JE POSAIS MON FUSIL A COTÉ DE MOI
haïsse. Il fallait surtout, quelque sentiment que j’eusse pour elle, que je la revisse, et cela tout de suite.
Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.
Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais promptement.
Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l’état irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi, il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt auprès de lui.
Je ne dormis pas avant d’être arrivé à Paris.
Une fois arrivé, qu'allais-je faire? je l’ignorais ; mais il fallait avant tout que je m'occupasse de
Marguerite.
J’allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était encore temps, je me rendis aux Champs-Élysées.
| Au bout d’une heure,
a je vis venir de loin, et an du rond-point à la
place de la Concorde, la voiture de Marguerite.
Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois; seulement elle n'était pas dedans.
À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour de moi,
je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d’une femme que je n'avais jamais vue auparavant.
En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses lèvres.
Quant à moi un violent battement de cœur m'ébranla la poitrine; mais je parvins à donner une expression froide à mon :
visage, et je saluai froidement mon ancienne maitresse, qui rejoignit presque aussitôt sa voiture, dans laquelle elle monta avee son amie.
Je connaissais Marguerite. Marencontre inattendue avait dû la bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et se trouvant face à face avec moi, pâle comme Je l'étais, elle avait compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui allait avoir lieu.
Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle, j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné,et n’aurais certainement pas songé à lui faire du mal:
mais je la retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le luxe que jen'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle, prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement qu'elle payât ce que j'avais souffert.
Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.
J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.
La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants dans le salon.
Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré
fut fermée violemment.