‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 11 sur 68 · LEUR DONNE L'HIVER · texte numérisé non relu

LEUR DONNE L'HIVER

donne l'hiver; enfin, il faisait déjà assez

chaud pour que les vivants se souvinssent

. entrent dans ce dernier

des morts et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant : À la seule Anspection de la tombe de Marguerite, je

verrai bien si la douleur d' Armand existe

encore, et J'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si le 22 du mois de février une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée au cimetière Montmartre.

Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous ceux qui asile, et me répondit qu'en effet le 22 février, à midi,

une femme de ce nom avait été inhumée.

Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de se reconnaître sans cicerone, dans cette ville des morts qui a ses rues comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant :

— Jersais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître, continua-t-il en se tournant vers moi.

— Pourquoi? lui dis-je.

— Parce qu'elle a des fleurs bien diffé- rentes des autres.

. — C'est vous qui en prenez soin?

— Oui, monsieur, et je voudrais que

tous les parents eussent soin des décédés

- comme le jeune homme qui m'a recom-

mandé celle-là.

Après quelques détours, le jardinier

- s'arrêta et me dit :

— Nous y voici.

En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n’eût jamais pris pour

. une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût constaté.

Ce marbre était posé droit, un treillage

de fer limitait le terrain acheté, et ce

terrain était couvert de camélias re

Que dites-vous de Er me dit le diner.

— C'est très beau.

— Et chaque fois qu’un camélia se fane, ”; ‘ai ordre de le renouveler.

— Et qui vous a donné cet ordre?

— Un jeune homme qui a bien pleuré,

la première fois qu'il est venu; un ancien

à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde, celle-là. On dit qu’elle était très jolie. Monsieur l’a-t-il connue?

— Oui.

— Comme l’autre, me dit le jardinier avec un sourire malin.

— Non, je ne lui ai jamais parlé.

— Et vous venez la voir ici: c’est-bien gentil de votre part, car ceux qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

— Personne ne vient donc?

— Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

— Une seule fois?

— Oui, monsieur.

-- Et il n'est pas revenu depuis?

— Non, mais il reviendra à son retour.

— Il est donc en voyage?

— Et vous savez où ilest?

— Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

— Et que fait-il là?

— 11 va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la faire mettre autre part.

— Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

— Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

— Qu’appelez-vous le quartier neuf?

— Les terrains nouveaux que l’on vend maintenant, à gauche. Si le cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en reste autant que de celles dont on n’a rien à dire et que nous arrosons tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas imaginé de dire qu'ils s ‘opposeraient à ce qu’on la mit ici, et qu’il devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez

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quelles fleurs! qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous voulez, monsieur, je ne connaissais pas celte demoiselle, je ne sais pas ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C’est ma morte de prédilection. Nous autres, QUE DITES-VOUS DE CELA? ME DIT LE JARDINIER. monsieur, nous sommes bien forcés

d'aimer les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le temps d'aimer autre chose.

Je regardais cet homme, et quelquesuns de mes lecteurs comprendront, sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j’éprouvais à l'entendre.

Il s’en aperçut sans doute, car il continua .

— On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et quelle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n’a pas à se plaindre, car elle a sa tombe, et s'il n’y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la terre.

Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? c’est plus fort que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et quand on apporte ici une morte de son âge je pense à elle, et, que ce soit une grande dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

» Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à quelque chose?

— Savez-vous l'adresse de monsieur Armand Duval? demandai-je à cet homme.

=tOur. il demeure “rue de.-.Wrc'est là du moins que je suis allé toucher le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

— Merci, mon ami.

Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout triste.

— Est-ce que Monsieur veut voir monsieur Duval? reprit le jardinier qui marchait à côté de moi.

— Oui. =

— C'est que je suis bien sûr qu'il n’est

pas encore de retour, sans quoi je l’aurais déjà vu ici.

— Vous êtes donc convaincu qu'il n’a pas oublié Marguerite?

— Non seulement j'en suis convaineu, mais Je parierais que son désir de la changer de tombe n’est que le désir de la revoir. :

— Comment cela?

— be premier mot quil mia dit en venant au cimetière a été Comment faire pour la voir encore? Cela ne pouvait avoir lieu que par le changement de tombe, et je l’ai renseigné sur toutes les formalités à remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer les morts d’un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la famille seule peut autoriser cette opération à laquelle doit présider un commissaire de police. C’est pour avoir cette autorisation que monsieur Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier et sa première visite sera évidemment pour nous.

Nous élions arrivés à la porte du cimetière ; je remerciai de nouveau le jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

Armand n'était pas de retour.

Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de fatigue, il lui était impossible de sortir.

Je trouvai Armand dans son lit.

En me voyant il me tendit sa main brûlante.

— Vous avez la fièvre, lui dis-je.

— Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

— Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

— Oui, qui vous l’a dit?

— Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

__Quiencore; mais qui vous ainformé du Fer HS $ “ voyage et du but que J avais en le faisant”?

-- Le jardinier du cimetière.

— Vous avez vu la tombe?

C’est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée ou la parole d’un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant longtemps encore celte émotion trahirait sa volonté.

Je me contentai done de répondre par un signe de tête.

— Il en a eu Armand.

Deux grosses larmes roulérent sur les joues du malade qui détourna la tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir el j'essayai de changer la conversation.

— Voilà lrois semaines que vous êtes parti, lui dis-je.

Armand passa la main sur ses yeux et me répondit :

— Trois semaines juste.

— Votre voyage a élé long.

— Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais à

bien soin? continua

peine arrivé là-bas, la fièvre m'a pris et j'ai été forcé de garder la chambre.

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