‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 21 sur 68 · LE COMTE TIRA UNE MONTRE · texte numérisé non relu

LE COMTE TIRA UNE MONTRE

êtes vraiment trop méchante avec lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous.

Voilà encore sur votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au moins mille écus, j'en suis sûre Et madame Duvernoy, qui s ‘était

approchée de la cheminée, jouait avec le bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.

— Ma chère, dit Marguerite en s’asseyant

- à son plano, quand je pèse d’un côté ce

qu'il me donne et de l’autre ce qu'il me dit, je trouve que je lui passe ses visites bon marché.

Ce pauvre vous.

— S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je n'aurais seulement pas le temps de diner.

Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant elle nous dit :

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

moi, je boirais bien un peu de punch.

garçon est amoureux de

— Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence, si nous soupions?

— C'est cela, allons souper, dit Gaston,

— Non, nous allons souper ici.

Elle sonna. Nanine parut.

— Envoie chercher à souper.

— Que faut-il prendre?

— Ce que tu voudras, suite, tout de suite.

Nanine sortit.

— C'est cela, dit Marguerite en saulant comme une enfant, nous allons souper.

Que cel imbécile de comte est ennuyeux!

Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à ravir. Sa maigreur même était une grâce.

J’élais en contemplation.

Ce qui se passait en moi, J'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein d'indulgence pour sa vie, plein d’admiration pour sa beauté. Cette preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme jeune élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes yeux toutes ses fautes passées.

Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur,

On voyait qu'elle en étail encore à la virginité du vice. Sa marche assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient ‘une de ces natures ardentes qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum de la liqueur qu'ils renferment.

Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de temps en temps dans les yeux de cette femme des

mais tout de

La Dame aux Camélias. AI

éclairs de désir dont l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se complaient plus, et ceux qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.

Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien fait courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la fierté et de l'indépendance : deux sentiments qui, blessés, sont capables de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être passée toute dans mon cœur et mon cœur dans mes yeux.

— Ainsi reprit-elle tout à coup, c’est vous qui veniez savoir de mes nouvelles quand j'étais malade?

— Oui.

— Savez-vous que c'est très beau, cela?

Et que puis-je faire pour vous remercier!

— Me permettre de venir de temps en temps vous voir.

— Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit. Dites donc, Gaston, jouez-moi l’Invilalion à la valse.

— Pourquoi?

— Pour me faire plaisir d’abord, et

- ensuite parce que je ne puis pas arriver à la jouer seule.

— Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?

— La troisième partie, le passage en dièse.

Gaston se leva, se mit au piano et commençca cette merveilleuse mélodie de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.

Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait des yeux châque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et quand Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en faisant aller ses doigts sur le dos du piano.

— Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire. Recommencez.

Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit :

— Maintenant laissez-moi essayer.

Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se trompaient toujours sur l’une des notes que nous venons de dire.

- — Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage!

Croiriez-vous que je reste quelquefois

jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.

Et elle recommença, toujours avec les mêmes résullats.

— Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en jetant le cahier à l’autre bout de la chambre; comprend-on que Je ne puisse pas faire huit dièses de suite?

Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied

Le sang lui monta aux joues etune toux légère entr'ouvrit ses lèvres.

— Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait Ôté son chapeau et qui lissait ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et vous faire mal, allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.

Marguerite sonna-de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle ne s'embrouilla point.

Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.

— Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite et avec un ton de prière.

— Oh! comme vous êtes chaste! me ditelle en souriant et en me tendant la main.

— Ce n'est pas pour moi, c’est pour vous. l

Marguerite fit un geste qui voulait dire : Oh! il y a longtemps que j'en ai fini, moi, avec la chasteté.

En ce moment Nanine parut.

— Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.

— Oui, madame, dans un instant.

— À propos, me. dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez, que je vous le montre.

Vous le savez, le salon était une merveille.

Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.

— Tiens, dit tout haut Prudence en régardant sur une étagère et en y prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit bonhomme-là !

— Lequel?

— Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.

— Prenez-le, s'il vous fait plaisir.

— Ah! mais je crains de vous en priver.

— Je voulais te donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais puisqu'il vous plaît, prenez-le.

Prudence ne vit que le cadeau ef non la manière dont-il était fait. Elle mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette où, me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit :

— Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c’est lui qui l’a lancée. Le connaissez-vous?

— Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l’autre miniature.

— C'est le petit vicomte de L... Il a été forcé de partir.

— Pourquoi?

— Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite!

— Et elle l’aimait beaucoup sans doute.

— C’est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Le soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude, et cependant elle avait pleuré au moment du départ.

En ce moment Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.

Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.

— Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne veux pas de vous. Ce n’est pas au bout de deux ans que l’on connait une femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table.

Et s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine :

— Avant de t’asseoir, recommande à la cuisine que l’on n'ouvre pas si l’on vient sonner.

Cette recommandation était faite à une heure du matin.

On rit, on but et l’on mangea beaucoup à ce souper, Au bout de quelques instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours

la bouche qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de Nanine, de Prudence et de Marguerite.

Gaston s'amusait franchement; c'était un garçon plein de cœur, mais dont l'esprit avait été un peu faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, faire mon cœur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du repas; mais peû à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant celte belle créature de vingt ans, boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant plus que ce que l’on disait était plus scandaleux.

Cependant, cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.

Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces excès de tous les jours.

Enfin, arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que tous ceux qu'elle avait eus depuis que J'étais là. Il me sembla que sa poitrine se déchirait intérieurement.

La pauvre fille devint pourpre, ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une goutte de sang rougit.

Alors elle se leva et courut dans son cabinet de toilette.

— Qu’a donc Marguerite? demanda Gaston.

— Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh! ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir. Laissons-la seule, elle aime mieux cela.

Quant à moi, je ne pus y tenir, et au grand ébahissement de Prudence et de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.

- La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe défaite, elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre l’autre. Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d’eau; cette eau était marbrée de filets de sang.

. Marguerite, très pâle et la bouche entr°ouverte, essayait de reprendre haleine.

Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui, exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques secondes dans un sentiment de bienêtre.

Je m’approchai d'elle, sans qu'elle fitun mouvement, je m'assis et pris celle de ses mains qui reposait sur le canapé.

— Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.

Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta :

— Est-ce que vous êtes malade aussi?

— Non; mais vous, souffrez-vousencore?

.— Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux avait fait

a Dame aux Camélias.

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