RENVERSÉE SUR UN CANAPÉ, ELLE TENAIT UNE MAIN SUR SON COUR
venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant.
— Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d’une voix émue; je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous empécher de vous faire mal ainsi.
— Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez, répliqua-t-elle d’un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de moi c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.
Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la cheminée et se regarda dans la glace.
— Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passantses doigts sur ses cheveux délissés. Ah bah! allons nous remettre à table. Venez-vous?
Mais j'élais assis et je ne bougeais pas.
Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle s’approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit :
— Voyons, venez.
Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de deux larmes longtemps contenues.
— Eh bien, mais êtes-vous enfant! ditelle en se rasseyant auprès de moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous?
— Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a fait un mal affreux.
— Vous êtes bien bon! Que voulez-vous?
je ne puis pas dormir, il faut bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me
disent que le sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est tout ce que je puis faire pour eux.
— Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, pas même ma sœur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez plus comme vous le faites.
— Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c’est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lil; au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.
— Ilest vrai que je ne vous suis rien, repris-je, mais si vous le vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendiez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus heureuse et vous garderait jolie.
— Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, mais vous n’auriez pas la patience dont vous vous vantez.
— Permettez-moi de vous dire, Marguerile, que vous avez été malade pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les jours savoir de vos nouvelles.
— C'est vrai; mais pourquoi nemontiezvous pas?
— Parce que je ne vous connaissais pas alors.
— Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?
— On se gêne toujours avec une femme, c'est mon avis du moins.
— Ainsi, vous me soigneriez?
— Vous resteriez {ous les jours auprès de moi?
— Oui.
— Et même toutes les nuits ?
— Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.
— Comment appelez-vous cela?
— Du dévouement.
= Et d'où vient ce dévouement?
— D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.
— Ainsi vous êtes amoureux de moi?
dites-le tout de suite, c'est bien plus simple.
— C'est possible ; mais si je dois vous le dire un jour, ce n’est pas aujourd'hui.
— Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
— Pourquoi?
— Parce qu'il ne peut résuller que deux choses de cet aveu.
— Lesquelles?
— Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous accepte, alors vous aurez une triste maîtresse: une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est bon pour un vieux richard comme le due, mais c'est bien ennuyeux pour un jeune homme comme vous, et la preuve, c’est que tous les jeunes amants que j'ai eus m'ont bien vite quiltée.
Je ne répondais rien : j'écoutais. Cette franchise qui Lenail presque de la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement que je ne trouvais pas une seule parole.
Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. Donnez-moi la main etrentrons dans la salle à manger.
On ne doit pas savoir ce que notre absence veut dire.
— Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de rester i Ici.
— Pourquoi?
— Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
— Eh bien, je serai triste.
— Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l’on vous a dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, et que je ne vous répéterai jamais.
— C'est? dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour écouter une folie de leur enfant.
— C'est que depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, vous avez pris une place dans ma vie, c’est que j'ai eu beau chasser votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue, c’est qu'aujourd'hui quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans sans vous voir, vous avez pris Sur mon cœur et mon esprit un ascendant plus grand encore, c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas seulement si vous ne m'ai-
Camélias. 45