JE TROUVAI ARMAND DANS SON LIT
— El vous êtes reparti sans être bien guéri.
— Si j'étais resté huit jours de dans ce pays, j'y serais mort.
— Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner: vos amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.
— Dans deux heures je me lèverai.
— Quelle imprudence!
—]lle faut:
— Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?
— Il faut que j'aille chez le commissaire de police.
— Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous rendre plus malade encore ?
— C'est la seule chose qui puisse me guérir. I faut que je la voie. Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que jai vu sa tombe, je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le désespoir du souvenir: vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... sicela ne vous ennuie pas trop?
— Que vous a dit sa sœur?
- Rien. Elle à paru fort étonnée qu’un étranger voulût acheter un terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de suite l'autorisation que je lui demandais.
plus
La Dame aux Camiélias.
— Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.
— Oh! je serai fort, soyez tranquille.
D'ailleurs je deviendrais fou, si je n'en
finissais au plus vite avec cette résolution dont l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu
Marguerite. C’est peut-être une soif de la
fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un, résullat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme monsieur de Rancé, après avoir vu, je verrai.
— Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous ; avez-vous vu Julie Duprat?
— Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.
Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour vous?
— Les voici.
Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaca immédiatement.
— Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuistrois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour.
Pour le moment, j'ai un service à réclamer de vous.
Lequel”?
Vous avez une voiture en bas?
Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la poste restante s’il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous reviendrez, nous irons ensemble prévenir Je commissaire de police de la cérémonie
de demain.
Armand me remit son passeport, el je me rendis rue Jean-Jacques-Rousseau.
Il y avait deux lettres au nom de Duval,
je les pris et je revins.
Quand je reparus, Armand était tout
habillé et prêt à sortir.
— Merci, me dit-il en prenant ses lettres.
Oui, ajouta-til, après avoir regardé les
adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû ne rien comprendre à mon silence.
Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait repliées.
Partons, me dit-il, demain.
Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la procuration de la sœur de Marguerite.
Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.
Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et J'avoue que la nuit je ne dormis pas.
À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue nuit pour Armand.
Quand, le lendemain à neuf heures, jentrai chez lui, il était horriblement pâle, mais il paraissait calme.
Il me sourit et me tendit la main.
Ses bougies étaient brülées jusqu’au bout, et, avant de sortir, Armand prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans doute de ses impressions de la nuit.
Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.
Le commissaire nous attendait déjà.
On s’achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à quelques pas.
De temps en temps je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon compagnon, comme si des frissons l’eussent parcouru tout à coup. Alors, je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais depuis que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une parole.
Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.
Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur comprimé comme dans un étau.
D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles! Quand nous arrivämes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes piochaient la terre.
je répondrai
Armand s’appuya contre un arbre et regarda.
Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.
Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.
A ce bruit Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra la main avec -une telle force qu'il me fit mal.
Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis, quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les jeta dehors une à une.
J’observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait toujours; les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à une violente crise nerveuse.
Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais d’être venu.
Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux fossoyeurs :
— Ouvrez.
Ces hommes obéirent, comme si c’eût été la chose du monde la plus simple.
La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis et ce ne fut pas sans efforts que la bière s’ouvrit. Une odeur infecte s’en exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.
— O mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand.
EL il pâlit encore.
Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.
Un grand linceul blanc couvrait le cadavre dont il dessinait quelques sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l’un des bouts, et laissait passer un pied de la morte.
J'étais bien près de me trouver mal, et à l'heure où j'écris ces lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante réalité.
— Hâtons-nous, dit le commissaire.
Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, et le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de Marguerite.
C'était terrible à voir, c’est horrible à raconter,
Les yeux ne faisaient plus que deux
trous, les lèvres avaient disparu, et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans ce visage, le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.
Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté son mouchoir à sa bouche et le mordait.
Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que J'avais apporté à tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.
Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M Duval :
— Reconnaissez-vous?
— Oui, répondit sourdement le jeune homme.
— Alors fermez et emportez, dit le commissaire.
Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers l'endroit qui leur avait élé désigné.
Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il était päle comme le cadavre que nous venions de voir. On l'eût dit pétrifié.
Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par labsence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
Je m'approchai du commissaire :
— La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle nécessaire encore?
— Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît malade.
— Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.
— Quoi? fit-il en me regardant comme s’il ne m'eût pas reconnu.
— C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.
— Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans faire un pas.
Alors je le saisis par le bras et je l’entrainai. |
Il se laissait conduire comme un enfant, Tout ce qu'il pouvait faire, c'était L » Je) a] à n è murmurant seulement de temps à autre: de se laisser conduire.