‹ La dame aux camélias (volume 2)Chapitre 45 sur 68 · MON PÈRE SE LEVA · texte numérisé non relu

MON PÈRE SE LEVA

bonheur. Est-il honorable pour vous d'aller vivre maritalement avee une fille

que tout le monde a eue?

— Qu'importe,

mon père, Si personne ne doit plus l'avoir! qu'importe, si cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s’il ÿY a conversion!

Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d’un homme d'honneur soit de convertir des courtisanes? croyez-vous donc que Dieu ait donné ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre enthousiasme que celui-là? Quellé sera la conclusion de cette cure meérveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui, quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s’il vous est permis d’en rire encore, s’il n’a pas laissé de traces trop profondes dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu vos idées, êt avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au lieu de l’établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.

Je ne répondis rien.

— Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi, renoncez à cette vie que vousoublierez plus vite que vous ne pensez, et à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingtquatre ans, songez à l'avenir. Vous né pouvez pas aimer toujours cétte femme qui ne vous aimera pas toujours non plus.

Vous vous exagérez tous deux votre amour. Vous vous fermez toute carrière.

Un pas de plus et vous ne pourrez plus

quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux auprès de votre sœur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous guériront vite de cette fièvre, car ce n’est pas autre chose. Pendant ce temps, votre maïtresse se consolera, elle prendra un autre amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien fait de venir vous chercher, et vous me bénirez. Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?

Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais J'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si suppliant que je n'osais lui répondre.

— Eh bien? fit-il d’une voie émue.

— Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, Continuai-je en le voyant faire un mouvement d’impatience, vous vous exagérez les résultats de cette liaison.

Marguerite n’est pas la fille que vous croyez.

Cet amour, loin de me À jeter dans une mau- N vaise voie, est ca- à

pable au contraire

de développer en moi

les plus honorables

sentiments. L'amour

vrairend toujours meil-

leur, quelle que soit la

femme qui l'inspire. Si

vous connaissiez Mar-

guerite, vous compren-

driez que je ne m'expose

à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. Autant il y a de cupidité chez les.autres, autant il y a de désintéressement chez elle.

— Ce qui ne l'empêche pas d’accepter toute votre fortune, car les soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique fortune.

Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour me porter le dernier coup.

J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.

— Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? repris-je.

— Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d’une fille que je suis venu à: Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi vivre honorablement, non pas de quoi de faire des générosités à vos maîtresses.

— Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.

— Et pourquoi la faisiez-vous alors?

— Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède pour vivre avec mol.

— Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, pour

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