et qu'a la tête près du bonnet, je raconte l'histoire et je mange le morceau... T'aimes mieux ça ?

— Ah î misérable I misérable !

— Sois poli. Nous nous valons.. Sûr, y a mieux, mais c'est plus cher...

— Jamais ! jamais î

— Bien entendu, le dénouement se devine. Ce j-eune homme sensible se fera sauter le caisson ! Et c'est un mort de plus que tu pourras inscrire à ton compte, patron...

— Je t'offre toute ma fortune pour que tu te taises et que lu disparaisses.

— Je ne veux pas de ta fortuce... tu le sais bien... Tout à coup Salvatour se laisse glisser à genoux,

tend des mains suppliantes et il implore parmi des sanglots lamentables...

Mais il s'adresse à un cœur qui n'a pas de pitié... à l'homme endurci, par les terribles spectacles des massacres africains... et qui, depuis longtemps, ne sait plus se réjouir qu'à la vue des tortures... au Renégat maudit, au bourreau !

Il le voit. Il roule aux pieds de cet homme, et il finit par se taire.

Il glisse dans le sang et le crime l'entraîne, logique, inéluctable.

Dans le cabinet de M. Théodore Demodot, juge

d'insfruclion de la Roche-sur- Yon, Michel venait de tout raconter à Tiffanges.

Le duc s'était contenté de dire :

— La certitude était en nr)oi depuis la nuit de mon retour au chûleaii. Cclve nuit-là, j'ai été trahi ; le traître ne pouvait être que mon ami.

Le juge prenait noie sur note.

Aussitôt après, il téléphona longuement à Paris.

A la sûreté, des agents furent envoyée dans le quartier de Bagnolot.

Deux d'entre eux connaissaient la sinistre figure de Limpartial. Ils avaient rencontré, un soir, l'homme au front îabouré d'étranges cicatrices, dans le bal-musette de Ménilmontant, où Limpartial avait fait connaissance de Delphine, mais nul soupçon ne le désignait comme le chef de la bande des chauffeurs qui terrorisaient Paris.

Les agents le filèrent. Il ne se crachait pas. Sa vie se passait au grand jour. Il avait loufes les apparences d'un honnête bourgeois.

La capture était facile.

Par lui, on arriverait ainsi à Salvatour.

Sans lui, contre Saivalour on ne pouvait rien. Et il eût été imprudent de rien tenter contre celui-ci qui pût lui donner l'éveil.

Delphine également fut prise en filature.

Un soir que les deux amants rentraient rue des Balkans, un agent se cogna au Renégat par une inadvertance calculée.

La casquette du bandit tom.ba, découvrant son front.

L*agent n'en dem.andait pas plus.

La souricière était prête.

Une demi-heure après, appelés par le téléphone, une demi-douzaine d'agents venaient renforcer les premiers, et la maison fut cernée.

Toute la nuit, ils virent des ombres aller et venir

LA DAÎViF. AU SOURIRE TERRIBLE 269

deîTière les fenêtres et même Delphine déshabillée, parut un instant, les cheveux dénoués, entre les pots de géraniums et de fuchsias.

Puis ce fut la silhouette carrée et trapue de Limpartial.

Après quoi la fenêtre fut refermée, îa lampe éteints. Rien ne troubla le calme absolu d'une nuit douce et sereine, scintillante d'étoiles.

A l'aube naissante, les agents frappèrent, assistés par le commissaire de police du quartier.

— Ouvrez, au nom de la loi !

Comme Limpartial et Delphine avaient le sommeil dur et ne répondaient pas, ils enfoncèrent la porte et firent irruption dans la maison... En un clin d'œil, le rez-de-chaussée, les chambres de l'étage, les recoins obscurs du grenier, furent visités. On n'y trouva personne. Le lit n'avait pas été défait. .

Ils dégringolèrent dans les caves.

On y découvrit un boyau étroit qui se creusait sous la rue pour aller rejoindre en face les caves d'une maison en construction où les travaux, par suite d'une grève, étaient à l'abandon depuis longtemps.

C'était par là que les oiseaux s'étaient envolés.

Mais puisque le juge Demodot avait signalé Limpartial comme étant le complice de Salvalour, en surveillant ce dernier on arriverait h faire coup double. Dès lors, autour de l'hôtel de l'avenue du Bois une surveillance fut établie. înulilement. Salvateur, au lit, ne quitta pas l'hôtel. Et il y était seul, Roger avait été appelé à faire so période militaire de vingt et un jours.

Si Salvatour et Limpartial continuaient d'être en relations, ce ne pouvait être que par lettres et par dépèches — peut-être en termes convenus. On mit l'embargo sur la correspondance. Elle ne donna rien de suspect.

Restait le téléphone.

Des instructions du parquet furent transmises au bureau de Passy. Un agent s'y tint en permanence, écoutant les communications qui furent faites à Salvatour. Rien n'y fît. On marchait dans les ténèbres.

De guerre lasse, les recherches furent suspendues.

Ce résultat, le juge l'apprenait à Tiffanges, non sans tristesse.

Et Trompe-la-Mort murmurait, découragé :

— Toutes les certitudes ! Et pas une preuve I J'ai perdu tout espoir... Il me reste la seule et triste joie de me dire que lorsque les jurés prononceront sur moi, ils me déclareront de nouveau coupable avec la conviction cette fois que je suis innocent... Telle est la loi !...

Il baissa la tête :

— Oui, telle est la loi, qui veut que les jurés et les juges, convaincus de l'innocence d'un homme, soient quand môme obligés de l'envoyer au bagne ! (1)

(1) Le dernier épisode qui fait suite a pour titre : Trompe-l Mort. La Marque d'infamie.

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